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CHAPITRE IV

Le I*'' Septembre 1870

Quelques mots. — La bataille de Sedan commence. — MaC'Mahon blessé, — L'Empereur sur le champ de bataille : à Balan, Bazeilles, au creux de Givonne. — Sa rencontre avec Wimpffen. — Divers témoignages. — L'empereur rentre à Sedan. — // échappe à la mort sur le pont de Torcy. — Témoignages à Vappui. — Les cent-gardes au quartier de Macdonald. — A la souspréfecture. — Ce qui se passait en ville. — (( Ah ! les braves gens ! » — Ce que pensait Napoléon IH. — Le drapeau blanc. — Tentative inutile de Wimpffen. — » Six heures : fin de la bataille. — Souvenirs de Mgr Lanusse. — Extrait de la déposition du maréchal de Mac- Mahon à la commission d'enquête parlementaire sur Sedan. — Le général Reille à Frénois. — Lettre de Napoléon III au roi de Prusse. — La réponse. — Suspension d'armes. — La nuit est tombée. — L'Empereur attend à la sous- préfecture. — Le Destin. — Le commandant d'Alincourt. — A la Chapelle : les francstireurs Mocquard.

Nous ne voulons pas, en ce chapitre, relater dans ses détails toute la journée du i" septembre 1870. Des plumes

plus autorisées que la nôtre ont raconté toutes les péripéties de Teffroyable drame et les écrivains militaires allemands et français ont décrit toutes les phases de la bataille. Nous nous bornerons simplement à suivre le Souverain dans cette néfaste journée, à donner quelques anecdotes et récits absolument authentiques et apporter quelques matériaux nouveaux à l'édifice de Thistoire de cette époque.

Le I*' septembre, la bataille conmiença à quatre heures du malin, les Bavarois franchirent la Meuse et s'avancèrent contre Bazeilles que gardait l'infanterie de marine.

Le maréchal de Mac-Mahon, prévenu, quitta Sedan et se dirigea vers les positions du i*"" corps ; il se plaça sur une éminence fort en avant de Balan, au nord de Bazeilles, en face et très près de la'^Moncelle, à côté d'un arbre qui fut baptisé depuis du nom (( d'arbre de Mac-Mahon ». Tout à coup, un obus éclata près du Maréchal et un des fragments du projectile lui déchira les chairs au-dessous de la hanche gauche ; on le descendit de cheval et, aprèg deux évanouissements, on dut le transporter à Sedan, non sans qu'il eut eu la présence d'esprit nécessaire pour faire remettre le commandement de l'armée au général Ducrot.

Il était environ six heures du matin ; le Maréchal rencontra à son entrée dans Sedan l'Empereur qui en sortait se dirigeant vers Bazeilles, au plus fort du combat.

Quelques paroles s'échangèrent entre eux ; le Souverain savait que le péril était extrême et jugeait la situation presque désespérée ; triste et pensif mais impassible, il allait au devant de la pluie de projectiles qui s'abattait sur cet angle de la Givonne et de la Meuse ; il était monté sur son

cheval alezan Phœbus, accompagné par le général Pajol, le prince de la Moskowa, M. Davillier, premier écuyer, le général de Castelnau, le docteur Corvisart, le colonel baron Verly, et son officier d'ordonnance le capitaine d'Hendecourt ;• l'escorte se composait de deux pelotons de centgardes.

]-{*Empereur s'arrêta sur la route de Balan à Bazeilles au milieu d'un régiment d'infanterie de marine et s'entretint quelques instants avec le général de Vassoignes puis il poursuivit jusqu'à la jonction de la grande route de Bazeilles et du cnemin qui monte de l'église de Balan au cimetière. Pendant près d'une heure, derrière la partie haute du chemin du chalet et les propriétés « Esnouf » et (( Mon Repos », il examina les positions de Bazeilles et de la Moncelle.

Les balles pleuvaient sur l'escorte impériale ; le capitaine d'Hendecourt fut tué à quelques pas du Souveram. Ce dernier, cherchant volontairement la mort, mit pied à terre, donna l'ordre au colonel Verly de rester avec son escorte et les cent-gardes dans un chemin creux, ne voulant, malgré les objurgations du colonel, être suivi de personne et monta jusqu'au cimetière de Balan ; près de là se trouvait une batterie française, Napoléon III pointa luimême une mitrailleuse et resta encore une heure exposé au feu terrible de l'ennemi

Le mouvement de retraite commençait ; ce mouvement l'étonna, alors que le corps de Lebrun faisait encore une fière contenance ; il en envoya demander la raison à Ducrot. Celui-ci apprit ainsi la présence de l'Empereur sur le champ de bataille ; il le croyait à Mézières. Il donna rapidement des explications qui, transmises à l'Empereur, ne soulevèrent pas d'objection de sa part, soit que Napo-

léon les trouvât suffisantes,^ soit que, dans Tétat des choses, il jugeât tout les plans également désespérés.

Il remonta à cheval et s'éloigna alors de Balan pour gagner quelque autre point du champ de bataille, et descendit dans le fond de Givonne ; puis il prit le chemin creux qui mène à Givonne.

Pendant ce temps, le général de Wimpffen avait pris le commandement de Tarmée et arrêté la retraite ordonnée par Ducrot, retraite qui eût encore pu éviter la catastrophe ; ce général se dirigeait vers le lO'' corps pour ramener les troupes en avant, lorsque dans le chemin creux de Givonne il rencontra l'Empereur. Celui-ci venait d'apprendre que son armée avait un troisième général en chef. Ce n'est pas de quoi il s'occupa, puisqu'il était convenu que lui-même ne commandait plus, mais il exprima au général de Wimpffen ses craintes de voir l'armée tournée et enveloppée.

— « Que votre Majesté ne s'inquiète pas, répondit le général, dans deux heures je les aurai jetés dans la Meuse.»

Il ne parlait, à ce qu'il a prétendu plus tard, que des Bavarois, mais l'Empereur et son entourage crurent qu'il s'agissait de toute l'armée prussienne, et le général de Gastelnau, prenant la main du général Pajol, lui dit : « Plaise à Dieu que ce ne soit pas nous qui y soyons jetés ! »

L'Empereur fit demi- tour, repassa par le même chemin, s'attarda longtemps à maints endroits sous la pluie des projectiles allemands ; le général de Courson et le capitaine de Trécesson furent grièvement blessés près de lui, puis, désespérant de recevoir cette mort qu'il cherchait, il se décida à rentrer dans Sedan, vers midi.

