CHAPITRE IX
1870. — Procès de Tours : affaire Pierre Bonaparte et Victor Noir. — Projet de plébiscite. — Proclamation de l'Empereur. — Mort du général de La Wœstyne. — Le complot des bombes. — Le Duc de Grammont au Ministère. — Le Plébiscite. — Anecdotes. — Nouvelle conspiration. — Procès de Blois. — Les Princes d'Orléans et le Corps Législatif. — Barbes.
La Haute Cour de justice, séant àTours'pour y juger le prince Pierre Bonaparte, avait été convoquée pour le 21 Mars.
Le jeudi 17, au soir, le commandant de gendarmerie Ramolino de Gol'alta était allé chercher le Prince à la Conciergerie, pour l'accompagner à Tours.
Les débats s'ouvrirent le 21. La famille de Victor Noir se portait partie civile ; elle était accompagnée de MM. Laurier etFloquet.
Le Procureur général Grandperret occupait le siège du ministère public. M. le conseiller^Glandaz présidait.
Inutile de dire si Taffluence fut grande. Toutes les places étaient occupées, tant par les témoins des deux parties, que par les représentants de tous les journaux de Paris, des principaux journaux étrangers, les avocats, les magistrats, enfin les nombreux privilégiés et les
personnages officiels, autorises par leur rang à assister aux débats.
Nous ne rappellerons ici, ni les interrogatoires de l'accusé, ni les dépositions des témoins, ni les nombreux incidents qui, durant les sept audiences, animèrent les débats et servirent d'aliments à de violentes polémiques de presse.
Le Prince Pierre est introduit. Il porte un large pantalon noir, cravate noire assez lâche, redingote noire ; la rosette d'officier de la Légion d'honneur à la boutonnière. Son attitude est digne sans être arrogante. A son côté se place le commandant Ramolino.
Au banc de la défense, MM. Leroux et Démange.
Pour bien faire comprendre à quel point ces débats furent passionnés, nous donnons ci-dessous la liste des témoins cités à la requête des deux parties, et dont les noms fort connus ajoutent à l'intérêt de leurs dépositions.
MM. Ulric de Fonvielle ; Henri Roche fort, qu'on fit dans ce but, extraire de Sainte-Pélagie, où il purgeait sa peine de six mois de prison ;
Minière, directeur-gérant de la Marseillaise ;
Henri Ghabrillat, publiciste ;
Les domestiques du Prince Pierre ; •
La Brujère, chef de bureau aux Beaux-Arts ;
Paul de Gassagnac, rédacteur en chef du Pays ;
Capitaine, Casanova ;
De la Rocca, rédacteur en chef de V Avenir de la Corse ;
Théodore de Grave, rédacteur au i^e^aro;
D'' Pinel, médecin à Auteuil ;
D' Morel;
D"" Ambroise Tardieu ;
D"" Bergeron ;
"Wachter, rédacteur au Pays ;
Georges Cavalier [Pijpe en bois) ;
Georges Sauton, rédacteur au IRappel ;
Jules Glaretie, journaliste ;
Despetit de la Salle, colonel de cavalerie, à Lu-
néville ; Galland, fabricant d'armes.
Ce fut le dimanche. 27 Mars que le Haut Jury rendit son verdict, négatif sur toutes les questions.
Après l'arrêt qui déclara le Prince acquitté, il restait à statuer sur les faits delà partie civile.
La question de dommages et intérêts fut soutenue par les avocats de la famille Noir, et la Cour, faisant droit en partie à leurs conclusions, condamne le Prince Pierre à verser à la partie civile la somme de 25,000 fr. à titre de dommages et intérêts.
Ainsi se termina, du moins en matière juridique, ce procès fameux, dont les échos eurent un long épilogue dans les polémiques de presse et amenèrent, entre les tenants des deux parties en cause, de nombreux duels,
A quelques jours de là, l'Empereur donnant suite à un projet qu'il avait mûrement médité, avait écrit une longue lettre à M. Emile OUivier, le chef du Cabinet, pour l'inviter à préparer avec ses collègues, une revision de la Constitution avec projet de sénatus-consulte
plus en harmonie avec la loi du progrès et les nécessités de Fépoque,
Ce projet, dans Tesprit Jdu Souverain, reconnaissait les principes de 1789, établissait les bases du pouvoir exécutif, s'occupait de la dignité impériale, de la régence,, enfin de l'hérédité dynastique.
