LE PRINCE LOUIS-NAPOLÉON M'APPELLE A PARIS
J*étais retiré à la campagne, après la révolution de Février,
— Etat des esprits parmi les populations rurales. — Confiance qu'inspire le prince Louis-Napoléon. — Je mets en avant sa candidature pour la présidence de la République.
— Ma lettre à un journal sur le socialisme. — Ledru-Rollin demande des poursuites contre moi. — Le Prince me fait demander d'aller soutenir sa politique. — J'accepte, en ajournant mon départ. — J'arrive à Paris au mois d'avril 1850. — État dans lequel je trouve les esprits.
De tous les types romains qui passionnèrent ma jeu-> nesse, Marcus Varron, érudit et paysan, est celui qui me séduisit le plus. Avoir, comme lui, un domaine en vue des montagnes, m'y composer une bibliothèque, y méditer et y écrire en paix, me parut toujours le sort
le plus enviable. Aussi, lorsque, pendant un assez long séjour en Italie, je pus accomplir un pèlerinage à la célèbre abbaye du mont Cassin, près de San-Germano, dans le royaume de Naples, où sont les ruines de Tarnphithéâtre de l'antique Casilinum, le bonheur dépasser une nuit dans le monastère, au-dessous de la cellule de saint Benoît, n'eut-il d'égal à mes yeux que celui de loger en ville, à l'auberge qui porte le nom de mon héros, à VAlbergo di Marco Varrone; d'aller tous les soirs, dans la plaine du Vullurne, chercher les débris de sa maison et de sa volière, et de dérober, en tremblant, une belle tige de sureau à la touffe luxuriante qui ombrage la source de sa fontaine.
Aussitôt qu'en 1837, époque heureuse où les lettrés travaillaient beaucoup et vivaient à bon marché, mon traitement mensuel de rédacteur de la Presse fut porté à cinq cents francs, l'idée de devenir le Varron des Pyrénées s'empara violemment de moi. J'écrivis dans les Revues, je fis pour M. Guizot le dépouillement de diverses collections de chartes et diplômes ; et lorsque je semis sous ma main un petit magot, encore bien modeste, je choisis mon domaine et mon château. C'était un manoir habité par une ancienne famille seigneuriale, illustré par le séjour de l'abbé de Montesquiou. Il avait sous ses fenêtres toute la chaîne des Pyrénées, depuis Perpignan jusqu'à Bayonne. Confiant dans l'avenir, j'achetai dix fois plus de terre que je n'avais d'argent ; mais, en m'imposant de longues années d'économie, je me préparais une retraite pour m'abriter, quand viendrait la vieillesse, et, peut-être, quand viendrait le malheur.
Je vivais là, après la révolution de 1848, épave des lettres et du journalisme de Juillet, travaillant et médif- (ant au milieu des miens; conduisant, le matin, à l'école du village, Tainé de mes enfants, Paul, aujourd'hui député de Condom ; enseignant, te soir, Talphabet au second, Louis, aujourd'hui lieutenant au 9® dragons ; poussant, avec une ardeur fiévreuse, pendant la journée, mes quatre volumes de V Histoire des caïAses de la Révolution française^ avec le dessein et l'espoir de faire oublier les monstruosités écrites par M. Thiers sur les Montagnards, et les folies composées par M. de Lamartine sur les Girondins.
Le présent était sombre. Le dimanche, devant l'é* glise, les jours de conseil municipal, dans la salle commune, mes voisins, dont j'avais la conflance et l'amitié» me questionnaient sur l'avenir. Je leur montrais la seule lueur que je voyais à l'horizon, le nom du prince Louis-Napoléon, qui venait d'être nommé président de la République.
Je ne le connaissais pas. Je n'avais jamais eu l'occasion de l'étudier ou de le juger, n'étant pas encore mêlé au journalisme politique, lors de la tentative de Strasbourg, et me trouvant en Amérique, quand vint le grand procès de la tentaiive de Boulogne.
Mais ayant longtemps vécu au milieu des habitants de la campagne, j'avais été frappé de la puissance que la légende napoléonienne exerçait sur leur esprit. Les uns exaltaient la gloire de l'Empereur, les autres rappelaient la réouverture des églises, restées sept ans sans prêtres, et où, de toutes parts, les jeunes garçons et les jeunes
filles s* étaient rendus à pied, en 1801, pour se faire baptiser; tous le bénissaient d'avoir fondé la société moderne, arrachant la révolution à la férocité des démagogues et aux rancunes des émigrés.
