Souvenirs du Vte de Courpière
t(JlRPlèRE ME CRUT JUIF, ET IL m'invita chez le PATISSIER UN JOUR QU'lL *VAIT OUBLIÉ SON PORTE-MONNAIEv
EMFflriTILLJ^lGES
Je me flatte de bien connaître Marie- Dieudonné-/î/a//r/c^, vicomte de Courpière. N'otre amitié d'ate du collège, nous avions huit ans. ^lle naquit d'un malentendu. Sur des apparences dont le détail importe peu, Courpière me crut juif, et il m'invita chez le pâtissier un jour qu'il avait oublié son porte-monnaie. Le mien se trouva vide.
Courpière, qui avait de la religion, fut bien aise d'apprendre que j'appartenais à la même que lui ; et comme il était déjà fort grand seigneur, il tint à honneur de me continuer des sentiments qui eurent désormais d'autant plus de prix à mes yeux que je les savais désintéressés.
Courpière m 'apparaissait dès cet âge comme un personnage « représentatif ». Je tenais cette épithète de mes lectures prématurées, et je n'en comprenais le sens qu'à demi. Mon opinion sur lui n'a pas varié, mais elle s'est définie, et j'estime encore à présent, plus en connaissance de cause, qu'il représente à merveille sa caste, au moins l'état-major du dernier bateau. C'est pourquoi, dernièrement, je lui conseillai d'écrire ses mémoires, je veux dire les mémoires de sa jeunesse, qu'il n'a guère dépassée, ni mci. Je vis bien à son air que j'avais manqué de tact en lui proposant une besogne si intellectuelle; mais il ne douta point que ses mémoires dussent être un document précieux,
ni que sa figure méritât de passer à la postérité. 11 me pria seulement de tenir la plume pour lui. »
Toutes réflexions faites, cela présente certains avantages. Je ne dis pas que j'aie plus d'orthographe, car le Vicomte s'y applique depuis qu''l est de mauvais ton de la réformer, et il accorde tous ses participes, même quand il n'y a pas lieu. Je ne dis pas non plus qu'il parlerait de lui-même avec moins de sincérité ou de clairvoyance que je ne pourrai faire : car il n'est pas dépourvu de psychologie, et il l'est tout à fait de pudeur. Enfin il possède une conscience raisonneuse, d'une dextérité surprenante pour justifier tous ses actes, sur des principes dont il ne s'avise qu'après coup, mais qui sont fondés a priori.
Malheureusement, dès qu'il écrit, c'est avec une si fâcheuse inexpérience que le pliis sûr moyen de le juger tout de travers est de le juger par son style. On le croirait encore enfant, lui qui, à vrai dire, ne le fut jamais, rien qu'à voir sa grosse écriture tremblée. J'ai de lui des lettres à ses créan- 'ciers, puériles et pleurnichardes, que je ne publierai point : car on ne voudrait plus admettre qu'il a le génie de l'impertinence. Il ne manque pas de repartie, et il n'a pas dégénéré d'une grand'mère qui fut célèbre dans les ana du xviii" siècle ; mais il rédige
Souvenirs Qu Vicomte de Courpière
romme s'il ^tait plus bête qu'une oie. Dans Ja conversation, il n'use que de termes choisis, ou bien il a une façon de dire qui désencanaille l'argot. Dans ses correspondances, il s'exprime comme un sous-officier ; . il a l'étrange manie d'ajouter à tous les noms propres des qualificatifs comme « cet animal » ou « ce cochon-là », et il écrit en toutes lettres les mots qu'il est séant de remplacer par des points.
C'est que ^I. le vicomte de Courpière n'a pas été élevé comme nous autres, petits bourgeois prétentieux, à tout apprendre pour ne rien savoir de positif ni d'applicable, et pour n'être que ce qu'on appelait jadis d'honnêtes gens. Il ne fut jamais un honnête homme, dans ce sens-là. Il soigna celles de ses facultés qui pouvaient le servir dans la lutte pour la vie, il ne se soucia point des autres. L'exemple, le conseil des siens l'encourageaient dans cette voie, d'ailleurs il n'en eût fait qu'à sa tête. Il ne perdit jamais de vue qu'il était né et qu'il n'avait rien. Bref, son éducation fut, comme on dit aujourd'hui, professionnelle. L'épithète surprendra d'abord ; mais elle souligne l'un des principaux intérêts de cet ouvrage, auquel je ne voudrais point qu'on refusât toute portée sociale, sous prétexte qu'il ne traite pas de celles des questions sociales qui sont à la mode.
