‹ Souvenirs du Second Empire: De Notre-Dame au ZululandChapitre 5 sur 40 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

1858. — 1859. —1860. — Lettres anecdotiques. — Camp de Châlons. - — Campagne d'Italie. — Don de l'Impératrice

Nous continuons à passer brièvement sur les premières années du second Empire. Nous avons parlé de .la campagne d'Italie dans un autre ouvrage, et nous ne donnons pour ces trois années, que quelques extraits de correspondance que nous supposons devoir intéresser nos lecteurs.

Camp de Châlons, 5 octobre 1858.

« Courir le camp dans toutes ses dimensions, boire, manger et dormir, voilà notre vie de tous les jours, vraie vie de coureur des bois.

« Nous espérons que l'Empereur sera de retour à Paris vers le 12 de ce mois, c'est-à-dire mardi. Mais, d'ici là, nous allons probablement encore voyager, cette fois sans chemin de fer, jusqu'à Reims, où l'Empereur doit faire son entrée à cheval, lundi, non pas comme les anciens rois pour se faire sacrer, mais simplement pour rendre visite aux habitants qui Pavaient assez froide-

ment reçu quand il était Président, et qui réclament maintenant, à grands cris, la présence de TErapereur.

« Il est possible que l'Impératrice vienne rejoindre Sa Majesté pour entrer à Reiras en même temps. Nous ferons une entrée solennelle avec tous mes Gent-Gardes.

« Après cela, je t'assure que nous ne serons pas fâchés de reprendre le coin du feu.

Compiègne, 10 novembre 1858.

« Le séjour de Gompiègne n'est pas fort gai, cette année ; il y a eu grande chasse, hier mardi. Je m'en suis privé. J'ai fait, pendant ce temps, une promenade en forêt avec M. Tascher, le capitaine.

« Les soirées sont d'une longueur que f abrège en m'échappant pour fumer paisiblement quelques cigares avec mon ami Bachon. Ge soir, nous avons théâtre.

« J'ai vu hier le Prince Impérial qui se développe très bien. Il court comme un homme; il parle peu, mais il a une grande facilité de gestes et de physionomie.

(Italie) Verceil, 31 mai 1859.

« Je t'avais écrit d'Alexandrie que je comptais, probablement, partir deux jours après ; c'est ce qui a eu

lieu. Nous avons fait une rude étape la pluie battante, depuis Alexandrie jusqu'à Gazale, où nous avons bivouaqué ; c'est là que j'ai goûté, pour la première fois, la Cuisine italienne, qui n'est pas de mon goût.

« Toutefois, j'ai été assez heureux pour tomber dans une excellente famille qui m'a fait un accueil très gracieux. Par excès de zèle, ces braves gens m'ont empêché de dormir, en venant me demander une première fois à dix heures (je m'étais couché à neuf) si je n'avais besoin de rien; la seconde fois à minuit, si je voulais accepter une tasse de thé ou de punch, deuxième réveil: c'était trop de zèle pour un homme qui se levait à trois heures.

« Nous avons été assaillis de fleurs et de bouquets à notre arrivée. Je ne te dis rien de Gazale, que j'ai à peine eu le temps de voir. Nous sommes partis hier matin à cinq heures. J'ai été obligé de traverser deux corps d'armée qui marchaient dans la même direction que nous ; celui du maréchal Ganrobert et celui du général Niel. J'ai rencontré le général Luzy, qui m'a chargé de le rappeler au souvenir de ta famille, et, enfin, j'ai pu arriver le premier à Verceil, pour me préparer à recevoir à la gare l'Empereur qui arrivait à quatre heures.

(( L'armée Sarde, son Roi en tête, partait à mon arrivée pour aller combattre les Autrichiens qui se trouvaient à 6 kilomètres de la ville. Il y a eu une affaire assez chaude et vigoureusement menée par les Sardes ; ils ont pris aux Autrichiens trois villages aux positions très fortes, et fait des prisonniers en nombre assez considérable.

« A peine arrivé, l'Empereur, en entendant gronder le canon, n'a pris que le temps de prendre un manteau.

