‹ Souvenirs du Second Empire: De Notre-Dame au ZululandChapitre 11 sur 40 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

i867-1868-1869. — Le vice-roi d'Égyple à Paris. — Lettres. — U fête de l'Impératrice, le lo novembre. — Les dîners du 31 décembre. — Le !«' janvier. —M. Gagne.

Paris, 17 juin 1867.

« Le vice-roi d*Égypte est arrivé dimanche. En sa qualité de demi-souverain, puisqu'il est vassal du Sultan, quoique plus riche que les plus riches Souverains de l'Europe réunis, on ne lui a guère fait d'honneurs extérieurs. Il est, toutefois, logé aux Tuileries.

« C'est un gros homme, court, gras et blond, marchant un peu en oie à cause de son développement abdominal, qui nécessite un fort déplacement du centre de gravité, et se balançant de droite et de gauche. Quand il est en voiture, sa tête oscille comme un balancier pour avoir l'air de saluer. Aussi, a-t-il fait un grand salut et esquissé un gracieux sourire en passant devant les édicules perfectionnés par notre préfet Haussmann, et inventés par le légendaire comte de Rambuteau.

« Le pauvre Khédive est bien excusable ; il est très myope, le trottoir était absolument désert et il aura pris le... monument pour quelque puissant représentant du peuple français.

« Nous attendons Sa Hautesse, le Sultan, pour les premiers jours de juillet. Vous devez savoir, du reste, que jamais, jusqu'à ce jour, le grand Chef des Croyants n'a quitté la Sublime Porte pour aller visiter son peuple de ft Mécréants ». Ce sera la première fois qu'il aura osé le faire. Aussi son projet de voyage a-t-il été Tobjet d'une très vive opposition de la part de ses fidèles et enragés Musulmans.

« On leur a, toutefois, fait entendre raison en leur racontant que le Sultan a avait fait la conquête d'un pays appelé la France qu'il devait s'y rendre pour en prendre possession ».

« — Mais comment donc fera-t-il au retour ? objectat-on.

« — Rien de plus simple ! Le Sultan fera une largesse, il donnera la France à Napoléon III.

« N'allez pas vous récrier sur cette adorable anecdote. Elle est des plus historiques, et n'a rien de la plaisanterie, quelque fabuleux que cela paraisse. Ceux qui ont un peu pratiqué les Orientaux, ne s'étonnent pas, outre mesure, de ce fait ; parce que pour les Orientaux, le Sultan est le roi des Rois ; tous les autres souverains ne sont pour lui que des vassaux, au même titre que le vice-roi d'Egypte.

« Chez eux, l'orgueil est poussé aux dernières limites. Nous avons, à Paris, un charmant homme pour Ambassadeur de la Sublime Porte ; depuis un mois, il avait des instructions qu'il a toutes les peines du monde à faire cadrer avec nos habitudes d'hospitalité. — Enfin, je crois qu'il sera convenu, dans l'entrevue de demain.

que Ton déploiera pour le Sultan le même cérémonial que pour Tambassadeur de Russie.

« Je ne sais pas si les Gent-Gardes seront préposés à la garde des trois cents femmes que, d'après les journaux, le Sultan doit amener à sa suite. Si cela était, je prierais le Dieu des Mécréants de « sauver Thonneur de mon troupeau » !

« On recommencera probablement toutes ces soirées si belles et si nombreuses, je dirai mieux, si encombrées d'invités, que les plus grands salons ne suffisent plus, dans n'importe quel Ministère.

« M"** la Princesse de Melternich a donné le ton de faire danser dans les jardins convertis en salle de bal, à la lueur de mille feux de toutes couleurs, embrasant les arbres, les maisons et les individus dans des nappes vaporeuses de Bengale, ce qui donne à certains sites, tantôt l'aspect d'un véritable Éden, tantôt l'aspect infernal des demeures de Lucifer.

« Il résulte de cette mode nouvelle, que ceux qui n'ont pas leurs salons de réception au rez-de-chaussëe, sont obligés de dépenser de 60 à 80 mille francs pour faire monter un jardin aérien, suspendu à hauteur de leur premier étage, ce qui laisserait croire que Paris est devenu la moderne Babylone, dont l'aimable princesse de Metternich est la Sémiramis.

« Mais, si on se résigne à ne pas faire monter les jardins à hauteur du premier étage, on fait comme l'a fait faire l'Impératrice aux Tuileries, un monumental escalier à double rampe, reliant la salle des Maréchaux au jardin réservé, avec la perspective féerique des guir-

landes de feux ondoyant des deux côtés des Champs- Elysées, jusqu'à l'admirable tableau du fond qui a nom r Arc-de-Triomphe .