J'ose dire qu'il pourrait servir de bréviaire aux jeunes gens d'un certain monde. On m'objectera que ce monde est peu nombreux, qu'il ne compte plus guère, que, socialement, il n'est qu'un organe sans fonction. Cela est vrai. Il subsiste, dans le corps social comme dans le corps humain, des organes qui ne servent à rien, et qui se nourrissent. Ils s'infectent aisément : la société est sujette, comme l'individu, à cette maladie en vogue de l'appendicite. Mais c'est le parasitisme qui est, à mon avis, la plus intéressante manifestation de ces organes-là : on entrevoit quelle sera la note dominante de M. de Courpière, et à quelles professions il aura fallu que son éducation profession^, nelle le préparât.
Je pense que l'industrie de M. de Courpière est susceptible des applications les plus variées ; mais, à l'âge qu'il a, il n'a pas encore pu l'appliquer ailleurs que dans le domaine de l'amour. Je n'aurai donc pas lieu de traiter d'autres sujets, et je suis bien heureux de cette spécialisation. Les intérêts les plus pratiques sont épurés et relevés par le sentiment. Les histoires d'amour sont plus agréables, elles sont aussi plus instructives,
parce que l'homme s'y révèle tout entier, et qu'en même temps que ses ambitions, ies calculs, son entente des affaires, il y montre aussi, quelquefois, ses passions, le fond de ses idées, et jusqu'à sa philosophie de l'Univers. Je citerai don. Juan, qui tient presque autant de discours métaphysiques que de discours amoureux. M. de Courpière est une façon de don Juan contemporain, toutes proportions gardées. Je veux toutefois signaler dès à présent deux différences capitales entre ces deux héros. Premièrement, don Juan était « libertin », c'est-à-dire libre penseur : M. de Courpière fut toujours bien pensant. En second lieu, don Juan était désintéressé : j'ai déjà laissé à entendre que l'ordre actuel de la société, si défavorable à M. de Courpière, ne lui permettait point de maintenir une distinction trop scrupuleuse entre les fantaisies de son cœur et les considérations de son intérêt, ou même de sa subsistance
Je n'entreprendrai pas de l'en justifier : il aura, au cours de ces souvenirs, mainte occasion de faire lui-même son apologie. Je prie seulement mes lecteurs de vouloir bien suspendre leur jugement. Je ne ferais pas cette observation si je ne m'adressais qu'à des pairs de M. de Courpière, qui ont accoutumé depuis longtemps de voir lîs choses comme elles sont, ou bien à des hommes supérieurs qui voient la vie de haut, et qui finissent par trouver de la beauté morale dans tout ce qui a un caractère de nécessité. Mais le snobisme va sans doute me valoir beaucoup de lecteurs dans un milieu plus modeste, dont je comprends d'autant mieux les préjugés à cet égard que je les ai moimême partagés longtemps. Il m'a fallu, pour les vaincre, être tout ensemble éclairé par une longue, une quotidienne intimité avec mon personnage, et aveuglé par l'affection que je lui portais. Je ne désespère pas d'amener au même point les plus timorés de mes lecteurs. Je ne leur demande qu'un peu de patience, ils s'y mettront.
Je vais maintenant faire le portrait physique du vicomte. Je rappel le q^^e je le prends au début de sa neuvième année. Mais il n'a jamais changé. Ses plus anciennes photographies sont encore ressemblantes. Il suffirait de les regarder à la loupe ou de les agrandir. Le visage, qui est trop joli, a quelque parenté avec celui du roi de Rome peint par Lawrence, et les cheveux, pâles, sont peignés de même, ou plutôt ne le sont pas du tout, car il les a trop soyeux, trop fins et rebelles au peigne. Le front est bombé, sinon comme un front de penseur,
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du moins comme un front d'enfant. Les veux sont durs, éclatants, infranchissables, des yeux d'agate, où l'on se butte quand on le regarde en face avec la prétention de le pénétrer. Les traits sont accusés, bien que délicats, la bouche assez grande, il ose avoir un nez. Les extrémités sont fines, mais non petites. Ce sont là les vrais signes de race, bien que les gens qui n'y entendent rien croient justement le contraire.
