MAIRIE DE SEDAN
Avis urgent
Tous les militaires français actuellement en ville, doivent rejoindre immédiatement leurs points de concentration.
Les habitants ne doivent en conserver aucun dans leurâ maisons, à l'exception des blessés régulièrement admis par les ambulances.
Les habitants doivent donc faire sortir de suite tous les autres de leurs domiciles.
Ces dispositions ont été arrêtées de concert entre le Général de division de Wimpffen et le Maire de Sedan.
Sedan, le 3 septembre 1870.
A. PmLIPPOTEAUX.
Emplacements des corps d'armée
I*' corps : Quartier Nord de la, ville.
5* corps : Quartier Est, la droite à la porte de Balan.
7* corps : Quartier Ouest, la gauche à la porte de Mézières.
12® corps : Quartier Sud, la droite à la porte de Mézières, la gauche à la porte de Balan.
Artillerie : Dans les rues, les voilures rangées d'un seul côté, le long du trottoir, les chevaux attachés aux roues sur le trottoir. — le grand Parc à Torcy.
Cavalerie : Chevaux au piquet dans la prairie et le faur bourg de Torcy.
Génie : Grand Parc à Torcy.
Administration : Les voitures sur la place de THôtel-de* Yille^ et dans les rues adjacentes.
Avis concernant les logements militaires allemands
Les habitants de la ville devront pourvoir dès aujourd'hui au logement chez eux de deux mille hommes d'infanterie, un escadron de cavalerie, une batterie d'artillerie et une compagnie d'artillerie. La répartition sera faite le plus équitablement possible au moyen de billets de logements.
Les habitants doivent être complètement rassurés sur la conduite des militaires ; ils observeront la discipline la plus sévère ; ils respecteront les personnes et les propriétés ; en cas d'infraction à la discipline, une plainte serait déposée à la Mairie et transmise à qui de droit.
Le Maire :
A. PmLIPPOTEAUX.
Les Ambulances
Tous les habitants qui ont recueilli chez eux des blés-' ses, devront se présenter aujourd'hui avant 4 heures de
Vï»-
raprès-midi, à la Mairie, et y remettre par écrit, les renseignements suivants :
i^ Le nom et Tadresse de l'habitant avec l'indication de là rue et du numéro de sa maison.
2** Le nom et le grade des blessés et l'indication des régiments et armes auxquels ils appartiennent.
Pour les Ambulances :
Chaque chef d'Ambulance est invité à faire connaître aussi à la Mairie, le nombre total de ses blessés, et le nombre de ceux qu'il serait nécessaire (^.'évacuer promptement pour réduire les lits aux proportions qu'exigent la santé des blessés et la salubrité publique.
Le Maire :
A. PmLIPPOTEAUX.
Ensevelissement des morts
Tous les habitants de' 20 à 55 ans, sont requis pour terminer dès aujourd'hui le nettoyage de la ville et l'ensevelissement des morts et l'enfouissement des chevaux.
Ils se rendront à la Mairie, et y seront placés sous la' conduite de chefs de brigade désignés par le Conseil Municipal.
Ne sont exceptés de la présente réquisition que les membres du Conseil Municipal, les personnes attachées aux ambulances ou aux besoins de l'alimentation et à terni» autre service public.
Réunion à dix heures du matin, aujourd'hui.
Quiconque se refuserait au travail requis s'expose à y
être contraint par la force et autres pénalités qui seront ultérieurement déterminées.
.Le Maire :
A. Philippoteaux.
La ville de Sedan fut admirable pendant toute cette funeste période ; on ne peut qu'adresser des éloges au général de Beurmann, commandant la place, et aux artilleurs et gardes nationaux sous ses ordres.
Après la capitulation, Sedan subit le lugubre défilé des prisonniers français venant de la presqu'île dlges et traversant la ville pour se rendre en Allemagne ; ces malheureux étaient exténués, manquant de tout et dans un état pitoyable ; les habitants s'empressaient sur leur passage, voulant leur offrir à boire et à manger, mais les Prussiens étaient féroces et repoussaient les. gens charitables à coups de crosse de fusil et de plat de sabre.
