‹ Souvenirs du second empireChapitre 23 sur 33 · RUE DES BOULANGERS · texte numérisé non relu

RUE DES BOULANGERS

lo maisons incendiées à la torche appartenant à

1 Bellomet.

2 H. Herbulot.

3 Herbulot-Boire.

4 Chartier-Gigleux.

5 Ch. Maçon.

6 Berbulot-Mozet.

7 J.-B. Hallin.

8 Herbulot-Leduc.

9 Hallin.

10 Legendre-Ollin.

Dans les autres maisons détruites par les flammes et non signalées ci-dessus, au nombre d'environ i5o, le feu à été communiqué par les immeubles voisins incendiés à la torche.

Et le curé de Bazeilles ?...

Nous allons détruire de fond en comble, et il en est grand temps, cette fable.

La légende, qui pourrait bien devenir rhistoire, noua montre depuis trente-huit ans le curé de Bazeilles, le i" septembre 1870, jour de la bataille de Sedan, prenant les armes, excitant la population à se défendre et tombant pour son pays.

De très beaux vers de M. Paul Déroulède ont aidé à la propagation de ce roman historique.

Au Salon de 1896 figurait un tableau de M. F. Lafon (Bazeilles, 1870) consacrant également cette erreur, et le Figaro-Salon, numéro du 16 juin 1896, en reproduisant ïe tableau en question écrivait que le public s'arrptait devant cette œuvre, retenu par Témotion et le souvenir.

Poésie et peinture ont été les complices de la légende, légende que, dans l'intérêt de Fhistoire, dans l'intérêt de la vérité, il convient de dissiper.

Le curé de Bazeilles n'a pas organisé la défense le ler septembre 1870, le curé de Bazeilles n'a pas pris les armes, le curé de Bazeilles n'a pas été tué par les Prussiens. Ce vénérable prêtre a, au contraire, usé de toute son in-* fluence pour faire abandonner le village par les habitants, et les a détournés du dessein de se défendre contre l'ennemi.

L'infanterie de marine,. seule, a défendu Bazeilles de la façon que l'on sait, et la conduite des Bavarois, commandé par le général baron Von der Thann n'en est que plus odieuse car, même après la cessation des hostilités les 2 et 3 septembre, ils ont incendié à la torche tout le village et massacré, brûlé et fusillé les malheureux habitants qui n'avaient pu quitter leur demeure, trop pauvres, vieux ou infirmes, ainsi que nous l'avons rappelé dans les pages qui précèdent.

Voici donc, avec preuves à l'appui, la vérité historique.

M. l'abbé Baudelot, né a Rethel, le 20 octobre 1828, professeur au petit séminaire de Reims en 1862, fut nommé curé de Bazeilles le i®' avril i866, puis, le i®' juin 1871 , curé de Saint-Rémy, à Réthel, ovi il est décédé de sa bonne mort, le 27 janvier 1877, sept ans après la bataille de Sedan, (Les renseignements ci-ressus sont extraits des registres de l'archevêché de Reims).

Et pour preuve concluante et définitive, on va lire une lettre du curé de Bazeilles lui-même, parue le lundi 7 août 1871 , dans le journal VUnivers, alors que l'abbé Baudelot, ancien curé de Bazeilles, était dans sa nouvelle cure à Saint Rémy de Rethel.

Rethel, 2 août 1871.

Monsieur le directeur,

Votre journal d'hier, ler août, donne en feuilleton une lettre de M. de Breuvon, premier aumônier du Vai-de- Grâce, attaché pendant la guerre avec Tétranger à l'Etatmajor du maréchal de Mac-Mahon. J*ai hi cette lettre avec beaucoup d'intérêt, car elle respire d'un bout à Tautre le plus pur patriotisme chrétien et français ; mais elle me met dans la nécessité de vous demander l'hospitalité de Votre journal pour plusieurs rectifications de la plus haute importance pour moi et les habitants de Bazeilles.

(( Voici ce que dit M. de Beuvron :

(( Les habitants de Bazeilles prirent les armes et se bat- (( tirent avec héroïsme. Le curé, vieillard vénérable à che- « veux blancs, avait organisé lui-même la résistance. « Chaque maison était une citadelle qui vomissait une « pluie de feu ; hommes, femmes, enfants, vieillards, tous « étaient deux mille cinq cents. La vengeance des Prus- (( siens fut terrible ; ils incendièrent, la torche à la main, (( jusqu'à la dernière maison du village, dont il ne resté (( plus que les décombres.