A Tappui de ce que nous venons d'écrire sur la présence de Napoléon III sur le champ de bataille nous citons cidessous deux témoignages authentiques parmi les très nombreux récits que nous pouvons invoquer. Tous concordent et tous prouvent que l'Empereur n'a jamais été lâche, comme ont tenté de le faire croire ses ennemis politiques, que jamais il n'a craint la mort et qu'au contraire il la cherchait et l'appelait de tous ses vœux.

Voici d'abord, le récit de M. Toussaint, maréchal des logis chef aux Cent-Gardes (i) :

(( Le V' septembre 1870, nous escortons l'Empereur à Bazeilles, où l'infanterie de marine lutte héroïquement depuis quatre heures du matin contre le corps bavarois. Il était environ sept heures du matin, l'Empereur malade, cachant sous le masque d'une impassibilité absolue les noirs pressentiments qui l'assiégeaient, s'engagea sur le chemin du cimetière de Balan ; puis il défendit à notre colonel de le suivre et nous fit rester en arrière. Il descendit de cheval et pointa lui-même une mitrailleuse ; autour de lui et de nous les obus et les balles pleuvaient... Vers midi Napoléon regagna Sedan. »

Voici ensuite les lignes écrites, à ce sujet, par un autre témoin oculaire, le vénérable et regretté Mgr Lanusse, aumônier de St-Gyr ;

(( Le matin du i*' septembre, j'allais me diriger du côté de la Garenne, lorsque nous apercevons le cortège impérial. Napoléon, au milieu de tous ses officiers, est accompagné par les Cent-Gardes. Ces Cent-Gardes que j'avais vus si beaux dans certaines fêtes où assistait l'Empereur, à Orléans, par exemple, au camp de Châlons, à la revue

(1) Inédit.

de Longchamps où, en 1867, notre Souverain avait à sa droite le roi Guillaume de Prusse et, à sa gauche, Bismarck... ces Cent-Gardes que j'avais admirés, grands et immobiles comme des statues, sur les marches de Fescaliers d'honneur des Tuileries... ces Cent-Garde&, ornemertt de la dignité et de la majesté impériales,... aurais- je jamais pensé que je les rêverais, un jour, auprès de leur maître, sous une bourrasque de fer, assistant aux dernières heures de Tagonie de cette même majesté qu'ils avaient rehaussée par leur présence, aux yeux de tant de Rois et d'Empereurs venus de tous les points du monde ?... Ils sont là, aujourd'hui, subissant les mêmes dangers que leur souverain. Les balles, les obus, arrivent de toutes parts.

« L'Empereur oblique un peu à gauche et se trouve au milieu du 88®. Il confère avec un général. Il ordonne ensuite à son escorte, à tous ses officiers, devenus comme un point de mire pour l'ennemi, de s'abriter derrière un mur, et va se placer sur un mamelon d'où sa vue pourra mieux s'étendre un peu partout. Accompagné seulement du général Pajol, de deux autres officiers et du docteur Corvisart, il s'éloigne encore de quelques pas de ce groupe, comme pour être plus seul. Oui, seul^ l'Empereur des Français, sous une pluie de fer. Il regardait au loin, et, n'espérant plus une victoire, il attendait la mort.

(( Et la mort ne voulait pas venir.

(( J'étais assez près pour voir se dessiner contre le ciel gris-bleu la silhouette de l'Empereur sur son cheval qui me paraissait noir.

((Autrefois, en. Italie, le matin de Villafranca, au montent où le soleil allait se montrer dans toute sa splendeur et pendant qu'une armée de Soo.ooo hommes défilait dans la plaine si large de Valeggio, nous avions vu, seul également. Napoléon III, à cheval, immobile comme une statue

de bronze aur un mamelon qui en dominait plusieurs autres et qui servait comme de piédestal. Ces rayons prolongés qui précèdent Tastre du jour lui formaient comme une vague auréole. C'était au lendemain de Magenta et de SolEérino.

« Ici encore, Napoléon III est seul. Mais où est Tauréolc ? Il m'apparaît comme sur un tumulus, dans un vaste cimetière. Tout autour de lui s'entassent les blessés et les morts. A quelques pas seulement, son officier d'ordonnance vient d'être foudroyé. Seul, le Souverain fortuné de vingt ans, devant lequel l'Europe s'était, plusieurs fois, inclinée ! Seul et ne se détachant plus que bien tristement sur un voile sombre et lugubre... Seul, et après tant de gloires, et ne cherchant plus que la mort !

a Et la mort rie vient pas. Pourquoi la mort ne veut-elle pas venir ? Oui, seul et errant, pour ainsi dire, sur ce champ de bataille où se joue sa couronne, Napoléon III. Sa couronne L.. Son génie voit bien autre chose. Il voit, engagés dans cette lutte suprême, l'honneur et les gloires de la France. Je vous le dis, voilà pourquoi il veut mourir.

<f L'Empereur, après être resté assez longtemps sur cette position, enviant le sort de son officier d'ordonnance, fait appeler son escorte et avance encore plus sur les hauteurs.

« Je l'ai perdu de vue.

(c En me dirigeant vers la Garenne, au milieu de l'avalanche des balles, apprendrai- je que Napoléon III a trouvé la sienne et est tombé sur le champ de bataille ? »

L'Empereur était donc rentré en ville, poussé, entraîné par le floi des soldats qui rétrogradaient sur Sedan ] les obus tombaient dans les fossés et les rues de la cité comme BUT le champ de bataille et y faisaient les mêmes ravages.

Le cortège impérial prit la grande rue, traversa la place Turenne et avant d'arriver à la sous-préfecture, sur le pont de Torcy,un obus, venant des hauteurs de la Marfee, tombe devant le cheval de l'Empereur, tue deux chevaux de Tescorte et blesse le cent-garde Sagot ; Napoléon reste impassible, le regard au loin ; décidément la mort ne voulait pas de lui. Il est extraordinaire qu'il n'ait pas été tué à ce moment.

Une brave femme qui était là crie : ((Vive l'Empereur !»

