‹ Souvenirs du Second Empire: De Notre-Dame au ZululandChapitre 23 sur 40 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

1870. — Malaises précurseurs. — Le ministère Ollivier. — Tropmann.

— Départ du baron Haussmann. — ,Fêtes. — Affaire Victor Noir.

— Rochefort. — Paschal Grousset. — Bal aux Tuileries. — Mort du Maréchal Regnaud-Saint-Jean-d'Angély. — Les Gourdins réunis.

— Affaire Mégy. — Bal à l'Hôtel de Ville. — Duel Bourbon-Montpensier. — L'Impératrice au Conservatoire. — Le 16 mars 1870 aux Tuileries. — « Qui sait? » impérial.

L'hiver de 1869 à 1870 marquait un temps d'arrêt dans les plaisirs mondains, à travers lesquels on galopa^it depuis tantôt quinze ans. Était-ce pressentiment?...

Il paraît peut-être aisé de parler avec ce ton de double vue, d'événements vieux de vingt-cinq ans, mais nous faisons appel aux souvenirs de tous ceux qui vécurent dans les milieux du Tout-Paris de cette époque.

Qu'on veuille bien remarquer que ce que nous racontons, est extrait de documents faits, non pour les besoins de cet ouvrage, mais datés^ presque au jour le jour, du commencement de cette dernière période.

On avait donc comme une intuition de la fin, de désastres dont on ne prévoyait pas la nature. Un malaise indéfinissable régnait un peu partout. On s'en ressentait dans les dîners, dans les soirées, dans les réceptions de tout ordre.

Nous n'élonnerons personne en disant que la présence de M. Emile OUivier, à la tête du ministère, était vue d'un mauvais œil. Aussi ne se faisait-on pas faute de chuchoter ; on murmurait, on rapportait à l'ancien Cinq tout le mal dont on souffrait.

Déjà, de grands relâchements dans l'étiquette avaient provoqué le mécontentement. M. Emile OUivier voLilait démocratiser la Cour, et c'est lui qui avait intronisé le pantalon à pied, au lieu de la culotte courte, pour les réceptions des Tuileries.

Ce laisser aller avait nui considérablement au décorum observé jusque-là.

Les femmes elles-mêmes se mirent de la partie, et, au lieu des toilettes de cérémonie, un certain nombre de robes montantes vinrent se glisser dans les salons jadis voués à l'étiquette rigoureuse.

Les premiers jours de 1870 servirent de débuts au ministère du 2 janvier, qui portera dans l'histoire le nom de Cabinet Emile Ollivier.

Voici comment il était composé :

Emile OLLTVIER, Justice et Cultes, Président du Conseil;

GHEVANDIER DE VALDROME, Intérieur ;

Comte DARU, Affaires étrangères;

Marquis de TALHOUET, Agriculture et Commerce;

LOUVET, Travaux publics ;

BUFFET, Finances;

Maurice RICHARD, Beaux- Arts;

Maréchal VAILLANT, Ministre d'État et de la Maison de V Empereur ;

1^0 DE NOTRE-DAME AtJ ZULULAND

GÉNÉRAL LEBŒUF, Guerre;.

Amiral RIGAULT DE GENOUILLY, Marine et Colonies;

SEGRIS, Instruction publique ;

DE PARIEU, président du Conseil d'Etat.

L'entrée de M. Emile, OUivier dans les Conseils de TEmpereur fut un mauvais présage pour tous ceux qui avaient souci des intérêts de la dynastie. Les hommes politiques de l'opposition d'alors, furent peut-être plus hostiles encore à leur ancien ami que les impérialistes eux-mêmes.

' Malgré tout son talent, le Président du Conseil trouva bien peu de sympathies. L'ancien Commissaire du Gouvernement de 1848, le fils du pur et austère républicain OUivier, l'ancien Cinq^ avec Darîmon, Hénon, Jules Favre et Ernest Picard, le député de l'opposition constante, acceptant un portefeuille des mains de l'Empereur, le démocrate puritain se pliant aux courbettes de l'étiquette monarchique, devint aussitôt un épouvantail pour les « frères et amis » . On l'appelait renégat et traître, et on ne lui a jamais pardonné depuis sa volte-face.

Quant aux fidèles de l'Empire, ils voyaient, avec dépit et avec crainte même, celui qu'ils regardaient comme un homme néfaste, prendre pied aux Tuileries et y régner presque en maître.

Le ministre qu'on a appelé Vhomme au cœur léger ^ en souvenir de la phrase qu'il avait prononcée à la tribune du Corps Législatif, lors de la déclaration de guerre, porte encore aujourd'hui, après vingt-six ans, le poids

de ses fautes et de la réprobation publique. Ce vieillard, car Emile OUivier est presque septuagénaire, a une telle inconscience des terribles responsabilités qu'il a assumées, qu'il en est encore à défendre ses actes, comme ceux d'une politique nécessaire et légitime!

On s'occupa beaucoup en janvier 1870 de l'affaire Troppmann. L'assassin de la famille Kinck, à Pantin, avait été condamné à la peine de mort, le 30 déce.mbre 1869, par la Cour d'assises de la Seine. Il fallait en finir ^vec ce misérable qui, depuis six mois, défrayait par l'horreur de son crime, toutes les conversations.

La procédure du pourvoi fut assez rapide, si bien que son pourvoi rejeté par la Cour suprême, son recours en grâce repoussé par l'Empereur, l'assassin expia son crime le mercredi 19 janvier.

Le 5 janvier, il y eut grande chasse dans les tirés de Marly. L'Empereur et l'Impératrice étaient partis en voiture des Tuileries, accompagnés par le général Arnaudeau, le Comte de Rayneval, et lé capitaine Law de Lauriston. Dans une deuxième voiture, prit place, avec quelques autres personnages du Palais, le commandant Verchère de Reyffic, spécialement invité, à la demande.de l'Impératrice.