Ceux-ci rendirent, à tort, à notre avis, le bien pour le mal : trois ans plus tard, le 28 juillet 1878, veille de la libération de Sedan, les mêmes Bavarois qui avaient commis les atrocités que Ton sait à Bazeilles, toujours commandés par le trop célèbre général Von der Thann, tra-. versèrent la ville par une chaleur tropicale venant de Charleville. Plusieurs furent frappés d'insolations foudroyantes : huit succombèrent place Turenne, dix furent portés à l'hospice dans un état désespéré et plus de deux cents furent recueillis et soignés chez les habitants tellement exténués et malades qu'en arrivant, ils ne pouvaient ôter, eux-mêmes, leur fourniment.
La conduite des habitants lit l'admiration des Allemands et le général Von der Thann fit appeler le maire et lui demanda son nom pour le remercier :
— (( Je m'appelle le maire de Sedan ! » fut la fière réponse de ce fonctionnaire.
L'Empereur Guillaume fit officiellement remercier M. de Saint- Vallier, représentant du Gouvernement français.
Sedan fut enfin libérée de l'occupation allemande le 24 juillet 1878 et les troupes françaises y rentrèrent le 25 juillet, à trois heures du matin.
Au château de Bellevue, à huit heures du matin, on vint avertir l'Empereur que tout était prêt pour le départ.
Le Souverain, en petite tenue de général de division, avec rétoile de la Légion d'Honneur sur la poitrine, descendit les marches de l'escalier conduisant au perron. Suivant les témoins de ce départ, il marchait comme un spectre et sa figure semblait de cire.
Il pleuvait à verse : l'Empereur monta dans un coupé attelé en poste avec un seul de ses généraux, le général Reille ; les autres, avec des officiers prussiens, prirent place dans des breacks et des chars à bancs, les bagages et les domestiques suivaient ; le tout était escorté par un escadron prussien de hussards noirs.
• A huit heures et demie, sous une pluie torrentielle, défila dans la grande rue de Donchéry ce dernier cortège impérial ! Donchéry, d'où Henri IV datait ses lettres racontant la soumission de Sedan !
Des troupes Wurtembergoises traversaient Donchéry en chantant des refrains patriotiques et les habitants, hommes et femmes, massés sur leurs portes, attirés par la curiosité, regardaient passer avec la plus complète indifférence, celui qui, pour un jour encore, était empereur des Français.
Pour éviter de traverser Sedan, on fit un grand détour en longeant les lignes allemandes de Frénois à la frontière belge. Le cortège passa par Douzy, le fond de Givonne, Givonne et s'engagea sur cette route ravissante dans les bois magnifiques qui Tencadrent de Givonne à Bouillon en passant par La Chapelle.
A La Chapelle, l'Empereur fut très surpris de traverser un village dévasté et encombré de morts qui n'avaient pas encore reçu de sépulture ; il pria de faire arrêter le cortège pour demander des explications ; c'est alors (ju'on lui dit que La Chapelle avait été défendu par le premier bataillon des francs-tireurs Mocquard.
Ce nom lui rappelant son fidèle ami, il demanda aussitôt si le colonel Mocquard ou son fils étaient parmi les morts ; On ne put rien lui affirmer à ce sujet et le Souverain repartit dans la direction de Bouillon.
' C'est de ce passage à La Chapelle qu'est née l'immonde légende, reproduite en tableau et en grandes gravures, dont on inonda la France et l'Etranger.
L'Empereur, en grande tenue, y était représenté, seul, couché sur les coussins d'une magnifique Daumont attelée de quatre chevaux conduite par des postillons poudrés. Il fumait une cigarette et regardait d'un œil indifférent des monceaux de cadavres entassés autour de lui ; sa voiture, escortée par des cent-gardes en grande tenue, casques et cuirasses, écrasait des blessés qui lui montraient le poing 1
Au-dessous du tableau, étaient inscrits quatre vers des Châtiments, de Victor Hugo :
Réveille-toi ! Moscou ! Waterloo ! Sainte-Hélène !...
