N - LUCILE
J'ai dit que Maurice de Courpière recevait déjà une manière d'éducation professionnelle, pendant que nous faisions notre stage dans l'idéal. Une autre originalité le différenciait de ses petits camarades bourgeois : il avait une famille. Nous autres, nous avions un papa, une maman, au besoin des sœurs et des frères : cela constitue un foyer, et non pas une famille au sens véritablement social du mot, une famille organique. Nous ne sentions pas la moindre circulation réelle entre nos collatéraux et nous, à vrai dire nous ne dépendions pas même de nos ascendants : nous étions des individus épars. ayant juste quelques rapports, agréables et utiles, d'aflFection et de protection réciproques, avec cinq ou six individus de sexes et d'âges divers, détachés et isolés comme nous.
Courpière était de sa famille et de sa maison. Cela était tout ensemble instinctif et réfléchi. Il voulait en être. Je me demande pourquoi il y tenait tant : il n'y avait pas d'intérêt et je ne l'ai vu aimer de cœur personne des siens. Il faut croire pourtant que ce besoin d'une famille est bien inné chez l'homme, car moi qui n'en avais pas, j'adoptai sans y penser celle de mon ami, au point d'en qualifier certains membres de « cousin un tel o ou « cousine une telle ».
Au reste, je connaissais tous ces gens-là et je les fréquentais autant que Maurice lui même. Ses relations avec la plupart se bor naient à des visites de jour de l'an, qu'ii faisait strictement et qui lui occupaient toutes ses vacances de janvier. Je ne me fusse point résigné à demeurer si longtemps sans le voir. Comme je n'avais guère de visites à faire pour mon propre compte, je faisais les siennes avec lui et avec la comtesse de Courpière. Je passais donc chaque année une revue de cette famille traditionnelle, qui était avec cela bien moderne par sa bigarrure.
J'ai Idée qu'il y a deux cents ans, il y a cent ans, mettons jusqu'à la Révolution, ou bien tant qu'il a survécu des nobles de l'ancien régime, les familles devaient présenter une certaine unité de style, comme les ameublements ; qu'en d'autres termes, sous Louis XIV ou sous Louis XV, une famille était Louis XIV ou Louis XV comme ses tables et ses fauteuils, sauf les différences individuelles, moins tranchées qu'aujourd'hui, et celles provenant de la résidence à Paris ou en province, et de la fortune ou de la pauvreté. La famille de Maurice était, comme notre mobilier d'aujourd'hui, un vrai bric-à-brac. Tous les Courpière étaient de style, mais des styles les plus disparates, conservés pour té-
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moigner chacun d'un des âges de notre histoire, et réunis pour la curiosité. Il y avait même, conune dans les meilleurs arneublements, quelques pièces moins heureuses, de magasin de nouveautés, je veux dire quelques oncles ou cousins bourgeois, résidus de mésalliances utiles.
Nous commencions notre tournée par le plus franchement plébéien, un octogénaire à peau rose, hérisse de poils blancs en brosse. On l'appelait oncle Bernard. Il était ancien notaire et avait marié sa fille unique à un frère du comte de Courpière. La fille et le gendre étaient défunts, le vieux restait sans héritier à la tête d'un revenu colossal, dont il ne dépensait pas dix mille francs. Il vivait dans un petit appartement froid, derrière Sainte-Clotilde. Les premiers de l'an, il recevait dans la salle à manger, garnie de huit chaises, d'une table carrée, d'un buffet de noyer pâle à filets noirs, et d'un poêle de faïence brune. Au milieu de la table était posée une merveilleuse coupe de Chine, prise .1 Pékin et offerte par un cousin amiral. C ette coupe était remplie de papillotes pour les dames. Il y avait à côté une boîte cylindrique en fer-blanc, pleine de bâtons de sucre d'orge pour les petits : j'ai vu Maurice, à dix -huit ans, prendre encore et sucer le sien par respect de la tradition. La comtesse se serait également fait scrupule de refuser du chocolat. Le vieux, qui était sourd, lui demandait des nouvelles de la famille à tuetête, en brouillant les noms.
La cousine de Montils était le dernier rejeton, stérile, d'une branche de Cournière qui appartenait à la religion dite réformée. Le type de ceux-là s'était fixé à la fin de Louis XIV, et M"* de Montils avait une figure qui portait la date de la Révocation. Je lui ai vu des bonnets, mais qui, sur elle, avaient l'air décoiffes Maintenon. Elle était très grande, dans un appartement bas de plafond ; allant, venant, active, ne s'asseyant que pour lire sa Bible, devant une fenêtre d'où elle voyait le jardin de Panthemont. D'autres ont leur âme dans leurs yeux : elle •avait sa conscience dans les siens. Elle était intimidante.