Le Prince de Metternich, Ambassadeur (^'Autriche, avait été également invité; ce fut, d'ailleurs, la seule invitation faite en dehors du service. Le Prince avait fait dire qu'on le rencontrerait sur la route ; il fut, en

effet, cueilli au Cours La-Reine, où il attendait le passage des voitures,

A Saint-Clou d, des cliars à bancs attendaient les invités. L'Impératrice portait une robe noire, jupe à carreaux blancs^ une toque en loutre. L'Empereur avait revêtu un vulgaire paletot, et s'était coiffé d'un chapeau de chasse orné d'une plume de coq". Le déjeuner eut lieu en forêt, sous un champignon. Le soir, on était de retour à Paris.

Après l'affaire Troppraann, Paris n'eut plus à s'occuper que du départ de la préfecture de la Seine, du grand préfet, le Baron Haussmann.

L'opposition avait choisi le Baron comme tête de Turc. Depuis longtemps déjà le « Roi de Paris » était vivement attaqué tant au corps législatif que dans les Conseils mêmes du Souverain. Lassé de ces coups d'épingle, le préfet avait, à diverses reprises, offert sa démission qui n'avait pas été acceptée; mais l'avènement du ministère Ollivier hâta la solution, et l'Empereur pressentit le baron Haussmann, en lui demandant sa démission.

Le grand baron fut irréductible.

— Un homme tel que moi, avait-il répondu à l'Empereur, ne donne pas sa démission; il ne se cramponne pas non plus au pouvoir. On le révoque, ou on le garde.

Le 3 janvier, un décret inséré à V Officiel nommait M. Henri Chevreau, préfet de la Seine, en remplacement de M. le Baron Haussmann, relevé de ses fonctions.

ifailif

M. Haussmann, avant de remettre le service^ son successeur, réunit tous les chefs de service de son administration, et, en grande tenue, les conduisit au Ministère de l'Intérieur, pour prendre congé.

L'Excellence de la place Bauveau, M. Ghevandîer de Valdrôme, serra affectueusement les mains de Tancién préfet et lui dit, en guise de consolation :

— La politique a parfois de cruelles nécessités. Personne n'aurait été plus heureux que moi de conserver un collaborateur aussi éminent, et qui a rendu de si utiles services.

— Je suis d'autant plus charmé des paroles bienveillantes de Votre Excellence, riposta le baron, avec son calme et son sang-froid habituels, qu'Elle me rappelle, sans y penser, sans doute, l'origine de ma carrière administrative déjà longue. C'est en 1831, le 23 mai, qu'une ordonnance du Roi, contresignée par l'illustre Casimir-Périer, me nomma Secrétaire général de préfecture. J'eus alors, comme répondant auprès de lui, un ami de ma famille, l'honorable M. Ghevandier, votre père. Je suis véritablement touché de voir, qu'à trente-huit ans de distance, le fils veut bien reconnaître que la recommandation de son père n'a pas été compromise.

L'Excellence balbutia une banalité, et le Baron Haussmann qui, jusqu'au moment de sa mort, arrivée il y a six ans à peine, a toujours été appelé le « Grand Préfet » fit une dernière inclinaison au ministre, pirouetta sur les talons, et, suivi de ses fidèles et dévoués collaborateurs, se retira. Un étranger, qui eût, à ce moment, vu l'ancien Préfet de la Seine et le

Ministre de Tlntérieur, son chef, eût, sans hésiter, donné deT « Excellence » au baron Haussmann, et pris M. Ghevandier de Valdrôme pour le fonctionnaire congédié.

Et, pendant ce temps, le plaisir, les fêtes, battaient leur plein. Qu'on en juge par le bilan d'une semaine:

Le lundi 10 et le jeudi 13, dîners et soirées à l'hôtel Basilewski ;

Le mardi 1 1 , réception au Ministère des Finances ;

Le jeudi 13, réception à l'Ambassade d'Autriche ;

Le vendredi 14, concert chez la Marquise Roccagiovine, née Julie Bonaparte ;

Le samedi 15, réunion intime chez S. A. M"® la Princesse Mathilde.

C'était certes là, une semaine bien remplie pour les réunions mondaines, et c'est là en effet qtie s'arrête cet élan vers les plaisirs. Nous allons entrer dans les jours sombres, et, à part quelques rares éclaircies, on peut dire que c'était bien fini des fêtes, des bals, des réceptions, qui avaient fait de la Cour des Tuileries, rayonner dans toute la société parisienne ce goût effréné des jouissances mondaines.

Le 10 janvier dans l'après-midi, le bruit se répandit dans Paris, que le Prince Pierre Bonaparte avait tué d'un coup de revolver, Victor Noir, un journaliste envoyé chez lui en qualité de témoin de Paschal Grousset.

Ce fut une véritable traînée de poudre. Les journaux publiaient des éditions successives. Le fait n'était,

hélas! que trop vrai. Voici, en effet, ce qyi s'était passée Nous reprenons les choses à leur origine.

Il s'était fondé à Ajaccio un journal républicain La Revanche dont Paschal Grrousset était rédacteur en chef. Il faut se reporter par la pensée à cette époque, pour se faire une idée du ton auquel était montée la polémique. La Revanche avait été fondée au berceau même de la famille Bonaparte et, comme on n'osait encore attaquer trop ouvertement Napoléon III, on se rattrapait amplement sur les membres de la famille et surtout sur le fondateur de la Dynastie, l'Empereur Premier.