Témoignages ayant rapport à l'épisode ci-dessiis : Récit dû maréchal des logis chef des Cent-Gardea Toussaint (i) :

((.., Je me trouvais en avant de lescorte avec quatre cent-gardes ; nous étions engagés sur le pont de la Meuse, lorsqu'un obus prussien éclate nous couvrant de ses débris : des chevaux sont tués et le garde Sagot est blessé au bras gauche, le cheval de l'Empereur se dresse, nous le croyons atteint, mais il calme sa monture et reste impassible ))

Récit de M. Laurent Gibert, notaire à Sedan (2) :

« Ma femme m'a dit, qu'elle avait rencontré l'Empereur, revenant du champ de bataille vers midi, entouré d'une faible escorte ; qu'elle était alors sur le pont de Torcy, pour donner du linge et aider ti transporter un artilleur qui venait d'être coupé en deux par un obus, et qu'au même instant un autre obus tiré des hauteurs de la Mariée

(1) Inédit.

(2) Inédit.

Jr

tomba sous les naseaux du cheval de TEmpereur et éclata environ à un mètre, tuant ou blessant deux personnes de Tescorte et deux chevaux. Elle ajouta que l'Empereur n'avait même pas fermé les yeux, que son cheval s'était cabré, que l'Empereur lui avait rendu les rênes et avait regardé autour de lui tout en continuant sa route au pas. En présence de ce sang-froid, et au milieu de la fumée, m'a dit ma femme, j'ai ôté mon bonnet et l'ai agité en criant : « Vive l'Empereur ! »

Récit de M. de Monta gnac (i) :

«... Nous nous trouvions avec le colonel* Stoeffel à la tête du pont de la Meuse lorsqu'arriva l'Elmpereur. Sa figure était triste et sombre. En passant à côté de nous, il aperçut Stoeffel et s'arrêta pour échanger avec lui cinq ou six mots. Le temps d'arrêt dura à peine quelqhes secondes et au moment où Napoléon III s'engageait sur le pont un obus vint éclater sous le nez de son cheval, si près de nou3 que l'Empereur se retournant avec le plus grand calme put dire à Stoeffel, sans même élever la voix : « Colonel, vous venez de m'empêcher de mourir ». En effet, s'il ne s'était pas arrêté ces quelques secondes, il se serait trouvé au milieu de l'explosion. Entre autres témoins de cette scène, nous pourrions citer le brigadier de police Gérard qui saisit un enfant au moment où la peur le précipitait sous les jambes des chevaux de l'escorte. »

Récit de MM. Arbez et Jurd, de la gendarmerie d'élite (2) :

(( Le i"' septembre, vers midi et demi, mon camarade Arbez et moi, tous deux de la gendarmerie d'élite, ét^nl de

a) Inédit.

(2) Inédit.

service dans la ville de Sedan, nous nous trouvions sur la place Turenne qui se trouve située en face du pont de la Meuse juste au moment où l'Empereur la traversait. Nous rejoignions son escorte en toute hâte en vue de pratiquer un passage, car le pont était encombré de voitures de réquisitions et de chevaux ; tout était pêle-mêle ; les conduc- • teurs avaient abandonné leurs équipages pour se mettre à l'abri des obus prussiens.

(( Lorsque l'Empereur et sa suite furent à l'entrée du pont, mon camarade et moi commençâmes le dégagement de quelques voitures qui obstruaient le passage. Nous en étions alors à la quatrième attelée de deux chevaux, dont l'un dans les brancards et l'autre à l'avant, et je tenais le premier cheval par la bride, lorsqu'un obus éclata sur le pont tuant des chevaux et hommes de l'escorte. Il tua également le cheval de brancard de la voiture et blessa celui de l'avant ; pendant que dura l'opération de ce déblaiement partiel, l'Empereur était à environ quatre mètres de nous, calme, immobile, malgré les obus qui éclataient de toutes parts : nous entendîmes même les supplications de ses aides de camp le priant de se retirer du danger, mais l'Empereur ne céda pas à leurs instances et engagea son cheval alezan sur le trottoir de gauche, n'ayant aucun accès sur la chaussée qui était entièrement couverte de débris de voitures, de cadavres d'hommes et de chevaux. A ce moment le cheval du prince de la Moskowa s'abattit en emportant son cavalier dans sa chute. Nous courûmes en hâte vers le prince, et le dégageâmes de dessous sa monture ; nous le transportâmes à la sous-préfecture où des soins lui furent donnés. ».

Sans autre incident, sous la mitraille et au milieu des détonations incessantes l'Empereur rentra à la sous-préfec-

ture. Deux cent-gardes furent placés en faction sur le perron, et lefe gardes d'escorte rejoignirent leurs camarades restés au quartier Macdonald, en face de la souspréfecture.

Le maréchal des logis chef aux Gent-Gardes, Lemeland, nous a fait le récit suivant qui donne la physionomie du quartier Macdonald (l) :

(( Rentrés au quartier, nous dessellons tios chevaux. A ce moment un obus tombe près du bâtiment A du quartier et tue un lancier qui se disposait à monter à cheval. Nos chevaux étaient dans les écuries du bâtiment de gauche en entrant et les hommes occupaient les chambres au-dessus. Il se trouvait au milieu de ce bâtiment un escalier à pic, conduisant à une grande chambre que nous occupions, mon collègue Toussaint et moi, à droite de l'escalier ; devant une fenêtre donnant sur la cour, était une grande table de chambrée sur laquelle nous hous étions installés pour établir nos feuilles de solde et nos comptes de la journée. A peine avions-nous commencé notre travail qu'un obus pénétrait dans la chambre pulvérisant la table, emplissant tout d'une épaisse fumée ; nous n'eûmes que la peur pour tout mal et descendîmes vivement dans la cour; une fumée sortait des greniers du bâtiment de droite. Mon colonel, le baron Verly, qui était au milieu de nous me dit : (( Lameland, rassemblez vivement des hommes, et montez des seaux d'eau, là haut, pour éviter un incendie. » A peine .avions-nous éteint ce commencement d'incendie qu'un obus tombait dans la cour, tuant un gendarme et son cheval.

