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CHAPITRE VII

Bazeilles et Balan

En Souvenir de Bazeilles, — Le i"^ septembre 1870. — Les Dernières Cartouches. — L'infanterie de marine. — Le commandant Lambert. — Atrocités des Allemands.

— Le général baron Von der Thann les commande. — Quelques tués et disparus. — Quatre cent soixantequatre maisons incendiées^. Le curé de Bazeilles. —

Son histoire est une pure légende. — Le curé de Balan^

— Les morts de Balan. — Bazeilles de nos jours. — Le rossignol de Vossuaire.

A l'heure où les socialistes déclarent qu'il nous faut renoncer à toute revanche, qu'il nous faut abandonner à jamais r Alsace-Lorraine, dans un temps où Tarmée, se réveillant à regret du beau rêve immortalisé par Détaille, a^ été employée à chasser de leur domicile de pauvres femmes et des religieux inoflensifs, il n'est pas sans intérêt d'envoyer un souvenir ému à Bazeilles, le village martyr, et de rappeler ce qui se passa là-bas, il y a trente-huit ans.

Depuis quatre heures du malin on se bat dans Bazeilles avec l'énergie du désespoir, Tinfanterie de marine défend ce village avec la bravoure que Ton sait ; à chaque instant

de nouvelles masses ennemies se ruent sur les Français décimés, à bout de forces et de munitions : Bazeilles va tomber au pouvoir des Bavarois.

Dans une maison isolée (la maison des « Dernières Cartouches ))) se sont réfugiés et barricadés une centaine de marsouins sous les ordres du chef de bataillon Lambert, blessé, des capitaines Aubert, Delaury, Bourgny, Picard, et des sous-lieutenants Saint-Félix et Escoubet. Cette poignée de braves tient tête à Tarmée bavaroise jusqu'à la dernière cartouche, tirée à trois heures par le capitaine Aubert.

A ce moment, le commandant Lambert, quoique blessé, se traînant péniblement, fait descendre ce qui lui reste d'hommes dans la cave, tandis que le général Von der Thann, furieux de cette résistance prolongée, fait placer une batterie bavaroise pour jeter à terre Théroïque maison.

(( — Il ne nous reste plus qu'à essayer d'avoir la vie «auve, dit le commandant Lambert ; je vais sortir seul et parlementer ; s'ils me tuent..., à la baïonnette sur Sedan, mes braves ! »

Le commandant sortit et gagna en rampant les premiers rangs des ennemis ; la fureur de ceux-ci était telle qu'ils allaient le massacrer, quand il fut sauvé par l'intervention d'un capitaine bavarois qui, au péril de sa vie, l'arracha à une mort certaine. Cet officier s'appelait Lissignolo : il avait été blessé et fait prisonnier par les Prussiens en 1866 et marchait contre nous à contre-cœur, mais pour obéir à son roi.

Les défenseurs de la maison furent donc faits prisonniers ; on les dirigea sur Neubourg ; mais, auparavant, les officiers qui avaient été autorisés à garder leur sabre, furent conduits à Remilly, devant le prince royal de Prusse

qui rendit hommage à leur courage .

A quatre heures du soir, Bazeilles, tombeau de près de 8.00Ô Bavarois, était au pouvoir de Tennemi. Pendant douze heures, les Français avaient lutté un contre dix,

Jusque-là, c'était la guerre, la néfaste guerre ; mais après...

Après, c'est la nuit. Toute l'armée allemande est en délire ; Sedan a capitulé, l'Empereur, le maréchal, l'armée entière sont prisonniers ; à Bazeilles, la musique bavaroise joue sur la place de l'Eglise détruite, et les soldats, la torche à la main, se répandent dans toutes les maisons encore debout (cinq cents environ) et pillent les caves en faisant la chaîne.

Puis, sur les ordres venus du général Von der Thann, la destruction de Bazeilles commence ; le feu est mis à toutes les maisons par des torches et des cartouches incen-r diaires distribuées à profusion. Les hommes, femmes et enfants, restés dans le village, pourchassés par les flammes, veulent chercher leur salut dans la fuite ; ils sont pris par un cordon de factionnaires entourant Bazeilles et rejetés à 1 "intérieur

Après le pillage, l'incendie ; après l'incendie, le meurtre, le viol et des atrocités inouïes. Et la musique joue toujours !