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et il est parti, suivi d'un seul peloton de Cent-Gardes ; toutes les troupes, qui faisaient route comme nous, le matin, avaient traversé la Sezia et étaient prêtes à appuyer les Sardes. L'Empereur a rencontré le Roi qui revenait victorieux. Il était rentré à sept heures. N'ayant pas pu suivre l'Empereur, nous regardions du haut d'une tour de l'archevêché, ce qui se passait au loin, comme fît M"* de Malborough ! Nous n'aperçûmes que la fumée des bivouacs. Je crois que nous ne tarderons pas à marcher vers Milan.

« Je t'écris de chez un digne ecclésiastique qui a pour moi les intentions les plus délicates. On gâte mes plantons. On est heureux de voir les Français succéder à quelques jours d'intervalle aux Autrichiens. Ces messieurs ont fait main basse sur tout ce qui était à leur convenance ; mais ils ne commettent pas les horreurs que racontent les journaux. Ils sont peu délicats dans leurs actions, c'est-à-dire un peu voleurs et pillards, mais pas plus ; c'est assez comme cela !

« J'apprends à l'instant que les Autrichiens attaquent les Sardes^ pour reprendre leurs positions. L'Empereur part avec un peloton de Cent-Gardes.

San-Martino, 6 juin 1859.

a Je t'écris ces quelques lignes, campé sur les bords du Tessin, sur l'emplacement où les Autrichiens avaient établi une tête de pont.

« L'Empereur était près du pont jeté sur le Tessin, et nous à 200 mètres plus loin et sur le côté, pour ne pas attirer l'attention de Tennemi par l'éclat de nos cuirasses.

« Nous ne pouvions que suivre en gros les différentes phases du combat, parce que le pays, extrêmement boisé, nous masquait la vue.

« L'action à Baffalera et à Magenta a été extrêiheraent meurtrière. Les Autrichiens, pour la première fois, se sont bien conduits. Ils étaient commandés par le général Hiss.

« Le pauvre général Espinasse a été criblé de balles et tué à Magenta. Nous avons à déplorer la perte de trois généraux, de plusieurs colonels et chefs de bataillon.

« Mais nous avons eu un succès complet dû, en grande partie au général de Mac-Mahon. Il a fait 6,500 prisonniers et tué environ 10,000 hommes avec son seul corps d'armée ; bref, la perte totale des Autrichiens peut être évaluée de 20 à 25,000 hommes tués, blessés, ou prisonniers. Nous, nous avons environ 6 à 7,000 hommes hors de combat.

« L'Empereur a passé la nuit ici à San-Martino, parce que la fusillade, ayant cessé à la nuit', on s'attendait à recommencer hier matin ; nous avons été sur pied presque toute la nuit. C'est la première fois que j'ai senti la faim ; nous étions partis à neuf heures du matin après avoir plusque légèrement déjeuné; nous comptions former simplement une escorte de l'Empereur, lorsque nous avons été surpris par celte bataille, qui nous a maintenus en place jusqu'à la nuit ; nous n'avions pas nos cantines, le pays a été complètement dévasté par les

Autrichiens. Bref, TEmpereur a été fort heureux de manger du pain de munition. Moi, j'ai pu en attraper un morceau, vers dix heures du soir.

« Hier, nous avons été sur le qui-vive ; les divisions qui étaient derrière nous ont passé le Tessin; la cavalerie est arrêtée à 3kilomètres de nous. Elle passera probablement aujourd'hui.

« Nous attendons avec impatience le moment d'entrer à Milan, pour nous laver un peu et coucher dans du linge blanc.

7 juin 1859.

« C'est presque de Milan que je t'écris ces quelques lignes ; nous sommes campés dans une prairie d'un village dont je ne sais pas encore le nom. Depuis Novare, c'est le métier que nous faisons. Nous ne sommes pas mal, parce qu'ilfait très beau. Il est probable que demain nous ferons notre entrée à Milan en grandes pompes. On se prépare à nous fêter à Milan. Les Autrichiens ont été tellement démoralisés de leur défaite, qu'ils fuyent sans regarder en arrière.

« Tes frères vont bien et moi de même.

Milan, 11 juin 1859.

« Nous sommes à Milan, depuis trois jours, parfaitement reposés de ce que vous voulez bien appeler des fatigues. Tes frères sont venus me voir. Il ne leur manque rien.

« Nous avons eu un Te Deum dans la cathédrale ; j'ai visilé en détail toutes ses beautés. Nous avons eu, hier soir, une représentation au théâtre de la Scala.

Treviglio, 14 juin 1859.