Pour répondre à ces attaques dont la violence dépassait toutes les bornes, le Prince Pierre, qui fut toujours un indépendant, son mariage le démontre, répondit sur le même ton dans V Avenir de la Corse^ dont le directeur était M. delaRocca, un bonapartiste du crû, Corse, archi-Gorse. Le prince n'avait ménagé aucune des personnalités militantes de la presse de l'opposition. Et il avait administré, à Paschal Grousset notamment, un,e énergique volée de bois vert. Le jour même où cet article paraissait à Ajaccio, Rochefort, dans sa il/arseillake^ malmenait vigoureusement aussi la famille Bonaparte.

Le Prince Pierre, qui avait les titres de Prince et d'Altesse, mais qui n'avait pas rang à la Cour, agit en simple citoyen 6t envoya au célèbre pamphlétaire-député une provocation directe, dont les termes, d'une extrême violence devaient nécessairement appeler un envoi immédiat de témoins.

A tous ceux qui lui parlaient de ces polémiques de

126 DE NOTJEIE-DAMB AU ZULULANÛ

presse, de réparations à en tirer, le Prince avait invariablement répondu.

— Avec Rochefort, oui ! avec d'autres, non !

Il entendait par là s'^n prendre àla tête, se battre avec le leader de la presse, mais il répugnait à se rencontrer avec un des nombreux sous-ordres satellites du fameux « lanternier ».

Rochefort ne répondit pas à la provocation ; mais Paschal Grousset envoya deux témoins au prince, pour lui demander réparation par les armes de son article de V Avenir de la Corse.

Ces témoins étaient deux rédacteurs de la Marseillaise^ Victor Noir et Ulric de Fonvielle.

Un mot sur Victor Noir, avant d'entrer dans le vif du drame.

Victor Salmon, dit Noir, était un grand et gros garçon de vingt ans à peine, qui, grâce au nom de son frère Louis, s'était faufilé dans le monde du journalisme et fréquentait les boulevards, les terrasses des cafés « littéraires » de Madrid^ principalement, alors le rendez-vous de la presse opposante.

Victor Noir, dont l'instruction avait été quelque peu négligée, était toutefois reçu avec sympathie dans le milieu de jeunes, où chaque soir, entre plusieurs absinthes, on démolissait le Gouvernement, on cherchait les moyens de battre en brèche le pouvoir de l'Empereur, ou échafaudait des histoires invraisemblables de scandale et de débauche, dont la Cour serait le théâtre, et on ne se gardait même pas d'injurier les femmes.

Victor Noir que sa bonne humeur, son entrain, ses

théories d'une fantaisie échevelée, et jusqu'à sa taille gigantesque, avaient fait surnommer le Bébé-colosse, pérorait comme un tribun aux tables du café de Madrid.

Il montrait, à tout instant, ses biceps. Ah ! si un Prince de la famille Bonaparte lui tombait jamais sous la main, comme il l'émietterait, comme il en ferait de la chair à saucisses, etc., etc. On riait à ces sorties extravagantes. Et qnelques heures après, ce brave garçon, qui croyait que a c'était arrivé » allait, apporter à la Marseillaise^ sa copie, c'est-à-dire quelques informations abracadabrantes, que le secrétaire delà rédaction remettait sur pied, en corrigeant les nombreuses fautes d'orthographe, dont Victor Noir émaillait sa prose.

Gela nous raf)pelle la lettre qu'à un de ses articles provocateurs, lui adressa un journaliste célèbre, défenseur acharné de la dynastie impériale à cette époque*.

« Monsieur, vous m'insultez dans des échos de votre « journal, vous attendant à me voir relever vos outrages. « Vous ne vous êtes pas trompé. Je suis l'offensé, je « relève votre défi. J'ai le choix des armes. Je choisis « V orthographe. Vous êtes un homme mort! »

Tout ce que nous racontons ici est de notoriété publique, et nous n'avons certes pas la pensée d'insulter à la mémoire d'un mort, qui fut, de son vivant, un brave garçon, dévoué à ses amitiés, mais qui, poussé par le désir de \2ipose (défaut si naturel à son âge), et l'ambition de jouer un rôle pour la galerie qui applaudissait à toutes ses saillies, devait trouver une mort tra-

^ M. P. de Gassagnac.

ISH. ^ DE NOTR^-DAMB AU ZULUEAND

gique, qui fit plus pour rendre son nom fameux que n'eût ^ fait toute son existence, si longue fût-elle.

Choisi comme témoin pour aller demander une réparation à un Prince delà famille Bonaparte, son rêve était exaucé- Mais quelle part de responsabilité n'assuma pas Paschal Grousset qui, dans une affaire de cette gravité, était allé prendre un jeune homme sans expérience, sans pondération, et dont les exubérances mêmes eussent dû être le motif principal de récusation ! Le 9 janvier, au soir, le pauvre garçon allait de café en café, racontant partout qu'il irait le lendemain dans la matinée, faire une visite chez le Prince Pierre, et qu'on verrait.....

Le 10 janvier, avec son camarade, Ulric de Fonvielle, il se rendit à Auteuil, Grande-Rue, 59, où demeurait le Prince. Il était midi passé. Un domestique introduisit ces messieurs dans la chambre à coucher du prince. Celui-ci, revêtu d'un large pantalon d'intérieur et d'un coin de feu, les pieds chaussés de pantoufles, les reçut et, dès le premier mot, leur dit * :

— Vous venez de la part de Rochefort?

— Non, Monsieur, répondit Fonvielle ; nous sommes les témoins de notre ami Paschal Grousset.'

*— Je n'ai rien à voir avec celui-là, repartit le Prince. J'ai provoqué Rochefort, je ne me bats pas avec ses manœuvres.

— Lisez cette lettre au moins, dit Fonvielle, elle^vous dira le but de notre visite.

