ANNEXE
Quelques fragments du procès Wimpfen. — Extraits documentaires au sujet des papiers disparus à Ghislehurst. — Le Prince Napoléon et le prince impérial {Notes du comte de La Chapelle).
Le 13 Février 1875, s'engagea, à la suite de polémiques de presse, le procès Gassagnac- Wimpfen ; nous ne pouvons relater le procès en son entier.
Nous nous contenterons de citer quelques fragments des importantes dépositions des chefs de l'armée française, qui font ressortir la vérité sur la capitulation de Sedan et le rôle de Napoléon III en ces tristes journées* Les généraux Ducrot, Douay, Lebrun, Robert, Gallifet vinrent déposer et dire ce qu'ils savaient et avaient vu.
Voici ce que dit le général Ducrot :
« L'empereur m'a fait entrer dans son cabinet et, comme nous étions là depuis un instant, il est arrivé plusieurs obus qui mirent le feu à des niaisons assez rapprochées, et l'Empereur m'a dit : u J'ai fait mettre le drapeau parlementaire, il faut entrer en pourparlers ; il faut faire cesser le feu ; mettez- vous là, écrivez... » Et
c'est alors qu'il me dicta quelques lignes qui étaient feonçues à* peu près dans ces termes: « Le drapeau parlementaire est arboré, les pourparlers vont commencer ; donnez les ordres pour' faire cesser le feu sur toutes les lignes. » -J'écrivis alors sous sa dictée. Quand j'ai eu fini, Sa Majesté me dit: « Signez. — Oh! non, sire, je ne veux pas .signer cela ; je n'ai aucun caractère pour le faire. J'exerce le commandement du I*" corps, je n*ai pas caractère pour donner des .ordres à l'armée entière. — Par qui voulez-vous que je le façse signer? — Il y a le général- de Wimpffen ou son chef d'état-major; mais , en tous cas 'pour moi, je- n'ai aucun caractèrp pour signer, je «l'y refuse absolument, je ne puis .pas signer. — ;- Eh bien! alors, le chef d'état-major signera, tâcher de lui faire parvenir ce papier. »
Je sortis immédiatement, je trouvai mon chef d'étatmajor, et je lui dis : « Allez porter cela au général Faure, vous verrez s'il veut signer. » Le colonel Robert alla trouver le général Faure qui lui répondit : « Non, je ne veux p^s signer cela. Je viens de faire abattre' le
; drapeau parlementaire qui était sur la. citadelle, et je ne veux pas le remettre. » '
. Quant à savoir s'il était possible de^ percer sur Garignan d'abord, à aucun moment de la journée, ce n'était
. possible ; attendu que le chemin de Douzy, par Balan * passe dans le fond de la vallée, dominé de tous les côtés par des hauteurs et qu'on serait venu se 'buter contre les défilés de Douzy.
M^ Grandperret. — M. le général Ducrot voudraitil dire ce qui s'est passé entre lui et le général de
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Wimpffen, dans la soirée du 1®' septembre, dans le cabinet de l'Empereur, quand le général de Wimpffen voulait donner sa démission ?
M. LE GÉNÉRAL DucROT. — Ges souveuirs. sout bien douloureux; est-ce qu'il est nécessaire que je rentre encore dans ce récit? Il est écrit tout au long dans le livre que j'ai publié, dans le temps, en réponse au général de Wimpffen. Je confirme ce récit : si l'un des avocats veut le lire? Vous me torturez bien inutilement, puisque ce récit est écrit.
M. P. DK Gassagnag. — Je demande à M. le Président de vouloir bien insister parce que MM. les jurés peuvent ne pas connaître ce livre.
M. LE GÉNÉRAL DuGROT. — Il était à peu près de six à sept heures du soir, lorsque l'Empereur m'a fait appeler et m'a dit: « Le général de Wimpffen, m'a envoyé sa démission; il faut que vous preniez le commandement de l'armée pour aller traiter delà capitulation.
