‹ Souvenirs du Vénézuéla; notes de voyageChapitre 21 sur 41 · III · texte numérisé non relu

III

S0CVBNIB8 DU VENEZUELA. S59

Le dÉnat y est agréable et sain, la moyenne de la température étant de 19* i 20* Réaumar toute Tannée.

- Valencia fut fondée en 1SS5 par Alonzo Diaz Moreno, à 556 mèlres d'altitude au-dessus du niveau de la mer, non loin d'un fleuve navigable, le Guarico, communiquant avec TOrénoque, et & quarante milles de distance de Puerto-Cabello, le meilleur d'entre les ports vénézuéliens. Ce ne fut pas sans débats qu'on se décida, plus tard, à préférer Caracas à Valencia, pour y établir le sîége du gouvernement fédéral. Cependant cette résolution est parfaitement justifiée. Le chef-lieu du Carabobo, où le premier congrès national tint ses séances en 1831 , est trop exposé à un coup de main, soit durant les péripéties d'une guerre civile, soit en cas d'invasion étrangère. Des faits irrécusables en font foi dès le seizième siècle. En 1578, les Caraïbes, venus des bords de TOrénoque, Tattaquèrent subitement et ne furent repoussés qu'après une héroïque résistance, dirigée par Garcia Gonzalez; en 1667, des flibustiers français s'y présentèrent à leur tour et la soumirent au pillage. Caracas, moins favorablement situé, est d'autre part plus facile à protéger et à défendre.

Revenons aux actualités. En sortant de l'hôtel, pour &ire une promenade en ville, nous arrivâmes, par une rue large et de bonne apparence, en vue d'un beau et grand square, orné de vigoureuses plantes tropicales. Là s'élève la cathédrale, assez vaste édifice, flanqué de deux tours, mais dont l'architecture n'ofire rien de remarquable. Son intérieur n'est pas du meilleur goût, et l'on y retrouve les statues peintes et les dorades qui

déparent toutes les églises hispano-américaines. On nous montra, à Tun des angles du même square, la maison habitée autrefois par Tun des plus braves compagnons de Bolivar, le général Usiav. Issu d'une ancienne famille allemande, ce vieux soldat avait cornbattu sous les ordres de Wellington, à Waterloo. La guerre finie, il vint an Venezuela et mit son épée au service des patriotes. Fait prisonnier par le général espagnol Morillo, celui-ci l'employa, avec d'autres captifs, à la construction d'un pont sur le Rio Valencia. Plus tard, après quelques mois de détention, il fot échangé contre un officier supérieur espagnol, rejoignit Bolivar et prit une part active à la bataille décisive de Carabobo, où il commandait une division vénézuélienne.

Nous ne nous sentions pas disposés à faire de longues courses, les cahots de la voiture et le manque de sommeil nous ayant fatigués. Nous nous bornâmes donc ce jour-là à parcourir les environs du square Bolivar et de la place de la Candelaria, où Ton a érigé récemment une statue au maréchal Falcon, d'une exécution assez médiocre.

Le lendemain, nous reçûmes la visite de quelques personnes auxquelles nous, avions été recommandés. L'une d'elles, un honorable négociant de Valencia, s'ofirit à nous accompagner et à nous guider en ville.

— C'est aujourd'hui dimanche, nous dit-il, et vous

aurez une excellente occasion de rencontrer de jolies

femmes et de vous faire une idée des Valencianas.

rt Nous nous 'Tendîmes à la place de la cathédrale, et

là, assis sous un grand massif de bambous, à quelques

pas de Féglise, nous attendîmes la sortie des fidèles. Bientôt nous les vîmes défiler, les dames élégamment mises» le livre de prières ou le chapelet à la main, la tête recouverte de la mantille de dentelles; les jeunes filles marchaient en se donnant le bras, et causaient joyeusement entre elles. La plupart étaient jolies, et, dans le nombre, nous en remarquâmes une d'une sapcrbe beauté. Elle nous jeta en passant un regard de reine, et reconnaissant notre compagnon, elle inclina doucement sa belle tète brune et s'éloigna lentement, suivie d'une vieille négresse.

— Quelle belle personnel m'écriai-je.

M. X... , qui au salut de la jeune fille avait répondu : tt Adios, Camila v , me dit avec jèmotion :

— C'est la fille d'un blanc, ancien cmigrant irlanlandais, et d'une Indienne de Turmero. Sa beauté passera comme un songe. Dans un an elle sera d'une telle laideur qu'on ne la regardera plus qu'en frémissant de dégoût et de pitié!

— Est-il possible ! Comment cela?

— Sa mère est lazarina, et la jeune fille a déjà un commencement de lèpre.