Il paraît frêle, et il est athlétique. Il paraît petit, et il est sensiblement au-dessus de la moyenne. Il paraît eftémiiîé, et il est physiquement l'homme le plus homme. Il a une tournure charmante et, sans aucune recherche dans sa mise, il est toujours mit: en perfection. N'importe quels vêtements lui vont. Il a souvent, par plaisanterie, essavé les miens qui, faits à ma mesure, m'habillent mal et l'habillaient bien. Je lui demandai un jour s'il savait lui-même le secret de son élégance. Il me répondit que les vêtements sont comme 3e pain, qui a plus de saveur quand il est volé : ils ont plus (. chic quand iis ne sont pas payés.
Je l'ai toujours vu plaire, et il n'a rien de l'homme svmpathique. Il séduit les gens d'autorité. Il' fait ce qu'il faut, mais avec condescendance. Il a d'ailleurs cette condescendance vis-à-vis du premier venu. On dirait que c'est un métier qu'd exerce, et qu'il n'a pas la liberté ni le droit de choisir. Je ne lui trouve de vraiment déplaisant que la voix, qui est rauque et mal timbrée. Mais cela encore est bien du Faubourg. — Je dois mentionner ici que la grand'mère doiit il est question plus haut, passe pour avoir été fort complaisante à ses laquais. Cela n'a aucune importance. Il est manifeste que la noblesse actuelle a gardé tous ses traits distinctifs, malgré les oublis d'antichambre. Le même phénomène d'endurance est observable en Egypte, où la race indigène, la plus fréquemment conquise et la plus croisée de toutes les familles humaines, est demeurée identique à elle-même depuis des milliers d'années.
J'ai un souvenir très net de ma présentation chez les Courpière, rue de la "Villel'Evêque. Plusieurs camarades m'avaient déjà invité à venir les voir chez eux, mais comme ils m'auraient invité à jouer avec eux. Maurice m'en pria d'un autre ton, qui me fit sentir qu'il s'agissait d'une faveur notable et d'une fortune inespérée: car enfin son caprice m'introduisait tout petit dans un monde où ma naissance ne m'appelait pas. et dont j'aurais eu bien de la peine à forcer les
portes plus tard. J'étais assez bourgeois pour apprécier à leur valeur de telles relations ; mais je décidai que je ne m'étonnerais de rien.
Maurice vint à ma rencontre dans l'antichambre et me guida lui-même jusqu'au salon, second Empire et fort défraîchi, mais assez obscur pour faire encore de l'effet. Je vis d'abord, dans une bergère, au coin du feu, une femme si svelte et si jeune que je la pris pour la .sœur de mon ami. Il l'appela maman. Je ne fis pas un geste et je ne dis pas un mot qui indiquât ma méprise, mais elle fut devinée et me valut un des plus bienveillants regards de femme que j'aie reçus de ma vie. Auprès de la comtesse, et debout contre la cheminée, était un homme d'un certain âge, à favoris gris, second Empire comme le mobilier : très grand, très carré d'épaules, fort distingué de visage et beaucoup moins de corps. J'allais tout-de suite lui tendre la main comme au maître de la maison, quand il entra un nouveau personnage, que Maurice mit un peu de hâte et d'affectation à appeler papa. Je rougis sans savoir pourquoi. J'ai trouvé depuis, dans la Parisienne de Becque, une scène analogue, mais plus franchement comique.
Dès que l'on était admis chez les Courpière, c'était sur le pied de l'intimité. J'y eus mon couvert. J'observai que, tantpt l'un, tantôt l'autre, il manquait toujours quelqu'un aux repas. C'était plus souvent le comte, et cela me paraissait naturel parce qu'il avait l'air de ne pouvoir tenir en placç:. II avait alors plus de cinquante ans et n'en paraissait pas quarante : petit, mince, jouant des coudes comme .s'il eût toujours été au milieu d'une foule et affairé à se pousser au premier rang pour mieux voir le feu d'artifice. L'homme d'âge du premier jour, qu'on appelait le baron Duval. était plus assidu aux déjeuners, bien que marié ailleurs. La chère était médiocre, mais le service du meilleur ton, traditionnel et familier. Je fus vite blasé de toutes ces choses, et je n'eus bientôt plus qu'un objet d'étude, qui était mon ami en personne. C'étaient surtout ses façons d'être avec sa mère auxquelles je ne pouvais point m 'accoutumer. Elles m'ahurissaient, elles me choquaient, et elles me transportaient d!admiration.