— Sire, je ne peux pas accepter ce rôle-là, ce n'est pas le moment de prendre le commandement de l'armée maintenant. Le général de Wimpffen n'a pas le droit de donner sa démission dans ce moment-ci. Insistez, Sire, insistez pour qu'il vienne prendre vos ordres. »
Alors l'Empereur' écrivit de nouveau au général de Wimpffen, qui vint. J'étais dans le cabinet de l'Empereur, assis, derrière son fauteuil, quelques personnes causaient, lorsque le général de Wimpffen entra, marchant à grands pas, ouvrant les bras, et son premier mot fut celui-ci : « Sire, si j'ai perdu la bataille, si j'ai
été vaincu, c'est la faute de vos généraux, qui n'ont pas exécuté mes ordres, qui ont refusé de m'obéir. » En entendant cela, je me levai subitement, je me mis en face du général de Wimpifen et lui dis : « A qui faitesvous allusion? Est-ce à moi par hasard? Je ne les ai que trop bien exécutés vos ordres, nous ne les avons que trop bien exécutés, car, si nous gommes dans la plus affreuse situation qu*on puisse voir, c'est à vous que nous le devons, c'est à votre folle présomption, et, si vous aviez voulu suivre mon conseil, nous serions en sûreté à Mézières. » Le général de Wimpffen me répondit: « Eh bien, raison de plus, si je suis incapable, qu'on donne le commandement de Tarméeà un autre. — Non, non, vous avez envié le commandement de l'armée quand il y avait honneur et profit, c'est vous qui devez porter la responsabilité de la honte, s'il y en a, de la capitulation. » Là^dessus, l'Empereur et ceux qui m'entouraient me calmèrent; je m'en allai; le général de Wimpffen. resta avec Sa Majesté et je n'ai pas su ce qui s'est passé.
Maintenant, il y a une chose qu'il faut dire : On nous a reproché de n'avoir pas exécuté les ordres qui nous ont été donnés : ce reproche est tout à fait injuste ; car nous les avons exécutés avec une obéissance complète, avec un dévouement absolu et, je dois le dire, avec une abnégation entière, car, à partir du moment où nous nous sommes reportés de l'ouest à l'est, nous ne pouvions plus nous faire d'illusion.
Nous savions très bien qu'à partir de cet instant, c'était uniquement pour l'honneur des armes que nous combattions, et quand je dis nous, je ne parle pas de moi per-
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sonnellement, mais de tous les braves enfants qui étaient sous mes ordres ; j'avais Thonneur de commander le P' Corps d'armée dont une division, à Wissembourg, a lutté toute la journée, 4,000 hommes contre 40,000 ; ce premier corps d'armée, qui à Frœschwiller, a lutté toute une journée 35,000 hommes contre 120,000, et, je vous l'affirme, à Sedan comme à Frœschwiller, comme à Wissembourg, nous avons fait notre devoir jusqu'au bout: la division Lartigue a défendu pied à pied les hauteurs de la Mamelle et le village de Daigny ; elle a été écrasée par des forces sans cesse renouvelées.
Quand l'ennemi est entré, toutes les rues étaient pleines de morts et de blessés ; le général Lartigue était blessé cruellement, un autre général également blessé grièvement, le colonel d'Andigné était laissé pour mort sur le champ de bataille ; tous les officiers supérieurs étaient tués ou blessés. Il n'y avait plus rien à gauche. Le général Woltf a lutté sur les hauteurs jusqu'à deux heures et demie ou trois heures ; il n'a quitté cette position que quand il a été débordé, et il est rentré dans Sedan grièvement blessé. La brigade Garleret a également combattu jusqu'à la fin de la journée; son général a été blessé. Quant à nos batteries, que nous avons portées du côté de l'ouest, sur cette crête, elles ont lutté contre des forces dix fois supérieures comme nombre, et bien inférieures comme portée, comme justesse; ces batteries se sont fait écraser, broyer ; il y en a dans lesquelles il n'est resté ni un servant, ni un cheval; les caissons sautaient comme un feu d'artifice; la cavalerie de Margueritte, ces vieux chasseurs d'Afrique à moustache grise, ces braves gens ont chargé trois fois, et trois fois ils se sont
brisés. Ils ont fait leur devoir ; mais la force humaine a des limites, et, quand nous sommes entrés dans Sedan, nous n'avions plus rien [applaudissements). Ils n'étaient plus capables de rien [applaudissements) .