« Je vous avoue qu'on se sent grandir avec l'humanité, quand on contemple ces merveilles de la civilisation.

Camp de Châlons, 2 août 1867.

^ « Il fait ici une chaleur extrême, dans l'immense plaine que nous occupons, il n'y a pas d'ombre ; nos visages commencent à prendre la teinte d'un rôti à la broche. Mes yeux sont bordés de superbes pattes d'oie produites par les plis de la peau, résultat inévitable de la crispation continuelle de nos yeux que nous tenons à moitié fermés à cause de la fatigante réverbération d'un sol de craie. En un mot nous devenons d'une laideur remarquable.

« Nos logements sont très confortables; j'ai une chambre assez grande ; elle est tendue de perse. Mon salon ou salle de rapport est joint à cette chambre, il a la même dimension; je l'ai fait partager par un grand rideau, derrière lequel j'ai installé le lit de Poyet avec ma malle et mes caisses.

« Nous avons déjà guerroyé deux fois; il y aura probablement encore une seule grande manœuvre avant l'arrivée de S. M. l'Impératrice que nous attendons, le i6, avec le Prince Impérial. On dit que le Prince restera

ÔO DE NOTRE-DAME AU ZULULAND

au camp, jusqu'à ce que TEmpereur ait fait son voyage de Saltzbourg. J'espère que cela ne nous forcera pas à rester au camp jusqu'à ce retour, d'autant plus que je n'ai pas de livres, parce que, n'étant pas là pour surveiller mon emballage, mes hommes n'y ont pas pensé, comme choses inutiles. Alors je fume, et j'écoute les bavards. ....

« A peine revenu du camp, j'aurai à me préparer à aller à Lille, avec mon escadron qui sera échelonné à Amiens, Arras, Lille, Dunkerque. L'Empereur verra aussi Roubaix, etc., etc. Je crois qu'après cela, nous en aurons assez et que nous nous reposerons jusqu'à l'arrivée probable de l'Empereur d'Autriche

« Le 15 novembre (jour de la fête de l'Impératrice), il y eut une grande soirée à Saint-Gloud. Un des grands salons du Palais avait été ménagé en salle de spectacle, et fort heureusement que le répertoire ne comportait que des comédies de paravent, car la « scène » (!) était de plain-pied avec le salon et il n'y avait presque pas de séparation entre les acteurs et le public, du reste composé de dames.

« Bressant et Madeleine Brohan jouaient le Baiser anonyme à un mètre de distance à peine de Tlmpératrice et de l'Empereur occupant leurs fauteuils, au premier rang, naturellement. On craignait qu'à chaque instant Bressant, au lieu de tomber aux pieds de sa camarade Brohan, ne s'affalât aux pieds de la Souveraine. Ce contre-temps toutefois n'arriva pas.

« Après ce «lever de rideau », rendu avec cette gêne naturelle aux comédiens jouant dans ces conditions, et écouté avec la froideur et la réserve officielles, la troupe du Gymnase, vient représenter la Cravate blanche.

« La représentation terminée, les spectatrices sont restées près d'un quart d'heure à se regarder les unes les autres et à étouffer de fréquentes envies de bâiller, quand la Souveraine s'est levée et s'est rendue dans un salon voisin. Elle n'a parlé à personne, sauf à deux dames étrangères. Elle avait, d'ailleurs, Tair d'assez méchante humeur; l'Empereur, de son côté, était soucieux. Cependant l'Impératrice, qui était en parfaite santé, semblait horriblement ennuyée. Etait-ce l'effet de sa toilette qui lui seyait peu (ce dont elle se rendait compte), c'est fort possible, car elle qui montrait tant de goût, avait arboré, ce soir-là, une robe de satin jaune... sous laquelle il était peut-être difficile de paraître d'humeur joviale. — Bref! pour un jour de fête, c'était morne et lugubre, comme la marche funèbre de Chopin.

