‹ Souvenirs du Vénézuéla; notes de voyageChapitre 2 sur 41 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Saint-Pierre. — La chapelle de Colomb. — Fort- de- France. — Une invitation inattendue. — Un jardin sons les tropiques. — Bellevae. — Promenade du soir. — Le serpent Fer de Unee. Scènes populaires. — Souvenirs d'autrefois. — Considérations générales. — Les modes martiniquaises. — Mœurs et coûtâmes, — Les saisons à la Martinique. — Visite à la cathédrale. — Un chemin périlleux. — Encore Fort -de -France. — Départ du Saint-Germain,

Le lendemain, au réveil, nous fumes surpris de n'entendre aucun bruit. La puissante hélice du Saint' Germain ne battait plus les eaux ; les sifflements de la vapeur n'agitaient plus les airs^ un ballottement peu sensible avait succédé aux mouvements saccadés de la veille : tout était au repos.

Nous fîmes rapidement notre toilette, et nous montâmes sur le pont. Nous étions en rade de Saint- Pierre, la ville la plus importante de la Martinique et même des Antilles françaises, car elle compte 22,000 habitants. Sur Tinvitation du commandant, nous allâmes sur la passerelle pour mieux voir le paysage, éclairé par le soleil levant.

Saint-Pierre, situé au fond d*une baie circulaire, dominé par un massif de montagnes, est bâti très irrégulièrement.

Les rues sont étroites, mal pavées, et la chaleur y est excessive. Peu de ses édifices sont dignes d'altention. On y remarque une église très simple, un théâtre presque toujours fermé et un jardin botanique d'une grande richesse. La ville est défendue par quelques fortifications. Dans les environs se trouve une petite chapelle, Mtie en commémoration de la découverte de la Martinique par Christophe Colomb, lors de son second voyage. Notre steamer ne fit qu'une courte escale à Saint- Pierre, reçut quelques voyageurs, embarqua quelques marchandises et se remit en roule. Deux heures après, il opérait son entrée, pavillon déployé, à Fort-de- France. Ce port, que plus d'une nation européenne a envié aux Français, est parfaitement sûr, et Fancrage y est excellent. Il est partagé en deux sections par un petit cap ou promontoire, sur lequel s'élève le fort Saint-Louis. Son ouverture principale est au sud-ouest, c'est-à-dire à Fabri des vents alizés qui viennent du nord-est. Ses eaux sont profondes, et les plus gros navires peuvent y mouiller sans aucun danger. Une escadre française, commandée par un amiral et composée de cinq ou six navires, stationne habituellement dans la baie du Carénage, sous les canons du fort, qui nous a paru en assez mauvais état.

L'autre partie de la rade ne présente aucun des avantages de la première. Elle est large, mais n'offre que quelques pieds d'eau, jaunie par les alluvions de la rivière Madame. Elle est, de plus, exposée à toutes les rafales.

Celles-ci sont fréquentes, ainsi que nous l'apprîmes dès notre arrivée. A peine avions-nous jeté l'ancre

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qu'un formidable grain, ou lamentin^ nous inonda de torrents de pluie comme on n'en voit que sous les tropiques. Il passa, heureusement, aussi vite qu'il était venu, laissant après lui le ciel serein, les campagnes plus riantes et plus vertes.

De même qu'à la Pointe-à-Pitre , des palétuvier» bordaient les côtes, formant d'épais fourrés et prolongeant jusque parmi les flots leurs racines noueuses. Comme ailleurs aussi, nous ne tardâmes pas à voir apparaître une quantité de négresses et de quarte* ronnes, aux larges jupes d'indienne bariolée.

Elles ne venaient pas cependant chargées de menues marchandises. C'étaient des blanchisseuses en quête de travail, des hôtesses ayant des chambres à louer et alJaDt au-devant des locataires. Ces dernières eurent du succès, car notre escale à Fort-de-France devait durer deux jours, et la plupart des voyageurs avaient décidé de les passer à terre.