Un nom en possession d'un tel prestige me semblait un terrain solide, pour y asseoir la France régénérée.
Trois mois avant le 10 décembre 1848, lorsque les esprits inquiets cherchaient un candidat pour la présidence de la République, une petite réunion intime avait eu lieu, à Bordeaux, dans les bureaux du Courrier de la Gironde. J*y soutins, sans réussir à la faire prévaloir, la candidature du prince Louis-Napoléon, comme la seule qui fût capable d'entraîner les populations rurales. Rentré dans le Gers, j*écrivis et je signai dans le journal d'Âuch, rOpinioUj deux articles où je proposais le Prince au choix de mon département ; et, le jour de l'élection, le 10 décembre, lorsque toute la commune, jeunes et vieux, notre bon curé en tète, se rendit au scrutin du canton, mon candidat emporta tous lés suffrages, sauf ceux d'une dizaine de bourgeois, qui votèrent pour le général Cavaignac et pour la République,
Dans ma conviction profonde, ou la France conservatrice n'avait pas d'avenir, ou son avenir était dans le nom qui venait d'être proclamé.
Nous en étions là depuis une année, lorsque, au mois d'avril 1849, je reçus du Prince, par l'intermédiaire d'un de mes amis, la proposition de venir à Paris, et d'y soutenir sa politique.
L'Empereur, qui fut toute sa vie un journaliste, aimait
beaucoup la presse : prisonnier à Ham, il fit du journ$* lisme dans le Progrès du Pas-^de^Calais ; k TÉlysée, il en fit avec M. de La Guéronnière; aux Tuileries, il en fit avecM. Duvernois et avec M. Yitu; partout, depuis 1850, il en fit avec moi, même à Willemshoë, même à Camden- Place, où quelques mois avant sa mort, il corrigea les épreuves d'une brochure écrite en commun, et publiée par Amyot.
Une fois nommé président de la République, il cher* cha une plume ayant les loisirs qu'il n'avait plus, et pouvant, sans l'engager, donner une forme à ses pensées. Il aimait Ténergie, la concision, l'image. Il y avait, certes, des talents à Paris ; mais ils s'étaient tous plus ou moins compromis, qui avec les légitimistes, qui avec les orléanistes/ qui avec les républicains. Ma chère retraite des Pyrénées m'avait tenu à l'écart et préservé de toute compromission. J'étais neuf par mon silence; une longue retraite me rendait nouveau. Il s*enquit auprès d'Augustin Chevalier, son chef du cabinet, d'un journaliste selon ses vues. Celui-ci, qui n'était pas de la presse, s'enquit de son côté.
Il y avait alors, entre la presse et les ministères, un personnage, type primordial du reporter, qui existe encore et qui existera toujours : insinuant, actif, questionneur, suffisamment discret, habituellement méridional, avec la bonne humeur, l'obligeance et l'accent de Toulouse. Ce personnage demande, sait ou inventa ce qui se passe dans les ministères pohtiques, et apporte son tribut à l'œuvre quotidienne des journaux, sans être lui-même un journaliste. Celui qui fréquentait et servait
l'Élysce, en 1849, bien connu de la presse d'alors, se nommait Lamartinière. Je l'avais connu au, Globe et à rÉpoque^ il avait pour moi un grand dévouement. Au premier mot d'Augustin Chevalier sur le journaliste que cherchait le Prince-Président, il me proposa,* et il reçut presque immédiatement l'ordre de m'écrire.
« Je suis chargé, m'écrivit-il, de la part de gens qui apprécient votre concours, de vous demander si vous approuvez la politique du Prince, et si vous seriez disposé à l'appuyer. Dans le cas de l'affirmative, vous seriez immédiatement inviié à venir à Paris, où il vous serait fait un accueil digne du prix qu'on attache à vos services. »
M. Carlier, dont j'aurai à parler longuement, et qui fut l'un des plus habiles préfets de police, intervint au nom du Prince, pour hâter mon arrivée, et adressa la lettre suivante à un de mes amis :
« Paris, 125 novembre 1849.
c Je vous prie de faire savoir à M. Granier de Cassagnac que je suis prêt à faire avec activité ce qu'il désire pour M. X..., et que je le ferai avec le désir et la volonté de réussir; mais à une condition, c'est que M. Granier de Cassagnac reviendra bientôt à Paris, pour nous aider à faire rentrer dans le néant, d'où ils n'auraient jamais du sortir, toute cette troupe de bohèmes qui déso-' lent notre pauvre pays, depuis bientôt deux ans.