Il établissait aussi la forme du Gouvernement de TEmpereur, les attributions et prérogatives du Sénat, du Corps législatif, du Conseil d'État.
C'est ce sénatus-consulte fixant la nouvelle Constitution de l'Empire qui sera, après les discussions dans les deux Chambres, soumis par voix de plébiscite à la sanction du peuple français.
Quand le projet du Gouvernement vint en discussion au Corps Législatif, Gambetta, inscrit le premier, le combattit en y relevant cinq points en contradiction formelle avec le principe même de la souveraineté Nationale. Dans un Discours qui fut religieusement écouté pendant deux heures, le jeune député de Paris s'était élevé à des hauteurs prodigieuses. L'éloquence parlementaire avait retrouvé un orateur, et dans les rangs, même de la majorité, on rendit justice au talent et à la modération de Gambetta, et de toutes parts on le comparait à Mirabeau, à Royer-CoUard et àBerryer, ces gloires, de l'éloquence française.
Mais il est également juste de dire que le grand tribun trouve en face de lui, pour lui répondre, l'admirable talent du Président du Conseil, Emile OUivier, qui supporta, sans défaillir un instant, tout le poids de cette longue discussion, et finit par rallier à sa cause une immense majorité.
DB NOTRE-DA.MB AU ZULULAND 151
Après Tàdoption du projet de loi par le Corps Législatif et le Sénat, k Gouvernement fixa, au 8 Mai, la date de la Consultation nationale.
Il se forme aussitôt un Comité central plébiscitaire, chargé de soutenir par la presse, par la. parole, par la propagande active, la mise en train du projet. Il établit son premier siège au 182 de la rue .de Rivoli, et, quand il se fut constitué définitivement, sous la présidence du Duc d'Albuféra, député de TEure, son siège fut transporté au 17 de la place Vendôme, dans l'hôtel même habité par le Président.
Le Comité débuta par envoyer un manifeste aux électeurs.
Le 23 Avril parut à Y Officiel une proclamation de l'Empereur au peuple français. Le Souverain démandait sans ambages, au Corps électoral, son concours pour mener à bien les réformes libérales, dont le projet de loi avait mentionné l'économie.
Le même jour mourait, à l'âge de quatre-vingt-quatre ans, le général de Wœstyne, gouverneur des Invalides. A quelques jours de là, on apprit la mort du Comte Anatole Demidoff, Duc de San-Donato, emporté à l'âge de cinquante-huit ans.
C'était le mari divorcé de M"^ la Princesse Mathilde- L'Union s'était accomplie en 1841 ; quatre ans après, elle fut rompue du consentement des deux époux, pour
!r>3 DE NOTRE*DAMK AU ZULULAND
incompalibililé crhunieur* Le Tzar Nicolas, dont Demidoff était le sujet, et qui portait à la jeune épouse uni ifilérèt et une grande affeetionj obligea le Comte Deaiidotf à constituer à la Princesse Mathilde, sa vie durant, un revenu annuel de 200,000 roubles (soit 80^),000 francs de notre monnaie).
C'est au commencement de ce même mois de Mai, que la police parisienne eut connaissance du complot, qui s'appela le Complot des Bombes et qui, s'il n'avait avorté, devait amener, avec l'assassinat de TEmpereur la révolution- La police avait été prévenue quVm soblat déserteur, du T"" bataillon do chasseurs à pied, nommé Beaurie, était parti de Londres à destination de Paris, qu'il était dans la Capitale et logé provisoirement cbez une fille mal famée d'un garni de la Butte des Moulins, Beau rie fut arrêté. On le trouva muni d'un revolver à six coups,
chargé, d'une somme de 100 francs, et d'une lettre
datée de Londres, lui donnant sur ce quilaraiî à faire^ des instructions détaillées* Elle était écrite tout entière et signée de».. Gustave Flourens.
Beaurie, qui ne se donnait que comme déserteur, fut obligé de suivre le commissaire de police et les agents, et il fut écroaé au dépôt. 11 entra presque aussitôt dans la voie des aveux. II déclara être venu à Paris pour assassiner FEmpereur, avoir reçu, dans ce but, l'argent trouvé sur lui et qui devait surtout lui servir à fuir aussitôt le crime perpétré. H nomma plusieurs de ses complices ; trois furent arrêtés le soir même dans le quartier du Prince-Eugène; chez un quatrième^ un nommé Roussel, qui parvint à s'échapper, mais qui fut repris
DE NOTRE-DAME AU ZULULAND * loâ
quelques jours plus tard, on trouva un revolver en tous points pareil à celui saisi sur Beaurie, dix boîtes dé cartouches, vingt ef une bombes, des bouteilles renfermant des liquides explosibles, la recette pour fabriquer du picrate de potasse, etc., etc.
