DES GENT-GARDES DE S. M
« Je suis allé jeudi à Fontainebleau, et j'en suis revenu en compagnie des ambassadeurs Siamois. Te raconter l'originalité de la réception, serait chose trop longue ; qu'il te suffise de savoir : que Tlmpératrice avait mis toutes voiles dehors, c'est-à-dire s'était littéralement couverte de diamants depuis la tête jusqu'à la ceinture inclusivement. Elle avait manteau de cour en velours violet doublé d'hermine. Elle était réellement éblouissante de beauté et de parure.
« Les ambassadeurs et leur suite, en entrant dans la salle du Trône, se dirigèrent en rampant sur les coudes et sur les genoux, vers Leurs Majestés; ils restèrent
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prosternés jusqu'après la lecture du discours de Tambassadeur et la réponse de TEmpereur.
« Ils avaient Tair, vus de la galerie où j'étais placé, de véritables crapauds. Les présents, offerts par eux au nom de leur roi, étaient étalés sur des tables.
« Ils sont riches, mais n'ont rien de bien extraordinaire, autre que leur provenance. En voilà assez sur ce sujet; nous en causerons plus au long quand je te verrai.
« L'Empereur doit quitter Fontainebleau mercredi prochain, passer à Paris vingt-quatre heures et partir jeudi pour Vichy, où je n'envoie que quelques hommes.
« A. Verly. »
Camp de Chàlons, 21 août 1861.
« Je ne suis pas sous la tente, mais bien installé dans une charmante petite baraque, composée de deux pièces : une chambre à coucher, tendue de perse, de la dimension de ton petit salon, précédée d'un salon également tendu de perse, de cinq mèlres carrés. C'est une installation charmante.
« Nous sommes ici en compagnie du prince Guillaume de Bade et ses aides de camp ; du général Fanti, du Piémont, et de ses aides de camp, etc., etc.
« La famille du prince Murât était ici. Ces dames et le prince Lucien viennent de partir pour Paris,
« L'Empereur quittera probablement le camp vea-»
dredi prochain. Dans ce cas, je renlrerai à Paris, ce jour-là, je ne sais à quelle heure.
« Voilà bien des nouvelles. Mon journal est à peu près au complet. Toutefois, je dois te dire qu'hier, lorsque j'ai vu et salué le Prince Impérial, il m'a dit : « Vous êtes le papa du petit Verly. » Il m'a demandé comment allait le petit Verly, sans que persotme ne le lui ait dit. Il a bonne mémoire, et paraît charmé de dire des gracieusetés. Miss Show etM""^ Bizot* me chargent de te souhaiter le bonjour.
Nous voici en 1862.
C'était l'année, à part 1867, où les soirées et les bals officiels mettaient sur les dents toute la société parisienne.
L'Empereur aimait beaucoup à causer avec ses invités après les dîners de cérémonie. Il avait pour chacun de ses interlocuteurs les phrases les plus aimables, et sa conversation toujours fort intéressante, était appropriée à la personne qu'il se plaisait à entretenir.
Il causait souvent avec M"^^ Verly, et par l'attrait qu'il avait de parler de Lyon, qui lui avait toujours témoigné les plus chaleureuses marques d'affection, l'Empereur s'entretenait avec elle de cette belle ville, de son industrie, de ses embellissements. Il exprimait le désir ardent de la voir florissante, et traitait d'une foule de questions relatives à ses intérêts. Enfin, il chargeait M"^ Verly,
* Sous-gouvernânles du Prince Impérial.
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dont le père était maire du P** arrondissement de Lyon, de lui écrire à ce sujet dans un sens ou dans un autre.
Une autre fois, Tempereur aborda avec M"*® Verly la question des crèches. Il désapprouvait absolument cette façon de venir en aide aux classes laborieuses. Pour lui, il voyait une erreur capitale dans ce mode de sortir les enfants du foyer familial. Il trouvait que la mère, emmenant tous les matins son enfant à la crèche, finissait par se désintéresser beaucoup trop de ses devoirs de mère. Ne valait-il pas mieux donner des secours à domicile, la crèche favorisant quelque peu la paresse de Pouvrière et détournant ses pensées du foyer de famille.