« Votre dévoué,
ff P. Carlier. »
La question relative à mon adhésion à la poKlique da Prince-Président ne pouvait me trouver hésitant; j'y répondis en envoyant les deux articles dans lesquels, trois mois avant son élection, j'avais mis en avant sa candidature, comme la seule chance de rétablir l'ordre et de relever le pouvoir.
Ma rentrée à Paris offrait plus de difficultés. Le quatrième volume de mon Histoire des causes de la Révolution n*était pas terminé, et l'ouvrage entier s'imprimait à Auch, où ma présence était encore longtemps nécessaire. Je ne voulais pas reparaître devant le public sans lui apporter mon œuvre la plus considérable; et précisément celle qui pouvait me donner quelque autorité dans les luttes qui m'appelaient.
J'ajournai donc d'environ une année, et à mon grand regret, le concours, d'ailleurs résolu dans mon esprit, que le Prince me faisait l'iionneur de me demander, me ))ornant à envoyer, de temps en temps, quelques articles rapidement brossés à un journal énergiquement bonapartiste intitulé Je Pouvoir^ qu'un Olateur de Falaise, nommé M. Lelogeais, soutenait avec le plus honorable désintéressement,. et dont Lamartinière était le gérant. Plus tard, ce petit journal fera parler de lui.
Peu de temps après se produisit un incident qui ajoutait à mon impatience, et qui semblait marquer ma place dans la presse de combat.
Proudhon, resté jusqu'alors dans la pénombre révolutionnaire, venait d'éclater au grand jour. Il ouvrait son sac lorsque Louis Blanc, Victor Considérant et Pierre Leroux avaient vidé le leur, et il prenait la parole au
moment. OÙ les autres étaient enroués. Son but, qu'il avoua franchement plus tard, était de posa' la question sociale avec terrorisme, et de faire peur. Il y réussit. La société prit l'alarme, TAssemblée s'inquiéta, et l'Académie des sciences morales et politiques chargea M. Thiers de défendre la propriété.
Proudhon n'était pas un républicain, c'était un rêveur^ lancé sans études préalables suffisantes dans des plans de réorganisation sociale, et qui s'était bâté de cuire son pain avant de lavoir pétri. L'ensemble des idées et des sentiments infusés dans la société par le christianisme le gênait; il ne trouvait nulle part une place nette pour poser la première assise.de son rêve. Aussi avait-il Dieu en horreur, et il se proposait de Y expulser des affaires humaines. Lorsque, le S8 mars 1849, le jury de la Seine Teut condamné à trois ans de prison, pour ses attaques violentes contre la société, M. Carlier, préfet de. police, eut pour lui tous les ménagements et tous les égards que leur situation à tous deux comportait. Proudhon s'en montra touché et reconnaissant. Il écrivit presque chaque semaine une lettre à M. Carlier. J'ai lu cette curieuse et volumineuse correspondance. Si jamais on la retrouve et qu'on l'imprime, on y verra l'expression la plus véhémente et la plus colorée du dédain et du mépris qu'aient pu inspirer à personne les coryphées du parti républicain.
Le caractère dominant et le côté sérieux du talent de Proudhon, c'était d'être un polémiste énergique et inépuisable. Ce qu'il avait d'invectives passionnées à son
service dépaîsse ce qu*on peut imaginer. Un homme fort connu pour son esprit d'initiative en matière de presse, M. Dutacq, fondateur du Siècle^ conçut l'idée un peu folle de créer une Revue politique et littéraire qui n'aurait eu que trois rédacteurs, indépendants l'un de l'autre, et qui auraient étéProudhon, M.LouisYeuillotetmoi.Proudhon n'avait pas dit non, M. Louis Yeuillot et moi nous demandâmes à réfléchir, et H. Dutacq mourut.
1^ désarroi causé dans les esprits par le socialisme de Proudhon fut immense. L'Assemblée nationale en fut troublée. Les conservateurs réunis rue de Poitiers organisèrent une souscription pour faire écrire et répandre des brochures, et, à la, demande de l'Académie des sciences morales et politiques, H. Thiers publia la sienne. Au milieu de cet affaissement des esprits, plaçant la société sous la protection d'une impuissante écrivasserie, au lieu de l'abriter sous la sauvegarde des lois, énergiquement appliquées, un journal de Bordeaux, disparu depuis, le it/^moWa^, annonça que les conservateurs fondaient un journal destiné à combattre les théories de M. Proudhon, et que je venais d'en accepter la rédaction en chef.