Cette ignoble légende, qui peut marcher de pair avec
toutes celles de Zola dans La Débâcle, subsista longtemps après hi guerre et subsiste encore en certains endroits. Il est temps de la détruire, de prouver sa fausseté.
Napoléon III, n'a jamais, étant prisonnier, traversé de champ de bataille ; on lui a fait faire un grand détour pour lui éviter la vue des troupes des deux nations.
Avec l'autorisation du gouvernement belge, la frontière fut franchie et TEmpereur arriva à Bouillon le 3 septembre, à trois heures et demie, accompagné, outre son escorte, du général Châzal et d'un ministre représentant le gouvernement belge ; ces derniers avaient reçu l'Empereur à la frontière.
Toute l'escorte comprenait 53 personnes, les voitures étaient nombreuses.
On fit descendre Napoléon, à THôtel de la Poste, sur la place Saint- Arnould.
Cette auberge fait le coin de la place et du quai de la rivière ; Fentrée est mesquine, à droite sont deux salles à manger, à gauche un étroit escalier tournant et sur le palier du i** à droite le lavabo et en face la chambre N** i ; c'est dans cette chambre peu confortable que logea l'Empereur.
La pièce, à laquelle rien n'a été changé, est toute petite et comporte deux lits, elle est éclairée par trois fenêtres, une donnant sur la place Saint- Arnould, et deux sur la rivière, la cheminée, avec une garniture quelconque est surmontée d'un portrait du pape Pie IX, les lits sont sous rideaux.
Sur la place une foule compacte de Français et de gens de la localité se pressait et criait : (( Vive l'Empereur ! »
C'était la dernière fois que Napoléon III devait entendre ce cri 1
S'étanl approché de la fenêtre, qu'il fit ouvrir, il remercia la foule et la pria de ne plus crier.
Il apprit que les débris du premier bataillon des francstireurs Mocquard étaient arrivés de Gorbion et étaient internés à Bouillon ; il se fit conduire à Tambulance et c'est là qu'il eut connaissance que le fils de son ami n'était pas parmi les morts de La Chapelle et que le colonel Mocquard était à la tête du 2* bataillon dans les environs de Gharleville.
C'est alors que l'Empereur, pour récompenser l'héroïsme des survivants de ce bataillon plus que décimé, fit attacher par le général Reille, son aide de camp, la croix de la Légion d'Honneur sur la vareuse de deux officiers blessés à La Chapelle, notamment le lieutenant Gérard, en prononçant textuellement ces paroles : (( Si tous les Français s'étaient engagés aussi spontanément et s'étaient ainsi conduits, nous n'en serions pas aujourd'hui où nous en sommes ! »
Malheureusement, ces deux promotions ne parurent pas à V Officiel et, sur la réclamation dea intéressés, on leur répondit en invoquant ce fallacieux prétexte : « L'Empereur, bien qu'encore Empereur le 3 septembre, ne pouvait plus conférer la Légion d'Honneur, alors qu'il était lui-même prisonnier de guerre. »
C'est ainsi qu'on honore le dévouement ! Car, qu'on le remarque bien, il n'était pas un seul homme parmi les 6oo formant ce beau bataillon qui fût forcé de prendre les armes et cependant tous spontanément s'étaient engagés pour la durée de la guerre.
C'est ainsi qu'on reconnaissait le sublime sacrifice à la Patrie !
Honte soit au gouvernement d'alors l car, il est d'un mauvais exemple pour les dévouements futurs que d'er^ goter sur une question de droit alors qu'il ne s agissait que d'une question de convenance.
L'Empereur, rentré à l'hôtel de la Poste, on senit le dîner dans la [première salle à manger : Napol€H>n présidait les douze convives; il ne mangea pas, ne parla pas el se retira au bout d'une demi-heure dans sa chambre où il se fit faire du feu et apporter le thé.