— Je refuse d'entrer en pourparlers sur ce sujet, objecta le Prince, Èteiï-vous solidaires de ce monsieur?

* Nous reUlous ici Jes Faits tels que les ont établis les dépositions des témoins, au coui's de riUiitructiou et du procès qui s'en est suivi.

(Fonvielle prétend que le Prince aurait dit: Êtea-vous solidaires de ces crapules ?)

— Nous sommes solidaires de nos amis, aurait répondu Fonvielle.

Le Prince aurait aussitôt, pour toute réponse^ pris un revolver dans sa poche, et aurait tiré délibérément sur Victor Noir qui, blessé, eut encore la force de se sauver jusqu'à la porte de la tnaison, et là, il tomba pour ne plus se relever.

Dans son interrogatoire, aussitôt le drame accompli, le Prince a déclaré qu'en demandant aux témoins s'ils étaient solidaires de « ces messieurs » :

— Nous sommes solidaires de nos amis, aurait répondu Victor Noir, qui accentua son affirmation par un violent soufflet appliqué sur le visage du Prince. A cette voie de fait, le Prince aurait répondu par le revolver. Et nous inclinerions assez à ajouter foi à cette déclaration, que nul témoin oculaire ne put ni infirmer ni confirmer, puisque M. de Fonvielle étaiï trop engagé lui-même, car le D' Pinel qui donna des soins immédiats au pauvre Victor Noir, visita un instant plus tard le Prince Pierre et constata les traces d'une forte contusion derrière Toreille gauche.

Au coup de revolver du Prince, Fonvielle prit le sien, et ce fut entre ces deux hommes un véritable duel à Taméricaine. Les meubles derapparlemenl servaient de remparts ou de blindages, Jusqu'au moment où, ayant pu s'enfuir à son tour, Fonvielle put gagner la rue où il retrouva Paschal Grousset et Georges Sauton qui attendaient dans une voiture le résultat de la démarche des témoins.

On juge: de Témotion que cette tragédie provoqua dans Paris. Dès que les premières nouvelles furent confirmées, le Ministre de la Justice, qui s'était rendu chez l'Empereur, donna aussitôt Tordre d'arrêter le Prince.

Deux capitaines de la garde de Paris furent envoyés à Auteuil, pour s'assurer de la personne du Prince. Mais ils ne trouvèrent que la Princesse éplôfée, qui leur apprit que son mari s'était rendu en voiture à la Conciergerie, pour se constituer prisonnier. Le fait était exact.

M. Bernier, juge d'instruction commis, recueillilT donc à la prison les premières déclarations du coupable..

Nous renonçons à donner une faible idée du diapason auquel était montée la presse de l'opposition. La Ifarseillaise , le Rappel, le Réveil (de Delescluze) poussèrent des cris de vengeance. Ils appelaient le peuple aux armes, il fallait venger ce jeune homme de vingt ans tombé sous les balles d'un assassin, etc., etc.

Dans le monde officiel, devant l'effervescence que ces articles enflammés provoquaient, on décie[çt de prendre des mesures de sûreté pour le jour fixé pour leà obsèques de Victor Noir.

Elles eurent lieu le mercredi 12. Lé corps était exposé devant le domicile du défunt, 35, rue du Marché, à Neuiily, pour être de là transporté au cimetière d' Auteuil. Une foule immense assiégeait les rues et les abords de la maison mortuaire. Lès militants du parti républicain voulaient que le convoi traversât Paris et que le corps fût conduit au Père-Lachàise. Ils ne parlaient de rien moins que de s'emparer du corbillard de gré ou de force, quand Louis Noir, se jeta résolument

à la tête des chevaux, les maintint, fit charger le cercueil et invoqua les droits de la famille à disposer du corps. On arriva tant bien que mal au cimetière et, la cérémonie achevée, la foule se mit en marche pour rentrer à Paris*

Si les chefs du mouvement avaient bien préparé le projet de faire « une journée-», le Gouvernement n'était pas resté inactif.

Un. déploiement considérable de troupes avait été échelonné sur le parcours des grandes voies. Deux régiments de cavalerie stationnaient dans le Palais de rindustrie. Au rond-point de la porte Maillot, deux bataillons et un escadron de la Garde de Paris ^ toute la police municipale était sur pied. Dans les jardins de rÉlysée, du Ministère de l'Intérieur, dans le jardin des Tuileries, des régiments d'Infanterie en tenue de campagne, avec une batterie d'artillerie. .

Tout se borna à des cris, à des bagarres isolées, La foule de populaire s'élevait au moins à soixante mille hommes.

Arrivée à la hauteur du rond-point des Champs-Elysées, elle dut rebrousser chemin, ou se diviser pour passer. Là encore un semblant de résistance. Les eom-^ missaires de police durent faire les sommations réglementaires. Au premier roulement de tambours, mie impression d'angoisse saisit tout le monde. C'était lugubre,; on redoutait d'horribles catastrophes. La deuxième sommation se fit dans un morne silence. Au bout de quelques instants, le troisième roulement de tambours résonna sourdement et, lorsque la cavalerie

i3S DE KOTRE-DAMÈ AU 2ULULAND

se prépara à charger, elle n'eut plus devant elle qu'un immense désert.

On en est encore à se demander par quel miracle d'épouvante, cette foule immense put en moins de deùo) minutes évacuer les Champs-Elysées. C'était une « défilade w épique.

Toute la soirée, il y eut des tentatives isolées de manifestations, vite réprimées par les sergents de ville et la Garde de Paris.