Les Bavarois sont de véritables bêtes fauves, ivres de mort et de carnage, et la terre qui a bu tant de sang de valeureux combattants, boit encore celui d'ihoffensifs paysans aux sons de la Marseillaise^ de Partant pour la Syrie et des refrains d'Offenbach joués par les cuivres allemands

Car il faut le dire, il faut le crier haut et clouer à jamais au pilori de l'histoire ceux qui eurent l'infamie et la cruauté d'ordonner cette destruction et de faire ipassa-

crer des non combattants ; aujourd'hui, il est absolument avéré que, seule, Tinfanterie de marine a défendu BazeUles et que les habitants, qui n'avaient pu fuir l'invasion, étaient restés chez eux sans prendre part à la lutte.

Nous détruisons plus loin la fameuse légende du curé (le Bazeilles défendant son village les armes à la main et soi-disant fusillé par les Bavarois !..*

Et ce crime contre l'humanité, contre toutes les lois de la guerre, commis par les hordes teutonnes se continua du 1er au 3 septembre 1870 I

Pour prouver ce que nous avançons, nous citons ci-des- 6OUS des 'faits pris dans les rapports officiels, et dont notre enquête personnelle, conduite sur les lieux même, nous permet d affirmer l'authenticité de la façon la plus absolue.

Les victimes des Allemands se chiffrèrent, en effet, par centaines à Bazeilles et quatre cent soixante-quatre maisons de ce malheureux village furent incendiées.

Voilà trente-huit ans que se passèrent ces choses sur le territoire de France !

Malgré les bienfaits de la paix, malgré et contre la veulerie actuelle, en souvenir de nos morts, au nom de la Patrie il nous est interdit d'oublier.

Extrait des, listes des habitants de Bazeilles tués, blessée ou disparus en septembre 1870 : (i)

Le sieur Bertrand, habitant de Bazeilles, chercha à

(1) D'après les documents officiels de la mairie de Bazeilles.

éteindre le feu mis de sang froid à sa maison. Il fut pris, maltraité, dépouillé de ses vêtements par des soldats Bavarois et enfin empalé sur un bâton rendu pointu pour cet usage ; ses bourreaux riaient et plaisantaient autour de ce nouveau poteau de torture sous les yeux et malgré les ardentes supplications de la malheureuse femme du supplicié affolé de cet atroce spectacle et dont le cœur bondissait à chacun des cris de son époux qui expira sous ses yeux.

La veuve Po, âgée de 80 ans fut liée par les soldats, traînée par terre, et livrée aux derniers outrages.

Une dame G. eut le même sort.

La dame Herbulot, fut gardée prisonnière pendant six jours ainsi plusieurs autres femmes à qui la honte a empêché d'avouer les indignités qu'elles eurent à subir.

Rémy Chapelier, atteint à la poitrine, alité depuis plusieurs mois fut assassiné, dans son lit, de deux coups dô revolver, par un officier Bavarois.

Coliil Chartier, âgé de 42 ans, blessé le 3i août par une balle qui lui a traversé l'épaule, fait prisonnier le 2 septembre, mis en liberté le 8, mort le i5. Laisse une femme et deux enfants âgés, l'un, de 19 ans, l'autre de 8 ans. Sans ressources.

Dehaie (Jules), 3o ans. Deux enfants asphyxiés dans une citerne ; le père et le troisième enfant sont morts après. La veuve reste sans ressources.

Dehaie (Simon), âgé de 65 ans, père de Jules, ci-dessus nommé, tué à coups de crosse de fusil le i®' septembre. Sa femine est morte quelque temps après.

Deux petits enfants de Jules Dehaie ont été retrouvés asphyxiés dans un puits.

Boury (Emmanuel), 89 à ^o ans, tué sur la rue le ler septembre.

Henriet (Gustave), 27 ans, célibataire, tué le ler septembre.

Baptiste, célibataire, 67 ans, tué le ler septembre.

Lavroix-Lardenois, 56 ans, disparu et retrouvé enterré dans la prairie. Laisse une veuve et un fils sans ressources.

Lesoile (Nicolas), 58 ans, manœuvre, disparu et retrouvé enterré dans la prairie, portant plusieurs coups de sabre au visage. Laisse une veuve et deux enfants, sans ressources

X agonisant veillé par sa femme âgée de 60 ans ;

six hommes la violèrent pendant que son mari agonisait. ' Pochet-Legay (Ferdinand), étranger habitant Bazeilles où il ne se trouvait pas le ler septembre. Rentré le 2 de Corbion (Belgique), pris par des soldats bavarois, disparu et retrouvé enterré dans la prairie. Laisse une veuve, et deux enfants en bas âge dans une grande misère.

