CHAPITRE VIII
En Captivité
Les Cent'Gardes aiz camp de la Misère. — A Coblentz. — En Poméranie. — Lettres de leur colonel. — Lettrk de Napoléon IIL — La paix. — Retour en France. --^ Dernière lettre du maréchal des logis chef Lemeland.
Tous les soldats compris dans la capitulation de Sedan^ ainsi que tous les chevaux valides avaient été envoyés et parqués dans la presqu'île dlges ; cette presqu'île qui compte peu de kilomètres de superficie est plutôt une île formée par une boucle de la Meuse.
Ce fut le camp de la Misère.
Il y avait là une cohue sans nom d'hommes de toutes les armes, assemblés pêle-mêle, de chevaux de tous les régiments, sans que personne s'occupât des uns ni des autres.
Les animaux affolés de frayeur et de faim étaient laissés au milieu de ce vaste champ qu'ils parcouraient en tous sens dans d'apeurées galopades ; ne trouvant pas de nour*riture, ils rongeaient les écorces des arbres.
Puis, les étalons des régiments de chasseurs d'Afrique
fonçaient sur les autres chevaux et quelques-uns, fous de terreur et de soif, se précipitaient dans la Meuse.
Nous donnons ci-dessous un récit de captivité concernant les cents-gardes de l'Empereur Napoléon Ilï. Ce récit, d'un très vif intérêt, émane du maréchal des logis chef Lemeland (i) :
((.... Dans la presqu'île d'Iges ce furent de véritableB
£' mmées d enfer ! Vers le soir du troisième jour, deux aies de cavaliers allemands armés de lances et de longues gaules, montant à la file, se déployèrent autour de l'île en un cercle, dans lequel ils parvinrent à enserrer les chevaux errants, qu'ils réunirent au centre pour se les partager.
(( Parmi eux, se trouvait (( Kalmouck », qui après avoir été ma monture, était devenu le second cheval de guerre du Colonel Verly. J'éprouvais un véritable chagrin à l'idée de me séparer de ce brave animal ; un compagnon des bons et aussi, hélas ! des mauvais jours. J'^étais parvenu à grand'peine, au milieu de l'effroyable panique de ces journées, à le garantir de tout accident'. Sur mes instances, un général prussien m'autorisa à l'emmener avec nous. Nous le fîmes donc, et plaçâmes sur à Kalmouck » un petit ballot de quelques effets et du peu de provisions que nous avions pu conserver, et que nous nous pi^oposions, mes hommes et moi, d'utiliser en route..
(1) Inédit.
(( Vain espoir !..% Bientôt, en effet, vint le moment dû partir. A peine étions-nous sortis du camp, que l'on 4 justement appelé le camp de la Misère, qu'un autre gêné-* rai, moins humain que son collègue, et d'ailleurs ignorant sans doute l'autorisation qui m'avait été accordée, me fit enlever le cheval avec tout son chargement. Nous nous précipitons à la poursuite de ceux qui l'emmènent malgré nos protestations, et nous ne pouvons que rentrer en possession d'une partie de nos effets... Adieu pauvre « Kalmouck )) ! toi qui portas naguère si fièrement le colonel des cent-gardes de France, te voilà prussien...
(( Les étapes succédaient aux étapes. Par cette fin d'été maussade et pluvieuse, nous avancions péniblement, tantôt sur les chemins que les pluies avaient détrempés, tantôt même à travers les champs labourés, pour couper au plus court et gagner d'autres routes plus directes ; nous pûmes alors constater, combien nos vainqueurs connaissaient à fond le pays, et par quelle soigneuse étude des cartes, ils avaient de longue main préparé l'invasion..'. Comme nous arrivions à Etain, on nous campa dans un champ rempli d'une boue épaisse, oii nous enfoncions jusqu aux genoux*
(( La perspective de passer la nuit dans ce bourbier était assez désagréable, on le conçoit. Mon camarade Toussaint, qui parlait l'allemand, demanda et obtint, de l'officier prussien qui nous commandait l'autorisation pour lui et quelques-uns d'entre nous, de loger dans une auberge qui se trouvait non loin de là, sous la promesse, toutefois, de ne broncher en aucune façon, sans quoi il eût pu nous en
cuire Nous nous réunimes donc à l'auberge, au nombre
de six ou sept, parmi lesquels le brigadier trompette Sou^
las, qui après s'être un peu défatigùé crut devoir profite!:
de la liberté relative que nous avions obtenue pour faire
jBubir un lavage consciencieux à son pantalon, qu'il suspendit ensuite en dehors à une fenêtre, dans le but de le taire sécher pendant la nuit. Mais il avait compté sans son hôte, je veux dire sans la délicate attention de nos braves Allemands dont la convoitise ne se bornait pas toujours aux pendules ; ceux-ci en effet, apercevant à la fenêtre un pantalon rouge, s'empressèrent de le décrocher et de partir ^vec. On juge de la douloureuse surprise de notre ami Soûlas, lorsque le lendemain matin, il constata la disparition de son « indispensable ». On devait partir au petit jour, et il n'avait plus que son caleçon ! L'aubergiste, heureusement, eut pitié de sa situation^ et le tira d'embarras en lui donnant un pantalon noir, qu'il s'empressa de revêtir, après quoi nous regagnâmes le gros du convoi.