(( Le curé, traduit devant un conseil de guerre, se dé- <( fendit avec une éloquence inspirée par les plus nobles (( élans de la foi et du patriotisme.

(( Il fut néanmoins condamné à mort ; mais il parvint <( à s'échapper et à se réfugier en Belgique. »

(( Voilà qui est clair et précis ; eh bien ! monsieur le rédacteur, M. l'aumônier a fait là un récit de pure fantaisie et nous fait jouer un rôle que, ni moi, ni les habitants de Bazeilles ne pouvons et ne voulons accepter.

(( Qu'au moment.du désastre on ait recueilli de confiance et envoyé aux journaux de pareilles fables, je le comprends sans peine ; j'ai vu moi-même le jeudi soir, ler septem-

bre, deux femmes de ma paroisse me dire très sérieusement que leurs maris, qui se portent encore parfaitement aujourd'hui, avaient été fusillés devant elles. Mais qu'après onze mois, un homme sérieux vienne les reproduire, quand surtout il déclare qu'il a passé quinze jours sur les lieux, j'ai peine à me l'expliquer.

(( Bazeilles, dont vous-même, monsieur le directeur, avez plaidé tout récemment la cause dans votre excellent journal, ne pourrait que perdre à ses- assertions erronées. Je crois devoir rétablir la réalité des faits.

(( Le patriotisme a été passablement ébranlé chez nous en ces derniers temps, et certains cœurs, disposés à s'attendrir de la détresse d'une population si digne d'intérêt pourraient bien se fermer en disant : Après tout, ils n'ont eu que ce qu'il ont cherché.

(( Le curé de Bazeilles, dont il s'agit, né le 20 octobre 1827, n'est pas encore un «vieillard vénérable» et a peu de cheveux blancs, même après le chagrin profond dont un cœur de prêtre est abreuvé quand la Providence lui impose une épreuve aussi dure. Mais il affirme sur l'honneur :

((1° Que loin d'organiser la résistance dans sa paroisse le dimanche 28 août, à l'occasion d'une fausse alerte, il a fait facilement comprendre aux hommes qui avaient reçu la veille des fusils à percussion, qu'il serait de la plus grande imprudence, en cas d'invasion, d'essayer une résistance absolument impossible et qu'il suffirait d'un seul coiip de fusil pour attirer sur le village les plus grands malheurs. Il croyait et il croit encore que cette conduite était plus intelligente, plus patriotique et plus sacerdotale que celle cjue lui prête M. de Beuvron.

(( Il affirme : 2° Qu'aucune des maisons du village n'a été transformée en citadelle par les habitants pendant la rud^

matinée du ler septembre ; les troupes qui défendaient le village se sont servi des maisons, c'était leur droit.

(( Il affirme : 3** Que les habitants n ont pas pris part à la lutte admirablement soutenue par les soldats de Tinfanterie de marine, qui se sont battus comme des lions, et dont les blessés ont supporté les plus cruelles souffrances, avec un courage héroïque dont il ne perdra jamais le souvenir.

(( 4^ Le curé de Bazeilles n'a pas eu l'occasion de déployer devant un Conseil de guerre l'éloquence qu'on lui prête. II est vrai que sa mort a été décidée, que, malgré la paternelle intervention dé son archevêque plusieurs fois réitérée, il a dû attendre que la paix fût faite pour rentrer dans son diocèse ; mais il n'a pas été arrêté pour remplir librement les fonctions d'aumônier que les circonstances lui imposaient dès le 3i août ; il avait pris le brassard, on le prenait pour un aumônier militaire, et jusqu'à la dernière heure, c'est-à-dire jusqu'au vendredi 2 septembre, il a pu parcourir le camp ennemi, renvoyé pendant deux heures de général à général alors qu'il demandait, pour les débris de la population restée au village, l'autorisation de chercher un abri ailleurs.

(( Après s'être assuré, en parcourant à deux reprises le village en flammes, que tous ses paroissiens étaient partis, il a pu s'éloigner lui-même, le dernier, sans être inquiété.

(( Voilà, monsieur le directeur, les faits dans toute leur vérité; j'espère que leur insertion dans votre journal mettra fin aux récits fantastiques dont le désastre que nous avons subi a été si souvent l'occasion.

« Veuillez agréer, etc.

(( E. Baudelot. (( Ancien curé de Bazeilles^ actuellement curé de Saint-Rémy, de Rethel. » Ainsi tombe la légende du curé de Bazeilles.