Bézé (Bertrand), disparu le i" septembre. Il était employé aux ambulances et garde de M. Thomas Friquet. Il laisse une veuve et deux enfants sans ressources.

Moutarde (Henry), 58 ans, disparu ; on n'a point retrouvé son corps Laisse une veuve et un enfant sans moyens d'existence.

Jacquet-Saint- Jean, 57 ans, fait prisonnier et disparu. Laisse une veuve et un fils.

Llhuire-Paulin, 61 ans, blessé d'un coup de sabre à la tête au moment où il remontait trop lentement de la cave, où il était descendu pour tirer du vin ; disparu.

Llhuire-Hosselet, 65 ans, frère du précédent, veuf, disparu.

Cuvillier, 60 ans, disparu. Laisse une veuve et plusieurs enfants sans aucun moyen d'existence.

Les deux frères Gripoix, âgés de 5o et 56 ans, l'un tué

dans la Grande-Rue, et l'autre disparu et retrouvé enterré dans la prairie. Laissent une sœur estropiée.

Grosjean, 4o ans, garçon brasseur chez Mme Jacob, disparu et retrouvé enterré dans la prairie.

Lamotte (Jean-Pierre), garçon brasseur chez M°® Jacob, disparu et retrouvé enterré dans la prairie. Laisse une veuve et trois enfants sans aucun moyen d'existence.

Husson-CoUet, 89 ans, disparu et retrouvé enterré dans la prairie. Il n'avait sur son corps aucune trace de blessures.

Dagand (Augustq), 60 ans, disparu. On n'a pas retrouvé son corps. Laissé une veuve

Herbuk)t-Aymond, 58 ans, tué le ler septembre. Laisse une veuve et deux enfants sans moyens a existence.

Legay (Madeleine), veuve, 76 ans, brûlée dans son lit.

Bertholet-Francotte, veuve, 76 ans, brûlée dans son lit.

Vauchelet-Hagnéry, asphyxié et brûlé dans sa cave. Laisse une veuve.

Vauchelet (Flore), 12 ans, fille du précédent.

Hagnéry (Pierre), beau-père de Vauchelet.

Hagnéry (Jean-Baptiste-Antoine), fils du précédent, célibataire. Ces quatre personnes ont été asphyxiées et brûlées dans la cave Vauchelet, où elles s'étaient réfugiées.

Robert-Paris, disparu et retrouvé enterré dans le parc de Montvillers. Laisse une veuve et deux enfants.

X..., de Yoncq, domestique de M. Robert, ci-dessus nommé, s'était sauvé pendant la bataille de Beaumont el s'était rendu chez sa sœur, retrouvés tous deux, liés ensemble, dans le parc de Montvillers. Leurs corps étaient criblés de balles.

Billiot (Jean-Baptiste), domestique, chez Théophile Allin, disparu.

Rémy-Monin, 3o ans, malade, alité, depuis 3 mois, a reçu trois coups de pistolet. Une balle lui a labouré le menton, une autre lui a traversé la main, et la troisième' lui à labouré la poitrine. Il est mort quinze jours après, laissant une femme et un enfant sans aucun moyen d'existence.

Donelier-Coquille, 86 ans, tué dans sa maison et brûlé ensuite. Laisse une veuve à peu près du même âge et sans moyens d'existence.

Harbulot-Lambert, 5o ans, réfugié dans sa cave, blessé à la tête, et au bras de neuf coups de sabre, fait prisonnier, relaxé, et mort à la suite de ses blessures. Sa femme a été emmenée et est restée pendant neuf jours entre les mains des ennemis. Elle reste veuve avec deux enfants, sans moyens d'existence.

Uranie Moreau, femme Ducheny, 54 ans, faite prisonnière et morte des mauvais traitements qu'elle a subis. Son mari plus que sexagénaire, a été, sans motifs, accablé de coups et sur le point d'être fusillé.

Delhaye-Bertholet, blessé d'une balle au bras qui l'a lon'gtemps retenu malade, sans moyens d'existence, etc.

Nous pourrions continuer longtemps cette liste. Ajoutons encore que pendant les quelques mois qui suivirent, environ 200 personnes moururent des suites des privations et de la misère...

Ce n'est pas tout : sur les ordres du trop célèbre bourreau, le général baron Von der Thann, quatre cent-soîxante-quatre maisons, y compris l'Eglise et l'Hôtel-de- Ville, furent incendiées le ler et surtout les 2 et 3 septembre, quoique les hostilités fussent suspendues.

En voici la liste officielle (i) :

(1) D'aprôs les documents de la mairie.

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