On a beaucoup reproché à Henri Rochefort, dont Tétat nerveux n'a assurément rien de la peur, d'avoir fait rater Tinsurreclion ce jour-là, en ne se trouvant pas à la tête de la foule qu'il aurait enfiévrée de sa popularité, Rochefort s'était évanoui à Neuillly, au milieu du cortège funèbre.

Nous pensons, quant à nous, que le célèbre pamphlétaire a eu une syncope très opportune et surtout humanitaire. Si sa présence, à la tête du peuple exalté, au rond-point des Champs-Elysées, avait déchaîné une collision, quels épouvantables malheurs n'aurait-on pas eu à déplorer. Incalculable eût été le nombre des victimes. Tandis que, manquant do drapeau, Tinsurrection latente dut s'arrêter et se fondre devant la troisième sommation des troupes prêtes au combatp

Les articles incendiaires de Rochefort, motivèrent, delà part du Gouvernement, une demande en autorisation de poursuites pour excitation à la guerre civile, provocation à la révolte, offenses envers TEmpereur. Le Corps Législatif vota les poursuites dans sa séance du 18 janvier, par 2â6 voix contre 34,

BB NOTRE-DAMK ATJ ZULULÂND 193

A la faveur de Teffervescence des derniers événements, Texécution de Troppmann, qui eut lieu le mercredi 19 janvier, passa presque inaperçue. Cet horrible bandit avait assez défrayé, la curiosité populaire, pour que Texpiation de ses crimes rejetât son nom dans l'oubli.

Le lendemain eut lieu la première réception au qUai d'Orsay, chez M. Daru, Ministre des Affaires Étrangères. On voyait dans les merveilleux salons tout le monde orléaniste. M°*^ la Vicomtesse Beugnot, fille du Ministre, suppléait sa mère soufiranle et avec sa tante M"* la comtesse d'Oraison, faisait les honneurs des salons Ministériels. Sa toilette rouge feu fit sensation* On remarquait particulièrement MM. Odilon-Barrol et Guizot, qui ne faisaient guère tache chez un coreligionnaire comme le Comte Daru, mais dont la présence chez un Ministre de l'Empereur^ prêtait toulefois àla surprise,

Le corps diplomatique était là au complet : le Prince de Metternich, Chevalier Nigra, de Moltke- Hvitfeldt, etc., etc.

M*"^ la Princesse de Metternich^ avait une ravissante toilette rose en gaze de Gharabéry, et un décoUetage tant soit peu extravagant. Ce fut une cohue toute la soirée et, dans certain petit salon, on s'occupait beaucoup plus « des Princes » que des affaires pendantes.

Pendant ce temps, les polémiques de presse montaient au suraigu. Paschal Groussetl à l'occasion de Texécution de Troppmann, fit un article tendant à abolir la peine de mort. « Je la veux, je la demande, écrivait-il, excepté pour les Souverains, »

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—, C'est curieux, dit à ce propos l'Empereur* à M. Gonti, soa secrétaire, et moi qui croyais que, depuis 1789, nous étions tous égaux ! »,

Le 22 janvier, la 6* chambre correctionnelle condamnait Rochefort à six mois de prison et 3,000 francs d*amende ; 'Grousset, à la même peine ; et Dereure, gérant du journal, à six mois de prison et 500 francs d'amende.

Le 26 janvier, eut lieu un grand bal aux Tuileries, C'était le premier de la saison, ce devait être le dernier comme splendeur et apparat, quoique celui du 23 février ne pût rien lui envier pour Ténorme affluence qui s'y pressait.

La salle des Maréchaux resplendissait de lumière, se jouant harmonieusement sur les ors des uniformes, les diamants et les fleurs des toilettes féminines. Les Sénateurs, dorés sur toutes les coutures, écrasaient de leurs chamarrures les simples députés et préfets. Le costume en velours noir des magistrats, avec le jabot de dentelles et l'épée d'acier, firent un merveilleux contraste avec le clinquant Sénatorial.

A neuf heures et demie, l'Empereur, l'Impératrice et le Prince Impérial firent leur entrée dans le salon, escortés de tous les officiers et dames de 1^ Maison Impériale. Les maîtres des cérémonies dans leur siit* perbe costume violet, les préfets du Palais en costume marron, les écuyers en uniforme vert, les chambellans dans leur rutilant costume rouge, çt, enfin, les officiç^sk

<DE NOtiRE-DÀME AU ZULULA^D 13JS

d'ordonnance dans leur uniforme bleu ciel et argent, donnaient un coup d'œil vraiment incomparable.

Dans le salon de Diane j où Tlmpératrice s'était rendue, on remarquait M"®* la Comtesse Walewska, les Maréchales Ganrpbert et Bazaine, Marquise de La^- Marisraas, de Talhouet, de Metternich, Emile OÛivi^r, de Pourtalès, de Gallifet, de GUasseloup-Laubat, toutes en ravissantes toilettes.

Le bal, conduit par Strauss, durait encore à trois heures et demie du matin.

Puis ce furent quelques soirées intimes aux Tuileries: On y jouait aux jeux innocents. Une des personnes pré* sentes lançait au hasard deux ou trois mots de nature disparate, et il fallait avec ces mots construire sur-lor champ une phrase complète.

L'Empereur était d'une assez jolie forcé sur cette gymnastique intellectuelle. Ainsi une des dames ayant prononcé les mots : carotte — tragédie^ Napoléon III s'écria :

— Mais cela va très bieni Tous deux rappellent Racine,

. Sur les mots : cruche^ carafe^ bouteille^ l'Empereur répondit :

. — Il faut être bien cruche, pour préférer la carafe à la bouteille,

Tout cela n*est peut-être pas le comble de l'esprit, mais ces distractions innocentes ne faisaient de mal à personne, et valaient, à tout prendre, ce qu'on appelait jadis le j'^w dw Jîoe, où les monarques jouaient aux cartes avec leurs courtisans et ne se faisaient pas faute

de leur gagner, en trichant (ITiistoire nous le certifie) des sommes parfois considérables.