(( La panique était dans tout le quartier, bondé d'offi-

a) Inédit.

ciers et de troupes de toutes les arme^; malgré les efforts de notre colonel et des officiers l'affolement était à son comble ; les obus se succédaient tuant et blessant au hasard : un cent-garde tomba sur moi, frappé d'un éclat au bras droit ; je le fis porter à l'ambulance établie dans une chambre, où on lui extirpa le projectile et les lambeaux de sa tunique entrés dans sa chair. . . »

L'Empereur, dès qu'il fut rentré à la sous-préfecture rendit visite au duc de Magenta qui était soigné dans une des chambres du baron Petiet et causa quelques instants avec le blessé ; puis, ayant reftiarqué pendant son passage en ville que plusieurs généraux, de nombreux officiers et une multitude de soldais prenaient leur repas ou restaient à encombrer les rues pendant que les autres combattaient, il chargea le général Lepic, son aide-de-camp, d'écrire la lettre suivante, fort peu connue, au général de Beurmann, commandant la place de Sedan :

(( Général,

. (( L'Empereur en rentrant en ville a été péniblement affecté de voir des généraux, des officiers, des soldats, des corps entiers mangeant pendant que l'on se bat. Sa Majesté vous prie de prendre les mesures nécessaires pour que cet état de choses cesse immédiatement et pour que chacun retourne à son poste. » ,

En effet, pendant que l'armée de Châlons, l'armée martyre; luttait avec héroïsme depuis quatre heures du matin contre un ennemi deux fois supérieur et bien commandé.

une cohue de lâches — il faut avoir le courage de le dire — et d'indisciplinés s'était réfugiée dans Sedan, et, au nombre d'environ 20 à 3o.ooo, les officiers et soldats de toutes les armes, sans ordre, sans discipline, encombraient les rues, les places, les promenades, les hôtels et les maisons particulières.

Un général et plusieurs officiers furent tués par les obus pendant leurs repas à l'hôtel de la Croix-d'Or ; dans la maison Leroy, des officiers sablaient le Champagne au plus fort de la bataille ; le général Girard, frappé d'apo-

Çlexie, expira dans la salie du café de la Comédie, place urenne : c'était partout l'affolement. La débâcle commençait..

Vers une heure et demie, Napoléon III voulut retourner sur le champ de bataille ; il lui fut impossible de traverser la ville vu l'encombrement, il rentra donc à la sous-préfecture et attendit.

Sedan regorgeait de soldats qu'un aveugle instinct de la conservation poussait dans les rues de la ville, où ils n'étaient guère moins exposés aux projectiles ennemis que sur le champ de bataille ; un régiment entier, le 6* cuirassiers, entré par la porte de Balan, fut forcé de s'arrêter tout près de cette porte, aux « Gros Chêpes » : c'est ce que son colonel M. Martin, dont nous avons parlé lors de la charge de Mouzon, appela (( avoir traversé la ville » dans sa déposition au procès Wimpffen.

La panique régnait partout, les soldats jetaient leurs armes et les mains dans les poches, hébétés, demeuraient tassés les uns contre les autres ; un remous se fit dans celte masse vers les trois heures : le brave général Margueritte, sur son cheval, soutenu par deux fantassins, passait les

deux joues traversées par une balle, la langue entamée et pendante, revenant mortellement atteint du calvaire dllly où la cavalerie française, après Reischoffen, après Mouzon, venait de s'immortaliser entre les bois de la Garenne et de Floing dans les charges successives commandés par Margueritte et Galliffet.

Le roi Guillaume, placé sur les hauteurs de la Marfée, à Tendroit où se trouve aujourd'hui « la borne du roi de Prusse )), apercevait très distinctement cette partie du champ de bataille ; il fut. saisi d'admiration à la vue de ces cavaliers qui se vouaient à une mort certaine pour retarder d'un moment la défaite de l'armée française, et c'est alors qu'il s'écria : (( Ah ! les braves gens ! »

La vue de la désorganisation complète de l'armée, la pensée de tant de victimes frappées sans que leur mort servît en rien à la défense, agirent irrésistiblement sur Napoléon in. Il pensa que, en s'adressant directement au roi de Prusse, il en obtiendrait de meilleures conditions pour l'armée ; il croyait aussi l'apaiser en abdiquant et tout sauver par le sacrifice personnel de sa couronne. Il rêvait à tout cela lorsqu'il reçut une lettre de Wimpffen lui disant qu'il allait faire une trouée désespérée et lui proposant d'en partager le sort ; il y répondit'par l'ordre donné à Wimpffen de traiter d'un armistice avec M. de Moltke. Ne recevant aucune réponse de ce général, il ordonna lui-même, à trois heures, d'arborer le drapeau blanc.

C'est ce drapeau blanc que le général Faure fit abattre ; alors Ducrot, Douay et Lebrun se rendirent chez l'Empereur et ne lui cachèrent pas, ce qu'ils savait trop bien, l'état absolument désespéré de l'armée.

— « Le drapeau blanc a été arboré, dit l'Empereur, il faut faire cesser le feu. »

Puisque tout espoir est perdu il faut absolument mettre

fin à une inutile effusion, de sang. Le feu de 1 ennemi, un peu ralenti vers trois heures, a repris toute son intensité Les obus tombant sur la foule des soldats entassés dans les fossés et dans les rues font un carnage affreux : des généraux, des officiers sont tués.

L'armée et la ville vont être anéanties ; TEmpereur charge le général Lebrun de se rendre auprès de Wimpffen et d'obtenir de lui qu'il traite avec de Moltke.

Wimpffen n'avait pas tenu compte du premier ordre de Napoléon lïL. Poursuivant son idée d'une trouée, il avait réuni à peine deux ou irois mille hommes de toutes les armes et s'était lancé dans la direction de Balan ; Lebrun le rejoignit à ce moment et tous deux firent quelques centaines de pas dans la direction de Bazeilles mais ils ne furent pas suivis et convaincus de l'inutilité de leurs efforts, ils revinrent tristement à Sedan, où le drapeau blanc flottait, cette fois, de loutes parts.

II était six heures. La bataille de Sedan était finie : la victoire abandonnait les Aigles françaises. Un empire s'écroulait !

Mgr Lanusse, témoin de ce drame historique, écrivait ce qui suit :

(( Waterloo !...

(( Mais Sedan !...

(( Le soir de ce jour, le ciel avait au couchant cette teinte empourprée, que lui donnent les derniers feux du soleil. Il est des jours où c'est du sang. Celui-ci par exemple. On en avait tant vu, que les yeux en voyaient encore partout. De ces rayons prolongés, qui montaient dans le ciel, ruisselait du sang. Si des nuages se fussent formés au-dessus de nos têtes et qu'ils eussent laissé tomber ces gouttes d'eau multipies qu'on appelle la pluie, c'eût été du sang.