(( Toujours sous une pluie battante, qui nous glaçait à travers nos vêtements, impuissants à nous garantir, nous arrivons à Noviant, terme de nos étapes, et oii nous devons prendre le chemin de fer jusqu'au lieu de notre captivité. On nous entasse dans des wagons à bestiaux, cinquante environ par voiture, puis on ferme hermétiquement toutes les ouvertures, et le train se met en marche.
(( Au bout de peu de temps, l'atmosphère de notre prison roulante devient absolument irrespirable, et nous sommes réduits à appliquer tour à tour la bouche sur les petits trous ronds pratiqués dans les parois du wagon, et destinés à laisser passer au dehors les cordes à l'aide desquelles l'on attache les bestiaux. Nous parvenons de la sorte à aspirer un peu d'air frais dont nous emplissons avidement nos malheureux poumons.
«A Nancy, le convoi s'arrêta un moment, nous fûmes l'objet d'une manifestation sympathique de la part des habitants de la ville, massés le long des talus, a Donnez-nous YÔs adresses, nous criaient ces braves gens, et nous écri-
rons à vos familles ! » Tout heureux de loccasion qui s'offrait de pouvoir donner signe de vie aux miens, je déchirais en hâte quelques feuillets de mon carnet de roulCj dont je ne me suis jamais séparé pendant la campagne, j'y inscrivis plusieurs adresses pour moi et quelques-uns de mes gardes, et je les jetai à mes compatriotes, qui s'empressèrent de les recueillir. Les Nancéens tinrent leur promesse et donnèrent de nos nouvelles à nos parents, qui furent, on le pense, bien heureux de les recevoir,
(( Le train, continuant sa marche, p^nt'^tra en Allemagne. Lorsqu'on arrivait dans une ville, on arrêtait quelques instants et les soldats préposés à noire garde ouvraient les portières des wagons, non pas dans le bat de nous permettre de respirer, mais uniquement pour montrer les prisonniers à la foule... Et c'était, de la part de cette populace teutonne, des cris et des injures qu'il nous fallait dévorer en silence. Ce n'était pas assez de la défaite et de la captivité, il fallait encore vider jusqu'à la lie le calice de l'humiliation !!...
(( Après plusieurs jours et nuits de ce long et triste voyage, nous arrivâmes à Goblentz. Près de la ville, se trouve le camp de Karthous, situé sur un plateau d*oii Ton domine la plaine. C'est là que nous fûmes conduits, pour y rester jusqu'à nouvel ordre. Nous avions pour abris des tentes rondes, et on prit soin de nous pourvoir de paille et de couvertures, de sorte que nous n'eûmes point trop à souffrir du froid pendant cet hiver ^ qui fut particulièrement rigoureux. Notre séjour au camp dura juaqu*au mois de janvier. Là, notre ordinaire comprenait deux repas par jour composés de fayots, ou de lentilles, cuits à Teau, avec
une portion de lard ou de bœuf salé. Le matin on nouft donnait du café noir.
(( Celte nourriture n'était pas, comme on peut en juger, des plus succulentes : néanmoins, tous mes hommes se portaient assez bien. Par contre, ceux des autres corps étaient fort éprouvés par la dyssenterie, qui s'était mise à sévir avec violence. Tous les jours, c'étaient de nouveaux enterrements, souvent dix à la fois.
(( Moi-même je fus atteint de la maladie, et je craignis vivement de ne pas guérir, et d'être forcé de lâcher prise.
(( Parfois j'entendais, dans les tentes voisines des voit qui disaient : « — Notre chef n'ira pas loin, il est f... » propos qui n'étaient guère faits pour me relever Je moral. Pourtant je combattis de mon mieux ma détresse physique et morale, et je finis par triompher.
(( Pour tromper l'ennui de l'inaction et nous distraire quelque peu, nous avions la ressource de faire d'interminables promenades autour de l'enceinte du camp, à l'intérieur, bien entendu. Cette enceinte était fermée de palissades en planches entre les joints desquelles on pouvait voir ce qui se passait au dehors, et réciproquement. Force curieux se pressaient contre ces palissades pour voir les prisonniers, tels des animaux exotiques dans un parc. . Beaucoup avaient les poches pleines de petits pains et de tartines qu'ils jetaient à l'intérieur, par dessus la clôture. Etait-ce commisération de leur part, ou bien n'était-ce pas plutôt pour l'amuBement de voir les malheureux soldats se précipiter sur la nroie qu'on leur jetait ainsi, se bousculant et s'arrachant celte pâture ? je l'ignore. Quoi qu'il en soit nous eûmes plus d'une fois le spectacle répugnant de voir ainsi des hommes se jeter comme une meute affamée sur les morceaux dé pain qu'on leur lançait du dehors.
(( Jamais aucun de nous ne se baissa, pour en ramasser
tin ; nous eussions prÂféré souffrir dix fois plus : danSê notre amour-propre national, nous dédaignions lu pitié des Allemands, aussi bien que leur haine.