} La cousine de Mouillepied évoquait la Restauration et le culte secret de l'Empire. Non qu'elle datât de si loin, mais elle vivait parmi les reliques à peine défraîchies de sa mère et de son père, ancien officier de la Grande Armée. Le profil de son TKirteaiguilles était une silhouette de Napoléon. Elle nourrissait une autre passion moins historique, et l'objet de cette passion n'était
autre que mon ami Maurice. Elle ne s*en cachait pas, car elle avait des prétentions au romanesque, bien qu'ayant vécu platement. Son langage était libre, exalté et précieux. Elle anpelait Maurice o son péché ». Je trouvais cela bien joli. Elle était ruinée et ne pouvait faire de cadeaux. Elle avait seulement i)our les visiteurs, comme l'oncle Bernard, des papillotes de chocolat, et aussi dans une coupe de Chine, égalenierit choisie par l'amiral au Palais d'Eté, J'observai qu'au lieu de laisser Maurice prendre au hasard sa papillote, elle lui en désignait une. Je ne lei quittai point des yeux, et je m'assurai qu'il y avait un billet bleu sous le papier blanc. La parente pauvre avait dû se priver, durant des semaines, des choses de la première nécessité, pour épargner cela.
Maurice la remercia d'un regard qui valait bien des privations. Elle s'aperçut que j'avais surpris leur manège, et elle rougit. Je crois qu'elle fut heureuse d'avoir eu l'occasion de roucir, fût-ce devant im enfant.
Des souvenirs du premier Empire, nous passions à ceux du second chez les Sainte- Pazanne, dont l'hôtel semblait muré depuis le quatre septembre. Les rideaux triples s'opposaient à l'accès du jour, et c'est à peine si l'on voyait luire dans cette pénombre l'or des fauteuils somptueux qui passèrent pour être Louis XV sous Napoléon III.
Chez le baron Duval, c'était le même second Empire, mais ravivé par la lumière électrique. La baronne Duval était une beauté du septennat. Enfin, chez une sœur aînée de la baronne, l'œil retrouvait avec plaisir les claires décorations du dernier siècle et les boiseries Louis XVI, reproduites en pâtisserie. Cette sœur de la baronne Duval avait un fils qui peignait, et aue Maurice appelait un préraphaélite de gouttière. Il avait dans son atelier des meubles modem style, et il était lui-même bâti comme eux.
Les parents ne sont pas toute la famille, et si on l'entend au sens traditionnel, les serviteurs en font partie. Je le savais, mais je .ne pensais pas que la tradition pût être maintenue en ceci, vu qu'il n'y a plus de vieux serviteurs et que, entre autres, ceux des Courpière, du moins à Paris, sortaient des mêmes bureaux de placement que les domestiques de ma mère. Je croyais, en outre^ qu'une grande dame devait traiter ses femmes de chambre avec un mépris écrasani. Je vis que la comtesse de Courpière causaif, avec les siennes très volontiers, comme cda se pra tique dans le demi-monde. Dans le demi-
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monde, cela se justifie par une égalité véritable, et s'explique par des complaisances de toutes les heures. La familiarité de la comtesse avec ses femmes n'est pas explicable par ce dernier motif, mais elle croyait se devoir à elle-même de traiter ses servantes moins en servantes qu'en filles d'honneur; elle ne voyait d'ailleurs point de raisons pour témoigner à des domestiques moins d'égards ou de bontés qu'à d'autres personnes sans naissance : car la conscience qu'elle avait de sa propre supériorité sociale lui donnait un sentiment très vif de l'égalité d'autrui.
^ Maurice i)0ussait encore beaucoup plus loin la familiarité avec les subalternes, et j'avoue que j'eus de la peine à m'y faire. Je l'ai vu, jusque dans l'adolescence, préférer
.la société des domestiques. Il n'en avait pas eu d'autre pendant beaucoup trop longtemps. A deux ans sa mère lui donna une bonne allemande : à douze ans il l'avait encore, Von avait.oublié de la renvoyer, elle couchait toujours dans sa chambre. Elle était du dernier bien avec le maître d'hôtel. Dès que le service du jour était fini, le maître d'hôtel mettait habit bas, endossait un veston et Venait s'installei au coin du feu. chez Maurice. On gâtait l'enfant. On était si sûr de sa discrétion qu'on ne se gênait nlus. On se tutoyait devant lui, on se tutoyait même tous les trois. Lorsqu'il était couché, la fraulein tirait les rideaux de son petit lit et les attachait au moyen d'une épingle de nourrice. Il dormait en paix. Il se sentait prcrtégé, pas seul. D'ailleurs, il ne soupçonnait rien. Il avait seulement compris que mieux valait ne rien raconter à sa mère.