(( Tout est perdu. Avons-nous du moins conservé, con-

serverons-nous notre honneur ?... Napoléon III était. au milieu des fureurs du cataclysme. Il assistait à cet effondrement d'une ville, d'une armée, de toute sa puissance, peut-être. Le matin, il était resté de longues heures sur le champ de bataille, désirant, recherchant la mort qui ne voulait pas venir. Il était rentré à Sedan pour conférer avec h héros de Magenta dont il enviait la glorieuse blessure. Plus tard, il avait voulu sortir de nouveau, pour savoir si la mort voulait de lui enfin. Il n'avait pu réaliser son projet, à cause de l'encombrement indescriptible des rues de la ville.

(( C'était donc en ce jour à jamais néfaste, alors que sur lui les ténèbres allaient bientôt s'étendre comme un voile de deuil ! L'Empereur avait vu cette catastrophe inouïe dans l'histoire. Il avait voulu conjurer la tempête. Mais la raer secondait si bien les colères du ciel ! Les débris de l'armée s'amoncellent contre les mêmes rochers d'où il voulait éloigner l'ouragan el ses tristes fureurs.

(( L'Empereur voyait se rétrécir, se resserrer toujours le cercle, immense d'abord, qui pressait son armée. Et cette armée venait et s'entassait, là oij était le premier des soldats en grade. Sur ce soldat, le premier, venaient s'abattre toutes les amertumes de la France. Il l'avait voulue si grande ! Et maintenant, de son naufrage immense, il ne voyait que les débris. Les plus grandes douleurs, pour plus de douleur encore, ne peuvent trouver des larmes. L'Empereur était dans cet état où le regard reste fixe, où la parole ne vient plus, arrêtée qu'elle est par des sanglots, euxmêmes étouffés. Il peut toutefois trouver une parole, celleci :

— (( Allez, et faites savoir que nous reconnaissons notre défaite ».

(( Et le drapeau blanc annonça que Ton voulait parle-

menler. Il était temps. Nos soldats venaient toujours, s'engouffrant dans cet abîme, sur lequel les foudres allemandes ne cessaient de déverser leurs colères. 'L'hécatombe continuait parmi les troupes entassées sur les remparts, sur les glacis, dans les fossés, dans les rues de la ville, où l'incendie crépitait son crépitement lugubre, sinistre autant que le feu des mille canons qui l'avaient allumé. Seigneur ! qu'est-ce donc que la guerre ? ))

Donc, tout est perdu ; tout est perdu fors l'honneur ! et avec le maréchal de M ac-Mahon nous pouvons nous écrier :

(( — Non, non, on peut dire que l'armée a été battue (( d'une manière désastreuse, mais non d'une manière (( honteuse : elle avait vaillamment combattu ! . . . »

Le drapeau blanc ayant été arboré, le roi Guillaume fit cesser le feu et envoya un des officiers de son état-major, le lieutenant-colonel Bronsart de Schellendorf, avec mission de demander la capitulation de l'armée et la reddition de Sedan.

Le colonel Bronsart, introduit dans la place, fut conduit devant l'Empereur. Celui-ci lui dit que pour la capitulation de l'armée et de la ville, il fallait s'adresser au général de Wimpffen, successeur de Mac-Mahon ; que pour lui il allait écrire au roi Guillaume et envoyer sa lettre par le général Reille.

Bronsart et Reille partirent pour Frénois, où ils arrivèrent à sept heures.

Ce fut alors seulement que le roi de Prusse apprit avec

certitude la présence de Napoléon III à Sedan. « L'Empereur est là ! )) ce mot passa de bouche en bouche parmi les soldats allemands, comme un cri de triomphe.

Le général Reille descendit de cheval et remit au roi de Prusse la lettre dont il était porteur et qui contenait ces simples mots :

(( Monsieur mon Frère, (( N'ayant pu mourir au milieu de mes troupes, il ne me reste qu'à remettre mon épée entre les mainsi de Votre Majesté.

(( Je suis de Votre Majesté

(( le bon frère, (( NAPOLEON.

« Sedan, le i*' septembre 1870. »

Le roi lui répondit :

(( Monsieur mon Frère, (( En regrettant les circonstances dans lesquelles nous îiôus rencontrons, j'accepte l'épée de Votre Majesté et je la prie de vouloir bien nommer un de vos officiers muni de vos pleins pouvoirs pour trailer de la capitulation de l'armée qui s'est si bravement battue sous vos ordres.

« De mon côté j'ai désigné le général de Moltke à cet effet.

(( Je suis de Votre Majesté

(( le bon frère, ((GUILLAUME. (( Devant Sedan, le i*"' septembre 1870. »

Après avoir remis cette lettre au général Reille, le roi Guillaume retourna à son quartier de Vendresse, partout salué par les hourrahs de ses soldats qui chantaient

rhvmne allemand et élevaient sur son passage des torches enflammées. A Sedan, l'Empereur recevait sa réponse, et envoyait à Donchery le général de Wimpffen pour traiter avec Bismarck et de Mollke de la capitulation et tâcher d'obtenir pour l'armée française les meilleures conditions possibles.

Pendant ce temps l'ordre du jour suivant fut envoyé par de Moltke à toutes les troupes allemandes :

« Les négociations sont entamées ; en conséquence l'offensive demeurera suspendue de notre côté pendant la nuit. Il reste entendu cependant que toute tentative de l'ennemi pour forcer nos lignes sera repoussée par les armes. Si les pourparlers devaient ne pas aboutir, les hostilités recommenceraient ; mais il y aurait lieu d'attendre pour cela le signal, qui serait marqué par la reprise du feu des batteries établies sur les hauteurs, à l'est de Frénois.

(( De Moltke. »

La nuit était tombée ; Sedan, éclairé par des incendies et des torches, semblait un enfer, des clameurs, des vociférations, des plaintes s'élevaient de toutes parts ; la cohue humaine qui était entassée là hurlait à la mort et demandait à manger et à boire !

Près de la Meuse, des cuirassiers pillaient les bagages du maréchal de Mac-Mahon ; place Turenne un colonel cravachait un général, en lui disant : (( On ne vous a pas vu depuis trois jours ! » Plus de dix généraux étaient assis sur des bancs devant la sous-préfecture et le général de Failly, était injurié par des sergents d'infanterie, qui le traitaient de traître et de lâche ! . . . Oh ! l'horrible chose que la déroute ! l'effroyable vision qu'une armée en débandade.

affolée, mourant de faim, criant à la trahison, sous les canons de l'ennemi victorieux !

