CHAPITRE PREMIER
Arrivée aux Antilles. — La Désirade. — Navigation costale* — La Guadeloupe. — Le port de la Pointe-à-Picre. — La ville et ses habitants. — Retour à bord. — Le littoral. — Un bain forcé. — Basse-Terre et ses ressources. — Lne soirée en mer.
La terre était proche, et Pidée de revoir de vertes campagnes, des massifs d*arbres, de blanches maisons pittoresquement groupées, nous était des plus agréables. Aussi, le 19 août 1878, nous levAmes-nous de bonne heure, anxieux d*impressions nouvelles. Dès notre arrivée sur le pont, celles-ci ne nous manquèrent pas. L*air était plus doux, plus parfumé; de nombreuses bandes d*oiseaux aquatiques rasaient les eaux, s'ébattaient sur les flancs du navire, planant avec aisance, croisant et recroisant leur vol, plongeant dans le sillon écumeux creusé par la puissante hélice de notre steamer. Le commandant, qui descendait en ce moment de la dunette, nous indiqua un nuage à r horizon.
— La Désirade, nous dit-îl en étendant la main.
Le nuage, d'abord vague et peu distinct, s^épaissit, se colora, prit des formes plus accusées, des contours plus nets, et quelques instants après, nous longions les côtes de File ainsi nommée.
Découverte par Colomb en 14;93, elle compte aujourd'hui trois mille habitants. Son sol, quoique peu fertile, est favorable à la culture du coton. Nous lui trouvâmes, au sortir des solitudes de l'Océan, Taspect le plus riant. Des cocotiers aux ironcs élancés balançaient aa vent leurs gros fruits, serrés les uns contre les autres; des palmiers géants y déployaient leur couronne feuillue, baignée de soleil; des cases au toit de bambou, à demi cachées dans d'étranges fouillis, étaient disséminées çà et là.
Marchant à petite vapeur, notre navire s'engagea bientôt dans une sorte de détroit, formé d'un côté par la Désirade, et de l'autre par les îles Saintes, plantées de cannes à sucre et de caféiers. Devant nous surgissait du sein des flots, à mesure que nous avancions, l'île Marie-Galante, avec ses rochers à pic toujours battus par les vagues, dont la plaintive' mélopée arrivait jusqu'à nous.
Nous naviguâmes ainsi durant trois quarts d'heure, admirant cette riche nature tropicale, si puissamment féconde, et dont les panoramas les plus variés nous révélaient Tétincelànte beauté.
A neuf heures du matin, les côtes de la Guadeloupe furent signalées par la vigie, et nous nous dirigeâmes vers la partie orientale de l'ile^ connue sous le nom de Grande-Terre, par antithèse sans doute, car cette
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région est peu accidentée et très Terlile, tandis que la ' Basse-Terre, qui compose la portion occidentale du pays, est couverte de hautes montagnes hérissées de pics arides. Ces deux sections offrent entre elles un contraste d'autant plus frappant qu'elles ne sont séparées Tune de Tantre que par la rivière Salée, un bras de mer fort étroit égalant à peine la largeur d*un fleuve.
Une demi-heure plus tard, après avoir reçu un pilote, notre steamer, le Saint- Germain j faisait son entrée dans la belle baie de la Pointe-à-Pitre, remplie d'Qols où croissaient d'énormes palétuviers aux troncs bizarrement contournés, et entourée d'habitations.
Le tableau était charmant, et comme nous en faisions la remarque, le commandant, qui était venu nous rejoindre dans Tintervalle, et pour lequel les Antilles n'ont plus de mystères, nous assura qu'il n*y connaissait pas de paysage plus gracieux. Après que la commission de santé eut constaté qu'il n'y avait pas de malades à bord, la permission de débarquer fut donnée aux passagers. Aussitôt une vingtaine dé canots accostèrent le Saint'Germainj et les nègres qui les conduisaient, grimpant comme des singes l'échelle de bâbord, se répandirent de tous côtés sur le pont, importunant les voyageurs, se poussant, gesticulant, offrant leurs services dans un jargon incompréhensible.
Une bande non moins nombreuse de négresses, aux madras rouges et jaunes, aux larges robes flottantes, parut bientôt après, circulant partout, vendant des éventails, des calebasses sculptées et d'autres produits de l'industrie locale. On se serait cru à une foire, et
ce spectacle animé, au lendemain des promenades silencieuses faites sur le tillac en pleine mer, ne manquait pas de charme.
Bien qu'il fit très chaud, nous nous décidâmes à aller à terre. Un canot à voiles fut aussitôt mis à notre disposition, et nous y descendîmes, munis de vastes parasols jaunes doublés de bleu, destinés à nous préserver des rayons ardents du soleil des Antilles.