J'écrivis au Mémorial pour démentir la nouvelle. Je lui disais, en terminant : c Les attaques dirigées contre l'existence de la société et contre l'ordre public ne relèvent pas du journalisme, mais de la gendarmerie. Lorsqu'ils ont un malfaiteur devant eux, les procureurs généraux font des réquisitoires, non des articles. Je n'accepterais donc pas la tâche de dérendre par la presse la société contre le socialisme. Lorsqu'il vient à la mettre
en péril, on ne discute pas le socialisme, on le supprime. La faux ne discute pas avec Ti vraie. »
Ma lettre causa un grand scandale dans la presse révolutionnaire de Paris. M. Ledru-Rollin monta à la tribune et somma le garde des sceaux de me poursuivre. Une demande de poursuites contre un homme qui demandait une défense plus énergique de la société, c'était un signe du temps, et caractérisait le trouble profond dans lequel était plongée la France, que le Prince-Président avait à conduire.
J*arrivai enfin à Paris, le 12 avril 1850. La ville, d'abord rassurée par l'énergique répression de l'émeute du 13 juin de l'année précédente, venait de retomber dans ses perplexités, à la suite des élections socialistes du 10 mars, et la situation troublée où je trouvais la ca* pi taie me fut pleinement expliquée par trois conversations que j'eus en arrivant : la première avec M. Guizot, la seconde avec H. de Girardin, la troisième avec M. Véron.
RUA VISITE A M. GUiZOT.
Mes longues et anciennes relations avec M. Guizot. — I^ettre qu*il m'écrit à la campagne. — Question qu'il m'adresse sur rétat des esprits en province. — Sa surprise en apprenant Tautorité morale dont y est investi le prince Louis- Napoléon. — Sans lui être hostile, il ne croit pas à l'avenir de son gouvernement. — Il espère en de vagues restaurations, dont le général Changarnier serait le Monck. r— 11 ne saisit pas la force de la volonté populaire. — Le sens de la marche des événements en France lui échappe, comme lui avait échappé, en 1847, le sens de la marche des esprits, dans les affaires d'Italie. — J'apprends chez lui l'opinion des salons de Paris.
H. Guizot était J3our moi un patron ancien, aimé et respecté. Avec Victor Hugo et M. de Rémusat, il avait, en 1832, protégé mes débuts dans la presse parisienne, et ouvert au lettré de province Taccès difficile, envié et honorable de la Revue de Paris et du Journal des Débats. Ce que je puis savoir en politique, c'est à lui que je le dois d'abord et à l'Empereur ensuite. Je n'ai pas à dissimuler l'orgueil que je ressens d'avoir étudié à pareille école.
Du fond de ma province, j'entretenais des relations avec lui; je le savais à Paris, où il était revenu du Val- Richer dès l'entrée de l'hiver.
La lettre suivante, qu'il m'avait écrite au mois d'août précédent, m'avait fait assez connaître qu'il partageait mes sentiments sur la révolution de Février.
«Je vous remercie, mon cher Monsieur, de votre affectueux souvenir. J*ai toujours compté et je compte toujours sur vous. Vous avez trop d'esprit, trop de bon et grand esprit, pour que ces tempêtes, aussi stupidesque violentes, vous emportent ou vous changent. Je suis rentré dans mon. nid, avec un grand mélange de joie et de tristesse. J'y resterai jusqu'à la fin de l'automne. A cette époque, si Paris me convient, j'irai passer l'hiver à Paris.
« Je regarde et je travaille. J'attendrai impatiemment votre livre; pour tout le reste, j'attends tristement mais patiemment. Ce que nous voyons n'est pas plus nouveau que beau, et les honnêtes gens ont eu plus d'une fois, avant nous, sujet et tort de désespérer.
« Adieu, en attendant, mon cher Monsieur ; gardez-moi tous les sentiments que vous voulez bien me témoigner, et comptez sur ceux que vous me connaissez pour vous depuis longtemps.
c GUIZOT.
« Val-Richer, 7 août 1849. »
Ce livre de moi qu'il attendait, en août 1849, était celui que je lui apportais en avril 1850.
Aussitôt annoncé à la modeste maison de la rue de La Ville-l'Évéque, aujourd'hui disparue, M. Guizot me fit entrer. Il aimait à me questionner, me trouvant, disait-il, le gros bon sens d'un paysan et les saillies folles
d'un humoriste. « Eh bien! qiie dit»on en province? Que pensez-vojus de la situation? > Telles furent ses preinières paroles.