— Quelle horreur ! dis-je toute troublée ; son teint semble cependant si uni et si coloré!

— Oh ! reprit notre compagnon , il ne faut pas s'y tromper. Je la vois souvent, et chaque fois qu'une émotion quelconque l'agite, son charmant visage se couvre de taches c'est affreux!

Puis changeant tout à coup de conversation :

~ Désirez-vous faire un jolie excursion?

— Volontiers.

— Eh bien! escaladez celte colline pierreuse que vous voyez d^ici; elle se nomme El Morro; il parait qu'on y jouit d'une très-belle vue.

— Vous n'y avez donc pas été?

— Non, je Favoue; voilà cinq ans que j'habite Valencia, et, vous le savez, la paresse est bien séduisante sous les tropiques

— Venez avec nous!

— Vraiment, reprit en riant notre înterlocutear, je n'en ai pas le courage. Je vous conseille même de ne pas y aller à présent, il fait déjà trop chaud.

Nous suivîmes son conseil, d'autant plus volontiers que nous nous sentions fatigués. En rentrant à l'hôtel, nous y trouvâmes M. ***, un négociant de la ville, auquel nous étio&s recommandés. Il nous transmit une invitation de la part de sa femme, et no«s acceptâmes un engagement pour la soirée. Dans l'après-midi, nous nous mîmes résolument en route, mon mari et moi, décidés à gravir El Morro, une colline granitique à double sommet, de huit cents pieds d'altitude, formant un des contre-forts de la chaîne de l'Hilaria. La vue dont on jouit de ce point élevé est de toute beauté. A l'horizon, les eaux bleues du lac de Valencia; plus bas, une ligne de montagnes, dominant le fameux champ de bataille de Carabobo; à proximité de la ville, la vallée se rétrécit, et, dans un fond verdoyant, on aperçoit les villages de Barbula et de Nagua-Nagua. Au pied de la colline s'étend Valencia, dont les maisons s'étalent entre des groupes d'arbres et de riants jardins.

Au coucher du soleil, nous allâmes chez M. ***- Sa

femme, une jeune et jolie créole, nous reçut fort aimablement. Il avait été convenu que nous irions ensemble écouter quelques morceaux d'harmonie, exécutés par un corps de musique militaire, sur la place Guzman Blanco. Ces concerts ont lieu régulièrement le jeudi et le dimanche. Nous nous mimes donc en route, et nous arrivâmes bientôt à destination.

La place Guzman Blanco forme un joli square planté d^arbres, au milieu duquel s'élève une statue pédestre du président, sur un piédestal de marbre de douze mètres de hauteur. Cette statue fut érigée en 1873, par ordre de la législature du Carabobo. Des palmiers et des amandiers entourent le monument et complètent la décoration de la place.

Une foule nombreuse remplissait le square, qui présentait Taspecl le plus animé. Les bancs étaient occupés par les nègres; la population aisée allait et venait, échangeant des saints et des compliments dans Tallée centrale. A dix heures précises, les musiciens emportèrent leurs pupitres, et les auditeurs se dispersèrent dans toutes les directions.

A quelques jours de là, nous montions en voiture pour aller visiter le cimetière de Valencia et la grande grotte du Guacamayo. Le champ des morts est situé sur un terrain élevé, à peu de distance de la ville. On y remarque quelques tombes bien entretenues et des enclos remplis de fleurs. Une tour assez spacieuse, au haut de laquelle conduisait un escalier en spirale, attira notre attention. Nous y montâmes, et quelle ne fut pas notre horreur, en mettant le pied sur une étroite plate-forme, de constater que tout Tintérieùr de

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cet édifice circulaire élait plein d^ossements jetés pèlemêle les uns sur les autres, et de façon à le combler presque entièrement! Des crânes dénudés surgissaient çà et là, parmi ce lugubre entassement de débris humains. Quelques têtes à demi décomposées portaient encore des traces de barbe et de sourcils. L'une d'elles, sans doute celle d'une malheureuse émigrante irlandaise, était à demi voilée sous une épaisse chevelure rousse, éparse sur d'autres dépouilles.

C'était navrant, et ce spectacle nous causa la plus pénible impression. Il parait qu'on a la coutume à Valencia de déterrer les corps après un an de sépulture, à moins de concession spéciale achetée à prix d^argent, et de les jeter dans ce charnier commun où ils sont exposés au soleil brûlant et aux pluies d'orage.

Il serait à désirer, dans l'intérêt de Thygiène publique, qu'on renonçât à une telle pratique, aussi nuisible aux vivants que peu respectueuse pour les morts.