La Pointe-à-Pitre, appelée autrefois Saint-Louis, est une ville d'environ 16,000 habitants. Elle fut presque entièrement détruite en février 1843 par un tremblement de terre. Rebâtie depuis, elle possède des quais commodes et spacieux, bordés de beaux acacias tout chargés de fleurs rouges.
En mettant le pied sur le rivage, nous comprimes combien nous étions loin de la vieille Europe. Tout était nouveau, nature et population. Ici, d'énormes piles de balles de coton parmi lesquelles se démenaient des travailleurs noirs, nus jusqu'à la ceinture, répétant un chant lent et monotone; ailleurs, un groupe de femmes, dans un costume des plus primitifs, accroupies en rond et suçant une canne à sucre, qu'elles se passaient à tour de rôle, tandis que quelques petits négrillons, assis à distance, les regardaient d'un œil d'envie. Notre curiosité ainsi excitée, nous tournâmes le dos au port, et nous nous engageâmes, tout en marchant vers le centre de la ville, dans d'étroites allées brûlées par un soleil torride et remplies de débris de tous genres, parmi lesquels se vautraient paresseusement des porcs, des poules et des chiens errants. Ces allées étaient bordées de petites cases
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sombres, malpropres, recouvertes de bambou» sur le seuil desquelles se tenaient quelques vieilles négresses, la pipe à la bouche, sMntcrpellant les unes les autres avec cet organe aign qui leur est particulier, et dans cette langue créole aux intonations si inattendues et si variées. Par-ci par-là, nous remarquions quelques cases mieux construites, mais qui avaient à nos yeux le grave défaut d'être badigeonnées de blanc et de renvoyer au dehors plus de chaleur qu'il ne nous en fallait.
On nous rendait curiosité pour curiosité, et une troupe de noirs, aux vêtements bariolés, nous faisaient cortège. L'air était infecté par Thuile de ricin, dont les femmes à la Guadeloupe se parfument la tête. Bientôt quelques-uns d'entre nous, ny pouvant plus tenir, restèrent en arrière et regagnèrent le Saint^ Germain, échauffés comme s'ils sortaient d'une fournaise. D'autres, et j'étais du nombre, bravant le soleil de midi et les effluves tropicales, résolurent de rester à terre jusqu'au départ du paquebot. Après une courte station au pied de quelques gros palmiers, nous reprîmes donc notre promenade, et le hasard, servant nos souhaits, nous conduisit sur la place du marché. Là nous fûmes enveloppés dans une cohue indescriptible, assourdis de cris, assaillis d'odeurs suffocantes. Des noirs de toutes nuances y étaient assis, accroupis, couchés devant des tas de marchandises ruisselantes de graisse et d'huile. C'était un carnaval de laideur, quoiqu'on y remarquât, par intervalles, quelques jolis minois de jeunes mulâtresses qui faisaient valoir leurs avantages avec lieancoup de
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coquetterie. C'étaient des marchandes de légumes et de fruits. Elles débitaient, avec force sourires, des goyaves, des poires d'avocat, des pamplemousses et des pommes cannelle, qu'elles disposaient habilement, de façon à exciter la convoitise de Tacheteur. Nous en goûtâmes, mais sans y revenir, sinon pour protester unanimement que nous leur préférions les fruits d'Europe. Puis, nous dégageant avec peine de la foule, nous nous dirigeâmes vers l'église, dont la nef est peu élevée et l'architecture simple et sans ornements. L'intérieur en est proprement tenu; des bancs y sont disposés régulièrement pour les fidèles, et des négrillons, revêtus de surplis blancs, y remplissent très convenablement les fonctions d'enfants de chœur.
La population de couleur domine à la Pointe-à-Pitre ainsi que dans toute l'île; sur les 126,000 habitants que l'on compte à la Guadeloupe, 118,000 sont d'origine africaine. L'élément blanc s'est surtout concentré à la Basse-Terre. Mœurs, usages et coutumes se ressentent de cette prédominance de la race noire, et la colonie ne progresse guère, bien qu'elle soit en rapports constants avec l'Europe. Tout y est encore empreint d'un caractère primitif : nourriture, habillement, éducation. LaPoînte-à-Pitre est presque déserte en temps ordinaire; la plupart de ses habitants passent des journées entières étendus dans leurs hamacs et ne sortent de leur léthargie qu'à l'arrivée des paquebots. Alors tout s'anime, tout déborde de vie : nègres et négresses, se parant de leurs plus beaux atours, accourent en foule à bord du navire pour y
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reucontrer le troyageur européen, qui doit pourvoir au farniente des jours ordinaires. Les cases se désemplissent, le marché se peuple. Notons ici, en passant, qn*il n'y a réellement qu'une seule maison à la Poin(e« à-Pitre, celle du gouverneur, qui y vient rarement et habite la Basse-Terre. Les autres habitations sont de vraies cases, construites en bois, sans fenêtres, éclairées par une porte ouverte et composées de deux chambres. Là séjournent pêle-mêle bêtes et gens, dans une atmosphère viciée, chargée de poussière et d'acres vapeurs. Quand on y est né, il parait qu'on s'y fait; mais l'acclimatation doit être difficile.