Un mot sur les engins saisis au domicile de Roussel. Ils étaient loin de la perfection qu'ont atteint et leurs similaires, de nos jours. Cependant, on va voir que leur puissance était considérable.
Qu'on imagine deux disques en fonte de fer, réunis par leur bord concave; sur toute leur surface, des petites tiges d'acier mobiles, pouvant et devant faire fonction de percuteurs, sortaient de petites ouvertures; à Tintérieur, quatre tubes en verre remplis de matière explosible, et se brisant au moindre choc, ils reposaient sur un lit de matière qui déterminait l'éclatement de la bombe, sitôt qu'elle se trouvait en contact avec le liquide des tubes.
La bombe tombant sur un corps résistant, devait infailliblement amener une ou plusieurs des tiges d'acier à rentrer violemment à l'intérieur, et à briser les tubes en verre sur lesquels ils devaient frapper; écoulement du liquide sur la matière détonante, et éclatement immédiat de la bombe.
On acquit les preuves de la complicité d'un assez jgrand nombre d'individus et, en moins de trois jours, en même temps que la police reprit Roussel, furent arrêtés les sieurs Germain Casse, Murât, Pindy, Héligon, Colot, Tocher, Maloo, Landock, Greffier, Prévost, Protat.
Restait à savoir s'il existait d'autres bombes, et quel en avait été le constructeur.
154 Dt£ NOTRE-DAME AU ZULULAND
Le Figaro, alors comme aujourd'hui, tant dévoué à la cause de Tordre, el faisant de V Actualité , donna le dessin de face et de profil des bombes saisies et, dès le lendemain, le constructeur se fît cottftaître.
C'était un patron fondeur, nommé L^^ établi rue Saint-Maur, n** 3B, qui, ayant vu à la devanture d'im kiosque, le Figaro déplié et donnant lé modèle des bombes, courut aussitôt faire sa déclaration au commissaire de police de son quartier.
D'après les croquis qu'il avait vus, il se rappela avoir fondu ces disques, il y avait peu de temps; d'après la commande qu'on lui avait faite, ces disques devaient servir de moyeux pour roues de vélocipèdes. Les ouvertures et les tiges étaient, lui avait-on dit, destinées à recevoir les tiges d'acier des roues, qui parce nouveau système, devaient augmenter la solidité, diminuer la trépidation et, en un mot, réaliser un progrès immense dans l'industrie des vélocipèdes.
Lepet avait chez lui les moules qui avaient servi dé modèles. On lui en avait commandé, le premier jour, soixante; le deuxième jour, cent vingt; une troisième fois quatre cents; enfin, à la dernière entrevue avec son client, on lui avait donné une commande en' nombre illimité. -
Lepet déclara qu'il ne se méfiait nullement de son client qui avait beaucoup marchandé, et qui voulait énergiquementun rabais deSfrailcs par douzaine, à quoi le fondeur avait conseati, pressentant de fortes commandes ultérieures et voyant, dans ces marchandages, la preuve que son client faisait une affaire industrielle.
Bientôt la justice apprit que le client aux commandes
n'était autre que Roussel. L'instruction marcha assez rapidement et la Chambre des mises en accusation de la Haute-Cour, fut convoquée pour statuer sur les faits. Pendant ce temps, la police mit la main sur un nommé Ballot, ami et banquier de Gustave Flourens; il fut arrêté comme il allait monter en wagon à la gare du Nord, par le commissaire de police Lagrange. Ballot avoua avoir distribué à diverses personnes, et par Tordre de Flourens, une somme de 5,000 francs, mais il ignorait dans quelbut ces versements lui avaient été ordonnés.
Sur ces entrefaites, arriva la date du 8 Mai, jour fixé pour la Consultation nationale. Il y eut ce jour-là de nombreuses échauffourées. La troupe, concurremment avec la police municipale, réussit à déblayer les abords des sections dévote, et put empêcher les constructions de barricades; néanmoins, ces essais d'émeutes durèrent trois jours, au cours desquels il y eut de nombreuses collisions, et d'assez nombreux blessés, tant du côté des émeu tiers que du côté des défenseurs de Tordre.