(( Parfois, on nous autorisait à sortir du camp pour aller dans les environs, en promettant, naturellement, de ne pas nous écarter. Un jour que, muni d'une permission régulière, j'étais sorti en compagnie d'un adjudant de la ligne, pour faire une promenade sur les bords de la Moselle nous fûmes appréhendés, le soir, par une patrouille de soldats prussiens, qui malgré nos protestations, et sans vouloir rien entendre, nous conduisirent, à travers champs, jusqu'à un baraquement où se trouvait leur poste. Là, nous essayâmes en vain de faire comprendre que nous n'étions pas en défaut, et que nous avions Tautorisation de sortir du camp. Le chef de poste dressa un rapport, dans lequel il nous accusait de vouloir déserter, et séance tenante nous fit pousser brutalement par ses hommes dans une cellule de deux mètres de long .sur un de large, oii on nous enferma. Ne sachant pas ce qui allait nous arriver, nous passâmes la nuit dans la plus grande inquiétude, et les heures nous paraissaient interminables, dans cette étroite gêole, où nous avions juste la place de nous allonger, serrés l'un contre l'autre. Dès le matin, nous nous mîmes à frapper dans la porte, réclamant contre cette détention illégale autant qu'absurde, et tlemandanl qu'au moins on nous permît de nous expliquer, niais les factionnaires qui nous gardaient au dehors, le fusil armé, ne comprenaient pas nos protestations, et se bornèrent h nous inviter au calme, dans leur langue gutturale, en appuyant cet avis de démonstrations significatives, La journée se passa de la sorte, sans même, que Ton nous donnât rien à manger, et nous nous demandions si on avait Tintentic^n de nous laisser mourir de faim dans cette cabine
lorsque, vers cinq heures du soir, un officier prussien vint nous annoncer que le lendemain matin, nous passerions devant le conseil de guerre, après quoi il s'en retourna sans nous Iaiss>er le temps de faire la moindre observation. « — Rien à faire, dit Tadjudant, encore une nuit comme Vautre à passer là i). Et nous nous résignâmes.
a Le lendemain , on nous mena sous bonne escorte, devant le tonseil de guerre, composé de plusieurs officiers en grande tenue,.. Leur procédure fui aes plus sommaires, ni plaidoirie, ni interrogatoire ; on se borna à délibérer sur notre ca^, sans nous demander d'explications, après quoi nous fûmes envoyés, Tadjudant, je ne sais plus où, et moi dans les casemates du fort de Goblentz.
a Là, je connus pendant quatre jours, « la paille humide des cachots », dans un réduit sombre et froid, où je passais la plus grande partie du temps couché par terre, attendant impatiemment la fin de cette réclusion imméritée. La nourriture d'ailleurs, était encore plus maigre qu'au camp. Mes camarades, cependant, avaient appris mon aventure, et vinrent plusieurs fois pour me voir, mais la consigno était impitoyable et l'accès de mon cachot leur était sévèrement interdit. Ce fut donc, on peut le penser, avec un .soulagement immense, qu'au bout de quatre jours dé casemate, je me vis réintégré au camp auprès de mes compagnons d infortune.
a Le jour de Noël ne passa pas complètement inaperçu, et par une attention qui n'est pas sans étonner de la part des Allemands» les prisonniers participèrent eux aussi, à la fpte. Tandis que, mélancoliques, nous pensions au carillon joyeux qui, sans doute, tout là-baè, au-delà des
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Vosges neigeuses, et malgré les affres de T Année Terrible, lançaient dans les airs leurs frémissantes envolées, appelant les fidèles à la messe nocturne, nous fûmes agréablement surpris, lorsque, vers minuit, il nous fut fait, par les soins de nos chefs prussiens, une distribution extraordinaire de vivres ; du pain, du vin, du boudin et des saucisses, les saucisses chères aux palais teutons ; ce festin inattendu sur la terre ennemie fut comme un rayon de soleil au milieu des tristesses de la captivité, et la vieille gaieté française, reprenant le dessus, nous pûmes oublier un moment nos malheurs en buvant à la France, notre infortunée patrie, et au prompt refour.
« Quelques jours après, vers huit heures du soir, Soulas, notre brigadier trompette, qui se trouvait en possession d'un fifre ou flageolet quelconque, plus ou moins artistement confectionné par lui sans doute, se mit avant de rentrer sous sa tente, à jouer un air de retraite. Quelquesuns d'entre nous, dont j'étais, commencèrent à l'accompagner en imitant, avec leurs voix, divers Instruments ', puis nous nous mîmes en marche, en chantant et en jouant, parmi les tentes. Au bout de quelques minutes, presque tout le camp élait massé en colonne serrée, et chantait la retraite à plein gosier, sans souci des soldats prussiens, qui nous regardaient ébahis, se demandant si cette manifestation était le commencement d'une révolte. Notre plaisir fut de courte durée. Bientôt, en effets notre promenade improvisée ayant été signalée télégraphiquement à qui de droit, une violente détonation nous interrompit : c'était un coup de canon tiré du fort dans le but sans doute de nous inviter au silence ou de donner l'alerte à la garnison. Bientôt une nuée de Prussiens armés se précipita sur nous, nous forçant à nous taire et à quitter les
rangs, et nous contraignit brutalement avec force injures à rentrer sous les tentes.