Et dans cette modeste sous-préfecture en briques rouges, couleur de sang, ce malheureux Empereur sans armée, sans trône, sans nouvelles des siens, sans appui, subissant les douloureuses attaques de la maladie qui devait l'emporter trois ans plus tard, torturé par les angoisses de ces dernières journées, voyant tout perdu, tout écroulé, se promenait dans la petite chambre au premier étage, sans vouloir parler à personne, attendant des nouvelles de Donchéry, espérant encore en la magnanimité du roi de Prusse, décidé à sacrifier lui, sa famille, sa couronne, en échange d'un peu de pitié pour son armée et d'une paix honorable pour la France !

La catastrophe s'est produite. Ainsi Va voulu le Destin, secondé par l'aveuglement et les ordres néfastes de l'Impératrice et de son Conseil, envoyant au désastre l'Empereur et l'armée de Ghâlons, favorisé par l'imprévoyance du maréchal de Mac-Mahon qui, après Beaumont, ne voulut pas suivre les conseils de Ducrot et s'engouffra dans l'enlonnoir de Sedan au lieu d'effectuer une retraite, encore

S)ssible pendant toute la journée du 3i, en passant par ézières. *

Et ce jour du i" septembre eût pu, encore, se terminer sans l'effondrement suprême, si le général de Wimpffen dans sa folle imprévoyance et dans son extrême fatuité n'avait exigé le commandement de l'armée et arrêté le mouvement de retraite ordonné par Ducrot sur Mézières

après les engagements de Balan et Bazeîlles et la blessure du Maréchal.

Cela est tellement vrai que le général Vinoy et son corps d'armée purent battre en retraite de Mézières à Paris dès le I*' septembre et que différents corps isolés partis de Sedan le 3i août et le i*' septembre au matin, arrivèrent sans encombre à Mézières !

Vers la fin de cette journée on affirma que le commandant d'Âlincourt avait trouvé la mort dans une tentative faite pour passer les lignes prussiennes avec un escadron de cuirassiers.

C'était une erreur et voici la vérité : le commandant d'Alincourt parvint à Mézières le même jour, avec deux officiers de son escadron. C'est de leur bouche qu'on apprit la nouvelle de la capitulation de Sedan. Cette nouvelle provoqua sur le champ une violente manifestation dont M. d'Alincourt et ses compagnons faillirent êtres victimes. — (( Ce sont des Prussiens ! » criait la foule qui, dans son aveuglement, voulait leur faire un mauvais parti. En vain le sous-intendant militaire et le général Mazel affirmaient connaître personnellement les trois officiers, ajoutant mfme que l'un d'eux, M. d'Alincourt, était Ardennais, rien n y fit et les trois héros allaient être écharpés quand un homme de cœur et de résolution, M. Blanchard, réussit, aves quelques gardes nationaux armés à la hâte, à faire mettre les trois officiers à l'abri derrière les grilles de

la Préfecture,

Nous avons laissé les francs-tireurs Mocquard le soir du 3i août, au moment où ils reçurent l'ordre du général Du-

crol d'aller occuper le village de La Chapelle, sur la route de Bouillon et de tenir cette hauteur quand même.

Nous continuons, à ce sujet, le récit du lieutenant Gérard relatant la journée du i**' septembre (i) :

(( Nous partîmes^ poinr La Chapelle et à neuf heures du soir le 3ï août, nous occupions le village en le couvrant partout de sentinelles avancées.

(( C'était le tour de garde de ma compagnie et la grange du maire me servit de poste pour la relève de mes sentinelles. Si je parle de moi, c'est que seul, cette nuit-là, j'avais charge d'âmes ; tout le monde était moulu et avait un extrême besoin de repos ; j'avais à l'époque la santé la plus robuste et la volonté la plus énergique de me tenir debout ; aussi, pouvait-on compter sur moi.

« Je passais la nuit en compagnie du maire ; nous racontions les surprises de la guerre Le maire très confiant dans la situation du village estimait que les Allemands ne viendraient pas jusque-là. Cependant, vers trois heures du matin, deux douaniers du pays se présentent au poste et demandent à me parler ; le maire les fait entrer ; là, ils nous racontent qu'étant postés sur tel point du bois qu'ils désignaient, ils avaient entendu une marche lourde dénonçant une troupe se dirigeant sur le point que nous occupions. Je réveillais le sergent Puteau pour lui confier le commandement du poste en mon absence, et, accompagné du maire nous suivons les deux douaniers jusqu'au point signalé par eux.

« Là, comme de vieux Sioux, nous collons notre oreille sur la terre, mais nous n'entendons rien. La colonne s'était-elle arrêtée ou s'était-elle dirigée dans une autre direction ?

(1) Inédit.

(( J'allais plaisanter nos douaniers, lorsqu'il me fut dit par le maire que ces hommes étaient trop sérieux, trop habitués aux bruits du bois pour qu'ils aient pu être l'objet d'une illusion d'acoustique,

c( Je fis doubler les sentinelles, voulant encore laisser quelques heures de repos au bataillon, qui en avait si grand besoin, avant de faire sonner l'alerte.

! (( Il était quatre heures du matin, le i®' septembre, lors-

aue je rentrais au poste ; le petit jour commençait à poinre ; j'allais reprendre notre causerie interrompue lorsque de tous les points du village, les sentinielles se replièrent en appelant aux armes, sans toutefois tirer pour surprendre l'ennemi qui ne croyait sans doute pas ce point gardé,

(( En quelques minutes les hommes du poste étaient debout, et tout en tenant leur fusil à la main, allaient de porte en porte réveiller les hommes disséminés dans les maisons. Je me chargeai de réveiller l' état-major et de mettre le commandant Robin au courant de ce qui se passait.

(( JVos sentinelles questionnées n'avaient rien vu, mais avaient entendu des bruits suspects à quelques cents mètres. C'en était assez pour qu'elles se soient repliées sur le village beaucoup plus homogène et offrant de plus sérieux éléments de défense.