A l'entrée du cimetière, sur la droite, se présente une colline aride et rocailleuse, que l'on appelle El Calvario, Il est question de la cultiver et d'y tracer un jardin. On y découvre un panorama grandiose, eni' brassant toute la ville de Valencia encadrée de montagnes, et, dans le lointain, le miroir azuré du lac de Tacarigua. Nous y laissâmes notre voiture sous la garde d'un nègre, et précédés par Inginio qui nous servait de guide, nous partîmes à pied pour la grotte de Guaca^ mayo.

Une chaîne de collines, assez basses, s'allongeait vers Test. Nous la côtoyâmes, marchant dans les hautes herbes, parmi lesquelles se dressaient çà et là quel-

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ques baissons épineux. Le sol était argileux, peu fécond, et Inginio nous apprit que nous étions dans un vrai repaire de serpents. Il nous indiqua enfin, à dislance, une énorme excavatioa béante dans la montagne.

— Voilà la grotle, nous dit-il.

— Mais comment y arriver?

— 11 faut suivre le lit du torrent jusqu'au pied des rochers.

Ce n'était pas chose facile. Il fallut escalader ou contourner de grands éboulis, se frayer un chemin parmi des amoncellements de branches, et sauter par-dessus les flaques d*eau. Après plusieurs chutes et un quart (Vheure de marche pénible, nous arrivâmes devant une sorte de gorge, dont Taspect était des plus saisissants. Qu'on se figure un immense portail de près de quarante pieds de large, tombant en ruine, composé de blocs gigantesques, entre les interstices desquels croissent quelques plantes grimpantes; au fond, un tunnel noir et profond, d'où s'échappe un torrent sortant des entrailles de la montagne; à droite, à une certaine hauleur, une vaste plate-forme, d'où la vue s'étend sur toute la vallée de Valencia; au-dessus de cette première assise, une deuxième plate-forme que surplombe une voûte massive, et qui n*est éclairée que par une fissure dans le roc. Celui-ci, de formation calcaire, est percé, déchiqueté, perforé partout, et présente dans son ensemble Tapparence d'une colossale éponge, soudainement pétrifiée.

Nous nous attendions si peu à un tableau aussi étrange» que nous restâmes pendant quelque temps à

le contempler avec stupeur. La longue galerie servant d'orifice aa torrent semblait praticable, mais nous n'osâmes nous y engager sans falots, car les animaux malfaisants, scorpions, serpents, chauves-souris, devaient y abonder, et il eût été peu prudent de les affronter dans les ténèbres. Nous résolûmes cependant d*en visiter Tentrée, ce que nous fîmes au prix de nonvelles chutes et de nombreuses écorchures. Nous escaladâmes ensuite la montagne jusqu'à la première terrasse, décrite plus haut, où nous primes un peu de repos, tandis qu'Inginio nous racontait les légendes fantastiques de la Cueva del Guacamayo. Une tribu d'Indiens y avait vécu au temps jadis, nous disait-il, et y avait été détruite. Leurs âmes cependant y étaient restées et hantaient encore la place, sous la forme Je chauves-souris et d'engoulevents.

Il est hors de doute que ces grottes ont été autrefois habitées. On y remarque encore aujourd'hui, dans Tune des galeries supérieures, une table de pierre, taillée de main d'homme.

Malgré tous nos efforts, nous ne pûmes, sans échelles, arriver jusqu'à l'ouverture de cette galerie, située à cinq ou six mètres de l'endroit où nous étions et audessus d'une muraille presque perpendiculaire. Inginio, lui, y était entré quelques années auparavant, aidé par quelques compagnons, fin fouillant ie sol de ceiie caverne, il est presque certain qu'on y ferait des découvertes des plus intéressantes, et de nature à fournir des éléments nouveaux pour l'histoire des anciennes tribus indigènes. Sous ce rapport, tout est encore à faire au Venezuela, dont le sol n'a été nulle part

exploré scientifiquement. Ce n^est que par hasard que Ton a mis au jour» de temps en temps, quelques tombeaux de caciques indiens, dans les vallées d'Aragua. Des ossements de mastodontes ont été recueillis dans les grottes des Morros de San Juan, dont nous parlerons plus tard. Les Uanos, jadis couverts par les eaux» doivent contenir des richesses paléontologiques immenses sur lesquelles on n*a encore aucune donnée. Il y a de quoi stimuler vivement le zèle des savants et des explorateurs, auxquels on ne peut assez recommander ces régions du Sud-Amérique, dont le docteur Emst, Tîntelligent et zélé directeur du musée de Caracas, a déjà signalé Timportance. Un Danois habitant Valencia, M. Stohl, s'est également attaché à les faire connaître, en réunissant des collections d'antiquités indiennes qu'il expédie ensuite au musée de Copenhague. Tandis que nous commentions mentalement les informations que nous donnait notre guide, celui-ci continuait l'histoire de la grotte, et nous apprenait qu'un brigand célèbre, Hernando Maza, y avait élu domicile au siècle dernier, et qu'on Ty avait traqué, saisi et tué comme une bêle fauve.

