‹ Souvenirs du second empireChapitre 5 sur 29 · MA VISITE A NI. EMILE DE GIRARDIN · texte numérisé non relu

MA VISITE A NI. EMILE DE GIRARDIN

Motif de ma visite. -7 Cordialité de son accueil. — Question qu'il m'adresse, au sujet d'uu projet d'organisatioh de la société. — Coup d'œil sur la jeunesse de M. de Girardin. — o Son éducation défectueuse. — Énergie de son caractère. — Il se forme lui-môme. — 11 est par le travail et la volonté l'ouvrier de sa situation et de sa fortune. — Sou activité. — Qualités et défauts de son esprit. — Il a le goût de Tutopie. — Projets divers qu'il a étudiés. — 11 a touché à un nombre considérable de questions. — 11 a fait les décrets de l'avenir. — Ses idées sur l'union conjug[ale. — Il la veut libre. — Il m'explique son projet d'organisation de la société. — Son plan de gouvernement. — Sa confiance en lui. — » Il est prêt à être premier ministre. — Il est le type la presse idéale, tout en visant à être pratique.

Je n*élais pas encore assis, chez H. de Girardin, qu'il me dit : « Parbleu ! vous arrivez bien à propos. Vous allez m'aider à trouver la solution d'un problème d'organisation de la société sur des bases nouvelles, car vous connaissez la constitution ancienne et nouvelle des communes >. Après quoi, il m'exposa la difficulté qui l'arrêtait; mais le lecteur n*cn saisirait pas bien le caractère, si je ne faisais pas précéder cette petite conférence d'un léger et rapide crayon, dessinant les traits principaux de M. de Girardin, considéré comme journaliste.

Lorsqu'il fonda la Presse^ le i""' juillet 1836, le jour même où M. Dutacq fonda le Siècle^ M. de Girardin, et j'entends le dire à son éloge, ne savait encore absolument rien, au moins d'une manière sérieuse. Surtout» il ne savait pas écrire, quoiqu'il écrivit incessamment.

La personnalité de M. de Girardin, sa naissance mystérieuse, la question de son âge, de son éducation, ont occupé, depuis trente ans, trop, de place dans la chronique du monde, pour qu'on ignore qu'il fut privé, pendant sa jeunesse, de Tinstruciion classique départie aux hommes parmi lesquels il a presque toujours vécu. Il doit donc à une initiative infatigable et à une indomptable énergie la situation considérable qu'il occupe dans la presse et dans la société. Beaucoup l'ont connu sans fortune assise ; je l'ai vu sans grammaire et presque sans orthographe. Que de fois, dans les débuts de la Presse^ madame de Girardin et moi, nous avons dû faire des amputations ou mettre des rallonges à ses phrases mal équilibrées!

Avec la conscience de ce qu'il était, et l'ambidon de ce qu'il savait pouvoir être, l'écrivain novice accueillait volontiers la révélation des secrets de l'art, sans être néanmoins jamais parvenu à en saisir les délicatesses ou à en pratiquer la grandeur.

M. de Girardin manque totalement de lecture. Les livres l'endorment. Il est friand de brochures, d'articles de journaux, qu'il découpe, de petites statistiques, qu'il collectionne. Pour bibliothèque, il a des casiers; et dans ses longues polémiques, composées d'ahan, alinéa par alinéa, comme un bûcheron équarrit son arbre copeau

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par copedu, au lieu du souffle puissant et fécond de la philosophie et de Thistoire^ on sent vous monter au vi* sage Feffluve nioisie d'hypothèses surannées et banales, emmagasitiées de longue date dans des cartons, et comnoe il s'en exhale des plantes desséchées et décolorées d'un herbier.