L'Empereur, qui s'était toujours beaucoup occupé de la question du paupérisme et de l'amélioration du sort des classes nécessiteuses, avait, sur l'application de l'assistancC; des idées des plus élevées; pour lui, les secours ne devaient pas revêtir les formes de l'aumône, et il s'efforça, au cours de son règne, de mettre en pratique les idées sociales qu'il avait élaborées pendant sa jeunesse.
En cette année 1862, eut lieu, chez M"** la comtesse Walewska, dont le mari était ministre d'État et de la Maison de l'Empereur, un grand bal costumé dont le souvenir défraya longtemps les conversations du monde parisien.
Le bal était une féerie des Contes Orientaux. Le scintillement des lumières et des pierreries le disputait à la richesse des costumes.
Le Prince Impérial était venu y passer une heure ; ce
ravi&sant enfant portait un délicieux costume de chasse qui faisait valoir encore sa grâce et sa bonne humeur.
il nous souvient que le peintre Eugène Giraud, un des fidèles habitués des salons du comte de Nieuwerkerque^ s'y montra d'une gaîté charmante et, bien qu'il ne portât pas de domino, il passa méconnaissable dans la foule qui so demandait en vain quel était ce joyeux compagnon.
' Giraud s'était affublé d'une perruque et d'une longue barbe; ce ne fut que lorsqu'armé de son crayon, il esquissa quelques profils, que chacun s'écria : « Mais c'est Eugène Giraud ! »
Ily avait à cette soirée une foule d'illustrations littéraires et artistiques. Flaubert, en domino intriguait de droite et de gauche. 11 s'était assis sur un canapé auprès de M"*^ Verly et du marquis de la Rochejacque- Ifiin, ce dernier en manteau vénitien; on causa littérature, ouvrages nouveaux, et Madame Bovary fut le grand sujet de la conversation. Ce n'est qu'au bout d'une demi-heure que l'auteur fut reconnu, et qu'il se relira confus devant les compliments que lui adressaient ses interlocuteurs.
C'est à cette même soirée que la duchesse de Persigny fit son entrée à sensation dans le fameux costume de a Nuit i> qui défraya les chroniques mondaines de l'époque.
La saison était déjà quelque peu avancée, quand S. A. L M""' la princesse Mathilde, donna dans soiv magnifique hôtel une soirée dansante .qui fit, par son
originalité même, le sujet de toutes les conversations durant plusieurs mois.
S. M. rimpératrice, le Roi de Hollande, la belle Princesse Charles-Napoléon, y assistèrent; mais, pour commencer les danses, il fallait de la musique et,,., à onze heures, Torchestre n'avait pas encore paru. Dans tout l'hôtel ce fut, comme l'on pense, une vive agitation. Pour tirer tout le monde d'embarras, la princesse de Metternich, avec un entrain des plus parisiens, se mit au piano et joua délicieusement avec ce sentiment musical inné chez les Viennoises, (juelqu es valses allemandes.
Vers minuit, apparut Waldteuffel, le deus ex machina tant attendu; mais il était seul* Quand il apprit ce qui se passait, il fut attéré. Peu s'en fallut que, comme l'illustre Vatel, ce Werther professionnel, le Maestro ne se portât sur lui-même à de terribles extrémités. Il s'arrachait les cheveux, ne parlait de rien moins que de se jeter par la fenêtre. On le retint cependant et on acquit en effet la preuve qu'il n'y avait pas de sa faute.
L'ordre lui avait été donné de travers, et il avait commandé ses musiciens pour le lendemain. On ne s'en amusa pas moins à cette soirée où les pianistes volontaires ne manquaient pas d'ailleurs, et cela donna à cette fête un caractère d'originalité qui ne manquait pas d'une certaine saveur.