Tandis qu'on glorifiait ainsi l*abbé Baudelot, on passait sous silence les aventures tragiques de son voisin et collègue, le curé de Balan, qui faillit, lui, être fusillé.

Le I*' septembre iSyOj une bombe vint tomber sur la sacristie et y mit le feu ; elle fut bientôt suivie de plusieurs autres qui transpercèrent les voûtes de Téglise.

M. 1 abbé Laurent, curé de la paroisse, et un de ses voisins, M. Honoré Renaut, éteignirent ce commencement d'incendie, puis ils enlevèrent les vases sacrés, et les déposèrent chez un voisin dans. une cachette. La hallebarde du suisse fut apportée au presbytère avec d'autres objets.

Les Prussiens virent de loin cette opération. Sur le soir, ils s'emparèrent du presbytère pendant que le curé visitait l'ambulance de la mairie. Ils trouvèrent k hallebarde, et feignirent de la prendre pour une arme de guerre. Ce n'est qu'avec beaucoup de peine qu'on leur fit comprendre que ce n'était là qu'un instrument inoffensif, qu'une arme de parade pour le suisse.

La dangereuse hallebarde fut transportée au bûcher. Le 2 septembre, les Allemands qui avaient envahi et dévasté le presbytère, retrouvèrent la hallebarde dans les fagots. Ils prétendirent que le curé avait caché des armes. Un officier l'accusa même d'avoir tiré ou fait tirer sur ses soldats, et le curé, qui était bien innocent, fut emmené au camp de Bazeilles pour être fusillé.

Il fut condamné à mort par un conseil de guerre, puis emmené à la suite des troupes allemandes qui marchaient sur Paris.

Pendant ce voyage, qui dura jusqu'à Chatenay, on lui

fît sept fois la lecture de sa condamnation à mort. Il fut

enfin relâché et put rentrer à Balan dans les premiers

jours d'octobre, grâce à l'intervention de Mgr. Landriot.

Telle est l'histoire réelle des deux prêtres.

Balan eut également beaucoup à souffrir de la part des Allemands, mais dans une proportion très minime en comparaison de Bazeilles.

Voici néanmoins un extrait de son martyrologre .* — M. Laurent-Laporte, 66 ans, frère de M. le curé, fut égorgé d'un coup de lance qui lui coupa l'artère carotide, au moment où il ouvrait sa porte aux Prussiens le ler septembre à deux heures de l'après-midi. Il courut chercher un verre d'eau pour laver sa blessure et expira dix minutes après. Les soldats ont piétiné son corps pendant deux jours, l'ont ensuite inhumé dans le jardin et ont enfoncé sur sa tombe un énorme pieu auquel ils ont attaché leurs chevaux. Trois jours après, Mme Laurent obtint la permission de l'exhumer et de le déposer dans un cercueil. L'année suivante, il fut transporté au cimetière.^

— Une autre victime fut Mme Matagne. Après l'avoir violée, les misérables lui arrachèrent les seins et l'achevèrent à coups de crosse.

— Son mari, venu pour la défendre, a été mutilé d'abord, et ensuite transpercé d'un coup de baïonnette. M. et Mme Matagne étaient liés ensemble par une grosse corde ; ceux qui les ont enterrés n'ont jamais vu de plus affreux spectacle.

— M. Matagne père a été fusillé.

— M. Lambert, 34 ans, menuisier, s'étant réfugié au café Grandjan, fut surexcité à la vue des Prussiens qui venaient en foule de Bazeilles et de la Moncelle. Il saisit sans réflexion une carabine chargée pour tirer des moineaux et tira de loin sur l'ennemi. Réfugié dans le grenier, il se cacha entre deux matelas ; les Prussiens le trouvèrent, le traînèrent par les jambes et le conduisirent dans la rue pour le fusiller à bout portant.

— M. Helfert, 5o ans, refusa à manger à quelques soldats. Il fut garotté et emmené dans le fond de Balan. Les Prussiens lui donnaient de si rudes coups sur la tête qu'il fut obligé de mettre ses bras devant son visage pou»^ s'abriter. Voyant cela les Prussiens prirent leurs sabres, lui coupèrent les bras et le mutilèrent avec une telle barbarie que les voisins qui Tenterrèrent ne le reconnurent pas. Deux ans après, lorsqu'on déterra les morts pour les orn- !er, Mme Helfert reconnut le cadavre de son mari aux vêtements qu'il portait.