Nous revenons avec février aux échauffourées de la ruç. Le lundi 7 devait se tenir une grande réunion publique, rue de Flandres, à la Villette; Rochefort, qui Tavait fait organiser, devait s'y rendre, et le Gouvernement décida que le mandat d'arrêt, conséquence de sa condamnation, serait mis ce soir-là à exécution. Le célèbre publiciste fut arrêté au moment où il entrait dans la salle, par le commissaire de police Morel, et neuf agents. On le fit entrer dans une voiture de place requise à cet effet, et en route pour Sainte-Pélagie.

Le bruit de cette arrestation se répandit aussitôt dans la salle. Plusieurs discours des plus violents furent prononcés, si bien que M. Badet, commissaire de police qui siégeait près du bureau, prononça la dissolution de la réunion. Gustave Flourens s'élança à la tribune, s'approcha du commissaire, et s'écria :

— Et moi, citoyens, j'arrête le commissaire.

Le pauvre commissaire,seul contre près de 2,000 énergumènes poussant des cris de mort, s'inclina devant la force, et, Tépée d'une main, un revolver de l'autre, Flourens ordonne au fonctionnaire de le suivre. La foule formait la haie. Arrivé au boulevard de Belle ville, il se fit une poussée, à la faveur de laquelle, et un peu aussi des ombres du soir, le commissaire parvint à s'échapper.

On était furieux de cette évasion, et, au faubourg du Temple, à l'intersection de la rue Saint-Maur, au milieu de cris assourdissants, on se mit à élever une barricade.

On renversa d'abord cinq omnibus et deux fiacres, on les remplit de pierres et de madriers pris dans une maison voisine en construction. Mais cela dura peu. La troupe arrivait au pas gymnastique. Le même commissaire Badet, qui l'avait requise, fit faire les sommations; à la troisième, au commandement : « Chargez ! » le bataillon s'ébranla, s'empara de la barricade et, arrivé de l'autre côté,... plus personne. Tous les barricadiers avaient fui à toutes jambes par la rue Saint-Maur, y compris Flourens. Les journaux du lendemain, racontant ce poème épique, jetèrent dans Paris une lueur de gaîté.

Ce jour-là de grandes funérailles furent faites au Maréchal Regnaud de Saint-Jean-d'Angély. La cérémonie eut lieu aux Invalides; toute l'armée de Paris et la garde impériale rendaient les honneurs à l'illustre soldat qui s'était immortalisé à Magenta.

Le gendre du défunt, le comte Davilliers, écuyer de l'Empereur, conduisait le deuil. Le capitaine de vaisseau Duperré, Comte de Lagrange, Vicomte de Walsh, général Douay, représentaient la Maison de l'Empereur. Le recueillement fut très grand dans la foule ; on se rappelait l'héroïque général qui, avec ses grenadiers, soutint durant deux heures au pont de Magenta, l'attaque furieuse de plus de 40,000 Autrichiens. Cette mémorable résistance permit à Mac-Mahon d'arriver à temps avec son corps d'armée pour décider du gain de la bataille.

Le 9 Février fut encore une des journées réconfor-

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tantes, au moins pour la gaîté française. C'est ce jour-là que fut créée, pour le maintien de Tordre, la Société des Gourdins réunis,

M. de Villemessant qui tenait la tête du journalisme conservateur avec son immortel Figaro y avait fait sienne cette institution. Son journal recevait les non>i breuses adhésions de tous les bons citoyens, écœurés des continuels désordres de la rue ; chaque soir avait son petit essai de barricades, son émeute en miniature ? chaque soir, la troupe avait ses blessés, la police ses victimes; les bourgeois se liguèrent pour maintenir Tordre, et c'est ainsi que fut fondée cette société de « constables » volontaires, qui comptait dans ses rangs, Télité du commerce, de l'industrie, des professions libérales.

On fit d'énormes commandes de gourdins en cornouiller, « et, si l'argent manque, écrivait Villemessant, le Figaro payera le surplus de sa poche !» *

Malgré ces bonnes volontés, la Société des Gourdins réunis ût plus de bruit que de besogne. Ce fut encore la troupe et la police qui furent les meilleurs soutiens de Tordre dans la rue.

Le 12, le Cercle des Patineurs était en liesse. On y remarquait les noms du high-life d'alors. Les Hoyos, Poniatowska, Ghika, de Montgommery, Haritolf^ Sagan, Aguado, de Juigné, Wolst, Biount, de Turenne, Montesquiou, etc. , etc.

Ne dirait-on pas, à vingt-cinq ans de distance, lire un compte rendu d'une fête mondaine, Félix Faute

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régnante ? Il est vrai que ces familles ne sont pas éteintes et que les jeunes femmes de 1870 sont les mamans, et les grand'maraans des mondaines de 1895,

C'est â cette époque aussi que se place l'aifaire Mégy, M^ Dorville^ commissaire de police du quartier des Archives, avait reçu l'ordre d'exécuter un mandat d'arrêt contre Mégy inculpé de provocation à la guerre civile. Il était six heures du matin quand le commissaire escorté de deux agents de la sûreté frappe à la porte de Mégy. GeluiTrCÎ se résigne à ouvrir et à peiné la porté fut elle entre-bâillée qu'il tira sur le commissaire un coup de pistolet. Le magistrat, ayant fait un mouvement instinctif^ la balle alla frapper l'agent Mourot, placé derrière lui ; le malheureux fut tué raide. On se ren^iit maître de l'assassin qui fut écroué aussitôt à Mazas.