Généralement au travail à cinq heures du matin» M* de GirardiA a déjà écrit deux ou trois articles, avant que la laitière, le plus matinal de ses fournisseurs, ait réveillé le concierge de son boteL

Ainsi i^olé de la vie réelle, nageant dans Téther des utopies, il bâtit des mondes, brasse des systèmes, fo«mepte des passions dans le vide, sans trouver dans le contact d'un être vivant un avis, une objection qui Tavertisse, comme ce bâton de l'aveugle, avec lequel il sonde les murs et trouve les. angles des carrefours. Quelqu'un qui, à l^aide d'un narcotique, lui donnerait deux heures de sommeil de plus, ajouterait beaucoup à son talent, en diminuant d'autant l'œuvre mal venue d'une activité fébrile et irréfléchie^ Resté fidèle à l'antique plqme d'oie, qui obéit mieux que la plume de métal au mouvement précipité, des doigts, il va, il va, alignant d'une main infatigable des phrases sèches, habillées avec une écriture raide. Cette activité automatique des doigts le passionne et lui est nécessaire. Il disait dernièrement : « Quand je n*y verrai plus pour écrire, je tricoterai. >

Peut-être M. de Girardin s'abuse-t-il sur sa vue, car on pourrait trouver qu'il tricote déjà depuis longtemps.

Une grande fortune , une liberté d*allures qui s'ar-^ réte devant peu de barrières, le goût du tapage inhé-^

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ren£ 5 sa profession, dans .laquelle plus d'un aime encore mieux le cri du sifflet que le silence de la fanfare, ont mis et tenu M. de Girardin en évidence. On l'a beaucoup discuté, loué, raillé, enviée comme il arrive à ceux qui occupent, usurpée ou méritée, beaucoup de place dans l'opinion; et un concert de flatteurs, parmi lesquels on eut trouvé plus d'apprentis que de maîtres, Ta sacré grand pontife du journalisme, comme si l'yétoffe d'un tel rôle pouvait se trouver \h où manquent le savoir et le style. Itfais lui, prenant au sérieux son pontilicat, ofQcie avec majesté, rhorigénant^ du haut de ce trône imaginaire ou ils Tont hissé, ces journalistes imprudents, lesquels s'aperçoivent trop tard qu'ils ne peuvQnt plus l'en faire descendre.

Trois grands faits, publics et éclatants, font chercher, sans qu'on la découvre, Tidée politique^ supérieure et générale qui a dirigé M. de Girardin dans sa carrière de journaliste. Aussi impétueux lorsqu'il loue que lorsqu'il dénigre, il a successivement appuyé le grand ministère de M. Guizot, l'établissement de la République de 18-48, et l'élection du prince Louis-Napoléon, le 10 décembre. Assurément, M. Guizot, M. le général Cavaignac et le prince Louis-Napoléon n'ont jamais été signalés comme des types d'ingratitude envers les soutiens énergiques de leur politique ; et cependant, tous les trois se virent obligés de frapper sévèrement M. de Girardin. En 1817, M. Guizot le fit traduire devant la Cour des pairs; en juin 1848, M. le général Cavaignac le fit arrêter et mettre neuf jours au secret; en 1852, le prince Louis- Napoléon l'exila.

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Quelle cause amena ces trois éclalantes sévérités ? Je neveux pas la rechercher; mais le moins qu'on puisse dire^ c'est qu'il y a dans les convictions de M. de Girardin d'étranges revirements, dans ses amitiés d'étranges intermittences ; ce qui autorise à supposer que ses luttes avec les divers régimes qu'il avait tour à tour préconisés procédaient moins de ce qu'il y a de ferme dans ses principes, que de ce qu'il y a d'intolérable dans ses caprices. ,

Sans études approfondies, sans savoir réel et solide, M« de Girardin a néanmoins touché à toutes les questions. L'éducation^ le gouvernementja presse, la famille» il a tout abordé, à sa manière, c'est-à-dire au nom de l'utopie* Ainsi, il a inventé et proposé un genre de mariage dans lequelle mari légal est supprimé comme père, ei où le ispaler est du droit romain se traduit de la ma-* nière suivante :

Lç passant : c Mon petit ami, comment se nomme ton papa ?»

