LE PRINCE NAPOLEON ET LE PRINCE IMPÉRIAL
Je n'ai jamais eu Thonneur d'avoir la moindre relation avec le prince Napoléon, je le connais à peine personnellement, et je suis, par conséquent, bien à Taise pour exprimer en quelques mots ma pensée sur cet homme, qui a été méconnu et si diversement jugé.
Grâce à ses idées libérales, partagées en partie par Napoléon III» le prince était fort aimé, fort apprécié par l'Empereur. Grâce à sa haute intelligence, à un savoir incontestable, il avait acquis sur Tesprit du Souverain une influence qui, dans bien des occasions, aurait pu rendre de sérieux services au pays, si elle n'eût été systématiquement contrecarrée par ceux qui avaient intérêt à accaparer la confiance du Souverain.
Pendant la plus grande partie du règne, le principal objectif des coteries de la Cour et des hommes d'État, arrivés au pouvoir, fut de diminuer, partons les moyens, la situation du cousin de l'Empereur.
La calomnie, sous les formes les plus abjectes, ne donnait ni trêve ni merci, et les actes les plus louables de la part du prince Napoléon furent rapetisses, tournés en ridicule ; il faut dire toutefois que le caractère indépendant, tranchant, du personnage, se prêtait singulièrement à cette croisade entreprise contre sa dignité, voire même contre son honneur.
Gomme tout homme supérieur aurait agi en pareille circonstance, le prince ne répondit que par le mépris
< Le Spécial^ 22 décembre 1887.
aux injures qui lui étaient adressées : ce fut un tort assurément, et ce fut ainsi quQ des légendes absurdes, malhonnêtes, sur le prince Napoléon, finirent par s'enraciner dans Tesprit. du public.
Les hommes d'État du second Empire, aveuglés par leur ambition, ne comprirent pas qu'ils aliénaient maladroitement une des forces principales de la dynastie.
Ceux qui. ont suivi de près et sans parti pris les manifestations du Prince Napoléon, ceux qui se rappellent comment il a formulé ses idées, tant au point de vue de la politique intérieure qu'étrangère, doivent reconnaître . qu'il s'est rarement trompé.
Sincèrement démocrate, pénétré des principes qui seuls peuvent donner une raison d'être au gouvernement des Napoléon, il répudie ces prétentions erronées qui tendent à ériger en droit légitime et divin la monarchie napoléonienne. Il reconnaît que la volonté nationale a seule qualité pour se prononcer sur le Gouvernement de la France, et qu'au suffrage universel appartient sans partage, le droit de décider si la démocratie doit prendre la forme de république ou d'empire»
En diverses occasions, j'ai lu et étudié avec soin les écrits, les déclarations du Prince Napoléon, et, si j'avance aujourd'hui des idées sur lesquelles je ne puis pas avoir qualité pour me prononcer, c'est pour bien établir que le Prince Impérial, dont j'aurai à parler tout à l'heure, était imbu de ces mêmes principes, puisés dans l'éducation libérale que l'Empereur lui avait donnée.
Le testament du Prince Impérial m'a trop rappelé le souvenir delà manipulation des papiers de l'Empereur,
pour m*être arrêté un seul instant aux conclusions qu'il pouvait contenir ; j'ai connu trop intimement ce Prince pour avoir ajouté foi à certains détails, à certaines clauses, pour le moins extraordinaires-
L'exil, le malheur, les coups terribles qui avaient frappé successivement la France et la famille Impériale, avaient mûri avant l'âge le jeune Prince. Dépositaire de la politique de son père, des idées napoléoniennes, il appréciait tout avec sobriété et jugement. Il restait inflexible sur l'exécution du programme que l'Empereur lui avait tracé ; mais la plupart du temps on ne tint aucun compte de ses idées, on se servit à son insu^ de l'autorité de son nom, et ce n'était pas sans amertume qu'il eut à me faire part, dans l'intimité, du rôle néfaste qu'on lui prêtait.