A cette date, se place également Tentrée de M. le Duc de Grammont dans le Cabinet OUivieroù il remplaça aux AflFaires Étrangères le ComteDaru. Deux autres nouveaux Ministres MM. Mège et Plichon remplacèrent MM. Buffet aux Finances, et de Talhouët aux Travaux Publics.
Le samedi 21 Mai, eut lieu la proclamation officielle du résultat du plébiscite. La salle des Étals au Louvre, avait été aménagée avec le même cérémonial que pour Touverture des Chambres.
Sur le trône élevé sous le dais traditionnel, TEmpereur
et rimpératrice; auprès des Souverains, se tenaient le Prince Murât, la Princesse Malhilde, la Princesse Glotilde, le Prince Napoléon, Tair encore plus renfrogné que de coutume, tenant par la main le jeune Prince Impérial.
Le maître des Cérémonies ayant déclaré la séance ouverte, M. Schneider, Président du Corps Législatif^ gravit Festrade dressée à la droite du trône, lut un discours à la fin duquel il proclama les chiffres officiels du vote. L'Empereur répondit par un grand discours qui promettait une vie nouvelle de paix et de prospérité, dans Tordre et le progrès. "^
Il y avait à cette cérémonie, un assaut de toilettes tel qu'on n'en a plus revu.
Sa Majesté l'Impératrice portait une sous-jupe de taffetas blanc avec dentelles, recouverte d'une robe de faille de soie chamois-clair avec volants en dentelles blanche et traîne de soie. Un fichu Marie- Antoinette, chapeau de paille de riz à plumes blanches, rubans chamois ; une agrafe en diamants dans les cheveux.
La Princesse Clotilde avait revêtu une robe vert foncé, dentelles blanches, chapeau blanc.
La Princesse Mathilde et la Duchesse de Mouchy étaient en blanc.
La Princesse Julie Bonaparte en costume court.
Mais le « record » de la beauté et des toilettes simples fut tenu par MM""®* Emile OUivier et Carette.
La première en robe de mousseline blanche, manteau de dentelles noires, chapeau blanc avec nœud bleu; la seconde, robe bleue recouverte de dentelles blanches,
chapeau en paille de riz surmonté d'une branche d'acacia blanc.
Ces deux dames eurent le, succès de la journée.
Quant au côté aneedotique dii plébiscite, on comprend que nous le négligions ici. Les Échos des journaux étaient remplis soit des horribles jeux de mots du légendaire député, M. de Tillancourt, soit d'épisodes plus ou moins authentiques.
On nous permettra d'en rappeler deux seulement; ils ont, à part leur ingéniosité, le mérite de la vérité.
Deux paysans des environs d'Évreux, devisaient sur les magnifiques résultats du scrutin. L'un dit :
— Il voulait-z-être Président de République, j'ions nommé Président; il voulait-z-être Empereur, j'ions nommé-z-empereur; il voulait-z-être plébiscite, j'ions nommé plébiscite. Quoi qu y va' cor demander à c't'heur?
— P't'êt'ben quequ'nouveau grade.
— Alors, quoi, c'est un ambitionneux !...
Un détachement d'infanterie du X régiment, s'était
rendu à la salle où il devait voter. Tous les soldats marchaient à l'urne aux cris de : « Vive l'Empereur ! » On fut étrangement surpris de trouver dans l'urne un bulletin non, quand on procéda au dépouillement. Le soir, à la cantine, les soldats ne. s'entretenaient que de cela, et un vieux sergent, l'air passablement en colère, dit :
— Je donnerai bien le montant de mon prêt prochain, pour connaître le j... f... qui a mis dans l'urne ce bulletin non.
' — C'est donc pour moi que vous dites cela, sergent?
188 DE NOTRE-DAME AU ZULtLAND
riîponclît uû sapeur chevronné, car c'est moi qui ai mis le bulletin non.
— Toi I M Ah ! ça, mais qu^est-ce quil te faut, qu'est-ce qui t'a pris î
— Gomment» c'qtii m'a pris ? En allant voter je causais avec Tadjudant de ce plébiscite, nous parlions un peu politique. L'adjudant m'avait dit: « Voyons, Ballandicr, veux-tu le renversement de T Empereur ? »
— Non, que j'ai répondu. Et naturellement, j'ai voté comme je le pensais, j'ai mis dans la boîte un bulletin non. Qui donc dira que je veux renverser rEmpereur.
jî'j eut pas moyen de le faire sortir de là.