« Plains-moi, je viens de recevoir de graves blessures; ce qui doit, tout d'abord, te rassurer, c'est que je ne cours aucun danger. Tu vois que ma main est aussi ferme que lorsque je t'écrivais mes dernières lettres datées de Milan,

a Tu dois sans peine te figurer mon effroi, lorsque je me suis senti assailli tout à coup par un bataillon entier d'ennemis; j'étais à leur merci. Si, dans ma rage, je voulais en tuer un, il m'échappait comme par magie; voyant mon impuissance, je pris, enfin, le parti de fuir. C'est lâche, mais que veux-tu? J'avoue ma faiblesse.

« Cette retraite je l'ai opéréela nuit dernière dans un village nommé Cussano, sur les bords fleuris de l'Adda, .dans lequel je fus chercher mon salut.

« Tu vois que j'ai eu une bonne inspiration, puisqu'enfin me voilà sain et sauf, tout au plaisir de l'écrire un mot ; mes blessures sont cicatrisées. Il n'y paraît plus. J'espère que tu as deviné le nom de mon bataillon ennemi.

« Voilà notre vie présente. Passer du luxe princier, de magnifiques palais, à l'infect taudis, rempli d'une population trop piquante.

« Nous voyageons à petites journées, presque toujours campés dans des prairies, où nou« restons sous la tente, lorsqu'il ne pleut pas trop fort, parce que nous préférons cela à la dévorante avidité, des hôtes affamés des lits qu'on nous réserve généralement.

« Nous ne nous battons plus, parce que les Autrichiens font la besogne pour nous ; c'est-à-dire qu'ils se retirent d'eux-mêmes sur Vérone, et nous laissent en toute sécurité admirer le plus beau et le plus fertile pays du monde.

Montechiari, 22 juin 1859.

<i Nous venons de traverser aujourd'hui, sans coup férir, comme toujours, le fameux camp des Autrichiens, où ils nous attendaient pour livrer une grande bataille.

Nous n'avons vu que des plaines magnifiques, bordées au nord par de superbes montagnes ; et nous sommes venus nous loger dans Montechiari, grand et affreux village, qui, de loin, nous paraissait une belle ville; nous sommes encore campés, mais j'ai trouvé moyen d'avoir à ma disposition une petite chambre au

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rez-de-chaussée, ornée de quatre chaises, une table boiteuse et un canapé vermoulu qui me servira de lit ; je m'estime très heureux.

Gastiglione, 25 juin 1859.

« Une grande bataille a eu lieu hier. Tout va bien ; nous sommes vainqueurs et intacts.

Paris, 1" juillet 1860.

« L'Hotte est venu passer la journée entière avec moi vendredi. Ce soir, nous dînons ensemble. Il me charge de te dire tous ses regrets de ne t'avoir pas vue avant ton départ. Il se permettra peut-être de m'accompagner à Gouzon, un de ces jours, pour vous faire visite.

« Nous avons, vendredi dernier, jeté Teau bénite sur le corps du prince Jérôme. Mardi, mes Gent-Gardes vont le porter et le descendre dans le caveau mortuaire aux Invalides. Le reste de l'escadron escortera le char funèbre.

Marseille, 10 septembre 1860.

(( Mon voyage continue à bien se passer. Grenoble ne nous a rien offert de bien extraordinaire. Avignon avait l'avantage de son site pittoresque, de ses costumes arlésiens. Mais Marseille a été splendide. On ne peut pas imaginer de merveilles d'illuminations supérieures à celles qui ornent le Prado, pour se rendre au château Sprelly où la ville offrait un bal à Leurs Majestés. Figuretoi 7 kilomètres consécutifs d'illuminations semblables à celles de la rue Impériale de Lyon, sans compter les jardins, les avenues, les ronds-points, les bois qui tous étaient illuminés d'une façon vraiment féerique.

« Nous avons été dans une continuelle admiration.

« Trente mille habitants se livraient, comme à Mabille, aux danses populaires dans les jardins, pendant que nous, nous avions toutes les peines du monde à empêcher dans les salons Leurs Majestés d'être écrasées par les trop curieux et trop empressés Marseillais.

« Ce soir, nous avons un banquet offert dans la Nouvelle Bourse, et demain, nous nous embarquerons pour Alger, où nous comptons arriver le 15.

« Je ne serai pas fâché d'avoir à bord quelques jours de repos.