— M. CoUet-Devillez, 76 ans, ancien soldat de l'Empire, s'enferme dans sa maison, et tire de sa fenêtre avec une telle précision que tous ceux qui se présentent dans la rue sont foudroyés. La lutte se continue aintt jusqu'à ce qu'il tombe lui-même frappé d'une balle.

— MM. Gouveno et Foret, 25 ans, sont pris pour des officiers déguisés. Ils sont enchaînés ensemble et fusillés immédiatement au quartier général de Baieilles.

— M. Daine, 21 ans, peintre, marié depuis peu, a reçu une balle à bout portant pendant qu'il servait à boire aux Prussiens.

— M. Olivier, i5 ans, a été retrouvé avec plusieurs autres sous les ruines de la maison incendiée de M. Langrand.

— M. Barthélémy, 78 ans, blessé par un éclat d'obus devant sa porte, mourut trois jours après.

— M. Longueville, 5o ans, blessé par une balle perdue dans sa cour, mourut deux jours après.

— M. Louin, boulanger, 45 ans, tué par une balle perdue, â l'entrée de Sedan.

— M. Thomas, 21 ans, ouvrier marbrier, fusillé sur la route pour avoir tiré sur l'ennemi.

— M. Edouard X..., fu&illé.

— M. Julien Hubert, des Vignes, 70 ans, reçut un coup de baïonnette à la poitrine, et onze coups de sabr^ sur la tête. Il mourut des suites le i3 avril 1873* . — M. Tronçon père, disparu, supposé tué.

Plusieurs maisons furent détruites par les obus et à la torche ; les voûtes de l'église furent percées par les obus» ; les murs, les portes et les bancs gardent encore les traces des balles ; le Christ placé en face de la chaire fut déchira parles balles et restauré en 1889, il porte encore à Taîne une bftBe non extraite.

C'est à Balan qu'eut lieu, le i®' septembre au matin, une

hécatombe d'officiers bavarois. Trente officiers de tous

» grades sablaient du Champagne dans la première maison

de Balan chez M. Simon-Lafond quand tout à coup ils

furent attaqués par une poignée de soldats de l'infanterie

de marine ; ils se défendirent vigoureusement, mais ne

tuèrent qu'un soldat français : ils furent tous massacrés.

Ces officiers bavarois sont enterrés dans un champ voisin

acheté par leurs familles et leurs noms sont gravés sur un

monument érigé en cet endroit.

Trente-huit années ont passé sur toutes ces horreurs, la moisson a de nouveau germé dans les champs ensanglantés, fécondés par les morts ; les maisons se sont peu à peu reconstruites, seule l'église de Bazeilles n'a pas été réédifiée, et quand nous avons séjourné dans le village • historique, le culte était célébré dans une grande salle au rez-de-chaussée et les cloches étaient fixées sur la place entre de grosses poutres de bois. Sur la route se dresse

encore la maison des Dernières Cartouches, mais elle n'a plus le même aspect que le i*' septembre 1870 ! Elle a été modernisée et son fameux musée contient bien des choses plus ou moins authentiques et dont bien peu proviennent réellement du champ de bataille de Sedan. Nous y avons vu des armes et des parties d'équipement de corps de troupes qui n'ont jamais fait partie de F armée engagée ce jour*là. . . passons. . . il n'y a que la foi qui sauve..

En quittant Bazeilles, nous avons visité l'ossuaire ; là, ont été recueillis les ossements des deux belligérants, d'un côté les Allemands, et de l'autre les Français : nous ne garantissons pas qu'il n'y ait pas eu mélange et confusion. he monument a une belle et noble allure, et c'est avec une émotion poignante qu'on parcourt son sombre corridor. Des couronnes y sont apportées chaque année de France et d'Allemagne.

Le dernier jour, où, avant de quitter le pays, n us allâmes saluer les restes de ces victimes des haines de races et des ambitions politiques, un rayon de soleil filtrait à travers le soupirail du fond du caveau, et un gentil rossignol ieffrayé par nos pas s'envola d'une énorme couronne mortuaire déposée du côté français ; nous nous approchâmes : dans la couronne se trouvait un nid de tout petits rossignols piaillant à qui mieux mieux !

Parmi les ossements, au milieu des lugubres souvenirs de morts et de luttes sanglantes, ce nid semblait un gage d'espérance, un symbole de vie, d'amour et de paix.

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