Il n'y avait pas du tout entre eux de cette fainiliarité physique qui est dé mise entre une mère et son fils. Elle ne l'interrogeait pas sur sa santé comme quelqu'un qui a le droit et le devoir d'y regarder de près. Elle ne se mêlait point de sa toilette et ne
fût pas enttée dans sa chambre pendant qu'il s'habillait ou quand il était couché. Il était moins réservé avec elle qu'elle ne l'était avec lui et pénétrait chez elle à toute heure, frappant, mais entrant aussitôt qu'il avait
Il \e LA RESPECTAIT QUE COUME UNE FEMME.
frappé. Enfin, il était homme avec elle, et homme aimé; Il ne la respectait que comme femme, et lui parlait sur un ton de galanterie où il y avait un peu de moquerie imperceptible. Du moins, c'était ainsi quand ils se trouvaient seuls, ou avec moi, qui ne
comptais pas ; en présence des étrangers, ils ne se disaient pas quatre paroles, et ils n'échangeaient que des regards ou des sourires d'intelligence.
Le jeudi, nous faisions souvent des promenades tous les trois. C'était le plus grand plaisir de la comtesse. Elle nous emmenait tout bonnement à la INIuette ou au Jardin d'acclimatation. Sa jeunesse tardive corrigeait un peu notre précoce gravité. Nous devenions, en sa compagnie, insouciants et gais comme de petits étudiants, et elle avait aussi je ne sais quoi d'une grisette très raffinée. On me gardait ensuite à dîner. Mais je n'avais pas faim ces jours-là. Aussitôt de retour, la comtesse perdait son entrain. J'étais un peu amoureux d'elle toute la soirée.
Parfois, au lieu de rentrer avec elle rue (le la Villel'Evêque, Maurice la renvoyait pour continuer la promenade seul avec moi. Elle en paraissait toujours affectée, sans jamais faire aucune objection. Maurice lu; signifiait sa fantaisie dans une forme irré prcx^hable, mais avec une fermeté, une dureté c}ui me surpassaient. Je me souviens qu'un jeudi, comme nous étions à pied à la porte Dauphine. il lui déclara brusquement que nous allions la quitter pour entrer tous les deux au Pavillon Chinois. Il ajouta: « Je n'ai pas d'argent ». Il la regarda en face. Elle baissa les yeux. J'étais gêné. Après un temps, elle tira son porte-monnaie de son manchon. Elle allait l'ouvrir. « Vous n'y pensez pas? dit Maurice avec un étrange accent. Vous ne voudriez pas qu'on me vît recevoir de l'argent d'une femme, ici... en pleine avenue du Bois... sur le talus des fortifications?... » Le porte-monnaie disparut de nouveau dans le manchon, mais la main de Maurice s'y insinua. M"* de Courpière ne se rendit pas sans lutte. Mais c'était apparemment pour rire? Et, en effet, ils riaient de si bon cœur tous les deux... Maurice rit avec plus de franchise quand il l'eut emporté et qu'il tint sa proie en p(x:he.
— Alors, c'est moi qui n'ai plus rien maintenant? dit la comtesse, un peu penaude.
— Je vais Vous payer un sapin.
Il appela un cocher auquel il donna quarante sous. Nous entrâmes ensuite au Chinois. Je n'avais plus soif.