(( Etait-ce à la suite de cet incident» on ce mii est plus vraisemblable, les événements de Paris infruaieii|p>% sur notre sort ? je Tignore, mais nous ne restâmes plus longtemps à Karthous, et au bout de peu de jours, tout le camp était expédié sur la Poméranie, pour être définitivement installé à Stalp, non loin de la Baltique.
(( Le jour du départ, on était en janvier, la neige tombait à gros flocons, et couvrait d'une épaisse couche blanche le sol, les maisons et les arbres, et le froid, un froid tel qu'on n'en ressentit plus de longtemps après cet affreux hiver, nous pénétrait et nous glaçait jusqu'aux os. Cheminant péniblement dans cette neige où l'on enfonçait à mijambe, nous longions la ville de Coblentz pour nous rendre à 1^ gare où nous devions prendre le train. Soudain, j'entendis un appel rauque ; il me sembla discerner mon nom, prononcé moitié en français, moitié en allemand, c'était bien moi que l'on interpellait ; sur la permission de l'officier préposé à notre garde, je sortis de la colonne et me dirigeai vers celui qui m'appelait. Je reconnus alors un bourgeois de Coblentz, qui s'intéressait aux prisonniers, et chez lequel j'avais eu, pendant notre séjour à Karthous, l'occasion d'aller diner deux ou trois fois. Cet homme charitable m'apprit qu'il avait reçu, pour m'être remise, une caisse de vivres divers que j'avais demandée à un de mes frères habitant Cherbourg, et qui, me sachant malade, s'était hâté de me l'expédier. C'est cette caisse qu'il venait m'apporter avant le départ. Je le remerciai chaleureusement de sa bonté, et après quelques paroles échangées, il me serra fortement la main, et nous nous sépa-
rames. Déjà la tête de colonne avait pris de Tavance et lorsque je repris le rang je me trouvai dans les derniers. Mon garde, qui m'avait attendu voulut se charger du précieux fardeau, qu'il porta jusqu'à la gare : c'est à peine s'il eut le temps de le faire ; les soldats prussiens nous poursuivaient, impatients Néanmoins, la caisse qui coQtenail des victuailles de toutes sortes : conserves, tapioca, kit concentré, pruneaux, etc., arriva intacte à destination et fut d'un grand secoinrs pendant le voyage.
(( On nous fit monter dans des wagons français de 3°** classe, au nombre de dix par compartiment. Il nous semblait que nous n'étions plus prisonniers ^ tellement nous avions encore présentes à l'esprit ces journées, et ces nuits atroces passées quelques semaines auparavant, dans les wagons à bestiaux qui nous avaient amenés à Coblentz. Le train filait doucement, et les paysages blancs défilaient sans cesse devant nos yeux ; parfois, en pleine campagne, un arrêt brusque qui nous jetait les uns sur les autres r on laissait passer d'autres trains, qui encombraient alors toutes les lignes, ramenant de France des hommes et du matériel de guerre, les combattants et leur butin ! Le voyage dura plusieurs jours de la sorte.
(( Nous passâmes par Cologne, Magdehourg, Brandebourg, Berlin, Stettin et d'autres villes où l'on nous faisait descendre pour nous donner nos repas, soupe ou autre chose, dans de grands baraquements en planches, oii avaient eu lieu peu de temps auparavant des banquels et réunions joyeuses pour célébrer le triomphe. Des drapeaux, des guirlandes de fleurs, des couronnes de verdures encadraient encore les noms des villes prises et des batailles gagnées, et c'est devant ces emblèmes de noire écrasement Qu'il nous fallait, sanglante ironie, prendre noire
maigre pitance sur les tables mêmes où Ton avait banqueté en rhonneur de notre défaite.
(( A Berlin, surtout, dans un grand hall qui avait servi récemment de salle de festin, le décor était d'une extravagance particulière : au-dessus des tables étaient suspendus au plancher par le cou ou par les pieds de petits soldats de plomb pemt, représentant nos généraux et Napoléon III ; c'était une invention de la spirituelle gaieté prussienne, qui trouvait évidemment drôle d'insulter de la sorte à notre dignité et à notre malheur. En traversant le hall avec la gamelle de soupe que je venais de recevoir à la distribution, je parvins, en me haussant sur la pointe des pieds, à décrocher un de ces petits soldats qui représentait l'Empereur ; je le cachai vivement dans ma manche. Si vite que j'eusse opéré, j'avais été aperçu ; j'entendis tout à coup, en effet, de violentes menaces, hurlées, d'une voix rauque par un soldat prussien, pas en plomb, celui-là ; je crus un instant que j'allais être renvoyé dans les casemates; heureusement, j'en fus quitte pour la peur et quelques bourrades, et je pus emporter mon petit Empereur en plomb que j'ai encore.
(( On arriva enfin à Stalp, là, nous fûmes internés dans les écuries d'un quartier de cavalerie, où l'on avait dressé des lits de camp avec paillasses et couvertures. Notre vie alors recommença, triste et monotone, et dura ainsi jusqu'au mois d'avril ; jamais nous ne vîmes la couleur de la terre poméranienne ; la neige, en effet, tombait continuellement, recouvrant tout de son manteau ouaté. Le froid sévissait avec une violence inouïe, et notre principale occupation était de nous chauffer. Sous ce rapport, nous n'eûmes pas trop à souffrir. Les bâtiments où nous étions ca» cernés étaient suffisamment clos et nous avions en outre
des poêles et du bois, de sorte que nous ne ressentions quo fort peu les rigueurs de l'hiver.