Vers le 15 Mai, la police découvrit une nouvelle série de conspirateurs ; six nouvelles arrestations furent opérées, celles des nommés Ruisseau, Dorianl, Grenier^ Ruellant, Lermard et Decker, ,
Grenier était un habile ouvrier mécanicien, qui avait' inventé les bombes dont il avait commando les modèles au loin, chez un tourneur-modeleur de la rue Oberkampf, un sieur Saget. Sur ses dessins, les moules furent faits. C'était, avait-il dit à Saget, un nouveau moteur rotatif pour machine à coudre. Ce qui avait mis la police sur les traces de ces engins, c'était une bombe trouvée par hasard dans un champ, près du canal de Saint-Ouen. Un vieux matin de la sûreté en augura que, dans la crainte de perquisition, un affilié, qui était le dépositaire des bombes, avait voulu s'en défaire, et était allé les jeter dans le Canal,
On fit vider le canal, et les prévisions de Tagent X...;.
se vérifièrent ; on retrouva les dix-liuit bombes, et on retrouva le monleur.
Le 6 Juin, la Chambre des mises en accusation renvoya devant la Haute-Cour de Blois, soixante-douze prévenus.
Voici les chefs d'accusation qui motivèrent l'ordonnance de renvoi :
1" Complût contre la sûreté de FÉtat et la vie de FEmpcreur ;
2" Attentat contre la sûreté de TÉtat ;
3" Pillage de propriétés particulières en bande et force ouverte ;
4" Assassinat*
(Ce dernier chef visait seul le prévenu Mégy.)
Voici les noms des principaux coryphées de ce procès fameux ;
Cournet,Fayolle, Ferré, GromierjJaclard, Tony Moilin, Bazona, Sapia, Tibaldi^ les frères Villeneuve, Uereure, Prost^ Gustave Flourens et Félix Pyat, Flourens était prévenu sur les trois premiers chefs d'accusation, Pyal, seul sur un cinquième pour provocation et attentat contre la vie de TEmpereur, et complicité de ce crime.
Les avocats choisis furent ; Gamhelta, Floquet, Lachaud père et fils, Laurier, Garraby, Andrieux (de Lyon), Delattre, Abel Peyrouton, Léon GâUard, Dumesnil, Emmanuel Ara go, Brisson, Laferrière, Démange, Carré et ProtoL
Nous reviendrons sur le « complot des bombes »>,
orsquenous parlerons des débats devant la Haute-Cour
qui eurent lieu au moment de la déclaration de guerre.
A Tépoque où les faits que nous venons de rappeler se passaient, la lettre des Princes d'Orléans au Corps Législatif, demandant l'abrogation des lois d'exil, occupa beaucoup l'attention publique.
.La lettre, datée du château de Twickinhani, 19 Juin, amena d'acerbes polémiques entre les journaux dynastiques et la presse d'opposition.
La presse Orléaniste rappela les hauts faits de cette famille d' « Orléans, où toutes les femmes étaient chastes, où tous les hommes étaient braves » ; ils rappelèrent la bienveillance que le roi Louis-Philippe avait montrée au Prince Louis-Napoléon, etc., etc.
De leur côté, les écrivains impérialistes rappelèrent,. (il faut avouer que c'était de bonne guerre), l'époque où se discuta devant les Chambres, la question de la Duchesse de Berry. Et on cita à ce propos, les paroles de deux hommes d'État du règne de la Monarchie de Juillet.
Voici, en effet, ce que disait le Prince de Broglie, Membre du Cabinet, le 5 janvier 1833, à la tribune législative :
(( La nécessité politique a parlé plus haut que le droit politique. Elle a suspendu pour un temps, pour une femme, pour une famille, l'empire de la loi écrite. »
Le Prince, ce nous semble, justifiait suffisamment le principe des lois de proscription.