« Gomme rafraîchissements, les dames du palais de service offrirent aux invitées des tasses de thé; d'autres (le plus grand nombre), se retirèrent de bonne heure, on aurait cru qu'un mauvais sort était jeté sur cette soirée. Les toilettes laissaient fort à désirer, et, à part cinq ou six, étaient d'une fraîcheur plus que relative. »

La composition des dîners des Tuileries, sauf les jours d'invitations de gala, était réglée invariablement, pour le dîner annuel du 31 décembre. Voiciles horasdes

convives ordinaires, pour le 31 décembre, à partir de 1858 ;

S, M, TEmpereur;

S. M, rimpératrice ;

M. et M-"^ Achille Fould ;

Le Maréchal Vaillant ;

Le Général et M"* Rolin ;

M. Baroche ;

Le Comte de Nieuverkerque ;

Le Comte Lepic (premier maréchal des logis) et la Comlesse Lepic ;

M. et M""" Tascher de la Pagerie ;

Duc et duchesse de Bassano ;

Deus Dames du Palais, de service ;

L'Amiral et M""' Hamelin ;

Le comte Baciocchi ;

M"^ TAmirale Bruat ;

M, Mocquard;

Comte et Comtesse Regnault de Saint-Jean-d'Angély ;

Général Eclgard Ney ;

Baron de Varraigne, préfet du Palais ;

Général Comte et Comtesse Fleury ;

Comte et comtesse Walewsky;

M. et M""" Roulier;

Maréchal et M"^' Magnan ;

Duc et Duchesse de Cambacérès ;

M. et M"' Conneau ;

M. et M'"* Magne;

M^elM-^" Verly;

Baron de Pierre, premier écuyer de l'Impératrice ;

L*aide de camp de service (sans sa femme)

Le Baron Morio-de-FIsle, préfet du Palais ; Un officier d'ordonnance de service (sans sa femme) ; ^me i^ Princesse d'EssUng, grande maîtresse de la Maison de Tlmpératrice.

Les années suivantes, c'étaient les mêmes invités; el par suite de décès ou de changements de position, les couverts des absents étaient remplacés par chaque premier titulaire du service et sa femme.

On était convié au dîner du 31 décembre tous les ans. Quand cette date tombait un vendredi, le menu était maigre.

A sept heures, on pénétrait dans le salon qui précédait la galerie de Diane, salon Louis XIV, appelé aussi salon Blanc. On se retrouvait là après s'être perdu de vue depuis l'année précédente parfois, et debout, c'était un échange de politesses banales et obligatoires. Lorsque tous les invités étaient arrivés, Leurs Majestés, prévenues par le maréchal des logis de service (c^étalt le plus souvent, le Baron Morio-de-l'Isle), faisaient leur entrée.

Chacun avait les regards fixés sur la porte communiquant aux appartements particuliers de rimpératricc- Enfin, les deux battants s'ouvraient.

L'Empereur, ayant à son bras l'Impératrice, s'arrêtait quelques secondes sur le seuil, le temps de saluer et d'être salué de tous les assistants. Puis, quittant le bras de l'Empereur, la Souveraine allait ordinairement à M. Achille Fouldou à M. Rouher. L'Empereur, disait

H Î)Ê NÔTRB-DAME AU ZULULAND

un mot à une dame ou deux ; les invités se divisaient des deux cotés du salon, et TEmpereur et Flmpératrice se retrouvaient à l'entrée du salon de Diane.

Chaque dame, à leur suite, au bras du cavalier désigné par le maréchal des logis, de service, on traversait Tadmirable galerie de Diane, où, vers 1864, avait été élevé ce merveilleux marbre représentant le Prince Impérial appuyé sur son grand lévrier. Puis, on pénétrait dans la salle du couvert.

Les dîners des Tuileries ont été suffisamment décrits pour que nous n'ayons pas à y revenir ; ils étaient superbement ordonnés, les mets soignés, du reste ; le seul reproche à leur faire, s'il en est un, c'est que les menus brillaient quelque peu par la monotonie.

L'Empereur et l'Impératrice ne paraissaient guère attacher d'importance aux plats qui se succédaient sur la lable.

A ces dîners de cérémonie, le Souverain faisait face à la Souveraine ; alors que, dans les dîners habituels, ils étaientplacés l'un à côté de l'autre.

Le dîner n'avait rien de la froideur ennuyeuse des repas officiels ; chacun causait avec ses voisins-. Aux bouts de table^ lorsqu'un des invités racontait une anecdote piquante, la conversation prenait une allure semigénérale; c'était surtout le cas, quand le bout de table était occupé par le comte Davillier, écuyer de l'Empe-' reur.

Un certain jour, entre autres, le dîner fut égayé par un plaisant incident. On venait de servir le turbot (sauce hollandaise, naturellement!) et les saucières commençaient à circuler aussi ; mais, par suite de l'erreur d'un

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cuisinier, on avait mis comme condiment au turbot, une crème anglaise à la vanille, exquise assurément, mais destinée au pudding qu'on servirait comme entremets. L'Empereur fut le. premier à s'apercevoir de la méprise ; rimpératrice fronçait le sourcil, trouvant cela fort étrange.