« Aussitôt, les compagnies reçurent des ordres pour garder les murs du côté du village, et barricader ses deux extrémités. C'est là, que l'on vit les talents du Parisien pour construire une barricade et à défaut d'omnibus à renverser et de pavés à soulever comine dans sa bonne ville, il entassa charrettes, brouettes, charrues, sacs, etCi, le tout agrémenté de foin, de fumier et de terre : sorte d'oeuvre d'art qui pouvait en imposer à un cavalier, mais qui ne pouvait guère résister à une batterie d'artillerie.

(( Une lois en étal de défense, il s'agissait d'éclairer la situation en faisant quelques sorties à chaque bout du village, tout en ne dégarnissant pas trop le centre de nos forces.

(( Le sergent Puteau s'offrit à aller seul éclairer le bas du village en s'engageant dans les fossés dé la route se dirigeant sur Givonne.

(( Que vit-il ? comment s'y prit-il ? toujours est-il qu'il revint un quart d'heure après sur un superbe cheval d'officier allemand, mais se cramponnant aux fontes et vomissant le sang ; pour venir finalement tomber au pied de notre barricade, la poitrine trouée et les yeux horriblement dilatés par les affres de la mort ; nous avions im cheval de plus, mais nous avions un brave de moins; c'était une perte sèche et nous n'avions pas même le plus petit renseignement.

« A l'autre extrémité du pays, nous n'étions pas plus heureux. Le sous-lieutenant de Faucomprey, prenant avec lui une section, s'engageait dans le chemin, se dirigeant à travers bois sur Villars ; il n'avait pas fait cent mètres dans cette direction, qu'il était entouré par un bataillon de Hanovriens qui lui faisait déposer les armes.

(( Donc, pas de renseignements non plus, de ce côté.

(( Mais si nous n'avions pas de nouvelles de l'extérieur, l'ennemi se chargeait, avec un aplomb sans pareil, d'avoir des nouvelles de nos forces et de nos ressources.

(( Je vois encore, ce type de colporteur, avec sa balle sur le dos dans laquelle il y avait bien pour trois francs de marchandises, venant nous offrir des peignes et des bretelles dans un baragouin mâtiné d'allemand.

(( Il faut que nous ayons eu une belle dose de naiveté, pour qu'il ait pu germer dans la cervelle de l'un de nous, que ce pouvait être un pauvre diable de marchand du pays

faisant son commerce avec bonne foi, alors qu'il sentait l'espion à quinze pas. Il fallait le coller au mur, et lui faire sauter la cervelle d'un coup de baïonnette pour éviter tout bruit qui aurait pu être le signal de l'exécution sommaire de nos camarades prisonniers, mais eux, au moins, portaient le vêtement du soldat.

(( Quoiqu'il en soit, se donnant pour un habitant du pays il se faisait accompagner par deux hommes prêts à lui brûler la cervelle, ce qu'il acceptait du reste avec un cynisme révoltant, s'il ne se faisait pas reconnaître par les habitants d'une ferme située à cent pas du pays, appelant même dans chaque maison devant laquelle il passait : (( Hé ! père un tel ; êtes-vous là pour dire à ces messieurs qui je suis ?»

(( Il pouvait appeler impunément, le pays avait été abandonné la veille.

(( Nous n'avons jamais revu les hommes qui l'accompagnaient ; ils tombèrent sûrement dans une embuscade où cet espion les avait attirés.

(( C'est alors, qu'on me désigna avec une section, pour aller explorer la partie des vergers, située derrière l'église j à ces douze hommes s'était joint un volontaire, un turco ayant perdu son régiment ; au moins, celui-là n'était pas un espion. Si je me le rappelle ainsi, c'est que je crois lui devoir un peu la vie ; car à peine avions-nous fait cent mètres qu'il m'attrape par la manche et me dit avec la volubilité de l'arabe : (( Tiens ! tiens ! ma lieutenant, tu vois pas casques à pointes ? » Il me désignait une haie à vingt mètres oix je vis reluire quelque chose, mais sans pouvoir me rendre compte de ce que c'était. J'arrêtais mes hommes et à tout hasard, voulant éclairer la situation, je commandais : en joue, feu !

(( Au même instant, un feu de peloton répondit, et cinq de mes hommes tombèrent, mon lorgnon fut projeté sur

ma poitrine et lorsque je voulus le remetre sur mon nez, Oyanl la vue très basse je m'aperçus que le ressort en avait été coupé par une balle et que le bout, de mon oreille gauche saignait ; il est certain qu'à cette minute, je l'ai échappé belle ; mais, qu'est-ce que ces vétilles dans des moments si critiques ; je fis comme mes hommes, qui lors d'une deuxième décharge s'étaient jetés sur un mur de clôture, l'avaient escaladé pour se soustraire à une mort, bête, alors que nous n'étions pas en nombre pour soutenir une lutte semblable.

« Nous rejoignîmes bientôt la barricade où nos camarades suivaient d'un œil inquiet les péripéties de notre drame, mon turco me suivait toujours à deux pas.

(( Il ne s'agissait plus, cette fois, d'aller aux renseignements, nous savions à qui nous avions affaire, il fallait nous défendre derrière les abris pour mieux résister au nombre qui nous écrasait.

(( Au même instant le capitaine qui commandait la barricade élevée à la hauteur de l'égHse, signala l'arrivée au galop d'un escadron de cuirassiers blancs ; il prévint ses hommes et commanda le feu sur toute la ligne.

(( La troupe ennemie était environ à cent mètres de nous, c'est dire que tous nos coups portaient dans cette masse resserrée entre les deux talus de la route ; aussi, chevaux et cavaliers du premier rang roulèrent-ils les uns sur les autres en obstruant la route pour les suivants.

« 11 en résulta une panique formidable et un demi-tour instantané de nos assaillants.

(( C'est alorSy qu'il arriva ce singulier quiproquo : de tous côtés et du fond du village qui n'avait rien vu, partaient des clameurs dans ce genre : « Ne tirez pas, ce sont des Français ! ))

« La peur nous prit, nous crûmes vraiment avoir tiré sur

.ks nôtres. Aussitôt le capitaine de Nerveau, se croyant seul coupable, escalada la barricade et courut jusqu'aux blessés qui se débattaient au milieu des morts sur le lieu de la lutte et leur criant d'une voix de stentor :« Etes-vous Français ou Allemands ?» Pour toute réponse, il reçut une grêle de projectiles tirés par les revolvers des blessés, mais qui heureusement ne l'atteignirent pas. Il remonte sur la barricade et nous dit : « Mes enfants rassurez -vous, ce sont bien des Prussiens, tirez à volonté sur tout ce que vous verrez paraître sur la route, car nous sommes entourés d'ennemis. ))

(( Il n'avait pas terminé sa harangue, qu'une volée de mitraille renversait notre barricade j la jonchant de cadavres et de blessés.

a C'était la réponse des Allemands à notre question.