Le même jour, M. Thiers, Ministre de l'Intérieur, disait à la Chambre :
('( Messieurs, vous n'avez pas seulement condamné à l'exil, le chef de cette famille (Charles X), celui qui avait signé les ordonnances, mais vous avez banni le fils, les
DE NOTRE-DAME AU ZULULAND i61
belles-filles, les petits-enfants, ses descendants mêmes qui n'étaient pas nês^ et qui, certes, n'avaient pu faillir. On ne juge pas les Princes. En temps de barbarie ou de passions politiques, on les immole ; et en temps de générosité, comme le nôtre, on les réduit à Timpuissance de nuire. :»
Cette pétition des princes d'Orléans fut renvoyée à une Commission dont M. Ernest Dréole fut élu rapporteur. Ce fut le 2 Juillet que les débats vinrent devant le Corps Législatif. Le rapporteur conclut à Tordre du jour pur et simple, en rappelant que les Gouvernements précédents, la Restauration comme la Monarchie de Juillet, avaient considéré la loi de proscription comme nécessaire, à ce point, qu'ils n'ont jamais voulu rapporter les lois qu'ils avaient fait édicter.
Prirent la parole pour soutenir la pétition des Princes: Estancelin et Jules Favre. M. Emile Ollivier soutint les conclusions du rapport, et M. Grévy déclara qu'il s'abstiendrait. L'Ordre du jour pur et simple fut voté par 174 voix contre 31 sur 205 votants.
On a fort remarqué le silence dans lequel s'était complu M. Thiers, qui, tranquille à son banc, ne prit aucune part à la discussion. Le petit Grand homme donna comme motif de son abstention que, les Princes ne l'ayant pas consulté sur l'opportunité de la décision qu'ils avaient prise, il avait cru de sa dignité de garder le silence.
Tout M. Thiers est dans cette réponse, qui dépeint à merveille celui que Jules Richard avait surnommé a Je Me Moi P ».
On annonçait à cette époque (26 Juin) que Barbes venait de mourir à La Haye, où il avait fixé sa résidence depuis quinze ans.
Quelques mots sur le célèbre conspirateur, qui, depuis l'âge d'homme, avait partagé son temps entre les sociétés secrètes, l'émeute, la prison et l'exil volontaire. Lors de l'insurrection du 13 mai 1839, il avait, avec une poignée d'hommes, attaqué à main armée le poste du Palais de Justice, occupé par la garde municipale. Pendant le combat, le chef du poste, lieutenant Drouineau, fut tué d'un coup de feu. Ce coup de main ayant avorté, les insurgés se replièrent sur un autre point de Paris et à la prise de la barricade de la rue Greneta, Barbes, un de ses défenseurs, grièvement blessé, resta au pouvoir de la troupe. Son procès fut instruit avec celui de ses complices, et tous les insurgés furent traduits devant la Cour des Pairs. La défense de Barbes, qu'il présenta lui-même, fut d'une haute correction. Il assuma sur lui seul la responsabilité du mouvement, dégagea tous ses coacusés, offrit sa tête en holocauste au vainqueur, mais repoussa avec indignation l'accusation d'avoir « assassiné » le lieutenant Drouineau, crime dont le chargeait le ministère public.
Quoique ses paroles d'honnête homme eussent fait sur les Pairs une vive impression, il fut, malgré tout, condamné à mort.
Un grand mouvement d'opinion se fit à Paris en faveur d'une commutation de peine.
Le Conseil des Ministres avait décidé l'exécution, et le Roi devait refuser le pourvoi en grâce. L'exécution
devait avoir lieu, quand la veille au soir, à minuit, Victor Hugo adressa au Roi une supplique.
La princesse Marie d'Orléans était morte récemment, le Comte de Paris était au berceau ; le poète fit remettre à Louis-Philippe un billet contenant les vers suivants qui sont dans toutes les mémoires :
a Par votre ange envolée ainsi qu'une colombe, Par ce royaî enfant, doux et fr^le roseau, Grâce encore une fois ! grâce au nom de la tombe ! Grâce au nom du berceau ! »
Le Roi ému à ces souvenirs de famille, accorda à Victor Hugo la grâce du condamné!
Barbes fut transféré à la prison de Doullens, où il devait purger la peine d'une détention perpétuelle. La Révolution de Février lui avait ouvert les portes de sa prison ; il revint à Paris, se jeta dans le mouvement insurrectionnel du 15 Mai 1848, fut arrêté, et condamné par la Haute-Gour de Bourges à la détention perpétuelle. Il purgeait sa peine à Belle-Isle, quand, en 1854, la guerre fut déclarée à la Russie ; la parti républicain se réjouissait de cette guerre et faisait des vœux pour les succès de nos ennemis, par baine de Napoléon ni, dont il briguait la succession.