(( Pendant notre captivité, je reçus des lettres de mon colonel et un secours pécuniaire de TEmpereTir pour ses fidèles cent-gardes. J'ai conservé pieusement les lettres de mon colonel que je transcris ci-après ; elles montrent quel homme nous avions pour chef et proavent T intérêt et rattachement qu'il portait à tous ses cent-gardes.
(( Les voici par ordre de date :
9 décembre 1870.
Mon cher Lemeland,
Je viens de recevoir votre lettre, elle m'a fait bien plaisir ; j'étais impatient d'apprendre comment vous étiez traité dans la triste position qui nous a été faite. Je suis heureux, bien heureux de savoir qu'au moins vous ctea tous en bo|Oine santé. Prenez courage, ne perdez pas la patience, c'est Une vertu militaire qui sert à supporter les revers et qui donne l'espérance d'un avenir meilleur.
Mes pauvres cent-gardes ! . . . Je me reproche parfois de vous avoir emmenés vous tous, mes chers prisonniers ! Je vous avais triés comme les meilleurs parmi cette belle troupe d'élite, parce que je voulais donner à cluicun de vous la récompense qui lui était due, et surtout consacrer cette récompense par le souvenir et l'honneur d'avoir escorté l'Empereur dans une guerre difficile et d'avoir combattu sous ses yeux.
Mais le sort des armes nous a été contraire, nous avons cette cruelle déception d'avoir été faits prisonniers sans même avoir tiré le sabre contre l'ennemi. Il est penibla aussi pour des cœurs comme les nôtres de savoir qu'on se
it
bat en France et de rester là les bras croisés, à attendre là fin des événements sans pouvoir y prendre part.
Quoiqu'il arrive, continuez à prouver par votre conduite convenable et digne, que vous méritiez un sort plus heureux : la dignité dans le malheur impose le respect. Evitez aussi de vous laisser entraîner à de vaines récriminations contre les autorités militaires, comme Ton fait malheureusement quelques officiers prisonniers comme vous. C'est non seulement un acte inconvenant, mais c'est une lâcheté de venir donner le coup de pied de l'âne à ceux qui sont dans le malheur. Plus tard, le jour se fera sur les événements : il sera temps alors de parler et de se former une opinion.
Pas plus que vous, mes bons arnis, je n'ai de nouvelles de Paris, toute communication ayant cessé avec la capitale assiégée depuis le mois de septembre ; ne vous étonnez donc pas que vos lettres n'aient pas pu parvenir à leur adresse.
Moi-même je ne peux que bien rarement recevoir des lettres de chez moi, parce que les communications sont presque impossibles à travers la France. Ecrivez à mon fils, vous lui ferez toujours plaisir, parce qu'il vous aimait comme des frères, sachant que je vous aimais comme mes enfants.
Que cette lettre soit pour vous tous, qu*elle dise à chacun de vous, mes pauvres camarades, sous-officiers ou gardes que votre colonel n'a pas de plus vif désir que de vous voir bientôt libérés et de pouvoir vous serrer la main.
Adieu mes amis ; votre colonel :
Verly.
32 janvier 1871-
Mon cher Lemeland,
. Aussitôt que j'ai eu de vos nouvelles, j*ai fait part à l'Empereur de votre position à Cobienfz. Sa Majesté m'a écrit un mot le 3o décembre dernier pour m'iniormer qu'elle avait pu vous envoyer un peu d'argent, (i) pour vous tous, afin d'améliorer votre position ; c'était je crois, quinze cents francs. Vous avez du recevoir cet envoi d'autant plus précieux que l'Empereur ji'e.st pas riche. J'espère que vous avez dû remercier l'Empereur de ce secours ; si vous ne l'avez pa« fait, il faut réparer inimcdiatement celle omission en signant tous la lellre que vous enverrez à Cassel au château de Wilhelmshœhe où se trouve notre Souverain.
C'est surtout dans l'adversité que les prolestalions â'un dévouement sincère sont les plus agréables à ceux qui en sont l'objet ; surtout aussi lorsque les officiers fous ou ambitieux ont renié dans certains mauvais journaux la main qui les avait élevés.
J'aime à croire que tous, malgré votre Iriste position de prisonniers, vous êtes restés ce que vous étiez avec moi.
(1) Voici la lettre écrite par l'Empereur au colonel VerJy, a co sujet ;
Wilheiïi^iKËhe, 31 décemi>re 1870.
Mon cher Verly, J'ai reçu avec grand plaisir votre dernière lettre et je vous remeircie de l'expression de votre dévouement.
J'ai pu envoyer ces jours-ci quelques secours aux CentrGardcs qui sont prisonniers à Coblentz, j'espère que cela aura tant soit peu amélioré leur position.
Croyez, mon cher Verly, à tous mes sentiments. Votre affectîormé,
NAPOLÉ03Î.
c'esl-à-dire de braves et vaillants cœurs toujours dévoués et prêts à tous les sacrifices.