Encore d'autres grandes fêtes : nous voulons parler
des dîners du vice-roi d'Egypte, Thute de TErapereur,
en cette année 1862, logé au Pavillon Marsan.
. Ces dîners ,se donnaient à la mode Égyptienne ; à
leur entrée, dans la salle à manger, éclatante de lumière,.
un des officiers du Khédive présenta à Leurs Majestés des aiguières, et, selon la coutume orientale, on leur versa de Teau sur les mains, comme ablutions.
Le dîner fut lui-même, comme cérémonial et comme menu, tout à fait à TÉgyptienne. Quand on eut pris le café, on apporta des Chibouks, et chaque convive dut fumer le sien. Le jeune Prince Impérial fit comme les hommes ; il prit le sien, porta à ses lèvres le bout d'ambre, et, assis par terre, les jambes croisées, il fit le simulacre d'aspirer la fumée. Il parut se divertir énormément de cette soirée qui, pour lui, sortait de l'ordinaire.
Autant que nos souvenirs nous le permettent, nous croyons que ce fut la même année que fut donné le grand bal à l'hôtel de la duchesse d'Albe, aux Champs- Elysées. La duchesse n'était pas à Paris, et l'Impératrice, sa sœur, profita de cette absence pour organiser une fêle somptueuse, où le plaisir serait doublé, puisqu'on y pouvait se départir de l'étiquette de Cour et du décorum strictement obligatoire des Tuileries.
La fête eut lieu. Ce fut un enchantement, un enivrement prolongé. Rien de pareil ne s'était encore produit. Les jardins changés en salons, les serres en buffets, les escaliers en salle de festin.
On y dansa le quadrille de la comédie italienne, dit . du Carnaval de Venise, réglé par Mérante, le célèbre maître du ballet de TOpéra. Les cavaliers portaient les couleurs de leurs danseuses, et celles-ci étaient costumées en personnages de la Comédie italienne.
Les féeriques divertissements de cette mémorable soirée ne peuvent se décrire. Dire que le souper était une merveille, que Torchestre était diabolique serait être au-dessous de la réalité.
On devisait dans les groupes à la manière de Dècamèron ; les galants danseurs essayaient de percer V incognito de leurs danseuses. Quelques-uns y parvinrent ; mais certaines autres, qui, quoique fort jeunes et fort belles, avaient une rigidité de principes qui sentait un peu la province, estimèrent que leur plaisir d'intriguer n'en était pas moins vif, et qu'on pouvait s'amuser beaucoup sans prêter le flanc aux trop galants propos de jeunes hommes entraînés.
M"® V... fut de celles qui gardèrent, toute la nuit, le plus parfait incognito. Elle se priva de souper, pour ne pas se faire reconnaître. Mais elle se rattrapa en intriguant l'Empereur lui-même, et jusqu'au... préfet de police, le sympathique M. Boitelle, qui, pour se punir de son défaut de clairvoyance, demanda à son domino rose la permission de lui offrir, en souvenir, une avalanche de fleurs.
La fête prit fin à cinq heures du matin. L'Impératrice, qui était partie quelques moments avant les autres invités, s'était arrêtée sur la terrasse des Tuileries, saluant et interpellant les personnes qu'Elle reconnaissait et leur souhaitant un repos réparateur et bien gagné.
Les plaisirs de Paris avaient leur écho dans nos grandes villes de province. Tout se ressentait, à Lyon,
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comme à Marseille^ comme à Bordeaux, de la galanterie des cours.
A Lyon, le Maréchal de Gastellane mettait, presque tous les soirs, sa loge des Cèlestins, à la disposition dès plus jolies femmes de la ville. Au cours de la représentation, il venait saluer ses aimables hôtesses, les criblait de sacs de bonbons et, à la fin de la soirée, offrait son bras à la dame qui occupait sa loge, allait l'installer dans sa voiture découverte (dans la belle saison, bien entendu 1) attelée à quatre, se plaçait près d'elle, étendait sur elle et sur lui un splendide manteau doublé de velours rouge, tandis que le mari, ou le frère, de la dame occupait modestement la banquette de devant.