Au dîner, ce furent les domes^tiques de rEnipereur qui firent le service et une fois retiré dans sa chambre ce fut l'hôtelière elle-même qui lui apporta le thé demandé ; la brave femme, morte aujourd'hui, nous a raconté qu'elle vint plusieurs fois dans sa chambre et trouva chaque fois le malheureux souverain très affaissé et ver^anl d'abondantes larmes.
A neuf heures, l'Empereur se coucha dans un des deux lits, celui de droite près de la cheminée ; n'en déplaise aux mânes de Zola, l'autre lit ne fut pas occupé et Napoléon coucha seul dans l'humble chambre.
En travers de la porte, dans le corridor, sur un matelas» un officier prussien passa la nuit.
Ecrasé de fatigues, brisé de tourments, anéanfi par la fièvre, bercé par le murmure de la Semoy qui coulait doucement sous ses fenêtres, moins méchante que les hom^ mes et cherchant à endormir celui qui souffrait, t'Empe* reur reposa un peu, en cette première nuit sur le sol étranger.
A six heures du matin, le 4 septembre 1870, l'Empereur se fit habiller, fit régler les dépenses faites à Thôtel de la Posté et le cortège reprit sa marche à sept heures dans le même ordre que la veille. On se dirigea sur Libramont. Sur la route on s'arrêta pour déjeuner à Récagne, en l'hôtel tenu par M. Ollivier.
A Libramont, l'Empereur prit le chemin de fer et après avoir passé par Liège, arriva le soir à Verviers. Très souffrant et très fatigué il demanda de s'arrêter en cette ville pour y coucher. C'est là que, dans la nuit, il apprit la Révolution du 4 Septembre, l'écroulement de son trône et la proclamation de la République !
Voici une lettre du colonel Verly : '
5 Septembre 1870.
... Je suis beaucoup moins à plaindre que depuis plus d'un mois, car, pour moi, la situation était jugée : c'était, chaque jour, une fuite nouvelle devant l'ennemi ; chaque jour m'apportait une honte nouvelle ; mon cœur était plein d'amertume. Il fallait faire son devoir jusqu'au bout, mais j'espérais que le bout aurait été tout autre, j'espérais que nous aurions dignement fini en soldats ; j'y comptais tellement que j'ai écrit ce que je pensais être mes derniers conseils de père et de mari ! Nous avions fait le sacrifice complet de notre vie, nous étions tout prêts !
Mais se voir bêtement enfermés comme dans une souricière ,sans pouvoir se défendre ; être obligés de subir une capitulation sans avoir la possibilité de fondre sur l'ennemi et de passer à travers ou d'y rester, c'est là une de ces souffrances terribles, c'est là ce qui pèse le plus !
C' Verly.
Pl. V
CHATEAU DE BELLEVUE Pièco dans laquelle fut signée la capitulation de Sedan, le 2 Septembre 1870.
CHATEAU DE BELLEVUE Vue d'ensemble du château où l'Empereur passa la nuit, le a septembre 1870.
Le 5 septembre, le malheureux Napoléon III arrivait au château de Wilhelmshœhe fixé pour sa détention par le roi Guillaume. Il ne devait en sortir qu'après la signature de la paix pour se rendre en exil sur la terre anglaise.
Dans de précédents ouvrages (i) nous avons parlé de la captivité et de Texil de Napoléon III ; nous arrêterons donc ici nos (( Etapes douloureuses ».
Nous citerons, néanmoins, le remarquable article de notre ami le comte Fleury, paru en 1907 dans le Gaulois sur le séjour à Wilhelmshœhe :
(( L'Empereur est arrivé à Wilhelmshœhe avec le prince Joachim Murât, le lieutenant prince Achille Murât, les généraux prince de La Moskowa, comte Reille, Gastelnau, de Waubert de Genlis, vicomte Pajol, ses aides de camp ; le commandant Hepp, le capitaine de Lauriston, ses officiers d'ordonnance ; le comte Davillier, premier écuyer, et M. Raimbeaux, écuyer ; les docteurs Gonneau et baron Gorvisart, M. Franceschini Piétri. Tous partageront sa captivité jusqu'au dernier moment.