Et le général Ducrot termine par cette phrase si nette et si claire : « Si on m'avait laissé accomplir ma retraite, nous pouvions perdre des bagages, des canons, peutêtre beaucoup de monde, mais il est certain que la masse de cavalerie et d'infanterie aurait passé et que nous n'aurions pas eu sur notre honneur militaire cette sombre tache de la capitulation de Sedan. »
Le général Ducrot avait malheureusement dit juste et il avait bien raison ;' le matin de la bataille, quand le présomptueux Wimpflfen lui arrachait le commandement en lui disant : « Ce n'est pas une retraite qu'il nous faut, c'est une victoire. » Et Ducrot lui répondit avec tristesse : « Nous serons bien heureux si nous avons une retraite, ce soir! »
Nous trouvons plus loin le détail suivant qui jette une éclatante lumière sur l'humanité de l'Empereur.
M. Jules Favre. — Est-ce que dans l'entrevue avec l'Empereur, le général Ducrot ne lui a point dit qu'une sortie était possible, le soir?
M. LE GÉNÉRAL DucROT. — Pas le soir, mais dans la journée. L'Empereur paraissait beaucoup compter sur la générosité de l'Empereur Guillaume, je lui dis : « Sire, vous avez bien tort de compter sur leur générosité ; ils nous serreront le nœud autant qu'ils pourront; il n'y a
plus qu'une chose à faire, réunir les troupes, la nuit, et percer n'importe comment. »
— C'est bien impossible, me répondit l'Empereur, cela ferait tuer quelques braves gens de plus sans aucune espèce de résultat.
La débâcle était, en effet, à son comble ; quant à mon corps d'armée, je le répète, il n'existait plus...
Le général Lebrun déclare que rien n'a prouvé que l'Empereur eût donné aucun ordre et il cite également les belles paroles, prononcées au moment où il faisait lever le drapeau blanc pour épargner la vie de ses soldats :
M^ Lachaud. — M. le général Lebrun était avec rÈmpereur vers deuz heures; quelle conversation a-t-il eue avec lui et que s'est-il passé ensuite ?
M. LE général Lebrun. — Voyant le désordre épouvantable qui régnait dans la ville, je me dirigeai vers la Préfecture. On me jeta dans le cabinet de l'Empereur plutôt qu'on ne m'invita à y entrer. J'étais seul, absolument seul avec l'Empereur. Il me dit absolument ceci : « Gomment se fait-il que la lutte continue? Il y a environ une heure que j'ai fait arborer le drapeau blanc ; eh bien ! malgré cela la lutte continue; il y a déjà trop de sang versé! »
Voici l'opinion très émouvante du général Lebrun sur l'initiative prise par l'Empereur :
M* Jules Favre. — Quand vous êtes venu à Sedan et que vous y avez trouvé le drapeau parlementaire
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est-ce que vous n'avez pas considéré ce fait comme une ingérence fatale à Tarmée ? Vous disiez que TEmpereur n'avait pas donné d'ordre, il avait donné l'ordre suprême.
M. LE GÉNÉRAL Lebrun. — Pardou, il y a deux faits bien distincts : d'une part, le drapeau arboré sur la citadelle de Sedan: je ne Fai connu que vers deux heures. J'ai dit que ce drapeau, dans la pensée de l'Empereur, voulait dire : « Nous demandons un armistice. »
Quant à l'ingérence de l'Empereur dans un fait qui n'était pas de sa compétence, elle provenait du désir de faire trêve à l'effusion du sang, quand nous avions encore un semblant d'armée. Si nous avions pu obtenir une capitulation à ce moment-là, sans doute c'eût été un immense malheur mais pas aussi grand que si la question eût été traitée le lendemain.
Le général Dôuay, dégage, comme l'ont fait, d'ailleurs, les autres généraux, la mémoire de l'Empereur, et nous arrivons, à la déposition du général Pajol, qui avait accompagné l'Empereur pendant toute la journée.
M. Paul de Gassagnag. — M. le général Wimpffen a particulièrement taxé l'empereur de lâcheté. Je désire savoir ce que pense le témoin de la conduite de l'Empereur au feu.
M. LE GÉNÉRAL Pajol. — La couduitc de l'Empereur devant l'ennemi ne peut pas être mise en doute. Quatre officiers ont été blessés à ses côtés ; un général, son aide de camp, trois officiers d'ordonnance.