Le Maréchal donnait alors à son valet de pied Tordre de les conduire au Parc y le bois de Boulogne lyonnais ; on descendait au Chalet^ où des glaces et des sorbets étaient servis.
Puis, le Maréchal, avec toutes les façons d'un grand seigneur Louis XV, reconduisait ses invités jusqu'à leur demeure, non sans avoir joué, selon son habitude, le rôle de parfait Sigisbée.
Nous donnons ici comme échantillon du style mondain du Maréchal de Gastellane, deux lettres adressées àM-VX.-.
Lyon, le 26 juUlet 1862.
a Je vous ai promis,. chère Madame, de vous prêter
le premier volume de mes Mémoires ; ce volume parle d'une époque où vous étiez loin de songer à exister. « Sincère et respectueux dévouement.
« Signé : Le Maréchal de Gastellane. »
Lyon, le 8 août 1862.
« Vous êtes, chère Madame, d'une grande exactitude ; j'ai reçu avec la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 4 août, le premier volume de mes bagatelles que vous m'aviez témoigné le désir de lire. Je me réjouis de savoir cette lecture vous avoir été agréable.
« J'ai un triste compliment de condoléances à vous faire de la mort de Madame votre cousine.
« Je désire vivement que vous vous trouviez bien des bains de mer d'Arcachon, et que vous reveniez satisfaite de ce grand voyage.
« Mes compliments à votre époux. Comptez, chère Madame, sur mon ancien, sincère et respectueux dévouement.
« Signé : Le Maréchal de Gastellane. »
Le Maréchal de Gastellane recevait beaucoup, au siège, de son commandement. Les bals étaient ravissants. Oa^dansait régulièrement au Quartier-Général tous les lundis, depuis le premier lundi de Janvier jusqu'au lundi gras. L'orchestre était une musique régiment aire, montée sur uneestrade.
Il fallait faire son entrée dans les salons à huit heures précises. — A minuit sonnant, l'orchestre quittait son estrade. C'était le « couvre-feu ».
Ni les prières, ni les supplications des jeunes femmes et des jeunes filles ne trouvaient grâce devant Tinflexible et excentrique Maréchal. Le vestiaire attendait les invités, et le Maréchal se retirait dans ses appartements particuliers. Lui, si galant, si « Céladon » ne put jamais se résigner à faire le sacrifice de son sommeil. Et, une fois retiré chez lui, il se remémorait les visages de ses invitées, et décidait in petto celle à laquelle il ferait sa cour le lendemain.
Ses visites en ville étaient légendaires à Lyon.
Il les faisait invariablement à cheval, en uniforme, cela, va sans dire, suivi d'un ordonnance. Les rues de Lyon étaient d'ordinaire, à cette époque, comme aujourd'hui, assez, vides d'équipages et de cavaliers. Aussi reconnaissait-on aisément l'arrivée du Maréchal, par le pas de deux chevaux de selle s'arrêtant à la porte d'une maison.
Lorsque, dans la maison, il y avait une jeune fille, •vite, la mère sonnait un domestique et lui disait : « Je n'y suis pour personne ! » Une minute après, le Maréchal, qui avait confié son cheval à son ordonnance, faisait son entrée dans le vestibule, où le domestique, fidèle à sa consigne, répondait en saluant : « Madame est sortie. »
Mais la jeune fille, curieuse, survenait aussitôt : « Ah ! c'est vous, Maréchal; entrez donc, maman y est »,
et suivie du vieux galant, elle ouvrait la porte du
salon et y introduisait le visiteur.