Il nous faut ici rappeler cette époque mémorable de la vie de Barbes. Du fond de sa prison, il écrivit à un de ses amis une lettre, où il faisait des vœux ardents pour la gloire de nos armes. En voici un passage :
« Dans rbumanité, le progrès ne se fait pas avec la rapidité que nous rêvons tous à vingt ans. A chaque
instant, cette humanité laisse de côté ce qui nous paraît la ligne droite, pour prendre la ligne de traverse. Un succès n'affermira pas davantage cet homme-ci (Napoléon III) si le peuple est contre lui ; mais des défaites peuvent nous tuer, nous, France ; et il faut que notre chère Patrie vive et qu'elle soit grande et forte pour le salut du mondf . »
Dans une autre lettre, il s'exprimait en ces termes :
« Si tu es affecté de chauvinisme parce que tu ne fais pas des vœux pour les Russes, je suis encore plus Chauvin que toi, car j'ambitionne des victoires pour nos Français. Oui ! Oui ! Qu'ils battent bien les Cosaques là-bas et ce sera autant de gagné pour la cause de la civilisation et du monde entier. »
Cette dernière lettre fut, à l'insu du prisonnier, mise sous les yeux du Chef de l'État, qui, ému devant cet élan de pur patriotisme, gracia immédiatement Barbes^ sans condition (Octobre 1854). L'ordre fut donné au directeur de la prison de Belle-Isle de mettre sur-lechamp Barbes en liberté. Le prisonnier refusa fièrement cette faveur non demandée et qui pouvait l'engager moralement. Il fallut l'arracher de force de sa cellule.
Aussitôt libre, Barbes partit pour Paris. Le jour même de son arrivée, il envoya au directeur du Moniteur la lettre suivante, que nous reproduisons textuellement :
<i Arrivé à Paris, je prends la plume et vous prie d'insérer bien vite cette note dans votre journal. Un.
DE NÔTRE-DAMB AU ZULULAND 165
ordre dont je n'examine pas les motifs, n'ayant pas l'habitude de dénigrer les sentiments de mes ennemis, a été donné le 5 de ce mois au directeur de la maison de Belle-Isle.
« Au premier énoncé de cette nouvelle, j'ai frémi d'une indicible douleur de vaincu, et j'ai refusé tant que j'ai pu, durant deux jours, de quitter ma prison. Je viens maintenant ici, pour parler de plus près et me faire entendre.
« Qu'importe à qui n'a pas droit sur moi, que j'aime ou non mon pays?* Oui, la lettre qu'on a lue est de moi et la grandeur de la France a été, depuis que j'ai une pensée, ma religion. — Mais, encore un coup ! qu'importe à qui vit hors de ma foi et de ma loi, que mon cœur ait ces sentiments ?
« Décembre n'est-il pas toujours un combat indiqué entre moi et celui qui l'a fait? A part donc ma dignité personnelle blessée, mon devoir de loyal ennemi est de déclarer à tous et à chacun ici, que je repousse de toutes mes forces la mesure prise à mon endroit.
« Je vais passer deux jours à Paris, afin qu'on ait le temps de me remettre en prison ; ce délai passé, vendredi soir, je cours moi-même chercher l'exil.
« Barbes.
« Paris, 11 octobre 1854, 10 heures du matin, « Grand hôtel du Prince-Albert, rue Saint-Hyacinthe-Saint-Honoré. »
Barbes ne fut en rien inquiété. A l'heure dite, il quittait la France qu'il ne devait plus revoir, et, fixé à La Haye, il y est mort le 26 juin 1870.
Proudhon Tavait surnommé le « Bayard de la démocratie ïï. Jamais ce tilre ne fut plus dignement mérité, ni plus noblement porté. Les adversaires les plus implacables Testimaient hautement.
Barbes avait une fortune patrimoniale de 15,000 francs de revenus ; il vivait modestement dans un logement de deux petites chambres; son ménage était fait par les domestiques de son propriétaire ; il dépensait à peine 5,000 francs par an pour son entretien ; tout le reste passait aux malheureux dont il soulageait les misères.
On chercherait vainement à notre époque, à la tête des partis avancés, un homme de sa taille !
Si les Orléanistes et Républicains de 1870 avaient agi comme Barbes devant Tinvasion allemande, que de malheurs évités, que de sang répandu en moins !
Son exemple est à méditer par les survivants des hommes du 4 Septembre !