IVous avions déjà fait retenir un appartement à rhôtel d'Aviron, que l'on nous avait recommandé comme le meilleur, lorsqu'on nous remit un billet du gouverneur, l'amiral Grasset, nous invitant à descendre à la résidence; sa voiture nous attendait sur le quai et nous conduisit aussitôt au palais du gouvernement. Durant le trajet, nous aperçûmes, sur la place de la Savane, à demi cachée par de beaux sabliers, la statue en marbre de l'impératrice Joséphine, œuvre de Vital Dubray.

Le sculpteur a tiré le meilleur parti de cette gracieuse figure, qui, les regards fixés sur l'Océan, semble chercher au loin cette autre patrie où elle devait

connaître tout ce que la vie offre de plus brillant et de plus douloureux I

Nous traversâmes ensuite une ou deux rues asseï proprement tenues, bordées de petites maisons basses, et nous parvînmes devant un vaste bâtiment, au pied duquel se promenaient quelques sentinelles : nous étions rendus à destination.

L'amiral Grasset nous .reçut de la manière la plus aimable. Tandis qu'il nous quittait durant quelques instants, afin de recevoir son courrier de France, nous allâmes visiter le magnifique jardin dépendant de la maison du gouvernement. — Là, assis à Tombre d'un énorme manguier, aux grandes et belles feuilles lustrées, nous voyions verdir autour de nous tout un monde de plantes précieuses et rares. A quelques pas de notre siège se présentaient de grands bouquets de bambous, de plus de trente pieds de hauteur, inclinant leurs tiges légères, ondoyant au vent, comme de gigactesques plumes d'autruche, vers le sol humide, dont elles entretenaient la délicieuse fraîcheur. Plus loin, croissaient en abondance des asclépias, des cactus, des pervenches roses, des orchidées de toute espèce, des doliques à fleurs bleu pâle, des roses de Cayenne d'un beau rouge brillant, des tubéreuses parfumées. Des lianes, parmi lesquelles nous remarquâmes la vanille aux tiges charnues et aux feuilles épaisses, s'entrelaçaient de rameaux en rameaux, sur lesquels sautillaient des oiseaux au brillant plumage. De temps en temps, un colibri, bourdonnant dans l'espace, étincelant d'or, plongeait le bec dans une corolle ouverte, restait un instant immobile^ puis disparaissait comme un trait.

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Notre aimable h6te vînt nous tirer de notre contemplation, et comme nous lui exprimions le plaisir que nous causaient.ces scènes pour nous si intéressantes, il nous proposa de nous mener à sa maison de campagne, située sur une colline à peu de dislance de la ville. Nous nous remimes en voiture, et peu de temps après, nous étions à Bellevue.

L'habitation de lamiral méritait ce nom. — Un cri d'admiration nous échappa en nous trouvant devant le magnifique panorama qui se déploya tout à coup sous nos yeux. L*ile entière de la Martinique, aux eûtes sinueuses, tantôt formées de roches élevées, tantôt basses et couvertes de plantations, s'étendait devant nous, avec ses reliefs, ses couleurs, son vaste horizon de mer. A notre gauche, de hautes montagnes découpaient leur vigoureux profil sur le ciel lumineux et pur; à notre droite, TOcéan roulait ses vagues marbrées d'écume. Là-bas, l'espace, silencieux et profond; plus près, à l'entrée du port, les voiles blanches des bateaux de pèche, et l'allée et venue d'une quantité de canots chargés de fruits et de marchandises, se dirigeant vers le Saint-Germain, dont le drapeau tricolore arboré au grand mât flottait au gré de la brise.

Nous fîmes un excellent déjeuner, dans une grande salle à manger dont les fenêtres ouvertes nous permettaient de continuer à jouir du splendide tableau que nous venons d'esquisser; puis, suivant les habitudes du pays, nous nous retirâmes, dans les chambres qui nous avaient été préparées, pour la sieste.

Après ce repos, vers quatre heures de Taprèsmidi, nous résolûmes, bien que le soleil fût encore

très haut, cValler visiter Forl-de-France , que nous n'avions faitqu^entrevoir et que nous tenions à mieuxl^ connaître.