Quel que soit Tavenir qui nous est réservé, il ne faut pas qu'on puisse vous reprocher la moindre faiblesse, ni la moindre tache à votre honneur de soldat. La dignité et la résignation dans le malheur sont des vertus de notre métier qu'il ne faut jamais perdre.
Serrez pour moi la main à tous mes braves Gent-Gardes et assurez-les de mes sentiments les plias affectueux.
Votre Golonel :
Verly.
i8 février 1871.
Mon cher Lemeland, . j'ai reçu ce matin avec vive satisfaction la lettre que yous m'avez écrite de votre nouveau séjour. Je regrette qu'ori vous ait éloigné, mais je suis heureux de voir que votre commandant a des égards pour vous ; il faut, par votre conduite à tous, continuer à les mériter ; la résignation est un devoir dans le malheur, il faut savoir attendre pt espérer.
Aussitôt que j'ai eu connaissance de votre position au mois de décembre dernier j'en ai donné connaissance à l'Empereur ; il m'a écrit qu'il avait pu vous envoyer un secours pour améliorer votre position ; j'espère que vous l'avez reçu et que vous aurez adressé vos remerciements à S M ; cette faveur est d'autant plus précieuse que 1 Empereur n'a pas beaucoup d'argemt. Il est comparativement presque aussi pauvre que nous. Si vous ne l'avez pas remercié, réparez le plus tôt possible cette omission.
Veuillez m'envoyer la liste exacte de tous nos prisonniers et la nouvelle destination de chacun.
En fait de nouvelles de France, vous saurez qu'on a réuni une Assemblée législative, qui a mission de former une commission qui traitera avec la puissance prussienne des conditions de la paix.
Que Tespoir de la paix entre donc dans vos cœurs et soutienne votre courage.
Vous remercierez pour moi tous vos compagnons de l'assurance qu'As me donnent.de leur sincère dévouement. Ce dévouement, je raccepte avec fierté, mais ils doivent savoir que leur attachement pour leur ancien colojiel en-, traîne nécessairement le même attachement pour son souverain qui est dans le malheur.
Demandez leur si c'est ainsi qu'il le comprennent,' et si je pourrai toujours, dans l'avenir, compter sur eux.
Je ne dout« pas que la noblesse de leurs sentiments ne les porte à conserver un véritable dévouement pour l'auguste personne atteinte par l'adversité.
Que chacun me dise sincèrement sa pensée.
Adieu à vous, mon cher Lemeland, adieu à tou« me^ chers prisonniers ; dites leur de toujours compter sui* les sentiments les plus affectueux dont je leur envoie l'expression. »
Votre Colonel :
fERLY.
28 février 1871.
Mon cher Lemeland,
J'ai reçu votre lettre avec les témoignages de dévouement de tous vos camarades d'infortune ; remerciez-les en mon nom ; je comptais bien que de braves cœurs comme les vôtres resteraient toujours fidèles à la voix de l'honneur. Quelle que soit la destination que vous puissiez rece-
voir dans quelques jours, il faut que vous me teniez tous( au courant de vos changements de résidence, afin que je puisse toujours savoir où vous trouver.
Vous remercierez pour moi votre commandant pour les bontés qu'il a pour vous. Je désire vivement que vous me donniez bien lisiblement écrits son nom et ses qualités, afin que je puisse un jour reconnaître ce qu'il a fait pour vous. Vous saurez que la paix est signée sauf là ratification par l'Assemblée nationale.
Que vos cœurs, mes bons amis, s'ouvrent donc à l'espoir d'une prochaine liberté ! Je suis tout heureux de vous annoncer cette joie.
Je vous serre à tous, bien cordialement, la main.
Votre colonel,
Verly.
(( Enfin, un jour on nous annonça que ceux d'entre nous qui voudraient partir étaient libres, à condition toutefois de payer le voyage. Quelques-uns profitèrent de la permission. Mais l'officier prussien qui nous surveillait nous ayant engagés à patienter encore quelques jours, assurant qu'il tenait de bonne source que nous serions bientôt tous rapatriés sans avoir rien à débourser, je résolus de suivre ce conseil. Bien m'en prit, car peu de jours après, en effet, nous partions tous par trains spéciaux, et nous arrivâmes à Berlin avant ceux qui étaient partis plus tôt et avaient payé leurs places.
(( Tout à notre joie du prochain retour, les péripéties du voyage nous laissaient complètement indifférents, à tel point que je n'ai conservé souvenir précis, ni du temps qu'il a duré, ni de l'endroit exact par oh nous sommes rentrés en France.
« Nous étions d'ailleurs accablés de fatigue et presque inconscients de ce qui se passait autour de nous ; ajaiil, pour la plupart, les jambes enflées, nous ne pouvions ni marcher, ni même descendre hors du wagon, lors des arrêts. Je me souviens cependant cependant que le train s'arrêta longuement vers Thionville, et que l'officier prussien qui nous conduisait fit dételer la machine et partit seul avec le mécanicien et le chauffeur pour Metz/ où il aUait sans doute chercher des ordres. Au bout de deux ou trois heures seulement, le train se remit en marche, jusqu'où ? je l'ignore, ma mémoire, ainsi que mes notes, me faisant défaut.