Nous allions en quête de nouvelles aventures, lorsqu'un coup de canon du Saint-Germain nous obligea au retour. Ce fut avec un vrai plaisir que je me retrouvai à bord, aspirant la brise de mer, délicieusement fraîche après notre promenade en ville. A trois heures, équipage et passagers étaient réunis sur le pont, le cabestan grinçait, Tofficier de service prenait sa place sur la dunette, et nous levions l'ancre.
Nous longeâmes pendant plusieurs heures la partie occidentale de l'ile de la Guadeloupe, où se déroulaient devant nous les sites les plus pittoresques, dominés de baut par le majestueux volcan de la Soufrière. Dans le lointain, à l'aide de longues-vues, nous apercevions blanchissant au soleil les murailles massives des forts de la Dominique. La mer était calme, azurée et toute miroitante d'éclairs lumineux. Vers six heures, nous atteignîmes le port de Basse-Terre, où l'on signala notre arrivée par le coup de canon réglementaire.
La scène du matin se renouvela, et le pont fut de
nouveaa envahi par un monde interlope. Nous étions à larrière du navire, contemplant le paysage, qui, sous les rayons du soleil couchant, se fondait dans une teinte . chaude et dorée, lorsque des cris et des tpaprécations J partis des barques amarrées le long du paquebot 1 attirèrent notre attention. Deux robustes Bègres, leurs 1 avirons levés Tun contre Tautr^, se disputaient avec j véhémence, tous deux voulant transporter à terre les bagages d'un des passagers, qui, commodément appuyé sur les bastingages, attendait patiemment la fin de la discussion. Elle semblait devoir se prolonger indéfiniment, avec un flux de paroJes intarissables, lorsque Tun des deux adversaires laissa tout à coup tomber son aviron sur la barque de Tautre, qui chavira aussitôt, tandis que son propriétaire plongeait, la tête en avant, dans Tonde amère.
Pendant qu*il s'y démenait, cherchant à s'accrocher aux cordages, le vainqueur, riant à gorge déployée, fit un signe au pa&sager, cause involontaire de la dispute, embarqua prestement ses bagages et s^éloigna à force de rames, mais non sans lancer un regard triomphant à son ennemi, qui, tout piteux et tout ruisselant, avait pris pied sur Téchelle de bâbord.
Cette petite scène, avec ses pantomimes expressives, amusa tout le monde. Nous désirions aussi aller à terre, mais notre escale au port de Basse-Terre ne devait durer que deux heures, et il commençait déjà à faire nuit.
Basse-Terre, capitale de la Guadeloupe et résidence officielle, du gouverneur de la colonie, contient une population de 10,000 habitants, dont 9,400 de gens de
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couleur. Cette petite ville, pittoresquement assUe au pied d*une colline couverte de plantations dont les massifs verdoyants se prolongent jtfsqu*à la mer, présente, vue du large, là meilleure apparence.
On aperçoit, parmi de nombreuses cases de nègres, quelques maisons de structure européenne. Ijes étrangers qui tes ant fait construire, au nombre d'environ six cents, se livrent au négoce et appartiennent à diverses nationalités. Leurs opérations commerciales, assez étendues et très lucratives, ont pour base principale le cacao et le tabac, dont la culture cependant est exposée à quelques risques, à cause des terribles ouragans qui, de temps en temps, bouleversent les plantations, dont ils ruinent les récoltes.
Nous levâmes Tancre à huit heures du soir, par une de ces belles nuits tropicales qui laissent au Grmament toute sa clarté et toute sa transparence. Les rayons de la lune , dansant sur les eaux , y répandaient des teintes argentées qui contrastaient vivement avec les feux, aux reflets rougeâtres, paraissant çà et là sur la côte, et autour desquels on apercevait des ombres noires sans cesse en mouvement. Celles-ci s^eflacèrent insensiblement, et enfin l'île elle-même disparut à rhorizon, sous une vapeur légère diaprée d*argent.
Après les fatigues du jour, nous rentrions dans le repos. Assis sur le pont, nous jouissions délicieusement de cette nuit calme et solennelle, toute constellée d'étoiles, remplie des grandes voix de TOcéan. Nos souvenirs s'étaient enrichis dMmages originales, de
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sensations jusqu*alors inconnues, d'émotions vives et profondes. Notre visite aux Antilles nous préparait à des scènes plus intéressantes encore, et nous la consi* dérions comme la préface poétique de notre voyage au Venezuela.