Nous descendîmes la colline à pied, par un senliei ravissant, qui nous conduisit sur les Lords de la rivièi Madame. Ce cours d'eau, ainsi nommé enThonneur Madame Royale, prend sa source dans les montagnes Tintérieur, coule entre d'épaisses masses de verduj et, arrivé à Fort-de-France, sert à former une cascac artificielle, que fit construire un ancien gouverneur (I( la colonie, Tamiral du Gueydon. La rivière se dirige^ ensuite, comme nous Tavons déjà dit, vers la deuxième entrée du port, où elle se perd dans la mer des Antilles.

Nous traversâmes la rivière dans un bac, dont aa Indien s'était constitué le nautonier.

En débarquant sur l'autre rive, un assez vaste édi* fice, construit en bois, attire notre attention. C'est Thôpital, spacieux, bien aménagé et parfaitement tenu, grâce aux soins du gouverneur et du médecin en cbef de Tinfanterie de marine. Les malades qui ne peuvent supporter le climat énervant de Fort-de-France sont envoyés au village du Morne-Rouge, où Taîr est pur et moins chaud. Cette dififérence de température résulte de l'altitude de cette localité, qui est située à MO mètres au-dessus du niveau de la mer. Toutes les céréales d'Europe y croissent, dans d'excellentes conditions.

Nous longeâmes la rivière pendant quelque temps, sans oser, toutefois, nous aventurer trop près de la berge, car c'est dans les hautes herbes qui la couvrent qu'un redoutable serpent, le trigonocépbale Fer de

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lance, aîme à se réfu<;icr durant les heures trop . ensoleillées. Ce serpent, Fun des plus terribles que I A'on connaisse y n'exisle qu'à la Uartinique et à Sainte- Lucie. Il atteint jusqu'à trois pieds de longueur; sa peau est grisâtre, parsemée de taches jaunes et vertes; sa tête, hideuse comme celle du crotale, est plate et triangulaire. Il habite généralement dans le creux des arbres ou sous de vieux troncs renversés, dans les lieux marécageux, et rien ne trahit sa présence. Sa morsure donne inévitablement la mort. Il se met en chasse à la tombée de la nuit et, aussi agile que vorace, pénètre souvent dans les maisons. Les colons n'en parlent qu'avec terreur et racontent sur cet odieux reptile les histoires les plus fantastiques. Aussi ne sorlent-ils jamais le soir sans être armés d'un long bâton avec lequel ils fouillent les herbes avant d'y mettre les pieds. Ces craintes, cependant, sont justifiées, car on a constaté à Fort-de-France une moyenne annuelle de deux cents décès uniquement causés par les attaques du trigonocéphale.

Nous laissâmes donc la rivière à distance, et nous nous dirigeâmes vers l'église, dont le clocher, assez prétentieux, domine toute la ville.

Décrire l'effet que notre passage produisit dans le» raes serait difficile , tant nous remarquâmes d'intérêt et de curiosité chez les habitants. Partout, les négresses s'appelaient, nous montrant du doigt :

a Viens voi, li béqués passer. »

Nous apprîmes plus tard que le mot béqué, en langage créole, veut dire a blanc n .

Hommes et femmes accouraient alors sur le seuil de

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leurs cases, et nous déGlàmes ainsi entre une haie de spectateurs, pendant que les enfants nous entouraient en riant et en montrant leurs dents blanchesi Un cortège d'enterrement se montra à Tentréc d'une rue.

Nous nous rangeâmes pour le laisser passer, mais les porteurs du cercueil, posant à terre leur lugubre fardeau, se joignirent à la foule pour mieux noas examiner, et le nègre en surplis, qui marchait en tète de la procession en chantant les litanies, s'arrêla court, les yeux écarquillés et la bouche béante.

Nous le laissâmes à ses réflexions, et, poursuÎFafl^ notre promenade, nous aperçûmes sur la place da Marché la maison d*où était sorti le cortège que noas venions de rencontrer.

