LE CARDINAL MAZARIN A M. DE HORDEAUX
D^Amiens, le 13° septembre 1653.
Monsieur,
J'ay receu vostre lettre du 28 du mois passé, vous m'avez faict plaisir de me mander franchement ce que vous avez recogneu des intentions de M. Cromwel et du Conseil d'Estat touchant l'accommodement. Il faut continuer à les presser sur ce sujet, .afin qu'ils connoissent que plus les affaires du Roy prospèrent, plus Sa Majesté désire de veoir une bonne intelligence establie entre les deux nations, parceque ce désir est sincère et fondé sur un bon principe, ce qui non seulement leur doit oster tout ombrage de nos pros-
* Minute inéàïie', Archives du ministère des Affaires étrangtres, France, vol. LXI.
Les derniers mots de cette minute sont de la main du cardinal. Nous avons retranctié un passage relatif à l'acquisition dé la tapisserie à* Abraham que nous avons publié à part, t. VI.
péritez, mais aussi les leur faire souhaiter à eux mesmes comme leur estant advantageuses dans la parfaite correspondance que Ton désire d'avoir avec eux.
Que pour ce qui est du Roy d'Angleterre, quoy qu'on ayt pu mander de delà, il ne se trouve pas que Ton ayt faict icy autre chose que ce que la loy de rhospitalilé oblige Leurs Majestez de luy rendre. Ajjssy ceux qui escrivent le contraire sont gens quF, ayant intérest sans doute à mettre le plus d'ennemis qu'ils pourront sur les bras de ces Messieurs du nouveau gouvernement d'Angleterre, donnent ces sortes d'advis exprès pour aigrir les esprits et engager pas à pas les deux nations à une rupture ouverte, et de là mesme on peut inférer que puisqu'ils recourent à cet artifice, c'est signe qu'ils ne trouvent pas la France disposée d'ailleurs à espouser leurs passions*.
Quant à M. le duc d'Yorck, la v.érité est qu'il a un régiment de trois cents hommes et rien davantage ; mais pour faire encore mieux paroistre la sincérité avec laquelle on procède, prenez occasion de presser de ma part M. Cromvs^el de vous dire confidemment ce qu'il faudroit faire pour effacer les soubçons que ces Messieurs peuvent avoir de nostre conduite, et, si ce sont des choses praticables, il verra par les effects si l'on agit de bonne foy.
Un certain Morel m'escrit d'une façon touchant les sucres qu'il semble que l'on prétend de delà que je me sois engagé à en procurer la restitution entière. Cependant je ne me souviens point d'avoir promis autre chose si non que, pour tesmoigner à M. Cromwel
* Ce paragraphe seul n'est pas souligné, ce qui signifie qu'il devait être transmis en clair; mais tout le reste de la lettre est sousligné, aûn que la transmission fût faite en chiffres.
combien sa recommandation m'est considérable, je favoriserois les marchands en tout ce qui dépendroit de moy, jusqu'à donner quelque somme de mon argent propre pour leur ayder à recouvrer leurs marchandises. Je croy que c'est tout ce qui se peut désirer de ma part en cette affaire; car, au fond, on sçait bien que nous n'avons pas droit de prendre connoissance d'une prise faicte sous la commission d'un prince comme le Roy d'Angleterre, sur qui le Roy n'a aucun pouvoir et a qui nous ne pouvons oster celuy de faire la guerre à ses ennemis.
J'ay receu diverses lettres du mesme Morel, sans lui respondre, parceque je ne voulois pas engager uao correspondance réglée avec personne ; mais si vous luy voulez dire quelque civilité de ma part, vous me ferez plaisir. Je suis vostre..., etc.