Nous citons ici quelques paroles éloquentes de Charles La chaud:
L'Empereur : c'est lui qu'on cherche à rendre odieux et pusillanime. C'est contre lui que la mauvaise foi et la haine se déchaînent, eh bien! examinons et jugez. C'est entre deux heures et demie et trois heures que les envoyés du général Wimpffen parviennent jusqu'à lui. Est-ce qu'il était alors possible d'espérer un résultat heureux? Quelqu'un osera-t-il le dire? on pouvait faire tuer quarante mille soldats, faire massacrer ce qui restait de notre malheureuse armée sans aucune espérance et sans aucun avantage ; nous étions cernés par des forces supérieures : Tout était impossible. L'artillerie ennemie nous enlaçait, elle aurait tout broyé devant elle. Il y avait autour de nous un mur d'airain et de fer, compact^ profond, qu'on ne pouvait franchir. L'Empereur n'a pas voulu laisser périr le reste de son armée.
Il a voulu arrêter rhorrible carnage. Son cœur se déchirait devant le spectacle lamentable qui était sous ses yeux. Il était le père de la nation. Il aimait ses soldats comme ses enfants, il n'a pas voulu immoler encore inutilement leur vie. Osez dire que l'Empereur a reculé par lâcheté ! Mais le général de Wimpflfen dans les diatribes de son livre, n'est pas lui-même allé jusquelà. Je sais bien qu'il s'est trouvé un député, que mon contradicteur connaît bien, qui a^u le courage de dire que l'Empereur avait été lâche, et je veux citer ses paroles pour montrer une fois de plus, jusqu'à quelle injustice la haine peut conduire.
Ce député a dit:
« Je savais que l'Empereur s'était rendu par lâchetéy
pour éviter la responsabilité politique de ses fautes ; ceux qui Font reçu prisonnier me Tont dit et le tenaient à peu près de sa bouche. Il lui aurait été facile de s'en aller en Belgique ; les Prussiens lui auraient ouvert le chemin? »
Si l'Empereur a pu sauver sa personne, il s'y est refusé ; il a voulu suivre le sort de ses braves et malheureux soldats et partager leur désastre. Mais je le répète, celte accusation de lâcheté est si monstrueuse, je puis bien ajouter, si absurde, qu'au milieu de ces dénigrements contre l'Empereur, le général de Wimpffen a dû lui-même rendre justice à la bravoure de Napoléon III ; et à cette audience, M. le général Pajol a ému vos coeurs en vous rapportant le calme admirable de ce malheureux Souverain, qui, toute la matinée, avait parcouru le champ de bataille, cherchant la mort qui n'est pas venue, car Dieu le faisait survivre à nos désastres, pour montrer au monde la grandeur de son âme dans la calamité.
Ah ! s'il est un fait incontesté par les ennemis de Napoléon III eux-mêmes, c'est sa bravoure et son courage, son mépris pour le danger personnel.
Voilà le lâche ! ne sentez-vous pas, Messieurs, qu'il y a des indignations qu'il est impossible de soutenir devant certaines calomnies basses et ignobles. Ah ! je comprends les fureurs des partis et toutes leurs injustices, mais il est des insultes tellement odieuses que le dégoût public doit en faire justice. Discutez l'Empire tant qu'il vous plaira, discutez son origine, sa politique, répétez toutes ces accusations misérables. Vous le pouvez sans danger pour nous. Les dents de nos ennemis ne mordent pas, elles ne mordent plus et leurs rages sont devenues impuissantes. Mais, au moins, respectez la
IUl.^.pfLJ.