...... et totum nutu tremefecit Olympum 1

Elle ne comprenait pas, et interpella à ce sujet ses voisins qui n'en savaient pas davantage, quand TEmpcreur éclatant de riife, expliqua Terreur probable et il décréta aussitôt que le turbot à la crème vanillée était un mets exquis, que la sauce hollandaise accompagnerait le pudding, et dit un mot plaisant à chaque convive, pour le cas où celui-ci ne trouverait pas ce changement à son goût.

Le dîner ne durait jamais que trente-cinq minutes. En se levant de table, on rentrait dans les salons ; le café se servait dans le salon de Diane ; puis, on revenait dans le premier salon d'entrée, le salon blanc, et, pendant une bonne heure et demie, on y restait debout, chacun causant avec ses voisins ; mais, en réalité, on piétinait sur place.

Leurs Majestés faisaient en sens inverse le tour du salon, s'arrêtant devant chaque invité, lui disant un mot aimable. Quelquefois, les privilégiés du jour bénéficiaient d'une phrase au lieu d'un mot. Quand rimpérs:trice arrivait devant M. Rouher, elle avait pour habitude de jeter un regard de côté : puis, faisant signe aux dames de s'asseoir, tout en restant debout elle-

même, elle conversait avec celui qu'on a appelé si jus* tement le vice-empereur. Les causeries étaient assez longues et fort animées.

Quand la Souveraine quittait M. Rouher, les dames se levaient, et elle continuait sa promenade, présentant à certains invités sa main, alors que l'Empereur qui, de son côté, faisait également le tour du salon, présentait à chacun sa main avec une cordialité charmante.

Vers dix heures, Leurs Majestés rentraient dans leurs appartements. Les Souverains n'avaient pas plutôt disparu, que c'était chez tous les assistants sans distinction un Ah! de soulagement assez discret, auquel succédait presque aussitôt une défilade générale, qui rappelle assez exactement la précipitation des écoliers à prendre leur volée hors de la classe, lorsque l'heure de la récréation a sonné !

Le lendemain de ces dîners, le 1*' janvier, avait lieu aux Tuileries, la messe. — A une heure, réception du corps diplomatique, des corps constitués, 'des autorités civiles. Le 2 janvier, à une heure, l'Empereur recevait les officiers de la garde nationale et de l'armée.

Le soir, à neuf heures, l'Empereur et l'Impératrice recevaient les dames du corps diplomatique, les dames de la Maison et celles déjà présentées à Leurs Majestés.

Leurs Majestés étaient debout devant le trône, entourées de la famille impériale, des grands officiers de la Couronne, etc., etc.

Dans le bout de la salle, en face du trône, une masse compacte d'hommes d'État et d'officiers. Sur le côté droit, un grand salon où se trouvaient réunies les dames

en manteau de cour, une aigrette de plumes dans la coiffure.

Aussitôt, sur un signe du grand-maître des cérémonies, les portes s'ouvraient et le défilé commençait.

Les dames s'avançaient une à une.

. Première révérence en entrant dans la salle du Trône ; seconde révérence, devant rimpératrice; troisième révérence devant l'Empereur; enfin, une quatrième et dernière révérence, en arrivant à la porte de sortie faisant face à la porte d'entrée.

Le coup d'œil du salon de sortie était des plus curieux. Chaque dame, en y pénétrant, reprenait vivement de la main droite, l'immense queue traînante de sa robe, la jetait sur son bras ou s'en couvrait les épaules; elle faisait aussitôt avancer sa voiture et se sauvait en disant à ses voisines: « Ouf! à l'année prochaine! »

- Paris, 27 octobre 1869.

« Nous avons passé cette fameuse journée du 26 octobre qui prédisait tant de bruit. Jamais Paris n'a été aussi calme. Dans la journée, un de ces fous irréconciliables, nommé Gagne, s'était rendu place de la Concorde, avec un discours en vers qu'il a commencé à débiter ; il a été interrompu par des huées et des éclats de rire. On lui a jeté des sols. On ne dit pas s'il les a ramassés. Bref, il est parti hué et sifflé, sans avoir pu lire plus de quelques mots.

« Le soir, les^ boulevards que j'ai parcourus jusque dans le faubourg Saint- Antoine, étaient plus déserts que

dTiabitude. Il n'y a pas eu l'ombre d'un rassemblement. « Aujourd'hui, il fait froid, il neige à gros flocons. C'est te dire que tout est et restera calme. L'Empereur va partir pour Gompiègne, où il arrivera de cinq à six heures.

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