« A une station dont le nom m'échappe, et où nous devions être remis à nos compatriotes, l'officier nous fit descendre, procéda à l'appel et remit l'état nominatif des prisonniers à un officier français qui, après avoir pris livraison de son troupeau humain, lui en donna récépissé..,
(( Qu'il était loin, alors, le départ des Tuileries !!!,,.
« On nous donna à chacun un pain de munition et la colonne se mit en marche à pied. Harassés de fatigue, abrutis par la captivité, et presque tous, plus ou moins malades, nous cheminons péniblement comme un htHail inconscient, qui se laisse conduire où on veut le mener- Ah ! qu'il était triste ce retour dans la patrie, malgré le soleil printanier, qui en ces jours d'avril mettait sur les choses ^a note gaie, et semblait vouloir rappeler l'espérance, après les douleurs du long hiver qui venait seulement de finir...
« Nous arrivâmes de la sorte à St-Germain-en-Laye. C'est à partir de là seulement que mes souvenirs se réveillent d'une façon suffisamment précise. Des billets de logement nous ayant été distribués, je me trouvais cantonné, avec trois de mes camarades, chez un propriétaire
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que nous parûmes gêner beaucoup, car il nous reçut fort mal, et voulut nous envoyer loger à près d'un kilomètre de là. Voilà le premier accueil que nous recevions sur la terre de France !... Irrité de la résistance du maître du logis, je protestai énergiquement contre sa dureté. « Vous êtes (( moins charitable que les Prussiens, m*écriai-je. Puisque (( mon billet me désigne votre maison, j'ai le droit de loger « chez vous et j y reste. ))Ce disant, je me débarrasse de mon bagage et me roulant dans mon manteau, je m'étends sur le plancher de l'appartement... Mes camarades suivirent mon exemple. Un quart d'heure après, la maîtresse de la maison nous fit donner des matelas et des couvertures, et nous pûmes reposer un peu, ce dont nous avions grand besoin.
(( Le lendemain matin nous partions pour Versailles, l'étape fut longue, car il nous tardait d'être arrivés pour reprendre les armes. Nous fîmes en ville une entrée peu triomphale, hélas ! Quel triste spectacle, en effet, que celui de ces hommes hâves et déguenillés, revêtus d'uniformes souillés et méconnaissables, dont plusieurs traînaient d'étranges accoutrements faits de manteaux et de couvertures transformés maladroitement en vestes et en panta^r Ion, la plupart chaussés de sabots !
(( Et pourtant ce n'était pas de compassion qu'était animée la foule ou plutôt la populace dont les deux haies compactes se pressaient sur notre passage ; pour ces débris qui rentraient ainsi rompus de fatigue et minés par la misère, il n'y avait dans les regards qu'une curiosité mêlée d'un vague dédain et sur les lèvres que des quolibets ineptes.
« Nous étions indignés. Comme nous traversions là place pour arriver au quartier de cavalerie où se trouvait l'état-major de Tarmée, j'entends une voix assez forte sortant du flot humain qui s'était mis à escorter la colonne; proférer cette apostrophe à mon adresse : «-^Ge chef pourrait bien, hii aussi, arracher la couronne qu'il a sur son képi ! )) (( — Lemeland, me dit un sous-officier, entendezvous ces braillards ?» « — Oui», répondis-je, je me retournai alors et toisant le groupe d où était partie Tinsulte : (( — Combien êtes- vous, m'écriai- je, pour venir l'enlever ? Si vous n'êtes qu'un seul, allez donc chercher deux sabres, car c'est avec la pointe qu'on nous les arrache, à nous autres, nos insignes ! je vous attends ». Inutile de dire que j'attends encore. L'N et la couronne sont restés fièrement campés sur mon képi que j'ai porté jusqu'au 3i mai.