Venfant : c Monsieur, je ne sais pas ; demandez à maman. »

Cela s'appelle la liberté dans le mariage par l*égalité des enfants devant la mère, et a été imprimé en brochure, en 1854. M. de Girardin a également proposé Y abolition de V autorité^ par la simplification d'un gouvernement réduit à l'état d'horloge ou de tournebroche ; et comme si la réglementation du présent n'avait pas sufO à sa dévorante activité, il a publié, en 1852^ les Décrets de V avenir^

L'ambition avouée et caressée par M. de Girardin,

aussitôt que la fondalion et le succès de la Presse lui eurent ouvert de nouvelles et larges perspectives, ce fut de s'élever aux grands emplois du gouvernement. Toutefois, ses amis d'alors croyaient lui mesurer équitablement l'avenir, en lui présageant Thonneur d'occuper la direction générale des postes, qui semblait répondre à son activité comme à son goût pour les détails adminis* tratifs; mais le sentiment personnel de ses forces le por-* tait plus loin et. plus haut. Pour employer prématurément une expression heu)*euse, imaginée, je crois, et mise plus tard en circulation par M. Clément Duvernois, l'esprit de H. deGirardin faisait grand .Quelques hommes à l'àme ferme, et notamment le maréchal de Castellane, firent faire par avance leur tombeau, où ils se couchèrent pour qu'il eût exactement leur mesure; M. de Girardin fit dresser par un architecte, non seulement son minis^ tère, mais aussi son gouvernement. II lui fallait quatre pavillons. Il n'eût pas consenti à gouverner à moins.

Il avait donc imaginé un gouvernement composé de trois ministères, les Recettes, les Dépenses, lés Affaires extérieures. Ses amis se souviennent d'avoir vu dans son cabinet le dessin d'un monument à quatre pavillons. Trois logeaient le gouvernement proprement dit. Le quatrième, imposé par la symétrie, afin de régulariser le carré, contenait l'imprimerie royale. De son ministère des Dépenses, H. de Girardin communiquait par des galeries à toutes les autres dépendances de sob gouvernement.

Telle était la distribution architecturale de l'organisation politique rôvée par M. de Girardin ; et, de ce

réve^ il ne se réveilla jamais complètement. En 4850, il rêvait eneore^ les yeux ouverts; et des journalistes indiscrets ayant raillé son ambition, il Tavoua et l'exposa naïvement en ces termes, dans la Presêe du 51 janvier*

« M. de Girardio, dit-il, a: fait bien plus encore que d'aspirer aux fonctions de ministre dirigeant : il a eu l'audace de s'y préparer.

: c {1 serait nommé ce soir ministre dirigeant, que 1-expOsé de ses idées pourrait paraître tout entier demain au Moniteur. Cet exposé est tout prêt; il indique avec précisiop les niôyens d'exécution et les hommes les plus capables d'en assurer le succès.

€ M« de Girardin peut avouer hautement son ambition, car son ambition n*est pas une ambition vulgaire ; il aimjerait mieux cent fois n'être pas ministre^ que de Tétre comme le furent MM. Thiers et Guizot, comme l'ont été et Je sont MM« Barrot frères. »

La Providence a épargné, il est vrai, à M. de Girardin Ifô périls de la redoutable comparaison qu'il avait acceptée; mais la France n'eût pas ignoré qu'elle possédait un homme politique bien supérieur à M. Odilon Barrot, à M. Guizot et à M. Thiers, si son étoile lui eût ménagé, comme à Sancho, une ile de Barataria.

C'est ddns un de ces enfantements de mondes nouveaux, familiers à son esprit, que je le trouvai, le 13 avril 1850, au moment où j'entrai dans son cabinet de la rue de Marbeuf, et où il fît appel à mon concours/ pour la solution du grave problème qui l'absorbait. -

« Je travaille, me dit-il, à la réorganisation delà

France. Pour moi, tout se réduit ou budget, et le budget de l'État a pour type le budget de la commune. Je compose donc et je règle les finances d*une commune, en dépenses et en recettes. Mon tableau des dépenses d'une commune^ modèle de toutes les autres, est dressé; je suis occupé à faire le tableau des recettes, et mes efforts n'ont pu encore parvenir à mettre les deux tableaux en équilibre. Il faut que vous m'aidiez à combler le déficit, sans quoi j'exécuterai ma première idée, qui est de parfaire les dépenses communales avec les biens des particuliers. > ^

Et sur un léger froncement des sourcils dont je ne fus pas maitre, il ajouta : c Oui, mon cher, je suis résolu à supprimer, s*il le faut, l'hérédité des patrimoines dans les familles, au profit des communes. Après tout, l'hérédité des biens n'est pas aussi indispensable que l'on se l'imagine. Si vous et moi nous étions nés avec cinquante mille livres de rentes, nous serions restés deux imbéciles; c'est le besoin de travailler pour vivre qui nous a faits ce que nous sommes. »

— Mais enfin, repris -je en insistant, expliquez-moi donc votre budget des dépenses, et cherchons s'il ne serait pas possible de le réduire, afin de laisser le patrimoine des pères à leurs enfants. Un héritage n'est jamais à dédaigner; consultez votre fils là-dessus. La misère peut stimuler les natures fortes, mais elle écrase les natures faibles, qui sont en majorité. Voyons, énumérez-moi les dépenses de votre commune.