nature humaine, arrêtez-vous devant l'instinct d'humanité que Dieu a donné à chaque homme, et lorsqu'un souverain ne veut pas laisser périr ses trente ou quarante mille soldats, les conduire à un massacre inévitable, sans profit pour la France, sans nécessité pour l'honneur, ne dites pas qu'il a eu peur. Mais inclinez-vous et admirez cet homme que son infortune rend plus grand encore, qui sait bien que les rhéteurs et les poltrons n'auront pas assez de paroles pour l'outrager, et qui accepte l'injure de ceux qu'il aime si tendrement et qu'il ne veut pas immoler. En finirons-nous enfin, messieurs, avec ces généraux : En avant ! comme disait mon contradicteur, avec ses excitateurs malsain% qui enfièvrent le peuple, qui crient : la guerre à outrance, qui jettent le délire dans nos populations affolées et qui, après les avoir lancées en avant comme ils disent, ne connaissent, eux, qu'un chemin : non pas celui de la bataille, mais celui de l'hôtel de ville ! »
Enfin, le témoignage du Président de la Cour d'assises, M. Douet d'Arcq, qui, après le résumé des débats, s'exprime ainsi :
« Il y a là une question bien embarrassante ; ce serait plus qu'une page d'histoire qu'on vous demanderait d'enregistrer et de signer ; ce serait plus que de la politique même : ce serait un verdict définitif dont on pourrait s'armer. Il y a là un danger que l'avocat général vous signalait, et vous le comprenez. Avez-vous les éléments de décision, avez-vous les preuves qui vous autorisent à faire une aussi grave réponse, qui vous
autorisent à engager l'avenir ? M. Tavocat g{5néral ne Ifi croit pas, et il vous rappelle ceci : c'est que cette question si grave, qui touche à tant d'honneurs et qui est peut-être une page qu'on n'écrira jamais, elle a été tranchée en quelque sorte par le conseil d'enquête, compétent à tous égards, qui a recueilli tous ces renseignements et qui est venu dire au général Wimpffen : oui, vous avez une large part de responsahilité dans le désastre de Sedan, « vous ne pouvez point y échapper, ce sont vos pairs qui l'ont dit. »
« En conséquence, messieurs, sur cette question, M. l'avocat général estime que vous ne pouvez pas répondre affirmativement sans, engager gravement vos consciences ; il vous appelle à une mûre réflexion ; vous ferez ce que vous voudrez ».
Et pour finir cette phrase, qui plane sur tout le procès, comme si elle en était la morale et la conclusion.
« Pourquoi vous en parlerais -je ? cela n'est point au procès : aucun article de M. de Gassagnac ne l'y a introduit. Oh ! ce n'est pas qu'on dëserte le débat sur un semblable point. Il est certain, en droit, que l'Empereur n'avait pas le droit d'arborer le drapeau, en fait, il n'est pas moins certain, et ce sont d'illustres généraux qui nous l'ont dit : ce drapeau n'a eu aucune espèce de conséquence sur les opérations militaires. Alors que restet-il?Il reste une question d'humanité. Je ne dis peut-être pas assez : il reste une œuvre de charité. C'est peut-être levraimot, et devant ce sentiment-là, à quelque parli que nous appartenions, nous devons tous nous incliner !»
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EXTRAITS DU LIVRE DE M. LE COMTE d'hBRISSON AU SUJET DES FOUILLES FAITES DANS LES PAPIERS DE NAPOLÉON ni APRÈS SA MORT.
« Oui, en effet, il a été fait des fouilles d'une façon tout à fait irrégulière et indiscrète, pour ne pas dire davantage, dans les papiers de Napoléon III aussitôt après sa mort, ainsi que le dit le Comte de là Chapelle. M. de la Chapelle était à Chislehurst, il sait à quoi s'en tenir et peut parler, à cet égard, avec une autorité indiscutable:
Nous savions que ces fouilles avaient eu lieu ; mais M. de la Chapelle nous apprend qu'elles furent exécutées en toute hâte par M. Francheschini Pietri et M°* Lebreton. Je vais prouver que, indépendamme^nt de l'action blâmable et de l'indiscrétion des plus graves qu'auraient commises ces deux personnes, si elles n'avaient pîis agi par^ordre supérieur, ces pei^quisilions', le bouleversement et le triage hâtif qui en est résulté, ont eu les conséquences des plus graves, les plus fatales, non seulement sur la vie, mais encore stir la mort (lu Prince Impérial.
Mais, avant, je dois encore produire un document qui, confirmant- les désirs du Comte de la Chapelle m'aidera à établir quelles furent les conséquences de cette inqualifiable perquisition :
« Voici ce qui m'a été raconté par le Prince Napoléon lors d'une visite que je lui rendais en 1875, le jour de TAscension. J'ai transcrit son récit dans mon carnet de
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notes en rentrant chez moi ; je n'y change pas un seul mot.