(( En moins de dix minutes, notre pauvre barricade fut réduite en miettes ; mais nos hommes s'étaient garés de la ligne de tir, regardant passer, avec un calme stoïque, la trombe de fer et de plomb.

(( La canonnade ayant duré environ dix minutes, le silence se fit, présage d'une charge qui allait se renouveler ; mais aussitôt mes hommes reprirent leur première position faisant face au danger.

(( Il était temps, car une nouvelle charge, poussée à fond cette fois, vint s'arrêter à dix mètres de nous ; mais notre tir était si bien dirigé, nos hommes étaient si bien préparés à vendre chèrement leur vie, que la retraite fut sonnée encore une fois et que nous vîmes le dos de nos cuirassiers ; et tant qu'ils n'eurent pas tourné le fond de Givonne nous leur envoyâmes autant de balles que le temps nous le permit : c'est dire l'hécatombe que nous dûmes faire de ces pauvres cuirassiers blancs.

« Bientôt le canon retentit de nouveau, cette fois c'était

sérieux, les obus pleuvaienl sur ce pauvre village de La Chapelle, éventraient les maisons, mettaient le feu un peu partout ; il n'y avait plus d'abri possible pour se garer, les obus éclataient sur tous les points, les blessés et les mourants faisaient entendre des cris déchirants ; nous n'avions pas de brancards, pas d'ambulance, la maison d'école déjà remplie de moribonds n'en pouvait plus contenir.

(( Ce qui aggravait encore notre situation, c'est que nos munitions s'épuisaient, alors que nous sentions de plus en plus le cercle des tirailleurs ennemis se resserrer autour de nous*

(( Que faire dans une situation pareille ?

(( C'est alors que nous eûmes l'idée d'envoyer un homme dans le haut du clocher pour qu'il nous tînt au courant de la situation de l'ennemi.

(( Le fameux D... dont il a été question quelques pages plus haut, se présenta pour cette mission dangereuse, il escalada comme il put le fameux clocher, s'aidant des pieds et des mains jusqu'au sommet des persiennes ajourant ses quatres faces, fît sauter à l'aide de son sabre-baïonnette quelques lames de bois, de façon à lui permettre d'examiner les deux points les plus menaçants pour nous ; mais sans doute, ce clocher était observé par l'ennemi, car il ne fut pas plus tôt en position de nous renseigner, qu'un obiis traversa le pauvre diable en enfonçant sa colonne vertébrale dans les lames des persiennes placées derrière lui. C'était horrible à voir, les pieds ayant perdu leur point d'appui, le corps était suspendu dans le vide, retenu seulement par son épine dorsale alors que tout son être se vidait par une plaie béante, large comme le fond d'un chapeau ; cette mort cruelle rachetait, en partie au moins, le crime qu'il avait tenté de commettre quelques jours auparavant.

« Pour comble d'infortune, on nous signalait partout la

marche en avant des éclaireurs ennemis, on se canardait à 5o mètres et nous n'étions plus qu'une centaine d'hommes en état de se défendre et même la plupart étaient plus ou moins blessés.

(( Les officiers se multipliaient, couraient un peu partout à la recherche de munitions, vidant les cartouchières des morts et des blessés pour continuer la lutte jusqu'à la dernière minute.

(( C'est à ce moment suprême que je sentis un violent choc au genou gauche et que je tombai sur le côté ; un obus venait d'éclater à côté de moi, abattant un pan de mur et un morceau de fonte, ricochant, me fracturait la rotule gauche.

« Au même instant, la retraite générale sonnait, deux de mes hommes me relevèrent, ne voulant pas me laisser aux mains de l'ennemi qui avait, pour les francs-tireurs, le goût des exécutions par trop sommaires. Je pus, grâce à une volonté énergique, surmonter la douleur, et qui sait, la bête traquée a de ces épouvantes qui suffisent à expliquer bien des courages.

(C Quoiqu'il en soit, je pus gagner le bois, et de là, porté par les uns, soutenu par les autres, je pus arriver à la frontière belge où nous nous rendîmes avec le reste de notre beau bataillon.

(( Bientôt, nous atteignîmes le village belge de Corbion, où un violent incendie éclata une heure après notre arrivée.

(( Nos figures sinistres, nos vêtements en lambeaux furent une cause de suspicion, pour ces pauvres paysans qui crurent n^ellement que nous étions capables de tous les forfaits et nous attribuèrent bénévolement ce malheur. On ne voulait rien moins que nous écharper ; il fallut Tinter- •vention de soldais belges pour nous soustraire à la fureur

populaire, tant il était vrai, qu'on juge volontiers les gens par leur mine, sans tenir compte des circonstances cruelles où ces mines se sont déformées, où ces visages se sont noircis, où ces vêtements se sont troués. Et, si Ton veut bien se rappeler nos cinq derniers jours de désastre, notre service au milieu de la Meuse, notre peu de sommeil, notre manque de nourriture et Thorreur de notre lutte à La Chapelle, on concevra facilement l'épouvante de ces braves gens devant l'aspect sinistre de cette poignée de vaincus.

(( On nous dirigea ensuite sur la forteresse de Bouillon pour nous .y interner, mais comme la nuit était profonde, les chemins encaissés, c'est à la lueur des torches que nous fîmes la dernière étape de, notre malheureux calvaire. La plupart d'entre nous étendus sur des civières ou juchés sur des cacolets, car peu étaient sans blessures et même ceux qui n'en avaient pas étaient ankylosés par une raideur tétanique bien naturelle, qui les empêchait de marcher.

(( Oh ! quel lugubre cortège que ce long défilé sur les rives de la Semoy, escorté comme le sont les bandits, l'incendie par derrière et par devant la sinistre tour de Bouillon comme perspective de repos.

(( En arrivant, nous eûmes au moins la douce satisfaction d'être soignés convenablement par la municipalité belge : un seul mourut deux jours après du tétanos, par suite du surmenage de cette longue route avec une balle dans la cheville. »

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