« Jamais, me dit-il un jour, à propos d'alliances électorales, dans le parti conservateur. Napoléon III vivant, la démocratie autoritaire n'aurait failli à son principe, en s'alliant aux partis rétrogrades de la monarchie. »
C'était bien mon avis, et le prince sanctionna le projet d'une brochure que je me proposais d'écrire à ce sujet et que je publiai, en effet, peu de temps après. Les chefs importants du parti impérialiste, érigés en mentors, furent, la cause indirecte de Men des malheurs. Obéissant à une haute influence, ils crurent qu'ils pouvaient en vain tenir en tutelle un jeune prince mûri avant l'âge, ardent dans ses convictions, brave jusqu'à la témérité, prompt à la décision.
Tout fut mis en œuvre pour contrecarrer les moyens d'indépendance que le prince pouvait avoir; on éloigna avec soin les ami$ les plus intimes de son père, on l'hù-
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milia par des besoins d'argent, et, lorfiigu'il fat à même de recueillir Théritage qui lui avait été laissé par la princesse Bacchiochi on l'entraîna à Florence pour lui faire abandonner pour sept ans les revenus de cette fortune qui allait le rendre indépendant.
On prit le prétexte mensonger de la pénurie de la situation, on allégua le mauvais état des propriétés qui nécessitait, disait-on, des améliorations dont les res* sources seraient prises sur les revenus qu'il allait abandonner.
Loyal, généreux, incapable de pressentir un piège aussi grossier, le Prince donna sa signature, et ce ne fut que quelques jours plus tard, à mon arrivée à Florence, que je le mis au courant de l'intrigue qu'il avait malheureusement rendue irrémédiable,
— Je sais, me dit le prince avec émotion, ce que vous avez été pour mon père dans le malheur, je sais ,ce que vous serez toujours pour moi ; je vous considère comme mon meilleur ami, comme celui sur lequel je dois le plus compter. Vous avez autour de moi des ennemis : on guette vos visites, on suppute nos entrevues, et je vois le moment où je serai forcé de vous voir en cachette. Veuillez garder le secret sur l'incident que vous avez découvert : le devoir m'indique de ne pas me plaindre. »
En dernier lieu, on était arrivé à établir à Gamden- Place un cordon impénétrable autour du Prince. Ses lettres étaient détournées, ses conversations avec ceux qui parvenaient à s'introduire auprès de lui, épiées, écoutées et interrompues brusquement par une certaine dame d'honneur de l'Impératrice, qui avait pour mis-
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sion d'intervenir au moment psychologique où les avis, les conseils, ou les nouvelles pouvaient influer sur Tesprit du Prince. Heureusement il était très travailleur, il se cotisolait philosophiquement de ces tracasseries, et paraissait résigné à la patience.
Cependant il finit par s'insurger contre cet état de choses, et à plusieurs reprises il vint s'installer à Londres, où il lui fut donné de recevoir ses amis sans subir le contrôle odieux qu'il subissait à Gamden-Place.
Ce fut à cette époque que j*arrêtai avec lui quelques formules empruntées au programme de son illustre père, et, comme il leur donna sa sanction il n'est pas sans intérêt de les répéter.
Le Prince admettait le principe absolu de la démocratie en Empire ou en République. Il reconnaissait que les deux démocraties ne pouvaient être représentées que par un seul, soit que le représentant reçut le nom d'Empereur, soit qu'il reçut celui de Président de la République.
En effet, ces deux systèmes de Gouvernement, émanant du même principe, sont identiques ; ils doivent représenter l'un et l'autre la volonté nationale exprimée par le suffrage universel ; ils sont le soutien des libertés conquises par les événements providentiels qui ont éclairé la fin du xviii® siècle et le couronnement du xix*.
Il était pénétré de ce souvenir historique que, après bien des excès, bien des erreurs, atténués cependant par des grandes gloires, les Français avaient compris que, pour assurer d'une manière solide et durable les conquêtes morales et sociales qu'ils venaient d'acquérir^ il avait fallu recourir à un principe qui, tout en éta-
blissant Thérédité dans la famille du nouveau monarque, offrît des garanties de liberté et consacrât les droits du peuple; il savait que telle avait été Torigine de TEmpire, basé sur la démocratie et appuyant son autorité sur le principe de l'hérédité, mais avec la sanction du peuple.