Sa discrétion n'empêcha point l'accident. Tout se découvrit par une grossesse de la fraulein. M™" de Courpière s'avisa qu'il était suf)erflu de faire coucher personne dans la chambre de son fils, surtout deux personnes. Mais Maurice avait gardé le goût de l'atmosphère de domesticité. Quand je fis sa connaissance, il avait un petit valet de chambre de dix-sept ans, particulièrement attaché à sa personne. Il le tutoyait, au lieu qu'il disait vous à ses camarades. Il ne causait sérieusement qu'avec lui et, quand il était démangé d'exprimer des généralités sur l'existence, c'est à lui qu'il les adressait. Il me disait que ce garçon était son meilleur ami, j'en étais jaloux ! Il m'obligea et il m'accoutuma, par la suite, à supjx)rter des promiscuités pires, car il rechercha toujours les gens de la plus basse extraction, préférant ceux qui ne fcMit rien d'avouable à ceux qui servent, et ceux qui servent à ceux qui travaillent.
Les personnes à qui je l'aie vu marquer le plus de hauteur, étaient celles chargées de son éducation. Je crois qu'il flairait là une autre aristocratie où il ne pouvait pas atteindre, et qu'il affirmait la sienne par revanche. Il n'avait pas l'inélégance d'être cancre et l'indiscipline lui paraissait peu correcte, il était soumis à la règle, mais je crois qu'il ne pardonnait pas son obéissance aux gens qui l'obtenaient de lui. Je l'ai vu de même assez peu affable avec les médecins, dont il suivait les ordonnances fort exactement.
Il n'avait que peu de rapports avec ses professeurs de collège, étant extenie et n'attirant guère l'attention sur lui dans les classes. A la maison, je lui ai connu deux précepteurs, et encore j'ai à peine connu le premier, un vieux, qui était bonhcwnme. mais qui avait des idées d'il y a un siècle et qui brutalisait ses élèves par principe : il fut souffleté par Maurice et jeté dehors par le comte. Son successeur n'avait que dix-neuf ans alors que nous en avions quinze. Il allait me plaire quand je m'aperçus,' avec grande surprise, qu'il était totalement insensible à la séduction de Maurjpe et n'en subissait point l'ascendant, ^vlaurice lui-même ne jugeait pas à propos de le traiter mieux qu'un autre malgré le rapport de nos âges. Moi, je le pris en grippe. Cela lui était bien égal, et il' profitait de ses loisirs pour noircir du papier.
Néanmoins, les sentiments de Maurice à son égard, et par conséquent les miens, s'améliorèrent, quand nous nous aperçûmes, aux vacances suivantes, à Courpière. qu'il ne noircissait pas tant de papier, mais qu'il faisait la cour à M"*^ Lucile.
La condition de cette M"* Lucile dans la maison de Courpière est malaisément définissable. Le comte l'avait donnée pour institutrice, ou dame de compagnie, à sa fille Yolande, quelques mois avant de se remarier. Elle avait, à fort neu près, le même âge qu'Yolande et sa belle-mère. Elle ne se recommandait d'aucun diplôme, et. ce qui est pire, il suffisait de causer avec ellle cinq minutes pour s'apercevoi'' qu'elle ne savait rien du tout. Sa moralité ne présentait pas davantage de garanties. Elle sortait de chez la marquise de Pontanevaux où on ne sait trop ce qu'elle faisait, sauf qu'elle conduisait volontiers le jeune Hélion de Pontanevaux à Madrid, en voiture, et qu'elle lui donnait des répétitions pour lesquelles, efi'ectivement, aucun parchemin n'est requis. La marquise donna son congé à M"* I-ucile et. pour se débarrasser d'elle plus sûrement, n'hésita pas à fournir sur son compte les renseigne-
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ïTients les plus flatteurs. Mais il suffisait aussi, pour les contrôler, de l'écouter dire f-ois phrases, car elle n'arrivait pas au bout rie la troisième sans avoir lâché une si énorme indécence (]ue. par contenance, on prenait le par»-' d'en rire. II suffisait aussi
de la regarder ; ell-e était grande, sauvage et brune, avec des yeux de cig a r i è r e , évidemment moins apte à enseigner 1 a grammaire qu'à danser la s e g u edille ou 1 e fandango.
Mais il se trouva que ce langage et c e physique amusaient Yo lande et la comtesse de Courpière. Elles adoptèrent si fcien Lucile qu'après le mariage d'Yolande âvec le marquis de Limay, elles la gardèrent, indivise entre les deux maisons. L'institutrice avait sa chambre rue de la Ville- Lévêque et boulevard des Invalides, à Limay et à Courpière. Elle allait de chez l'un chez l'autre, sans même prévenir, sauf à la campagne, pour la voiture.