— A-t-<»n jamais fait des excavations parmi les rochers? demandai-je à Inginio.

— Non, répondit-il, en hochant la tête; on aurait de la peine à décider des péons à travailler ici, oii sont les âmes de leurs ancêtres, et il faudrait beaucoup d'argent pour les y faire venir.

Peu de personnes connaissent la grolte de Guacamayo, même parmi les Vénézuéliens, et elle a été négligée par la plupart des voyageurs. Celle du Guà-

charo, située à deux journées de marche de Cumana, est beaucoup plus connue, ayant été décrite par Hum-* boldt et le géographe Codazzi. Elle est composée d'une succession de cavernes, de galeries et de vastes salles, tapissée de stalactites, et forme un véritable labyrinthe, s'étendant à près d'une lieue sous le sol. Une rivière, le Rio Negro, la traverse, couvrant de ses eaux de véritables abîmes tellement profonds, que si une grosse pierre y est jetée, elle disparait sans bruit. Cette grotte, probablement plus riche encore en spécimens paléontologiques que celle du Guacamayo, serait moins facile encore à explorer. Gomme elle se trouve loin des endroits habités, il faudrait y faire camper les travailleurs, leur faire apporter des provisions, les entretenir pendant assez longtemps, ce qui entraînerait des dépenses dépassant les ressources privées, et ne pourrait être entrepris que sous les auspices d'un gouvernement ou de puissantes associations scientifiques.

Après une assez longue station au haut des rochers, nous opérâmes une périlleuse descente avec laide d'Inginio, et nous rentrâmes dans le lit du torrent. Noire voiture nous attendait près du cimetière, et nous roulâmes bientôt vers Valencia.

En rentrant à rh(>tel, nous fumes surpris d'y remarquer une vive animation. Des messieurs et des dames, en toilette de gala, se promenaient de long en large sous la galerie du patio; dans une salle voisine avait été dressée une longue table chargée de fruits et de vins, et dans la foule circulait une grande et forte négresse, marchant fièrement et tenant dans ses bras un minuscule bébé, enveloppé de mousseline.

— Qae se passe-t-il donc? demandâmes-nous à nne femme spécialement chargée de notre service.

— C'est un baptême, nous répondit-elle, et les parents de Teufant ont choisi notre hôtel pour y offrir un banquet à leurs amis.

Nous allions nous retirer, après avoir admiré le noaveau chrétien, lorsqu'une jeune femme, élégante et jolie, s'approcha d'un des convives et lui parla à Toreille. Aussitôt celui-ci s'approcha de nous, et nous saluant fort poliment, nous dit en souriant :

-— Ma femme me charge de vous inviter à noire fable. Vous êtes étrangers, et votre présence portera bonheur au bébé.

Dans ces circonstances, il eût été difficile de refuser, et nous assistâmes au banquet avec les amis de la famille. Les parrains et marraines, rayonnants de joie, occupaient les places d'honneur, et se saluaient gaiement du nom de compadre et de comadre, auquel ont droit les personnes ayant un même filleul. Deux amis dont chacun est le parrain des enfants de l'autre sont également des compadres. Les filleuls ont adopté d'autre part, au Venezuela, une singulière coutume. Lorsqu'ils rencontrent leur parrain ou leur marraine, soit dans une maison, soit même dans la rue, ils lui demandent sa bénédiction.

Durant mon séjour à San Estéban, je parcourais parfois le village avec une jeune dame, parente de nos hôtes. Elle était marraine d'une douzaine de négrillons qui, dès qu'ili l'apercevaient, couraient à sa rencontre, criant sur tous les tons :

— La bendicion, madrinal

— Que Dios les hendiga, muchachoSj répondait gravement la jeune femme.

Et les négrillons s^en allaient, riant, criant, tout heureux d'avoir été remarqués et reconnus.

La conversation allait bon train, lorsque sur la fin du diner on apporta le Champagne. Un monsieur se leva aussitôt et fit un discours pompeux, suivi d'une demi-douzaine d'antres, tous chaleureusement applaudis. Le père de Tenfant quitta ensuite son siège et distribua à chaque convive une petite carte lithographiée, sur laquelle se trouvait collé un dollar américain en or, comme souvenir de la cérémonie. Ceci est encore une coutume nationale; les riches emploient des pièces d'or; les pauvres, de petits bouquets de fleurs, auxquels est suspendue une piécette d'argent, valant un real. Le repas terminé, nous rentrâmes chez nous pour nous préparer à continuer notre voyage, que nous devions reprendre dès le lendemain.

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