(( La vie à Wilhelmshœhe est uniforme et monotone. Le grand palais, avec ses innombrables fenêtres rapprochées et son portique à colonnes, est solennel et triste. Un grand parc, qu'un linceul de neige couvrira dès novembre, servira à la promenade journalière de l'Empereur captif et de ses compagnons.
(( L'Empereur y est l'objet de la plus délicate hospitalité, )) écrit le général X. . . au général Fleury. On sait que dans )) Berlin quelqu'un veille à ce que rien ne manque à celui )) que frappe une si grande infortune. »
(1) « L'Escadron des Ceni-Gardes » et « De Notre-Dame au Zululand », par le baron Albert Verly. (Ollendorff, éditeur).
(( S'il n'est pire misère qu'un souvenir heureux dans les jours de douleur » suivant l'expression de Dante, reprise par Musset, le séjour de Wilhelmshœhe sera particulièrement pénible à l'Empereur, car,, partout il retrouvera des souvenirs de sa brillante enfance .Bien qu'il fût tout jeune lors du séjour de Napoléon à la Cour fastueuse du roî Jérôme et de la reine Catherine, il en avait gardé la mémoire. De ces temps lointains, il s'était entretenu avec le prince Achille Murât, pendant le sombre voyage de la frontière belge à Gassel....
(( Souvenirs bien vagues, mais que devaient faire revivre certains objets laissés depuis lors dans le château par les princes de Hesse.
(( Le lendemain de son arrivée, l'Empereur demandait à parcourir le palais jadis entrevu. Brisé d'âme et de corps après les tortures physiques et morales qu'il venait d'endurer et que les nouvelles de Paris exaspéraient encore, il marchait abattu, courbé, jetant des regards à moitié indifférents sur les salles qui se déroulaient l'une après l'autre devant sa vue distraite.
(( Soudain, sans que nul eût pensé à le prévenir, il se trouva face à face avec un portrait souriant, resplendissant de jeunesse et de grâce et qu'éclairait en ce moment même un rayon de lumière... Le portrait était celui de sa mère !
(( L'Empereur recula d'un pas, pour ainsi dire frappé en. pleine poitrine. Comme ceux qui le suivaient demeuraient immobiles et saisis, Napoléon III fit de la main un signe pour dire qu'il voulait rester seul.
(( Les aides de camp se retirèrent sous le coup d'une indicible émotion. Ils attendirent ainsi plus d'une demi-heure que l'Empereur les rappelât.
(( Que se passa-t-il pendant ce temps où, à l'aube de sa
captivité, le souverain écrasé par le sort se trouva inopîiié-^ ment devant Timage de la reine Hortense, pour laquelle, chacun le sait, il professait un culte presque idolâtre ? Quelle scène de fiction dramatique vaudra ce face-à-facer de la mère et du fils en une heure d'angoisse et de presque désespérance ?
(( Ce portrait, ce fut le rayon d*espoir illuminant la prison de César vaincu. L'Empereur sortit de cette salle nimbée par l'image de la reine Hortense, le front un instant dénuage, presque serein, le visage pâle éclairé d'urî demi-» sourire —
(( Gomment est distribuée la journée des prisonniers ? Les détails me sont donnés parles lettres privées dont je tire la substance, laissant de côté les impressions politiques.
(( Napoléon III se lève ordinairement entre sept et huit heures. Sa toilette terminée, il prend une tasse de thé et ouvre la fenêtre par n'importe quel temps — et aux environs de Noël, il' y avait souvent plus de 20"* Réaumur.