Le comte de Courpière se trouva I^. Il nous invita à sa table. Nous n'eûmes donc point à user du bien mal acquis, et j'en fus fort aise. Le père et le fils avaient aussi, vis-
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à-vis l'un (!e Tautre. des procédés assez extiaordinairt's. Le comte parlait au vicomte sur le ton d'un colonel qui parle à un lieutenant, et le vicomte lui répondait comme un lieutenant qui est persuadé que les avantages de la jeunesse valent bien ceux de la hiérarchie. M. de Courpiëre affectait dans ses propos une rudesse de convention. Il préconisait volontiers l'éducation américaine, et notamment l'usage de livrer les jeimes gens à leurs propres ressources dès qu'ils ont atteint leur majorité. Il laissait d'ailleurs entendre que l'âge de la majorité, qui pour le commun des mortels est de vingt et un ans, mais pour les monarques quatorre eu quinze, peut bien être dix-huit ans au plus pour les vicomtes.
Il ajoutait que. du moins pour les menus plaisirs, un garçon tourné comme le sien n'avait nul besoin d'être subventionné. Mais il ne risquait cette plaisanterie qu'avec une extrême réserve, et au moyen de sous -entendus délicats. Certes, il ne révoquait pas en doute le droit qu'ont le£ gens d'une certaine qualité sociale à vivre de leur nom et, le cas échéant, de leur corps. Mais il n'aimait pas à poser cela en principe ni à le formuler comme un habeas corpus. Il l'enveloppait de littérature, ou plutôt de romantisme. Il rappelait qu'ime armure et un cheval sont présents qu'un homme a toujours pu accepter de sa maîtresse, et il feignait d'ignorer que, dans la vie contemporaine, on a plus à régler de comptes de boulanger que de comptes d'armuriers. Enfin, il, ne paraissait attaché à Ces vieilles moeurs que par un goût de la tradition et par un culte superstitieux du passé, au lieu que le vicomte son fils ne dissimula jamais, quand il s'y conforma luimême, que ce fût par nécessité et par raisonnement. C'est dans ces riens que l'on touche vraiment la différence de deux générations.
^ Le chef-d'œuvre de la tenue de mon ami était dans ses rapports avec le baron Duval. Il y apportait juste, de respect, de froicieur et de dignité, les doses Jqui convenaient. Moi, dès que par hasard je me trouvais en tiers avec la comtesse et le baron, je ne savais plus quelle mine faire : ^Maurice n'avait qu'à survenir, il mettait tout le monde à l'aise à force d'y être lui-même. Il aurait pu servir de modèle à n'importe quel mari. Au fait, je crois bien qu'il servait de modèle à son père.
Ce tact paraîtra d'autant plus admirable si l'on songe qu'il n'était que de pur instinct: Maur/N de Courpîlre ne pouvait rien devi-
iKT de certains arrangements sociaux, ni rier y comprendre, ytour la bonne raisor qui' n'avait pas même la moindre idée de certain: phénomènes de la nature : jusqu'à plus de quatorze ans, il resta d'une innocence parfaite. La candeur est le dernier trait qu*" achève cette physionomie.
C'est plus d'un an après, qu'il sut le rôle joué chez V-^ Courpière par le baron, dans des circonstance^ dont je puis ♦émr'i . -^
•— Alors, c'est moi qui n'ai plus bifn maintenant?
gner: car je me trouvais à sf.s cuic-s ce jour-là. Le comte de Courpière s'était marié deux fois; il avait de son premier lit une fille presque aussi âgée que la comtesse actuelle de Courpière et le paraissant bien davantage, par l'effet d'un embonpoint démesuré. Yolande de Courpière avait épousé, l'année même où son père se remariait, un homme puissamment riche, le marquis de Limay, intelligent et même d'esjprit acéré, mais de la pire grossièreté de langage et de façons. Il avait bien tenté de s'en corriger, mais, n'y arrivant pas assez vite, il avait jugé plus habile de cultiver cela pour s'en faire une originalité. Le marquis et la marquise de Limay avaient" une fille, Simone, d'un an à peine moins âgée que Maurice, et qui eût dè.« lors été fort visée par les coureurs de dot.
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si le marquis n'eût proclamé par avance qu'il la réservait au jeune duc de Bièvres, en considération du titre. Bièvres axait notre âge et était élevé à Stanislas. C'était un garçon assez insignifiant, et qui n'aurait eu l'air de rien du tout, s'il n'avait eu, par pis-aller, l'air d'un sacristain.