Mourot laissait une veuve. M°** la Duchesse de Mouchy s'était rendue, quelques jours après chez la pauvre femme, l'avait assurée de la bienveillance de l'Impératrice et lui avait annoncé que l'Empereur lui faisait une pension sur sa cassette. Dans une quête faite au Cercle des patineurs, la duchesse recueillit encore 2,000 francs qu'elle fit parvenir à la veuve de Mourot.

Le jeudi 17 Février, grand bal à l'Hôtel de Ville. La cohue était indescriptible. A minuit, on faisait encore queue sous le péristyle et sur l'escalier d'honneur* M"»® Henri Chevreau faisait pour la première fois, pour la dernière aussi, hélas ! les honneurs des merveilleux salons qui étaient le rendez-vous préféré de tout-Paris danseur.

En effet, il n'y avait pas aux bals de la Ville cette étiquette gênante des bals des Tuileries. Pas de costumes de cour, Thabit noir pour les hommes ; la toilette de bal, pour les femmes; le grand salon, éclairé par 3,000 bougies, était une merveille de décoration et le grand préfet, M. Haussmann qui, durant dix-huit ans, trônait en souverain sur Tancienne « Maison aux Piliers » , avait su attirer à ses soirées une jeunesse exubérante de gaîté et folle de plaisir.

Le buffet, Surtout, était d'un agencement si confortable, le Champagne y coulait tellement à flots que tout le monde en avait largement sa part. A aucune heure de la soirée ou de la nuit on ne refusait à un invité telle boisson, ou telle pâtisserie. Alors qu'aux Tuileries, à peine était-il une heure du matin, qu'un gourmet qui demandait une truffe sous la serviette, recevait d'un maître d'hôtel cette magistrale réponse :

— Nous avons le regret de dire à Monsieur qu'il ne nous en reste plus une parcelle !

Pour en revenir au bal de la Ville et à M"® la Préfète, disons que .M"* Henri Chevreau avait revêtu un costume tout en taffetas blanc et gaze; dans les cheveux, une touffe de plumes blanches et rouges, et une parure de diamants sur velours rouge lui servait de collier.

A ce bal assistaient TArchiduc et l'Archiduchesse Albert d'Autriche, de passage à Paris; M. le Duc de Persigny, Chevalier Nigra, l'Ambassadeur de Prusse. Tout le monde officiel en un mot. On a dansé jusqu'à quatre heures du matin.

Le 23, second bal aux Tuileries. L'affluence était telle

JUi^

qu'à onze heures et demie on ne dansait encore que dans la salle des Maréchaux, dans tous les autres salons se prolongeait- une queue interminable d'invités attendant une éclaircie pour pénétrer plus avant.

L'Archiduc Albert d'Autriche, en grand uniforme blanc et or, était sur l'estrade à la droite de l'Empereur, qui avait à sa gauche l'Impératrice, le Prince. Napoléon et la Princesse Glotilde. Sa Majesté portait, ce soir-là ^ une toilette exquise. Robe blanche dont la double jupe était relevée par de grosses guirlandes de roses épanouies. Pour coiffure, deux flots de diamants qui se rejoignant, formaient diadème.

La Princesse Glotilde avait revêtu une robe de gaze rose, avec coiffure de simple lilas blanc. La ravissante beauté du moment était M*"® la générale Doubelt en robe de satin blanc et velours noir, et sa coiffure à la Russe lui seyait admirablement.

Ce fut le dernier grand bal donné dans le Palais merveilleux dont Philibert Delorme avait dirigé la construction.

Au mois de Mars, le monde politique s'occupe beaucoup du fameux duel qui avait été fatal au Prince Henri de Bourbon, duc de Séville, frère cadet du Roi François d'Assise, époux d'Isabelle II.

Henri de Bourbon était l'ennemi acharné du Duc de Montpensier, dont la politique tortueuse lui paraissait funeste aux intérêts de la dynastie. Dans un pamphlet outrageusement insultant pour le Prince d'Orléans, le Duc de Séville avait stigmatisé avec la dernière violence la conduite et le caractère du Duc de Montpensier.

f4â DE NOTRE-DÂMÉ AU ZtJLULAND

Noufe reproduisons ici pour mémoire, là dernière phrase de ce factHm, qui rendit, non. seulement un duel inévitable, mais provoqua des conditions de combat à ce point rigoureux, qu^un des deux adversaires devait y trouver la mort. Voici la phrase m extenso :

. « Il me serait inutile de répéter : i^ que je suis et serai « tant que je vivrai l'ennemi politique le plus décidé du « Prince français; 2*" qu'il n'y a cause, difficulté, in- « trigue ou violence capable d'adoucir le profond mé- « pris que me cause sa personne, sentiment Irèâ juste, « que doit éprouver pour sa politique de truand tout « honnête homme en général, et tont bon Espagaol en « particulier. »

On n'avait jamais défini en tertnes plus violents et sur tout plus justes la politique Orléaniste I

Nous avons élit plus haut, que le Diic de Montpensiér exigea de son adversaire une réparation par les armes, et les conditions de la rencontre furent extrêmement rigoureuses.

Ce fut. le samedi 12 Mars que le duel eut lieu, à huit kilomètres de Madrid, au pistolet de tir.

Le sort favorisa le prince de Bourbon qui put tirer le premier. Les combattants furent placés à dix pas, Montpensiér ne fut pas touché ; Don Henri pas- davantage.

Reprise à neuf pas 1 Après quatre balles échangées, sans résultat, les témoins voulurent arrêter le combat. Don Henri s'y refusa.