<( Une multitude agitée l'attend à son lever... Les moineaux du parc, affamés et à demi gelés, ont vite compris que le palais, désert depuis tant d'hivers, avait reçu un hôte, et ces mendiants ailés viennent chaque jour demander la charité qui leur est distribuée sous la forme de petits pains que l'Empereur émiette avec sollicitude. N'a-t-il pas toujours aimé les humbles ! Ils sont devenus si exigeants, ces oiselets, que parfois ils le gênent alors qu'il se rase, leiS coups de bec des solliciteurs ont plus d'une fois fait dévier le rasoir dans ses mains. La barbe faite, l'Empereur se met à son bureau et écrit sans interruption jusnu'à dix heures. Correspondance privée. De dix à onze, il lîf les
lettres reçues et parcourt les journaux belges, anglais, allemands. Par ces informations de sources diverses, il tâchait de se faire une idée exacte de ce qui se passait en France, et son regret était grand de ne pouvoir y réussir complètement.
(( De journaux français, il n'en parvient que fort peu et irrégulièrement.
(( A onze heures, le déjeuner très simple, vite expédié, pendant lequel l'Empereur cause avec ses officiers des nouvelles apportées par le courrier. Aussitôt après, on se réunissait dans le salon contigu. Le commandant Hepp, alsacien d'origine, traduisait aux généraux les comptes rendus militaires des journaux allemands que l'Empereur avait marqués au crayon rouge. Dans la journée, sauf une heure et demie consacrée à une promenade à pied dans le parc, avec tous ses compagnons de captivité, l'Empereur reste renfermé chez lui. Il lit ou prépare son travail du soir.
(( A cinq heures et demie l'Empereur fait sa toilette pour le dîner.
(( Le dîner est simple et court. Pour hpisson, un petit vin léger de la Moselle. La reine Augusta avait choisi pour le service de l'Empereur ceux de ses gens qui n'étaient pas Allemands.
(( Après le dîner, on prend le café au fumoir, tandis que s'expédie le dernier courrier. Souvent l'Empereur se retire au bout d'un quart d'heure ; quelquefois il demeure. Pour se délivrer des poignantes pensées de la journée, on se réfugie dans la littérature. L'un des aides de camp lit des scènes ou des passages de Corneille, de Racine, de Lamartine, de Victor Hugo ou de Musset et, distraitement, le souverain écoute tomber les rimes sonores... Parfois des romans littéraires, que lit le général Reille — lecteur très
délicat. (( Colomba nous intéresse, écrit le général X... au général Fleury... Envoyez des livres. » Et de Lausanne, oiji il séjourne provisoirement, celui-ci expédie ce qrf'on lui demande. A neuf heures au plus tard, TEmpereur se lève, serre la main aux princes Murât, puis à chacun de ses compagnons de captivité, et se retire lentement vers son cabinet de travail.
<( Encore une fois, îl ouvre la fenêtre, si le temps .n*est pas trop mauvais, pour respirer quelques bouffées d'air frais. Son œil sonde l'horizon, tandis que dans la nuit passent les rondes de police ou de soldats.
(( Lui, veille. Heures de solitude où il peut mettre ses notes en ordre, coucher par écrit ce qu'il a recueilli dans la journée d'impressions qui lui serviront pour un ouvrage futur. Il a jeté les jalons d'une brochure que signera le marquis de Gricourt : Des relations de la France avec VAllemagne, Il travaille à un ouvrage sur VOrganisation militaire de VAllemagne du Nord. Comme jadis à Ham, le captif s'efforce de faire un instant trêve à ses pensées actuelles...
(( Au premier jour de l'année, l'Empereur reçut des télégrammes de tous les souverains de l'Europe — les princes allemands exceptés. Mais le comte de Monts, gouverneur de Cassel, vint, au nom du roi de Prusse et de ses alliés, apporter des vœux pour a l'avenir des bonnes relations entre les différentes, nations de l'Allemagne et la France »... La reine Augusta avait écrit une lettre personnelle à l'Empereur.