A la Martinique, lors d'un décès, Tusage exige qne la maison mortuaire soit entièrement tendue d'une draperie, noire pour les riches, blanche pour les' pauvres; or, comme, à peu d'exceptions près, il n'y a que des malheureux de race africaine dans la colonie, on y voit rarement des tentures noires.

Le marché de Fort-de-France, tout en présentant des scènes amusantes et pittoresques, a moins de couleur locale que celui de la Pointe-à-Pitre. Nous y vîmes, pour la première fois, le fruit de l'arbre à pain, la mangue^ la sapotille, les papayges; mais après avoir goûté de tous ces produits tropicaux, la sapotille seule trouva grâce à nos yeux.

Fort-de- France, aujourd'hui tranquille et paisible, est connue dans Thistoire depuis le dix-septième siècle, , époque de sa fondation. Des désordres graves, des

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abus de tons genres remplirent les premières années de la colonie. Les Anglais s'en emparèrent en 1794, la rendirent à la France en 1802, s'y installèrent de nouveau en 1809, pour la restituer déGnitivemenI au gouvernement français en 1814. Des noirs importés d'Afrique furent employés au défrichement des terres TÎerges. La vente des esclaves rapportant des bénéfices considérables, on en débarqua de telles quantités que leur placement devint difficile. Des hangars , qui existent encore aujourd'hui, furent construits le long des quais pour recevoir les malheureux Africains, qui Y étaient entassés pèle-méle en attendant des acheteurs. Des complots, des révoltes éclatèrent parmi eux. Quelques-uns parvinrent à s'échapper dans les forêts de Tintérieur, où ils reprirent la vie sauvage ; d'autres gagnèrent File de Saint-Domingue, où leur présence donna des forces nouvelles aux éléments de discorde qui y fomentaient déjà. En 1794, la Convention décréta Tabolition de l'esclavage, mesure intempestive, trop précipitée, qui donna pour résultat la ruine de la Guyane et des Antilles. On comprit, trop tard, qu'il eût fallu faire précéder Témancipation par un régime transitoire, et, tombant dans un excès contraire, on rétablit la traite par une loi du 30 floréal an X. Le code noir, qui défendait toute union entre nègre et blanc, demeura néanmoins aboli ; les métis se multiplièrent et constituent aujourd'hui la masse de la population.

Fort-de-France, comme la plupart des villes des Antilles, eut à souflrir des tremblements de terre, et ht presque entièrement détruit durant l'un d'eux.

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en 1838. La ville fut rebâtie en bois et compte actuel-j lement près de 10,000 habitants, parmi lesquels 600^ à 700 Européens. Ses rues sont droites, bordées dt" cases composées généralement d'un rez-de-chaussée construites de manière à présenter une températai aussi fraîche que possible. Chacune d'elles, grâce à sollicitude éclairée de Tamiral du Gueydon, possèd< dans une cour intérieure, une fontaine d'eau pui obtenue au moyen de travaux de canalisation. L( fenêtres sont fermées par des persiennes mobiles, qai, dans les p^ys chauds, remplacent le verre à vitres/dont Tusage empêcherait la libre circulation de IVir, si nécessaire sous les tropiques.

La ville n'a aucune importance commerciale. On n'jf rencontre que quelques magasins de détail , sortes de bazars, où Ton vend de tout, ainsi que dans les localités noavelles, dont le négoce n'est pas assez actif pour s'être spécialisé. On se pourvoit à Saint- Pierre, entrepôt principal delà colonie et siège de la société martiniquaise. Quand les habitants de Fort-de-France veulent faire des achats ou assister à une représentation théâtrale, ils prennent le vapeur qui fait le service entre les deux villes, et, tout en jouissant d'une excursion charmante le long des côtes, ne mettent guère que deux heures pour arriver à destination. Les créoles aiment les divertissements, et surtout la danse, avec passion; il est rare que leurs réunions du soir ne se terminent pas par un bal. L'amiral Grasset a été l'un des premiers à nous en faire la remarque, et il nous a dit qu'il avait d'abord cherché à satisfaire ses administrés en donnant des soirées dansantes au palais du gouvernement, mais

que celles-ci avaient toujoars été cause pour lui-même de nombreux désagréments, résultant du préjugé de couleur, plus vivace à la Martinique que partout ailleurs. C*est le mulâtre, dédaigné par le blanc «t envié par le nègre, dont la situation est la plus pénible. Dans chaque réunion, des groupes se forment, représentant autant de castes, et souvent de sérieux conflits éclatent entre ces éléments discordants.