« J'étais, me dit le Prince, à Ghislehurst le 12 décembre 1872 ; l'Empereur était fort souffrant. Il me parla des démarches que j'avais faites au mois d'août 1870, pour amener l'Italie ' et l'Autriche à nous prêter le concours de leurs troupes. L'Empereur ouvrit un des tiroirs de sonbureau, et me montra les projets de traités qui avaient été négociés avec l'Autriche et rilalie. Je connaissais leproj.et de traité avec l'Italie, puisque j'en avais un double, qui m'avait été remisa mon départ pour Florence.
« Le projet avec l'Autriche portait des corrections faites par l'Empereur François-Joseph', et il était accompagne d'une lettre autographe, qui ne laissait aucun doute sur les bonnes intentions du cabinet deiM. de Beust à notre égard.
« Après la mort de l'Empereur, on procéda à Tarrangement de ses papiers ; ils étaient dans le plus grand désordre, il était facile de s'apercevoir qu'ils avaient été fouillés par une main étrangère.
« L'Impératrice me dit que, dans un tiroir qu'elle me désigna, on avait retrouvé le projet de traité avecTItalie, mais qu'il avait été impossible de découvrir celui qui avait été arrêté avec l'Autriche.
« 11 est probable, ajouta-t-elle, que, pendant que l'Empereur était prisonnier à Wilhemlshoëhe, les Prussiens auront pénétré dans son cabinet et qu'ils auront souistrait ces documents.
« Vous êtes dans l'erreur, ai-je dit à l'Impératrice : cette pièce n'a point été volée à Wilhemlshoëhe :
256 DE NOTRB-DAMB AU ZULULAND
TErapereur Ta apportée à Ghislehurst, et la preuve, c'est qu'au mois de décembre dernier, il me Ta communiquée etque j'en ai pris connaissance, j'en suis absolument certain. »
« Ah ! mon Dieu, s'est écrié l'Impératrice, vous m'ouvrez les yeux, et je comprends maintenant le but de certaine visite que j'ai reçue il y a quelques mois. La Princesse de Metternich est venue me voir. Elle m'a témoigné beaucoup de dévouement, ainsi qu'à l'Empereur, et après m'avoir entretenue de choses plus ou moins banales, elle m'a dit tout à coup :
« Je ne me mêle pas de politique, mais j'entends beaucoup parler de politique autour de moi. On désirerait que vous fussiez très sobre de publications sur les relations qui ont pu exister entre le Gouvernement Autrichien et le Gouvernement Impérial. Ainsi, il est question de relations que ferait le Duc de Gramont sur les pourparlers qui ont lieu entre lui et Monsieur de Beust. On verrait avec plaisir qu'on renonçât à ce projet !
J'ai prêté une attention fort distraite aux paroles de la Princesse, et même je dois dire que j'en ai poiU compris le sens A présent, je vois que le Gouvernement Autrichien avait intérêt à faire disparaître des pièces plus ou moins compromettantes. Évidemment, la pièce a été volée, et c'est lui qui a guidé la main du voleur.
« J'appris alors qu'un des domestiques de l'Empereur avait disparu et qu'on s'était aperçu qu'il avait emporté une somme considérable, environ 17,000 francs. Le vol d'argent a évidemment servi à couvrir une soustraction de papiers importants.
a M. Thiers entretenait à Ghislehurst une nuée de mou-
chards. On savait qu'il y en avait jusque dans la domes^ ticité de l'Empereur, Il est probable que le Gouverne^ ment de M. Thiers, avisé parle Gouvernement Autrichien de l'existence, dans le cabinet de Napoléon III, de pièces qui pouvaient lui attirer des désagréments du côté de la Prusse, les a fait enlever par un domestique infidèle. Gela était d'autant plus facile que l'Empereur montrait une grande incurie : quand il sortait, il plaçait la clef de son bureau sous le socle de la pendule, et quand il avait le dos tourné, il était loisible au premier venu de fouiller dans ses tiroirs. M. Thiers était d'autant plus disposé à venir, en cette circonstance, en aide au Gouvernement Autrichien, que le projet de traité prouvait, qu'au début de la guerre, nous n'étions pas tout à fait dépourvus d'alliances ainsi qu'il l'a constamment rappelé à la Chambre et ailleurs, et que, cette pièce disparue, il pouvait impunément et sans craindre la contradiction, accuser l'Empire d'étoUrderie et d'imprévoyance. .