(( En arrivant au quartier général, l'officier qui nous conduisait nous fit arrêter à la grille, et s'en fut chercher des ordres près de l'état-major ; après plus d'une heure d'attente, nous le vîmes revenir seul, et nous fûmes très étonnés lorsqu'il nous dit simplement d'aller coucher au camp de Satory ; de nous donner à manger, il n'en fut même question. Et pourtant, nous n'avions pas de vivres et la faim nous tenaillait d'une manière atroce, nous aurions pu, je crois bien, couper des clous avec nos dentsl C'est dans cet état qu'au lieu de s'occuper de nous vêtir et de nous procurer de la nourriture, on nous livrait à nousmêmes et nous envoyait nous ne savions pas trop où, sans personne pour nous conduire ! C'est ainsi que la France recevait dans son sein ceux qui depuis huit mois avaient pâti et souffert pour elle ! . . . Refoulant l'irritation qui me montait intérieurement, je tachai de relever le moral de mes hommes. «Allons, leur dis-je, du courage ! Puisqu'on nous dit d'aller à ce camp, allons-y, nous finirons bien
toujours par Irouvef quelque chose à nous mettre sous la dent». Et nuuH nous dirigeâmes vers Satory,en demandant noire chemin à tous les agents de police que nous rencon- Irions. !\dus arrivâmes enfin à (ce maudit camp, qui se composait seulement de quelques tentes désertes, dans lesquelles il n'y avait ni paille, ni couvertures, ni rien... Nous nous installâmes tant bien que mal dans ces miséra-r blés réduits, et la nuit se passa à méditer amèrement sur le sans-souci d'une administration, qui laissait errer ainsi à Tabandon, sans vivres, sans effets, ni secours d'aucune sorte, des hommes pleins de courage et de bonne volonté, qui ne demandaient qu'à reprendre les armes et à marcher contre les ennemis du dedans, plus terribles, peut-être, que ceux du dehors. Nous savions, en effet, quelle était la situation intérieure de la France. Avant notre départ d'Allemagne, nous avions été prévenus par les officiers prussiens, que nous aurions,, en revenant en France, à lutter contre les insurgés. « En rentrant chez vous, nous disaient-ils, i\ vous faudra reprendre les armes : les révoltés brûlent Paris, et c'est maintenant que vous vous battrez, peut-être contre vos parents, vos amis. » Et cet espoir de nous œndre utiles enfin, nous avait soutenus jusque-là. *
« Pleins de haine contre les communards forcenés qui mettaient Paris à feu et à sang, nous avions hâte de participer à leur écrasement, et au lieu de cela, nous nous trouvions abandonnés, sans équipements, sans vivres, sans oi'dres, sans chefs..^
c( Oh ! incurie coupable d'une administration paperas^ sière et ignorante !... Combien nos ennemis nous avaient appréciés à notre juste valeur, eux si bien organisés, si bien commandés ! Ce manque d'organisation, ce désarroi que nous retrouvions dès notre retour en France, c'était bien le même que celui qui, peu de mois auparavant, avait
été la cause première de notre défaite. Chaque fols que nous nous sommes trouvés en présence d otJiciers supérieurs prussiens, leur impression nous a toujours paru la même : « Vous autres Finançais, répétaient-ils, vous êtes une nation vaillante ; votre armée est courageuse et bel^e, les soldats se sont battus comme des lions, les officiers sont braves, mais la direction manque ; les bonnes volontés sont paralysées par des administrations routi-nièreS et incapables d'une organisation pratique. D'ailleurs, vous avez chez vous trop d'ambitions concurrentes, trop d'agitations politiques, et enfin ce qui vous a perdus, vous avez de mauvais diplonioies. Voilà les causes de votre écrasement. )) Cette appréciation si juste de nos ennemis se passe de commentaire.
« Le lendemain matin, nous nous mîmes en campagne chacun de notre côté pour trouver quelques vivres : puisqu'on nous négligeait, c'était à nous de pourvoir à notre ravitaillement, ce que nous fîmes tant bien que maL
(C Cet état de choses dura plusieurs jours, durant lesquels notre enthousiasme se refroidit sensiblement, et fit place chez la plupart à des récriminations, hélas ! trop justifiées.
a Cependant, le général du Barail fit donner ordre de nous réunir à Viroflay pour nous enrégimenter. Nous noua rendîmes à Tendroit indiqué, oi^ étaient massés les derniers corps de troupes revenant d'Allemagne. Je me plaçai avec mes compagnons de captivité, en tête de ces débris à armée. Bientôt le général apparut, avec deux officiers. Après avoir embrassé d'un coup d'œil celte masse d'hommes sans armes ^ et déguenillés, il s'avança vers la tête de ligne
et commença son recensement par le peloton des centgardes.
(( Maréchal des logis chef, me dit-il, comment vous nommez-vous ?... Je vous incorpore aux cuirassiers. »
Nous arrêtons là le récit du maréchal des logis chef Lemeland.
Ajoutons que cet excellent et brave soldat prit sa retraite et se retira à Valogries dans la Manche, où il donna l'exemple du devoir, de la fidélité au souvenir et de Tamour de la Patrie. Lameland est mort le 17 décembre Ï907.
Quelques jours avant sa mort, avait lieu, à Paris, le déjeuner annuel des Anciens Cent-Gardes, Lameland alité, n'avait pu s'y rendre et nous avait adressé la touchante lettre qui suit :
(( Valognes, le 20 novembre 1907.
A M. le baron Verly, président de l'Association amicale des anciens cent-gar.des^ , ^
Mon cher président, ,
Je viens, à mon grand regret, vous annoncer mon absence pour cette année à notre déjeuner familial des An^ ciens Gent-Gardes.
Depuis trois mois je suis alité et fort souffrant.
Donc, à l'année prochaine, si toutefois Dieu me prête vie.
Je suis vraiment sensible, mon cher président, vous que j'ai connu et aimé tout enfant, aux nombreuses marques de sympathie que vous m'avez toujours données, et je viens, ainsi que M°** Lemeknd, vous en remercier de tout
cœur, en vous offrant ainsi qu'à M""® la baronne, nos hommages les plus respectueux.
Puis, veuillez bien dire aux camarades, tous mes regrets de ne pas les voir cette année et qu'ils sachent bien que si Dieu me rappelle à lui bientôt — car pour nous on bal le rappel là-haut — leur vieux maréchal des logis chef quittera ce monde en chrétien, en soldat.
Vive la France ! Vive l'Empereur !
Lemeland,
Maréchal des logis chef aux Cent-Gardes, Vieux vétéran de l'ancienne armée. )>