NAPOLEON
C'était la dernière fois que l'Empereur parlait aux troupes !
Les remparts de Sedan étaient sillonnés par des gens inquiets et curieux ; l'artillerie de la garde nationale s'y
•^ '^•f.'Tsrr^i
trouvait de service M. Brincourt, frère du malheureux commandant tué à Mouzon, faisant partie de cette arme, examinait avec une longue-vue de marine les allées et venues des cuirassiers allemands choisissant la place oii se tiendrait le lendemain Télat-major, aux environs de la Marfée et de la Croix Piot.
Un général, le général de Beurman, commandant de place de la ville de Sedan, un peu sourd, demanda à M. Brincourt ce qu'il regardait.
• — « Mais, les Allemands qui...
— (( Allons donc ! impossible ! ce sont des Français. — — (( Pardon, mon général, regardez vous-même.
— (( En effet ; alors nous sommes f..., !
— (( Il me semble, qu'il y a encore une chance possible, c'est de faire des ponts de bateaux, passer vivement la Meuse et filer sur Mézières... !
— (( Oui, peut-être ? Mais tenez, on a probablement donné des ordres à ce sujet, voyez, voilà un détachement de pontonniers qui se dirige sur les lieux ! »
Effectivement, un (jétachement de pontonnier, sur Tordre d'on ne sait qui, passa la Meuse et se dirigea sur Mézières où il arriva sans encombre, ce qui prouve que Tarmée française aurait pu en faire autant.
Dans Sedan s'étaient réfugiés, dès le 3o au soir, de nombreux fuyards de Beaumont. Ces indisciplinés continuaient parmi les soldats de toute arme leur œuvre de démoralisation.
Nombreux, hélas, étaient dans l'armée de Sedan les indisciplinés, les politiciens d'alors, assistants des réunions publiques organisées contre le gouvernement, partisans
des fous et des criminels qui demandaient la suppression des armées permanentes ; joignez à cela des réserves rappelées, des recrues hâtives et vous aurez l'explication de la débandade partielle de Beaumont.
A ce sujet, M. Laurent Gibert, notaire à Sedan en 1870 nous a fait et certifié le récit suivant (i) :
(( Le soir de Beaumont, quelques troupes de fuyards se réfugièrent à Sedan, distante de 6 à 7 lieues. Voyant cela, je me rendis à la mairie pour chercher des soldats et les recevoir chez moi J*ai reçu un sous-lieutenant du 21* de ligne, il était dix heures du soir, je lui ai donné du pain, du vin et des confitures, je n'avais pas autre chose.
(( Voici ce qu'il m'a dit : — « Au moment de la bataille (( de Beaumont trois régiments, les 3®, 21® et /i7^,qui ne se « trouvaient pas sur le théâtre de l'action, mais sur l'une (( des ailes descendaient une route tournante. Ces trois (( régiments défilaient en bon ordre : une batterie allège mande de six pièces se démasque et fait feu. Toute la <( colonne se débande et si je puis m 'exprimer ainsi nous (( avons reçu le premier coup de canon dans la poitrine, « le second dans le dos et si un troisième a été tiré il n'y (( avait plus personne !
(( Les officiers se mettaient à genoux devant leurs sol- (( dats et ne pouvaient les retenir ! J'ai pris le fusil d'un de a mes hommes, je me suis masqué derrière un buisson, « j'ai brûlé toutes mes cartouches, j'ai reçu deux balles <( dans ma tunique et me voilà ! »
(( Quelques instants avant de recevoir le sous-lieutenant qui m'a fait le récit ci-dessus, je me trouvais sur le pont de Torcy au moment où les fuyards de Beaumont commençaient à arriver ; ma femme et moi nous abordons un
(1) Inédit.
vieux sapeur qui traînait la guêtre, loreiUe basse ; ma femme lui dit : — « Eh bien, mon brave ,qu est-ce qu'il y a
donc ! )) — (( Oh Madame, nous sommes f ! avec des
soldats comme ça il n y a rien à faire, au premier coup de fusil nous sommes restés trois de ma compagnie ! »
L'Empereur, durant cette journée du 3i août, était resté à la sous-préfecture demandant sans cesse des renseignements sur ce que décidait Mac-Mahbn, le comman* dant en chef, livré à son impuissance, n'ayant plus l'autorité et attendant les événements.
Il se promenait à pas lents, les mains derrière le dos, courbé et triste, mais triste... la baronne Petiet, femme du sous-préfet et une de ses amies, assises en un coin retiré du jardin, pleuraient en voyant ce fantôme du pouvoir passer et repasser sans relâche devant elles.
Vers cinq heures, le Souverain, seul, à pied, se rendit aux magasins de vivres et munitions et constata, de visu, qu'il n'y ». avait aucune provision. A son retour, il fut reconnu par plusieurs femmes qui se mirent à crier avec enthousiasme : « Vive l'Empereur ! » D'un geste triste et résigné, il leur fit signe de se taire ; puis, à pas lents regagna la sous^préfecture après s'être arrêté un instant au quartier Macdonald où étaient campés les cent-gardes.
Dans la soirée, après les renseignements reçus de tous les côtés. Napoléon III comprit la réalité et n'espéra plus rien ni d'une bataille ni d'une retraite sur Mézières. Dans le mémoire qu'il fit rédiger plus tard sur la bataille de Sedan il dit textuellement : (( Dans ces conditions, il n'y avait, selon nous, qu'une résolution suprême à adopter pour sauver l'armée ; c'était de prendre sa ligne de re-
traite sur le teritoire neutre de la Belgique... il fallait occuper en forces les hauteurs dlUy et de Givonne, abandonner la ville de Sedan à ses propres ressources, faire volte-face et se retirer par les routes qui conduisent en Belgique. »
Sans doute on eût évité ainsi une grande effusion de sang, mais Tarmée n'en était pas moins prisonnière et perdue pour la France, et cette fuite avant le combat n'eût pas été très honorable .
La nuit est tombée, la garde nationale de Sedan est sur les remparts, on voit les feux allemands ; le silence se fait peu à peu dans la ville qui s'endort. Seul, assis près de la fenêtre ouverte, Napoléon III songe, les yeux fixés aux étoiles de cette nuit claire, de cette nuit qui a voulu se faire belle et sourire à ceux qui la voient pour la dernière fois.
Minuit sonne : c'est le i*"" septembre, la dernière journée de l'armée martyre, le dernier jour de l'Empire, la station la plus douloureuse du calvaire de celui qui pour quelques heures est encore Empereur des Français.