Le nègre, traité avec bonté, est essentiellement doux et serviable. Ses passions, néanmoins, sont vives et ardentes. S'il est poussé à bout par les mauvais traitements, sa sauvagerie native reprend le dessus et Yexalle jasqu^aux plus atroces vengeances. On en a eu un exemple récent à Sainte-Croix et à Cayenne, où les noirs ont incendié toutes les habitations appartenant aux colons européens. L*esprit de conciliation des autorités coloniales a écarté de Fort-dc-France tout danger de ce genre, bien qu*il y règne, comme ailleurs, une sourde inimitié entre les deux races, dont Tune veut maintenir sa domination et dont Tautre craint sans cesse de nouveaux attentats à sa liberté.

Disons quelques mots des modes martiniquaises, qui ont leur originalité. Les femmes créoles blanches portent la gaule, sorte de peignoir flottant, plus ou moins richement brodé. — Les noires affectionnent les vastes jupons en calicot, aux couleurs très voyantes, à grands dessins des plus fantaisistes. Elles se coiffent d'an mouchoir roulé, ou madras, de couleur jaune ou rouge, qu'elles achètent tout monté au prix de huit à dix francs, et qui se pose sur le sommet de la tête» comme un chapeau. Quant aux négrillons, on leur

donne, mais assez rarement, une petite chemise courte. Ils sont généralement nus, ce dont ils ne souffrent guère à cause du climat, et ce qui convient encore mieux à la boarse de leurs parents. Hommes, femmes et enfants sont de déterminés fumeurs. Les derniers s'empressent autour des Européens, en leur criant sur tous les tons :

(( Un cigâ! Donnez un cigâ ! »

La population de Fort-de-France paraît plus active que celle de la Pointe-à-Pitre.

Beaucoup d'emplois publics y sont remplis par des gens de couleur, les blancs s'occupant plus générale* ment de l'exploitation des plantations de canne à sucre et de caféiers ou du commerce d'exportation. Beaucoup de nègres sont occupés, dans le port, au chargement ' ou au déchargement des navires^ Presque tous possèdent un petit coin de terre, planté de maniocs, de bananiers ou d'arbres à pain, dont les produits sufiGsent aux besoins de leur famille. Les femmes soignent les détails du ménage et consacrent leurs instants de loisir à la confection de chapeaux, fabriqués au moyen d'une herbe marine croissant dans les parages de l'île. Ces chapeaux, assez grossiers, sans aucune espèce de garniture, se vendent presque pour rien et préservent parfaitement du soleil.

On vit à peu de frais, en général, dans la colonie. Les vivres s'y débitient à très bas prix, sauf la viande, qui est rare et chère. Les gens de couleur vivent de poissons et de fruits; la poire d'avocat, et surtout la mangue et la banane, forment la base de leur alimentation. La banane, tantôt frite» tantôt coupée en tran-

ches et grillée , tantôt pétrie avec du maïs et de la farine de manioc, apparaît à tous leurs repas. Comme boisson , ils préfèrent le tafia et le lait de coco, dont ils se montrent très friands, ainsi que du jus de la canne à sacre non fermenté.

Le climat de la Martinique est pareil à celui de toutes les régions tropicales, brûlant toute Tannée, humide et malsain pendant la saison des pluies, qui se passe rarement sans amener avec elle son cortège de fièvres, dont les matelots de Tescadre et les soldats du fort sont surtout attaqués. Les pluies durent une grande partie de Tannée et tombent avec un# violence incroyable.

I Revenons à notre promenade en ville, un instant oubliée durant ces dissertations.