a Je donne dans toute sa simplicité le récit du Prince Napoléon. Je n'y ajoute aucune réflexion. Je me borne à rappeler que le Roi Victor-Emmanuel n'avait point de ces regrets rétrospectifs: placé comme le fut un jour M. de Beust en face de l'Empereur Guillaume, le loyal soldat lui dit carrément : « Sire, je dois avouer qu'en 1870 j'ai été sur le point de déclarer la guerre à Votre Majesté. »
Aux lignes qu'on vient délire, je dois ajouter quelques détails que n'a pas donnés M. Darimon. En effet, après la mort de l'Empereur, le Prince Napoléon arriva à Ghislehurst dans le plus bref délai ; il fut reçu par l'Im-
25a DE NOTHE-DAME AU ZULULAND
pératrice, qui enveloppait son chagrin et ses larmes de léûèbres telles, qu'on entrait à tâtons dans la pièce où elle se tenait^ guidé par sa voix^ qui seule vous indiquait la direction quMl f allai l prendre. Cette même obscurité se reproduisit aux funérailles de son fils. C'est peut-être nu usage espagnol.
Après quelques paroles échangées sur la mort si prompte de TEmpereur, que peu d'heures auparavant^ on croyait au contraire en pleine voie de guérison, Tlmpëratrice engagea le Prince à se rendre dans le cabinet de travail de Napoléon III et à établir une sorte d*inventaire des papiers qui 8*y trouvaient.
Comme lo Prince se défendait de cette pénible et longue besogne dans un pareil moment, T Impératrice insista, lui disant qu'il fallait bien que quelqu'un se rendît compte de l'importance des papiers laissés par l'Empereur, et qu'il était naturel que ce fût lui, Prince Napoléon, qui s'en chargeât : mettant à part tout autre sentiment, il devait considérer comme de son devoir de faire cet inventaire tout de suite*
Le Prince se rendit à ces raisons, et, en arrivant dans le cabinet de l'Empereur, il fut frappé par la vue des scellés apposés avec profusion sur tous les meubles. Il fut frappé bien plus encore en voyant que ces scellés, qu'il supposait avoir été mis par une autorité judiciaire, un solUcitor quelconque, étaient tout bonnement des cachets au sceau de M, Francheschini Pietri,
Naturellement sa première impression ne fut pas très bonne.
La revue des papiers commença, M, Franchescbini Pietri brisant, devant le Prince, les cachets qu'il avait
apposés lui-même. A part quelques documeats faiôant exception, on n'avait encore trouvé dans la masse que des papiers insignifiants, lorsqu'on arriva au tiroir dans lequel le Prince avait vu l'Empereur serrer le traité Autrichien. Il ne contenait plus rien : quelques lettres d'officiers français demandant des secours, et c'était tout!
« Il est inutile, d'aller plus loin, dît. le Prince, je vois ce qu'il en est : je n'ai rien à faire ici, »
En effet, le Prince quitta Ghislehurst^ 6t c'est à la suite de ce qu'il avait vu, de ce qu'il avait deviné, que ne se sentant plus à même de défendre les intérêts du Prince Impérial comme il l'aurait voulu, il refusa, avant de : partir, de se charger de sa tutelle.
Tout ceci connu un jour, surabondamment prouvé et démontré, formera le complément de Thistoiredu second Empire.
Revenons maintenant à Tinfluence de ces événements sur la vie et la mort du Prince Impérial, et montronis comment la violation des papiers secrets de Napoléon III, violation qui révolta à juste titre les sentiments d'honneur du Comte Davilliers, a pu, en effet, être la cause de la mort du pauvre Prince Impérial.
Qui nous dit, que dans la hâte de soustraire certaines pièces à lexamen du Prince Napoléon, dans la précipitation apportée à un tel travail, déchirant des documents de droite et de gauche, on n'a pas, par inadvertance, fait disparaître le testament de l'Empereur, le vrai ?
Une telle façon d'agir autorise toutes les suppositions.
Qui pourra jamais croire, en effet, que l'Empereur, qui aimait son fils plus que la vie, — car il ne s'est fait opérer que pour recouvrer la santë et tenter de lui recon-
Î60 DK XOTRK-DAMB AU 2DLULAN0
quérir le Irône, — n'ail pas pensé à prendre des disposi lions conformes aux intérêts alors actuels de ce fils, et que le seul lestamenl qu'on ait trouvé sous les scellés de M, Pietri fat celui-ci :
« Ceci est mon testament :
« Je recommande mon fils aux grands corps de FEtat, au peuple et à Tarmée.