Grimace de la maman I Mais le Maréchal, qui y voyait peu, malgré ou plutôt, à cause de son monocle vissé à l'œil, ne s'en inquiétaitpas. Unbonjour bref à la maman, et toute son attention se portait sur la jeune fille ; il s'approchait d'elle de très près, de façon à ce que leurs chaises se touchassent
Puis, il la complimentait de ses jolis yeux, de son admirable chevelure: « Vous viendrez à mon bal, n'estce pas ? Vous accepterez bien ce petit fichu de soie, ce bâton de sucre de pomme », et, tirant ces objets de sa poche, pareille à celle où le philosophe Colline serrait sa « littérature étrangère », il les offrait à la jeune fille. Il se levait, saluait la mère, baisait la main de la jeune
fille, se retirait, remontait en selle, et en route pour
une nouvelle visite.
Quelques dames, il est vrai, prenaient assez mal ces façons de faire ; la plupart en riaient, car on contentait le galant Maréchal à peu de frais, et sans se compromettre. Il était heureux de bien peu de chose, le brave soldat, et iii mari, ni fiancé, à moins qu'ils ne fussent bien sots, ne pouvaient prendre ombrage de ses manières originales.
On ne tarissait pas d'anecdotes sur son compte. En voici deux, qui, à l'authenticité absolue, joignent la qualité d'être peu connus.
Une jeune fille de la société lyonnaise, quelque peu prude, et très mondaine, avait été (comme toutes les jeunes filles d'ailleurs) remarquée par le Maréchal qui lui demanda son nom.
— Je m'appelle Rose, répondit la jeune fille.
A un bal qui suivit de près cette soirée, et qui se don-
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nait chez M. Goiran, maire du P' arrondissement, il se dirigea vers la même jeune fille qu'il avait reconnue et lui dit à brûle-pourpoint :
— Mademoiselle, j'ai appelé ma jument Rose, en souvenir de vous.
La jeune fille, piquée au vif et qui ne manquait pas d'esprit de repartie, lui répondit :
— Je pense, maréchal, que vous écrirez son nom avec deux s !
Dans une autre soirée, la comtesse de R..., assise auprès d'une autre dame, se plaignait vivement de ce que le corsage de sa robe tombait et la décolletait un peu trop.
C'est pourtant ma b esse de femme de chambre,
qui n'a pas mis le petit cordon indispensable.
Le Maréchal, qui était à deux pas, se retourna prestement et lança cette phrase monumentale, assez bien en circonstance d'ailleurs :
— Il fallait la f...re à la porte i
Le Maréchal donnait des dîners à partir du premier lundi de Carême, jusqu'àla Semaine Sainte. Vingt-quatre couverts. Jamais plus, jamais moins.
Il s'était réservé de servir lui-même l'invariable bombe glacée à ses convives. Il nommait chacun par son nom, par cette formule stéréotypée :
— Monsieur (un tel), aurais-je l'honneur de vous envoyer de la bombe.
Il fallait toujours accepter, car malheur au pauvre officier de... semaine assis au bout de la table, qui aurait eu une distraction à ce moment. Les arrêts étaient inévitables s'il n'avait pu répondre aussitôt :
— Volontiers, Monsieur le Maréchal, je vous remercie.
Nous avons parlé plus haut des cadeaux qu'il faisait sans cesse aux daines. Il leur offrait des bijoux, surtout des bagues, des nécessaires, etc., etc. Mais toujours aussi des fichus de soie, pour encourager Tindustrie lyonnaise et les bâtons de sucre de pomme, pour donner une marque d'attachement à la ville de Rouen, où il avait longtemps occupé un comuiandement.
La fin de l'année 1862 vit Téclosion de la Patti, cette enchanteresse qui, après trente ans (!) de succès ininterrompus, était aussi fêtée qu'elle l'était à ses débuts sur les planches du Théâti^e italien de la place Ventadour.
Dans tous les salons parisiens, c'était l'inévitable et incessant sujet de conversation :
— Avez-vous vu la Patti?
