M. DE BORDEAUX AU CARDINAL MAZARIN
28 aoust 4653.
Monseigneur,
J'espère que Vostre Eminenee recognoistra par les lettres de M. le comte de Brienne que je n'oublie rien pour obliger cet Estât de conclure le traicté qui avoît esté résolu parle Parlement. Elle aura aussy peu juger par lesresponces de M. Cromwel à ce que je luy dis dans ma dernière conversation pour l'engagera s'ouvrir sur nostre accomodement, qu'il n'a pas chaleur pour la France. C'est ce qui ne m'avoitpas semblé à propos d'escrire en caractères ordinaires et ce que me confirment les remises du Conseil d'Estat. Quoy que tous les jours, principalement depuis la réduction de Bourdeaux, pour tesmoigner une conduite uniforme, je presse de mettre fin à ma négociation.
« L'on m'advertit de plusieurs endroits que la prospérité de nos affaires donne plus de jalousie que d'envie de s'accomoder; que soubz le nom du duc d'York le bruict est que nous voulons assembler un corps d'irlandois en France, et les grandes démonstrations d'amitié que reçoit le roi d'Angleterre destruisent les impressions que mes discours publics et particuliers peuvent faire. Quand les principaux ministres parlent de la France^ ils disent que c'est le lieu
OÙ se forment tous les orages dont l'Angleterre est menacée. Les lettres et advis qui leur Tiennent du Palais-Royal contribuent beaucoup à ces soubçons. Si jusques à ce que Ton soit entièrement esclaircy du dessein de cet Estât, il s'affectoit quelque froideur pour toute la famille, elle pourroit produire soneffect. Ces considérations m'ont obligé d'advertir M. Darcy de surseoir sa négociation pour quelques jours, crainte que voulant desbaucher des officiers «^ur le prétexte d'aller servir le Roy, la deffiance ne s'augmente avec fondement....
(La suite de cette lettre traile d'inlérêts secondaires ; M. de Bordeaux dit entre autres choses^qu'il ignore si l'on rendra le gentilhomme et les chevaux capturés en mer.)
M. DE BORDEAUX A M. DEBRÏENNE.
Monsieur,
Je voy bien qu'il ne me faut espérer responce du Conseil qu'après qu'il aura receu nouvelles de la délibération des Etats-Généraux, ensuitte du rapport fait par les sieurs Nieuport et Jongstad. Ce n'est pas que tous les jours Ton ne me promette de s'appliquer aux affaires de France et que mesme quelques uns m'asseurent de l'accommodement ; mais il est bien difficile de prendre ces remises en bonne part et les Anglois doivent estre bien asseurez que leurs ennemys ne s'uniront point avec nous, puisqu'ilz en usent avec tant d'indifférence. Si Sa Majesté juge à propos pour son service qu'après tant de termes d'amitié et de bienveillance, je change de style pour les obliger de
mettre fin à ma négociation, Elle m'en envoyera, s'il luy plaisty ses ordres.
Il ne paroist point que, depuis ma dernière, les autres ministres estrangers ayent faict icy un traicté et l'on me confirme encore que l'ambassadeur d'Espagne, dans sa dernière audience, a parlé des affaires de Hollande sans qu'il luy ayt esté rendu aucune responcc. H faict tousjours équipper les vaisseaux qui avoient esié destinez pour le secours de Bourdeaux, et semble en vouloir encore faire fretter davantage.
Les agents de Monsieur le prince, dont le nombre est augmenté, et quelques uns que Madame la princesse, en passant à Douvres, y a desbarquez *, sont souvent en conférence avec ledit ambassadeur et proposent quelque entreprise encore dans la Guyenne. Mais c'est l'ordinaire de ceux qui ont perdu une place de former des desseins pour y rentrer.
Je ne voy point aucun effect des intelligences des sieurs d'Arcy et Preslon. Le dernier se dispose à partir bien tost pour Portugal, l'occasion s'en présentant; Tautre se tient en grande seurelé, quoy que l'on recherche icy ceux qui peuvent estre soubçonnés d'avoir part à une conspiration descouverte qui a causé l'emprisonnement de quelques gentilshomtnes. Il ne sedict point encore quel estoit leur dessein.
Lilburne a sy bien faict quesamedy à minuict il fut desclaré innocent, contre la créance de cet Estât et de beaucoup d'autres*. Toutes les trouppes de cavallerie et d'infanterie estoient soubz les armes pour prévenir un soulèvement populaire, ce qui n'empeschapas que
^ Lenet était du nombre .
*'Voy. sur Lilburne, t. Vlï, pp 65 et suivantes.
trois à quatre mille personnes ne demeurassent jusqu'à la fin du jugement dans les rues et ne fissent de grandes démonstrations de joye quand les jurez eurent prononcé qu'il n'estoit pas coupable.
Beaucoup veulent tirer de ce rencontre des conséquences au désadvantage du Général et le blasmentde n'avoir pas bien pris ses mesures, s'il avoit dessein de faire faire justice d'un homme fort séditieux et capable d'entreprise.
Les mouvemenls d'Ecosse s'augmentent et l'on dict que quelques Irlandois se sont joincls à eux ; mais comme ils n'ont ny cavalerie, ny personne de grande expérience pour les conduire, ils ne sont pas en estât de sortir de leurs montagnes. L'on veut aussy que dans l'armée tous les officiers ne soyent pas portez d'un mesme esprit, mais c'est une ruse ordinaire d'affecter entre eux des partialitez pour recognoistre ceux qui sont contraires au gouvernement présent et c'est de cette façon que les princfpaux du dernier Parlement furent abusez.
Mes diligences n'ont encore peu faire relascher ces religieuses qui ont esté amenées à Douvres, le Conseil m'ayant remis jusqu'à ce que les officiers de l'Admirante en ayent pris cognoissance. 11 me vient d'envoyer tout présentement une requesle de quelques marchands et me prie seuUement d'escrire aux juges pardevant quy la cause est pendante. Néantmoins vous agréerez. Monsieur, que je vous l'envoyé afin qu'ils puissent recevoir quelque effect de sa recommandation qui jusqucs icy n'a guères esté considérée, dont il se plaint assez publiquement et mesme que les ordres du Roy ne sont aucunement respectés par Messieurs les Gouverneurs. Vous me permettrez,
Monsieur, de vous dire qu'il seroit à propos d'user de quelque civilité, et de donner subjecl de croire que l'aulhorité du Roy n'est point mesprisée par ceux quy tiennent toute leur grandeur et leur puissance de ses grâces.
J'attends la continuation de vos lettres, et que vous me permettiez de me dire, Monsieur, voslre très liumble et très obéissant serviteur,
De Bordeaux.
A Londres, ce 1" septembre 1653.