J'arrivais plein de la conGance absolue (Jue les populations rurales . avaient dans l'étoile du prince Louis* Napoléon. Les tj^ntatives de Strasbourg et de Boulogne, qui lui valurent le blâme dédaigneux de la bourgeoisie, l'avaient au contraire ancré dans l'esprit des paysans. Ils détestaient la République, discréditée.par ses violences et ses agents ; le bavardage décousu et impuissant de l'Assemblée leur faisait lever les épaules, et, reportant tout leur espoir sur le caractère résolu du Prince, ils disaient : c II osera tout, et il sera leur maître ! ■
J'avai3 exactement la même politique et la même convictipn que les ruraux, et je répondis à H. Guizot : « La foi des campagnes n'a en ce, moment que deux objets, Dieu et le Prince. Le nom de Napoléon est, dans Tordre des choses morales et politiques, le seul point fixe que le doute n'ait pas encore ébranlé. . Il faut y rattacher la France.; si ce ppint venait à céder, nous roulerions immédiatement dans Tabime. »
M. Guizot fut profondément étonné de ce langage. Il croyait encore, au régime parlementaire et à la tribune, et le prestige absorbant du neveu de TEmpereur lui échappait.
Éminemment intelligent, profondément instruit, et bien supérieur par la portée de l'esprit à M. Mole et à H« Thiers, ses rivaux, il n'avait néanmoins jamais étudié, dans la poursuite et la direction du pouvoir, et il ne résolvait avec une puissante habileté que les pro^
blêmes dont les compétitions des classes moyennes et les luttes normales d^ la diplomatie ou de la tribune constituaient les éléments. C'était la seconde fois que je le trouvais complètement en défaut et franchement dérouté devant les problèmes que posent quelquefois de grands courants imprévus, formés par les idées ou par les passions populaires.
Pendant le mois de janvier 1848, j'arrivais de Rome, au moment où la question de la papauté préoccupait légitimement le gouvernement français, comme l'Europe entière. M. Guizot traita la question à la Chambre des pairs avec la hauteur ordinaire de son talent, et termina en conviant tous les hommes politiques à seconder le pape dans l'accomplissement de ses réformes libérales. Je lus son discours dans la soirée de mon arrivée, et le lendemain matin, à huit heures, je me présentais à son cabinet, au ministère des arfaires étrangères, situé encore alors au boulevard des Capucines.
Quoique je ne l'eusse pas vu depuis six mois, il aborda brusquement la quesiion, et me dit : « Avez-vous lu mon discours? Vous arrivez de Rome; quel effet y produira-il ? »
— Oui, monsieur le ministre, j'ai lu votre discours ; il produira à Rome un effet déplorable.
— Et pour quelle raison? reprit-il, visiblement étonné et inquiet.
— Pour une raison fort simple, répliquai-je. Vous avez invoqué l'appui des pouvoirs publics, en vue d'aider le pape à opérer les grandes réformes qu'il a méditées, mais ce n'est pas là ce qui presse le plus, en ce moment \ ce qui presse, c'est, sans perdre un seul jour,
SOUVENIRS on SECOND EMPIRE 15
d'aider le pape à ne pas élre chassé de Rome par la révolution cosmopolite, ce qui ne peut pas tarder, vu l'état dans lequel j*ai laissé les esprits. Il y a six mois, Pie IX était le maître vénéré de Rome ; j'assistais presque chaque jour à la grande et solennelle bénédiction pontificale que, du haut du balcon du Quirinal, il donnait à deux mille Romains agenouillés. Aujourd'hui, Rome appartient à la Révolution, sans qu'elle s'en doute. Le Père Ventura^ dans sa cellule du couvent Délia Valle^ joue de la meilleure foi du monde le rôle de La Fayette en soutane, et s'imagine conduire les jeunes et folles têtes qui l'entraînent; de son côté, un marchand de paille, de foin et de blé, nommé Cicervacchio, joue dans le Transtevere, le rôle de Pélion. Cette ville de moines et de petits abbés est ivre de liberté de la presse et de garde nationale. La noblesse est divisée sur la question de savoir si les soldats-citoyens porteront le shako ou le casque grec. J'ai laissé dans les rues des manifestations bruyantes, demandant l'établissement d'une école polytechnique, sur le modèle de la nôtre. Vous le voyez donc, monsieur, le ministre, laissez de côté les réformes administratives, dont personne ne se préoccupe à cette heure, et sauvez le pape, s'il en est encore temps, ce qui est fort douteux.