— L'avez-vous entendue dans la Somnambule^
— Et dans le Barbier^ donc ?
C'était le thème ordinaire des « five o'clock » de cette année de splendeurs, et nous le constatons avec d'autant plus de satisfaction, que ce sujet avait remplacé avec avantage les potins et les commérages, dont les dames de la haute société ne se privaient pas, tant s'en faut.
Leurs Majestés rentrèrent de Gompiègne, à Paris, pour la fin de l'année.
Le dîner habituel du 31 décembre eut lieu avec le cérémonial d'usage. Après le dîner, l'Impératrice cou-
duisit ses invités devant un admirable groupe en marbre blanc, représentant la France elFItalie (I) sous les traits de deux femmes s'embrassant tendrement. Les temps sont changés!
Cette remarquable œuvre d'art avait été adressée à l'Impératrice parles dames Milanaises avec la date de leurs souhaits. Le groupe reposait sur un socle d'ébène rose.
Les conversations roulaient sur la Diva Patti. On racontait que Péreire Tavait priée de venir chanter chez lui, dans une soirée musicale, on évaluait le chiffre au prix de 50 francs par six notes !
Adelina était l'irrésistible charme de l'année. Partout autour d'elle gravitaient les plus violentes passions. On disait qu'elle avait un secrétaire spécialement occupé, onze heures par jour à dépouiller sa correspondance, et il en écartait, par ordre, les lettres amoureuses.
On parlait de tentatives d'enlèvement ; sa famille, disait-on, montait la garde à sa porte. Deux hommes de confiance l'escortaient à cheval, quand la Diva sortait en voiture.
Après Don Pasquale^ ce fut un enthousiasme extraordinaire.
On s'explique les succès prodigieux de la Patti. Aux Tuileries, le marquis de Gaux en perdait le boire et le manger. 11 ne faisait plus son service avec sa ponctualité ordinaire ; l'Impératrice le chargeait-elle d'une mission quelconque, le malheureux chambellan la remplissait de travers ; il alla même jusqu'à se brouiller avec sa mère.
Au bout d'un mois de ce régime étiolant, fin Jan-
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vier 1863, on annonçait dans tout Paris que le brillant marquis, fils d'un grand d'Espagne, le favori de Tlmpératrice, l'enfant gâté de la Cour, le légendaire conducteur des cotillons aux Tuileries, épousait M"*Adelina Patti.
Le Prince Impérial courait allègrement sur ses sept ans. Il allait passer des mains des femmes dans les mains de son gouverneur et de ses maîtres.
Depuis deux ans. M""*" de Brancion n'avait pas quitté le Prince d'une minute ; M"* Bizot, ayant perdu sa fille {et étant dans son deuil dispensée de service), dut quitter sa situation, ce qui fut un immense chagrin pour cette digne femme qui s'était tant attachée à ce jeune Prince; il en fut de même pour M°® l'Amirale Bruatqui cessa toute fonction de gouvernante, et ce fut M. Monnier, le savant professeur d'histoire au Lycée Henri IV, qui, nommé précepteur du Prince, prit aux Tuileries l'appartement occupé par M""® de Brancion.
Le Prince avait une vive affection pour M"*'' Verly. Un jour, il se plut à admirer une touflfe de chardons qui paraît son chapeau ; il s'extasiait sur ces « belles fleurs » qu'il n'avait jamais vues.
— Oh ! donnez-les-moi, Madame! s'était-il écrié, ^me Verly en défit une branche, la lui offrit, et lui promit de les reproduire en broderie.
Elle broda en effet, une guirlande de chardons roses au centre de laquelle elle plaça les armes des Cent- Gardes, et confia cette tapisserie d'une finesse inouïe à Duval, le grand tapissier, pour la monter en écran. L'écran fut par elle offert au Prince, qui la fit remercier par la lettre suivante :
MAISON DE l'empereur Tuileries, 26 novembre 1862.