H Llmpéralrice Eugénie a toutes les qualités nécessaîre pour bien conduire la régence, et mon fils montre des dispositions et un jugement qui le rendront digne de ses hautes destinées. Qu'il n'oublie jamais la devise : « Tout pour le peuple français ! w qu'il se pénètre des écrits du prisonnier de Sainte-Hélène, qu'il étudie les actes et la correspondance de l'Empereur, enfin qu'il se souvienne, quand les circonstances le permettront, que la cause des peuples est la cause de la France, n * n Le pouvoir est un lourd fardeau parce que Ton ne peut pas toujours faire le bien qu'on voudrait, et que voscomtemporains vous rendent rarement justice: aussi faut-il, pour accomplir sa mission, avoir en soi la foi et la conscience de son devoir. Il faut penser que, du haut des cieux, ceux que vous avez aimés vous regardent et vous protègent: c'est Ta me de mon oncle qui m*a toujours inspiré et soutenu. Il en sera de même pour mon tils, car il sera toujours digne de son nom* ' « Je laisse à l'Impératrice tout mon domaine privé; je désire qu'à la majorité de mon fils, elle habite l'Éljsée et Biarritz,
ic J'espère que mon souvenir lui sera cher, et que,
après ma mort, elle oubliera les chagrins que j*ai pu lui causer. ♦
« Quant à mon fils, qu'il garde comme talisman, le cachet que je portais à ma montrç et qui vient de ma mère. Qu'il conserve avec soin tout ce qui me vient de l'Empereur, mon oncle, et qu'il soit persuadé que mon cœur et mon âme restent avec lui, :
« Je ne parle pas de mes chers serviteurs : je suis convaincu que Tlmpératrice et mon fils ne les abandonneront jamais.
« Je mourrai dans la religion catholique» apostolique et romaine, que mon fils honorera toujours par sa piété,
<t Napoléon. »
« Fait, écrit et signé de ma main, au palais des Tuileries, le 24 Avril mil huit cent soixante-cinq,
V Napoléon, »
Est-il possible d'admettre un seul instant que l'Empereur n'ait pas fait un autre testament? Que la guerre, les désastres de 1870, Sedan, Wilhelmshoehe, Texil en Angleterre, l'opération où il allait risquer sa vie, n'aient pas modifié sa manière de voir, et qu'il n'ait pas agi en conséquence ?
Déshériter en quelque sorte son enfant, en léguant tout son domaine privé à l'Impératrice, c'était tout naturel, lorsqu'il léguait en même temps à son fils un trône et 36 millions de liste civile; mais le testament, bon en 1865, devenait exécrable en 1873, presque une farce funèbre. 11 ny avait plus de trûne, plus de
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liste civile : il ne restait qu'un domaine privé, dont rimpéralrîce allait entrer en possession, nullement disposée à s'en dessaisir.
Si l'Empereur avait jugé à propos de faire son testament avant de partir pour son excursion d'Afrique, dont le véritable motif était sa santé, comment peut^on supposer que, tout étant bouleversé dans son existence, — s'il n'avait pas fait un nouveau testament en partant pour la guerre de 1870, — il n'en avait pas fait un a fortiori en Angleterre, à la veille de celte opération qui lui faisait courir les chances d'un voyage d'où l'on ne revient pas? Gomment peut-on admettre, enfin, que l'Empereur ait voulu complètement déshériter son fils et le laisser ainsi à la discrétion de sa mère, lui qui, désireux de le soustraire à une influence qu'il pouvait considérer comme fâcheuse, avait poussé la prévoyance jusqu'à désigner les demeures de l'Impératrice, — r Elysée, Biarritz, — lorsque le jeune Prince monterait sur le trône.
L'avenir, j'ensuis convaincu, se chargera de résoudre ces questions en faveur de la logique et du bon sens.
Et, enfin, un extrait des notes du Comte de La Chapelle sur ce qui s'est passé entre le Prince Impérial et le prince Napoléon après la mort de Napoléon III : tout cela vient à l'appui de nos dires et de nos pensées au sujet de l'infortunée victime du Zululand.