L'hôtel de Limay était boulevard des Invalides. Maurice y venait demeurer chaque fois que ses parents faisaient une absence un peu longue, c'est-à-dire très souvent. Sa sœur le défrayait alors de tout et lui donnait même son argent de poche. Le marquis, homme généreux et de mauvais goût, contribuait aux largesses de sa femme et les reprochait à son beau-frère abondamment. Je dînais boulevard des Livalides aussi fréquemment que rue de la Ville-l'Evêque. Maurice y occupait tout un appartement qui me plaisait bien, quoique sous les combles et mansardé. Je montais l'y chercher et nous descendions ensuite au petit salon, où l'on venait annoncer le dîner. Il fallait traverser le grand salon, que l'on n'allumait guère, ou poin*-. Un soir, comme nous le traversions, nous entendîmes des cris in'articulés qui venaient de la pièce voisine: le marquis de Limay avait avec la marquise une petite altercation. Nous n'eûmes garde de les interrompre et, pour mieux attendre qu'ils eussent fini, nous nous installâmes dans les meilleurs fauteuils.
Il paraît que le comte de Courpière, ayant pris la veille une culotte, était venu dans l'après-midi taper son gendre. Le chiffre, que j'entendis, était si. fabuleux que je n'en voulus pas croire mes oreilles. Le marquis avait payé, mais il prenait sa revanche. L'épithète dont il usa d'abord le plus souvent était celle de vache à lait, qui né pouvait s'appliquer qu'à lui-même et était sans conséquence ; mais d autres mots maLsonnants .suivirent, qui étaient plus significatifs et, cette fois, bien à l'adresse du comte, de la comtesse et du baron Duval.
Je me souvins d'avoir lu quelque part des histoires d'enfants, dont tout le caractère a été déterminé par des révélations de ce genre-là. Je fus aux cent coups. Il me sembla que ce butor de Limay était en train de me gâter mon ami. Je changeai de place pour aller m'a.sseoir tout près de Maurice et je lui témoignai ma tendresse par une pression fte main inopportune. Il me repoussa. « Es-tu l«te! Tais-toi donc! » Il ne voulait pas en ])erdre un mot.
Le marquis changea de thème tout d'un coup et déclara qu'il voyait dans le jeu de la comtesse de Courpière, Iju'elle avait l'ar-
rière-pensée que Maurice épousât Simone de Limay, qu'elle pouvait compte/" dessus et boire de l'eau, qu'il ferait de sa fille ce (ju'il voulait, c'est-à-dire la duchesse de Bièvres. Je rougis comme un coupable, car moi, j'avais toujours eu l'idée de ce mariage ; je nen avais dis mot à personne, bien entendu, mais il me paraissait si naturel que je m'étonnais naïvement que l'on n'y songeât point. A cet instant, Maurice se leva, feignit de se heurter à un meuble en traversant le grand salon dans l'obscurité, et aussitôt, tournant' le commutateur, il alluma le lustre d'un coup. « Tu fais des économies d'électricité? » dit-il, fort calme, à son beaufrère qui s'était tu.
Malgré l'habitude qu'on avait des i-oènes, le dîner eût été morne sans la charmante présence d'esprit de Maurice, qui fit les honneurs de la conversation, J 'observai que, pour la première fois, il prenait garde à sa nièce, et je ne doutai pas que la sortie maladroite et injuste de son beau-frère eût eu pour imique effet de lui suggérer des desseins sur elle. Mais il m'a affirmé depuis qu'il n'avait jamais songé à l'épouser : d'abord, parce qu'il n'aurait plus su que faire de ses facultés, s'il avait assuré si tôt, et du premier coup fixé sa vie, par une trop heureuse et trop définitive spéculation; et puis, parce que cette idée de mariage lui avait été soufflée, et qu'il ne voulait faire état, dans la conduite de ses affaires, que des idée^ qui étaient de son propre fonds. Je lui demandai alors s'il avait eu dessein de la séduire, par malice, ou même tout bonnement par per\ersité ; mais il me rappela ce que j'ai dit, qu'à cet âge-là il ne savait pas à la lettre ce que c'était que de séduire. Il ne s'y employa pas moins dès ce soir-là, sans savoir où il allait ni ce qu'il voulait, et ce fut un chef-d'œuvre de l'instinct, mais un chef-d'œuvre.