* En quittant le marché, nous primes à tout hasard une petite rue qui nous conduisit devant Téglise, assez ancienne et de belles dimensions. On y entre de cinq côtés différents. Nous remarquâmes dans le chœur

^ ane estrade assez élevée, surmontée de trois pavillons français entrelacés : c'estla tribune du gouverneur durant les cérémonies religieuses. En face de cette estrade^ également en vue, se présente le siège épiscopal. . Durant notre visite à Téglise, un prêtre enseignait le catéchisme à une soixantaine de négresses de tons les âges, réunies dans une petite chapelle latérale au maitre-aiitel. Nous eussions désiré entendre leurs réponses aux demandes de leur instructeur, mais la nuit tombait, et il nous fallut partir, ce dont le prêtre ne parut pas fâché, car nous causions de sérieuses distractions à ses ouailles.

L'hôtel d'Aviron, que nous vimes ensuite, est situé sur la place de la Savane. C'est le meilleur de Fort-de-France, ce qui ne veut pas dire qu'il soit très luxueux.

Il fallait reprendre la route de Bellevue. Nous traversâmes de nouveau la rivière Madame, pour nous engager ensuite d«ns un délicieux sentier, où nous nous attar James, tant la soirée était belle, Tair pur et doux. Quel fut notre étonnement, en arrivant au haut de la^ montagne, de ne rencontrer que des visages troublés et inquiets! On ne nous ménagea pas même les reproches. Il parait que nous avions pris, sans nous en douter, le chemin le plus fréquenté par le terrible trigonocéphale, et précisément à Theure où il se plait à sortir des hautes herbes pour s'étirer et se délasser aux rayons du soleil couchant. Le gouverneur, prévoyant notre imprudence, avait envoyé des soldats i notre recherche pour nous prévenir du danger.

Quelques minutes après, on n'y pensa plus, et nous nous mimes tous fort gaiement à table. Quelques officiers de marine vinrent se joindre à nous après le repas. Nous restâmes jusqu'à dixheuressur la terrasse, entourés d'une nuée de lucioles, qui voltigeaient autour de nous en telles quantités qu'on eut cru voir une pluie de feu. La nuit était d'une clarté incomparable, et le paysage que nous avions sous les yeux, parfaitement distinct, semblait enveloppé d'une gaze légère à reflets d^argent qui en rehaussait encore, par un charme mystérieux, la poétique beauté.

Le lendemain, nous étions levés dès sept heures du matin. Après le déjeuner, l'amiral nous proposa de

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nous conduire en ville. Celle-ci nous parut, cejonr-lk, plus animée que la veille. Des groupes stationnaient dersDt les magasins; des négresses se rendaient au marché, chargées de fruits. Nous allâmes visiter la baie du Carénage et ses installations maritimes, très négligées, puis la place de la Savane, que nous avons déjà citée, entourée d'arbres séculaires, tamarins et sabliers. C*est la promenade à la mode, et les nègres, les jours de fête, y viennent danser la bamhoulah aux pieds de la statue de l'impératrice Joséphine. Dans la semaine, les soldats de la garnison y font Texercice.

11 nous reste peu de choses à dire sur Fort-de-France, que nous avions visité dans ses moindres recoins et qu'il nous fallait bientôt quitter. A quatre heures de Taprés-midi, un coup de canon du Saint - Germain rappela les passagers dispersés en ville. Nous primes ' congé de Tamiral, en le remerciant de l'hospitalité qu'il nous avait si gracieusement accordée, et une demi-heure plus tard, nous étions sur les quais, devant un petit embarcadère, où le commandant du Dupetit- Thouars avait eu Tobligeance d'envoyer sa baleinière pour nous ramener à bord du steamer. Passagers et marchandises arrivèrent de tous côtés, et, rejoignant le Saint'Gennain, nous y trouvâmes tout en mouvement. Onleva l'ancre, et le beau navire sortit lentement du port en longeant le fort Saint-Louis. Peu d'instants après, la pleine mer s'étendait de nouveau devant nous.

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