Subitement frappé d'un état de choses nouveau pour lui, placé sous ses yeux avec une crudité qui, même en la supposant un peu exagérée, ne semblait pas dépourvue de vraisemblance, M. Guizot voulut connaître par le menu cette situation de Rome et de l'Italie, que ses agents, et Rossi lui-même, lui avaient, me dit-il, laissé
ignorer. Finalement, il me demanda d'aller répéter lé tout à M. Duchàtel, dont l'indéfectible bon sens l'éclairait dans ses doutes, me priant en outre de me tenir prêt à repartir pour l'ItaHe, dans quelques jours, en passant par la Suisse, où le Sonderbund faisait des isiennes. M. Duchàtel partagea complètement l'avis de M. Guizot, et je bouclais mes malles en conséquence^ lorsque la révolution de Février éclata. .
Eh bien ! la surprise et le désarroi où mes renseignements sur l'état des esprits à Rome avaient jeté M, Guizot, au mois de janvier 1848, mes renseignements sur l'état des esprits en province les renouvelaient, au mois d'avriU850.
Gomme M. da Lamartine, M. Gdizot, dans sa jeunesse, avait eu la faiblesse de vouloir paraître inaccessible à la séduction exercée par l'empereur Napoléon, même dans l'éclat de sa puissance. En 1812, nommé professeur d'histoire par M. de Fontanes, il avait consenti à servir l'Empire, en refusant de louer l'Empereur dans son discours d'ouverture. Il aimait à me répéter ce détail, d'une fierté discutable. Le neveu, de Napoléon partici* pait naturellement à sa défaveur, sans participer encore au respect inspiré par sa gloire, et l'historien politique qui n'avait pas reconnu dans le 18 brumaire le salut de la révolution, ne pouvait pas être fort enclin à reconnaiirf e dans le 10 décembre le salut de la société moderne. Néanmoins, M. Guizot parlait du président de la République, non seulement sans aigreur, mais encore avec convenance et avec gravité ; il se bornait à ne pas croire en lui. . .
Les seules forces politiques que M. Gaizot eût profon*. dément étudiées et puissamment maniées, c'étaient, je lai déjà dit, les forces parlementaires : il leur devait sa gloire, et il se complaisait à les croire capables de saisir de nouveau la société, qui leur avait échappé. Le gouvernement de la monarchie libre et constitutionnelle était encore son idéal, quoique il eût été impuissant à préserver soit la liberté ou la constitution, soit la monarchie ; et il était, non pas complice, mais spectateur bienveillant de restaurations encore vagues et innom* mées, dont le duc de Broglie était lame, et le général Ghangarnier Tépée.
Cette conversation me montra clairement deux choses : d'abord, que le salon de M. Guizot résupiait la politique générale des salons de Paris ; ensuite que, dans ces salons, on n'avait le sentiment exact ni des dispositions de la France, ni de la solution qui devait nécessairement s'imposer.
Ainsi je venais d'apprendre chez M. Guizot le courant d'idées qui entraînait l'aristocratie et la bourgeoisie ; j'appris, le lendemain, chez M. Emile de Girardin, les préoccupations des hommes qui, sous la dénomination vague de libéraux socialistes et dq libres penseurs^ suivaient les sentiers divers de Tutopie.
J'étais arrivé à Paris avec mes quatre volumes de YHhtoire des causes de la Révolution française, ainsi qu'avec mon éditeur d'Âuch, M. Foix, qui venait placer l'édition tout entière chez les grands libraires Garnier frères, lesquels la prirent sous le patronage de leur puissante maison. Tous les journaux conservateurs m*ac-
cueillirent avec la plus flatteuse sympathie, et des chapitres entiers de mon livre parurent dans le Journal des Débats, dans la Gazette de France^ dans VUnion^ dans y Assemblée nationale. Ma visite à M. de Girardin avait donc pour ohjet de lui demander Finsertion d'un fragment de mon livre dans la Presse. Je ne doutais pas de son accueil, quoique nos relations anciennes et étroites eussent cessé depuis longtemps, après de vives polémi* ques. Une révolution avait passé sur nos querelles, et, d'ailleurs, H. de Girardin, comme les avocats, met plus d'amour-propre que de colère dans ses luttes. Lorsque j'entrai dans son cabinet, à son hôtel de la rue de Marbeuf, aux Champs-Elysées, nôtre çalut échangé se réduisit à un grand et sincère éclat de rire, résumant notre mutuel étonnement de nous retrouver ensemble.