Il ne cessait de répéter ces paroles de Napoléon III : « De la grande Révolution française a jailli l'idée napoléonienne : idée morale, progressive, civilisatrice qui a constitué la société française en conciliant tout à là fois Tordre et la liberté, les droits du peuple et les principes d'autorité. »
Cette idée trouve un élément de force et de stabilité dans la démocratie dont elle émane parce qu'elle sait la discipliner. Elle ne suit ni la marche incertaine d'un parti, ni les passions de la foule : elle conduit par la raison. Planant au-dessus des théories politiques, exempte de tout préjugé national, elle ne voit en France que des frères à réconcilier, elle ne procède pas par exclusion, mais par réconciliation ; elle réunit la nation au lieu de la diviser.
C'est à l'aide de ces principes que la dynastie des Napoléon est devenue la base d'un nouvel ordre social; c'est en combattant contre l'Europe coalisée que les Français, vainqueurs, ont forcé les gouvernements de . tous les pays de reconnaître le principe de la souveraineté nationale, soit qu'il prenne la forme d'Empire, soit qu'il s'appelle République, car c'est toujours la démocratie, et la forme du gouvernement ne suit pas de lois /constantes.
C'était bien ^à la démocratie impériale définie par
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Napoléon III, acceptée par son héritier, qui m'adressa, en juin 1878, les paroles suivantes : « Dites bien à tout le monde que je ne consentirai jamais à régner en France avec un parti, et que je resterai en exil plutôt que de faillir jamais aux principes de nationalité que mon nom représente. »
Au prince Napoléon qui, mieux que personne, a toujours su interpréter le principe de la démocratie autoritaire, revenait de fait le devoir de diriger Féducation politique du Prince Impérial : la volonté de TEmpereur n'était pas douteuse à cet égard. Le jour même des funérailles, l'attitude prise par les chefs du parti envers le Prince Napoléon, la déférence obséquieuse dont on semblait l'accabler, démontrèrent clairement que la tutelle était reconnue, incontestable; mais il suffit de quelques heures, de quelques pourparlers clandestins, pour que, dès le lendemain de l'enterrement de Napoléon III, on arrachât brutalement au Prince Napoléon -les droits qui lui étaient dévolus, tant par sa situation que par les décrets qui régissaient la position respective de chaque membre de la famille Impériale,
On capta l'esprit du Prince Impérial par les récits les plus calomnieux; on représenta celui qui devait être son tuteur légitime comme l'ennemi de son père, comme son compétiteur futur au trône des Napoléon; puis, pour les séparer à jamais, on inventa l'incident d'une élection en Corse pour faire renier publiquement la politique du Prince Napoléon.
Hélas! quelques années plus tard, le Prince Impérial s'était rendu compte des intrigues auxquelles on avait mêlé sa jeune expérience; il s'en montrait affecté dans
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Tintimitë, et cette tactique, ajoutée aux ennuis domestiques qu'on lui faisait subir, aux déboires dont il était abreuvé, amenèrent dans cette nature mâle, généreuse, mais indépendante, la terrible aventure du voyage au Zoulouland et la catastrojphe qui frappa au cœur le parti bonapartiste.
Les ambitieux, les égoïstes qui ont été la cause indirecte, mais certaine de la mort du Prince Impérial, ont été trop cruellement punis pour qu'il soit utile de s'appesantir aujourd'hui sur des responsabilités aussi redoutables ; et pourtant une fraction du parti bonapartiste n'a, pas craint, malgré cette terrible épreuve, de courir à de nouvelles aventures : pour satisfaire quelques ambitions personnelles, on a eu le triste courage de mettre le fils en rébellion, en rivalité contre le père, et de créer ainsi une division, un précédent déplorable qui a fait plus de mal à la démocratie autoritaire que les attaques les mieux combinées de ses ennemis.
Et, en dehors même de cette considération peu morale, les impérialistes dissidents semblent, vouloir ignorer le principe doi^t ils émanent, qui iseul leur donne une raison d'être : ils oublient que, si les Français voulaient jamais rétaljlir la monarchie de droit héréditaire absolu, leur candidat serait tout trouvé dans l'héritier des rois de France. Perdant de. vue les' premiers éléments de. leur doctrine, ils ne se rendent pas Qornpte qu'ils ne peuvent exister à l'état de prétendants, qu'en vertu de leur pacte avec le peuple souverain, seul capable de décider si la France doit être gouvernée par la démocratie sous la forme de République, ou
par la démocratie auloritairc sous la forme d'Empire [Extrait de mes notes médites).
Comte de La Giiapellk,