DET NO^fRE-DAMB AU ZULtlLAND 143

. On se plaça celte fois à huit mètres. Le Duc de Sévîlle tira le premier, et manqua son but. Montpensier, tirant à son tourj logea sa balle au-dessous deToreille gauche du Duc de Bourbon. Le malheureux Prince tomba fou-, droyéducoup.

Ge^ fut une catastrophe dont le crédit politique du prince d'Orléans ne put jamais se relever. Les Espagnols, attachés à la famille royale de Bourbon, né pardonnèrent; jataais à Montpensier, et cependant le combat avait été non seulement loyal de part et d'autre, mais le prince français avait chaque fois essuyé le feu de son adversaire, avec un sang-froid et une correction que justifiaient, d'ailleurs, la haine qu'ils se portaient, Tillustra-; tion de leur race, le sacrifice qu'ils avaient fait chacun de sa vie !

Grande agitation dans le monde du Conservatoire de musique. Pour la première fois, depuis dix-sept ans, l'Impératrice avait fait prévenir qu'elle occuperait sa loge au prochain concert.

Sa Majesté vint, en eifet, accompagnée de M""® de la Poëze et du Vicomte de Laferrière, Surintendant des spectacles de la Cour. M. Auber, directeur du Conservatoire, reçut la Souveraine sur le seuil, et la conduisit cérémonieusement jusqu^à la loge impériale.

L'Impératrice portait une robe couleur cannelle brûlée;' un minuscule chapeau noir, recouvert d'une trame blanche lui servait de coiff*ui*e.

Rien à dire de l'exécution du concert, sinon qu'orta vigoureusement sifflé le chœur « des Pèlerins » du Tannhauser !

Le 16 Mars, comme de coutume, avait réuni à la chapelle des Tuileries, la Maison et quelques invités. Le jeune Prince Impérial entendit la messe avec un remarquable et profond recueillement.

Après la cérémonie religieuse, au lieu de rentrer dans leurs appartements, Leurs Majestés vinrent avec une grande affabilité, dire quelques mots aimables à tous les assistants. L'Impératrice avait retrouvé son visage des jours riants, elle pria toutes les Dames de la Cour de venir passer la soirée aux Tuileries, en ayant bien soin d'y amener leurs enfants. Il était tout naturel, disait-elle, que le jour de la fête de Loulou (comme elle appelait encore le jeune prince) fût aussi une fête pour les enfants de l'entourage de la Cour.

Le Prince avait accompli sa quatorzième année.

Le soir, on joua des comédies, où Saint-Germain se surpassa, mais qui ne laissaient pas d'être d'un assez mauvais choix pour cet auditoire juvénile : En wagon de Verconsin, et Adélaïde et Vermouth du n^ême auteur.

Ce fut une vraie soirée bourgeoise^ d'où la dignité et la correction usitées étaient absentes ; le prestige du trône semblait affaibli; et cependant on ne pouvait rien préciser ; on ne pouvait mettre un nom ou un motif sur le sentiment pénible qui étreignait tous les esprits. On n'articulait nulle plainte sérieuse, mais on chargeait de tout cela le grand coupable, Emile OUivier. On se disait tout bas : « La présence de cet homme près de TEmpereur est un grand malheur. Sa place n'est pas aux Tuileries. On dirait toucher à un cataclysme !!

Quant à l'Empereur, il n'était radieux que lorsqu'il s'entretenait avec son fils. L'intimité entre le Souverain

et le jèime Prince était extrême ; leur confiance réci-^ proque était un sujet digne d'admiration.

Après le spectacle, on dansa dans le salon voisin. C'était joie de voir tous ces ravissants visages d'enfants, fillettes et garçons, courant de Tun à l'autre, embrassés au passage piar les Dames du Palais, par l'Impératrice elle-même qui prenait les plus petits et les asseyait sur ses genoux en leur disant des gentillesses. Puis, c'était la Princesse Joachim Murât qui demandait aux mignonnes enfants si une jolie poupée leur ferait plaisir, poupée qu'elle leur enverrait le lendemain.

Il nous souvient, ce soir-là, que pendant un entr'acte entre les deux comédies, nous, les grands garçons, déjà de l'âge du Prince, nous nous trouvions groupés dans une embrasure de fenêtre sur la droite ; nous étions là Gonneau, Fleury, de Bourgoing, Mariani, l'auteur de ces lignes et d'autres dont le nom nous échappe. L'Empereur vint à passer devant nous.

Le Souverain vieilli, visiblement fatigué, marchait d'un pas traînant et inégal ; il s'arrêta en considérant notre jeune groupe, il s'amusa à nous tapoter les joues,

— Quelle belle jeunesse ! dit-il de sa voix lasse.

— Jeunesse pour le Prince, repartit le chambellan Mariani !

— Qui sait?... Qui sait?... murmura Napoléon IIL Et, nous avons encore en nos yeux la vision très

nette des longs regards presque éteints du fils de la reine Hortense, s'égarant au-dessus de nos insouciantes têtes, et semblant chercher, par là-bas, tout là-bas, dans le sombre avenir, le secret de la fatalité!

Puis, l'Empereur repartit en sa marche nonchalante

et nous, n'aperçûmes plus qu'un dos voûté, revêtu de l'habit bleu barbeau, ondulant à travers les vagues humaines de la cohue des courtisans.

A onze heures, une voix sèche et dominatrice s'adressant au Prince Impérial scanda :

Loulou, il est onze heures, il faut se retirer !

L'Impératrice avait ordonné, et le jeune Prince, après un adieu à chacun de nous, rentra dans ses appartements.

La fête était finie, nous ne devions plus voir l'enfant Impérial aux Tuileries, le prochain anniversaire devait être célébré sur la terre d'exil, à l'heure où Paris s'éveillerait sous la Commune, à l'heure où les Tuileries seraient la proie de la dernière des populaces.

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