(( Un adresse de trente mille signatures émanant des prisonniers français, et qui avait circulé secrètement, toucha profondément l'Empereur... Les anciens fidèles se rappelaient tous à lui ; les abstentions, on les comptait très peu nombreuses. Ce qur émut le plus l'Empereur, ce furent
deux petits bouquets de violettes fanées, sortis d'une nianière inexplicable de Paris assiégé. L'un d'eux portait cette inscription : « Un vrai Français ». L'autre, celle-ci : (( Une famille d'ouvriers reconnaissants ». L'Empereur emporta ces deux bouquets à Ghislehurst.
• Des visites, l'Empereur en reçoit plus qu'il ne s'y attendait, plus qu'il ne le désire même. Des fonctionnaires ont demandé à être autorisés à le venir voir. L'Empereur a répondu qu'il désirait qu'ils ne vinssent pas, « voulant conserver à la France le savoir et l'expérience de ces hommes qui voulaient venir à lui ».
^ (( D'anciens fidèles défdent à Wilhelmshœhe. Après la -chute de Metz, les chefs de l'armée prisonnière vinrent à Cassel. (( L'entrevue fut poignante, écrit le général X.,. (( L^ maréchal Ganrobert a été reçu de façon toute particu- <( iière, et l'Empereur l'a embrassé à plusieurs reprises. . . » <( L'Empereur s'occupait avec sollicitude du sort des prisonniers. Presque tout l'argent qu'il possédait à Sedan avait été distribué aux soldats. Il lui restait peu de chose. Il écrivait à l'Impératrice, arrivée aussi les mains vides en Angleterre : (( Je n'ai avec moi que 260.000 francs ; mais, .(( comme toi, je suis fier de tomber du trône sans avoir (( placé de l'argent à l'étranger. »
((Par l'entremise de son vieil ami le comte Arese, le palais des Césars, à Rome, a pu être vendu au gouvernement italien pour près d'un million. Du produit de la vente, il est fait deux parts égales, l'une pour Ghislehurst, l'autre pour Wilhelmshœhe. Gelle-ci n'y restera pas longtemps. ((J'ai dépensé beaucoup pour venir au secours des officiers (( et des soldats, et quand je vois combien avec peu de chose
(( je faisais d'heureux, je ne m'en repens pas )), écrivait l'Empereur le 29 février. Les distributions étaient faites très discrètement par M. Alfred Pommier, industriel français, établi à Leipzig.
(( A la fin d'octobre. Napoléon III reçut la visite de l'Impératrice, dont le voyage à travers la Belgique n'atvait'pas été ébruité. Elle arriva à Wilhelmshœhe, accompagnée du comte Clary.
(( Celui-ci se présente à l'Empereun
(( — Vous ici ?
(( — Je viens d'écrire à l'Impératrice pour lui demander si elle ne pourrait pas venir maintenant. »
(( Le général X . . . donne ces détails : (( Nous étions tous autour de l'Empereur. Clary répond : <( Dès que l'Impé- (( ratrice connaîtra le désir de Votre Majesté, elle s'y rendra e( certainement.)) Clary avait l'air de vouloir parler à l'Empereur sans ténioins-. Resté seul avec lui, il lui apprend que l'Impératrice est à la grille du château. L'Empereur ne peut cacher son émotion : « Qu'elle vienne ! Qu'elle vienne ! )) Et il se précipite au perron pour l'attendre. Mais il craignait de se donner en spectacle, et il sut assez se maîtriser pour recevoir l'Impératrice comme s'ils s'étaient quittés quelques jours avant, en des circonstances ordinaires... L'Impératrice sait combien l'Empereur est maître de soi ; néanmoins, elle est un peu étonnée, pres-
3ue peinée, de cette indifférence apparente, de cette froieur... Dès que la porte du cabinet s'est refermée, l'Empereur se jette en pleurant dans ses bras. )) — « Notre entrevue a été déchirante )), écrivait l'Impératrice, le lendemain, au général Fleury. ))
(( Le long calvaire se déroule... Après la capitulation de
Metz, qui surprît tout le monde, à Wilhelmshœhe, on fît des vœux ardents pour l'armée de la Loire, on se reprit à espérer en Bourbaki, dont l'Empereur et ses compagnons suivaient la marche « avec anxiété ». Des nouvelles venaient par sa sœur, Mme Lebreton...