Les circonstances le favorisèrent, il a toujours été aidé. Les Courpière naviguant sur le vacht du baron Duval, Maurice passa la plus grande partie des vacances à Limay. J'y fus invité, Bièvres l'était au^ai, et voilà tout, car" les séries ne con-.iuençaîeri' qu'en automne. La situation du pauvrr Bièvres était lamentable. Fia.icé avant î'âge. il n'osait être enfant avec sa fiancée, et ne savait pas * •. ^ homme, Tl l'assommait, et elle le fuyait. Le marquis lui reprochait déjà la dot, Bièvres par peur de la perdre, faisait le gros dos et avalait tous les sarcasmes. Enfin, étant agréé offioellement, il avait plutôt l'air d'un amoureu.x transi, rebute par -a belle et contrarié par les parents.
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'\Iaurice joua le rôle de Piovidence. Il lui juftit de se mettre en tiers entre ces deux victimes que le tête-à-tête ennuyait. Ensuite il leur rendit leur âge, en affectant lui-même une gaieté joueuse qui n'était ni dans sa nature, ni dans ses goûts. Ce fut une détente. Simone eut joie à s'apercevoir que son fiancé ne lui déplaisait plus : mais son oncle lui plaisait bien davantage et lui semblait un personnage autrement important. 11 va de soi que Bièvres adorait Maurice : c'est dans l'ordre, même à ces âges-là.
Cela se compliquait d'on ne sait quoi de plus louche. Somme toute, Maurice n'avait servi que d'instrument pour établir une intimité entre deux amoureux qui ne s'entendaient point. Cet emploi de truchement et d'intermédiaire lui parut avantageux et il s'y renferma, mais il en tira le meilleur parti. Quand nous allions en promenade, Simone était toujours en retard. Qui pouvait l'aller relancer dans sa chambre? Xi moi, ni encore moins Bièvres. Mais son oncle, cela ne tirait pas à conséquence. Elle fut souffrante pendant plusieurs jours. Il lui porta les messages oraux, et même écrits, de son prétendu. Il ne se hâtait pas de redescendre et lui tenait compagnie l'après-midi entière.
Lorsque Simone reparut, j'eus peine à la reconnaître, sans pouvoir définir ce qu'il y avait en elle de changé. J'observai surtout qu'elle se troublait et qu'elle rougissait pour la nx)indre chose, et que ^laurice avait maintenant avec elle les mêmes façons que j'ai dit qu'il avait avec sa mère. Il n'était plus question de jouer, la chaleur nous servait d'excuse pour ne plus courir, et nous faisions des pleine-eau dans l'étang.
Vers la mi-septembre, les Courpiere allé, rent à Courpiere, et .Maurice décida d'y aller aussitôt avec moi. Simone nous prit à part et nous pria de ne partir que le surlendemain, le lendemain étant l'anniversaire de sa naissance. Maurice fit un signe de consentement. Je vis qu'elle allait pleurer, et je m'éloignai par discrétion.
Le marquis de Limay donnait à sa fille, chaque année, une perle et une pièce de cent francs. Le matin de notre départ, étant prêt d'avance, j'allai dans la chambre de ^Iaurice, qui était encore passablement débraillé. L'instant d'après, Simone y entra, elle ne parut point se soucier du déshabillé de Maurice, mais je vis que ma présence la contrariait. Je fus encore discret, mon ami m'a conté la suite.
Il paraît qu'elle se jeta à son cou et lui déclara qu'elle ne ^xDulait pas le laisser partir sans lui faire un cadeau : elle lui apportait la perle reçue la veille, qu'elle le suppliait ^de faire monter en épingle. « Tu es folle, dit-il. On me demanderait oià j'ai volé une perle de ce prix-là, et on s'apercevrait qu'elle manque à ta collection. » La petite s'entêtait. Il eut une inspiration : « Puisque tu tiens absolument à Ane donner quelque chose, donne-moi ta pièce de cent francs. »
Elle parut fort embarrassée.
— C'est que, murmura-t-elle...
— C'est que?
— Bièvres me l'a demandée aussi et je la lui ai déjà donnée.
INIaurice riait aux éclats en me le racontant. Il eut de ce jour-là une certaine considération pour le duc de Bièvres, qu'il avait regardé jusqu'alors comme un sot.
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