— Les voici, me lépondit-il.

c II faut d'abord les chemins macadamisés, avec

tant d'épaisseur de gravier, sur tant de largeur de chaussée, pour tant de kilomètres, ce qui, à tant le mèlre carré, fait tant...

« II faut ensuite au moins un trottoir, avec bordure en granit, à tant le mètre courant, mis en place, ce qui fait tant...

« Il faut encore l'éclairage au gaz, avec un candé^ labre tous les cent mètres, ce qui, à tant le mètre cube de gaz et à tant le candélabre, fuit tant...

« EnGn, il faut la crèche pour tant d'enfants à la mamelle, et louvroir pour tant de jeunes filles, deux dépenses qui s'élèvent à tant...

f Le tout additionné s'élève au chiffre énorme de...., chiffre indispensable; et si vous ne me trouvez pas la recette équivalente, je supprime l'hérédité des biens.

H. de Girardin n'a pas de rival en fait de statistique et de chiffres. Il vous dirait sans hésiter combien il y a de seaux d'eau dans la mer. Il m'avait donc fourni le nombre des communes, les kilomètres de chemins, les mètres cubes de gaz, les prix partiels et totaux avec une correction effrayante; couronnant le tout par cette interrogation narquoise : « Eh bien, comment vous y prendrez-vous pour conserver l'hérédité ? i

Après une très courte pause, je lui dis :

— Je crois que je vais rendre un service signalé à l'hérédité des patrimoines, sans qu'elle s'en doute.

« Je prends pour exemple ma commune, qui a huit cents habitants et huit kilomètres de diamètre. Je de-* meure à côté du maire, et lorsque, par les boues d'hiyer.

je vais voir l'adjoint, je monte à cheval après mon déjeuner, pour être rentrée l'heure du diner. Vous pouvez donc supprimer la crèche et la salle d'asile, car il faudrait aux mères de famille la moitié de la journée pour porter leurs enfants, et l'Stutre moitié pour les emporter, ce qui fait qu'il est inutile de les déranger. Quant aux candélabres, au gaz, aux trottoirs, il ne faut pas y songer ; les deux cents maisons de la commune, presque toutes isolées, placées au centre des patrimoines, à des distances énormes Tune de l'autre, n'ont aucune voie maîtresse qui les relie ; il en est ainsi dans les deux tiers de la France, où les villages sont une exception.

A mesure que je parlais, l'idéal de H. de Girardin, c'est-à-dire la commune des environs de Paris, avec placepublique, réverbères, auberge, salle de bal, s'écroulait pièce à pièce; et lorsque la réalité plaça sous ses yeux les fermes des landes bretonnes, les mas du Aoussillon, les bordes de l'Âriège et des Pyrénées, où l'on fait la provison de pain une fois la semaine, parce que la distance où est le village ne permet pas de la faire tous les jours, le rêve s'évanouit entièrement, et avec lui le plan d'organisation et le fameux budget de la eoaimune, qui devait entraîner la suppression des héri-« tages.

Essentiellement utopiste, et aspirant à riionnèar d'avoir une idée par jour, M. de Girardin ne suit pas toujours le chemin où passe le bon sens; mais s'il rencontre la vérité par hasard, il ne dédaigne pas de l'accepter pour compagne de route. •

Je n'en restai pas moins frappé de cette situation

d'esprit d'un journaliste important, absorbé dans la construction d'une société idéale, lorsque la France disloquée travaillait à la conservation de la vieille société de nos pères. Il complétait et faisait comprendre cette famille des Proudhon, des Pierre Leroux et des Victor Considérant, astrologues qui, faute de regarder la terre, poussent les hommes dans Tabime, en se perdant euxmêmes dans le ciel àioilé du possible.

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