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Alger, 16 septembre J860.

« Depuis deux jours je suis à Alger. Nous avons eu une excellente traversée, une mer calme qui nous a permis de voyager assez vite, sans ressentir cet affreux mal de mer.

« Mais, en arrivant au port, nous avons été pris par ce vent étouffant du désert que Ton nomme le sirocco ; les habitants ne se rappellent pas Tavoir ressenti aussi fort depuis vingt ans. Pour te figurer ce que l'on ressent, il faudrait te mettre dans un four au moment où Ton retire le pain. J'avais à marcher beaucoup pour l'installation de mon monde, aussi je ressens une légère fatigue que je me suis empressé de combattre.

« Aujourd'hui, je vais bien, mais je garde la chambre, afin d'être tout à fait dispos demain pour l'arrivée de Leurs Majestés.

« Alger, que l'on m'a tant vanté comme un second Paris, est une affreuse ville que je ne voudrais pas habiter, sans y être forcé. Elle offre, au premier abord, un certain aspect pittoresque par la position et la variété de costumes qui fourmillent dans ses rues. La partie neuve de la ville, qui est la plus rapprochée de la mer et la plus basse est bien bâtie, assez bien habitée et offre des ressources pour la table et le logement.

« Mais le reste est un composé de bouges infects où grouillent pêle-mêle femmes et enfants, juifs et maures, tous plus sales et plus dégoûtants les uns que les autres. Les rues étroites, tortueuses, ne sont que des escaliers, impraticables aux voitures et aux chevaux.

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« L'intérieur du Palais du Gouvernement qu'habitera TEmpereur est d'une construction tout à fait originale, que je tâcherai de te faire comprendre à mon retour.

« J'habite chez le général Yousouf, un grand boyau de chambre où il fait à peine clair en plein midi; j'ai hâte d'en sortir. Je n'ai pas encore été aussi mal dans tout le voyage.

« Il est bon d'avoir voyagé, pour mieux aimer la France. Je rentrerai avec délices dans notre petit appartement qui danserait dans la chambre que j'habite.

« J'avais le projet de parcourir les environs avant l'arrivée de l'Empereur ; j'en ai été empêché par le sirocco^- et par mon malaise. Je me rattraperai ces jours-ci.

Paris, 31 octobre 1860.

« Nous avons eu hier une représentation de bivouac en campagne, sur le terrain des courses. On /a d'abord déjeuné sous le pavillon par invitation impériale ; puis, le jeune Prince est allé avec ses collègues, les caporaux du 1^' régiment de Grenadiers, manger la soupe sous la tente. Il avait invité son père et les enfants de troupe du régiment.

« Je crois que le père s'amusait autant que le fils. Puis on a levé les tentes et guerroyé un tantinet à poudre. On a jeté un pont de bateaux sur la Seine, au pied du mont Valérien. Nous sommes rentrés à Paris à

six heures et demie, après en être partis à cheval à huit heures du matin. Bref I c'était une assez jolie fête !

« Quant aux bruils de guerre qui t'émeuvent tant, il est probable que c'est le bruit du canon qui a été tiré hier, qui t'a occasionné ce trouble insolite. Sois tranquille et laisse les bavards divaguer à leur aise sur la politique et les événements, qu'ils ne voient généralement qu'à travers un verre grossissant, et trouble par-dessus le marché

L'Empereur et l'Impératrice faisaient, dans toute la mesure du possible, de fréquents dons aux églises de campagne, dons toujours accompagnés d'un mot flatteur ; nous citons ci-après l'extrait d'un journal de Lyon, en 1860, à l'occasion d'un de ces dons pour la petite église de Gouzon (Rhône).

« M. Ghambeyron nous écrit pour nous apprendre que la paroisse de Gouzon, dont il est le pasteur, vient de recevoir de S. M. l'Impératrice Eugénie, une faveur signalée. Sur la demande de M"® Verly, dont le mari est commandant des Gent-Gardes, M. Ghambeyron a reçu une lettre ainsi conçue : « S. M. l'Impératrice, désirant « seconder vos pieuses sollicitudes et donner à votre « paroisse et à vous, monsieur le curé, un témoignage a de toute sa bienveillance, a accordé à l'église de « Gouzon, une garniture d'autel que vous recevrez pour « la fête de l'Empereur. »

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