(( Avec quelle résignation TEmpereur reçut la nouvelle de la déchéance de la dynastie, prononcée à Bordeaux; les témoins s'en souvenaient avec une indicible émotion... Il devait protester par son manifeste au peuple français...
(( Puis les préliminaires de la paix, dont les conditions atterrent l'Empereur : « En présence de tels malheurs, (( écrit-il à l'Impératrice, ma pensée est absorbée entière- (( ment. Si encore la France était unanime dans ses sentice ments, si elle avait un gouverneinent assez fort pour trace vailler sans relâche à une résurrection, on pourrait se (( prendre à espérer. »
(( La captivité de l'Empereur va avoir son terme.
(( Le départ de l'Empereur était fixé au 20 mars, un dimanche, raconte le général X... La veille, le général Reille a réuni le personnel dû château, remis à chacun un souvenir consistant soit en bijoux, soit en argent. Les officiers de la garnison sont venus lui faire leurs adieux, très émus, tant l'Empereur exerce de charme sur ceux qui l'approchent. L'un d'eux, le capitaine d'artillerie de S..., pleurait comme un enfant.
(( Les officiers français internés à Cassel viennent ensuite. •Adieux graves et tristes. Tous ils s'inclinèrent profondément, plus profondément qu'ils ne l'auraient fait aux Tuileries. (( Allez, messieurs, dit l'Empereur, la France va (( bientôt avoir besoin de vos bras ».
(( Puis arrivèrent : le comte Louis de Turenne et le baron Tristan Lambert, prisonniers de guerre ; les deux jeunes .
de Labédoyère, compagnons du prince impérial, qui, avec leur mère, la princesse de La Moskowa, habitaient à l'hôtel Schombardt, à Wilhelmshœhe. Le lendemain, à 6 heures, l'Empereur était debout. A 7 heures 1/3, il entendit la dernière messe de sa captivité et laissa au desservant de la chapelle cathohque voisine les ornements et les calices que iTmpératrice avait envoyés d'Angleterre.
(( Au moment où l'Empereur montait dans le wagon qui devait l'emmener en Belgique pour, de là, rejoindre l'Impératrice en Angleterre, le journaliste Melz, dont le dévouement à Napoléon III avait été digne de tout éloge, reçut un télégramme qu'il porta à la station.
(( Il contenait ces mots : a Révolution à Paris. Deux (( généraux assassinés. Socialistes maîtres de la capitale. (( Paix remise en question. »
(( Après avoir lu la dépêche, l'Empereur pâlit et leva les bras, disant : « — La seconde fois, en présence de (( l'étranger I »
Nous terminerons ce rapide résumé des souffrances de ce grand méconnu, de cet Empereur que nous aimions et pour lequel nous avons conservé un culte inaltérable, en rappelant qu'il est mort à Ghilehurst le 9 janvier 1878, de la maladie dont il était atteint avant la guerre et qui fut aggravée par la campagne de 1870, et les tortures morales qu'il eut à subir à cette époque.
Lui disparu, le Prince Impérial était tout désigné par ses vertus, ses qualités, son savoir et son courage pour continuer, avec l'aide du peuple français l'œuvre des Bonaparte ; le destin ne l'a pas voulu ! La même influence néfaste qui fut la cause de la marche de l'armée de Châlons, qui condamna l'Empereur à gravir le calvaire de Sedan, se
fit de nouveau sentir (i) et le jeune héros, dernier espoir d'une restauration impériale, s'en fut mourir le ler juin 1879 sous la zagaie des sauvages du Zululand l Il laissa le testament suivant : ^