Elle se rendait utile comme elle pouvait. Amsi, lors de la naissance de Simone, elle a.<5sista M""' de Limay dans ses couches, et avec une compétence qui surprit d'abord. Mais elle avait des accès de verbosité hystérique, au cours desquels elle lâchait des confidences édifiantes, et l'on ne tarda pas d'apprendre qu'elle avait été sœur de charité, puis défroquée, et sage-femme. La marquise de Limay n'hésita pas à la laisser en contact avec sa fille Simone, sans toutefois lui imposer des fonctions régulières d'institutrice. iSI"' Lucile était donc restée libre de ses mouvements, et c'est ainsi que cette année-là nous la vîmes arriver, comme j'ai dit, à Courpière, un matin de la fin d'août.
Elle ne se recommandait
d'aucun DIPLOME.
Cette arrivée me parut déplaire à la coin tesse, bien que, à son ordinaire, elle n'en témoignât rien. Je fus curieux des motifs de sa contrariété. Je les découvris sans peine. La surveillance peu adroite qu'elle exerça, tant sur Maurice que sur M"« Lucile, était assez significative. Elle n'ignorait pas l'appétit de chair fraîche qu'avait la personne, et la croyait venue à Courpière tout exprès pour tâter de Maurice qui était à point Ce manque de clairvoyance me confondit, car le faible de M"'= Lucile pour le petit précepteur était bien manifeste.
J'en voulus aussi à la comtesse de tant paraître redouter une aventure pour son fils. Cela ne me semblait point maternel. Elle n'avait jamais été mère, mais femme. Elle l'était encore, mais, à présent, avec des airs de femme terrorisée. Je me demandais pourquoi. Il est vrai que Maurice ne la prenait pas en douceur. Il avait autant et plus d'exi gences que naguère, avec moins de galanterie. Ses demandes d'argent se répétaient. Je n'en ai cité qu'une, comme la plus pittoresque. Il y mettait maintenant moins de plaisa.oterie. Les peurs trop visibles de la comtesse finissaient par se communiquer à moi. Je pensais aux faits divers de journaux oii l'ort raconte l'histoire de pauvres femmes du peuple, exploitées par de mauvais fils. C'est bien malgré moi que je faisais de tels rapprochements, j'aimais trop Maurice, mais je ne pouvais m'empêcher de les faire, et même de constater qu'il était plus effrayant que ces méchants drôles, étant plus de sangfroid, moins brut, raffiné au ix>int de vouloir un témoin ec de ne jamais persécuter sa mère que devant moi. <*
La comtesse prenait maintenant garde aux intimités de Maurice avec les domestiques. Qu'avait-elle à craindre? A coup sûr moins de ses gens que du marquis de Limay, comme on l'a' vu. Depuis que mon ami était tout à iàit grand garçon, elle se méfiait aussi des femmes de chambre. Il est vrai que Maurice, quand il les sonnait, ne s'inquiétait jamais de ce qu'il avait ou non sur le corps : cela prouve qu'elles ne comptaient uas comme femmes pour lui, et, de fait, je ne lui ai jamais connu d'aventures ancill aires. Et puis les secrets de M"* de Courpière, tels que je les savais, ne pouvaient guère être aux mains de ses femmes de chambre? Pas davantage aux mains de M"* Lucile, j'imagine? Je ne puis expliquer cependant que par la crainte d'une trahison de l'institutrice, le souci qu'elle laissait voir d'empêcher tout rapi^'^''*^ <^v^Te son fils et cette femrr*
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Cependant M"* Lucile et le précepteur SP !,'énaierit si peu qu'ils étaient la fable de la maison. La comtesse le sut et n'en parut nullement rassurée. J'avoue qu'elle n'avait pas non plus lieu de l'être. Nous faisions de quotidiennes promenades en compagnie des deux amoureux, ils s'exprimaient devant nous avec une entière liberté sur tous les hôtes, et notamment les maîtres du château, et nous auraient tout appris s'il nous était resté quoi que ce tût à apprendre. Le soir, on se réunissait dans la chambre de l'un ou de l'autre, on s'était dispensé de dîner pour souper de meilleur appétit : c'est Maurice qui fournissait les provisions, qu'il chipait à l'office. Il était d'une serviabilité charmante. Il faisait l'enfant. M"" Lucile s'apercevait bien qu'il ne l'était plus et le précepteur ne s'apercevait de rien du tout. Je trouvais cela extrêmement plaisant.
M""- de Courpière profita d'un peu trop de bruit fXDur expédier le précepteur. Elle l'appela un matin dans sa chambre et eut avec lui une conversation dont nous ne sûmes rien. Le soir, il reçut une dépêche qui le rappelait d'urgence. Cette politique de la comtesse me parut fort maladroite, du moment que M'-* Lucile restait, et elle resta. Je ne doutai point qu'elle donnât le soir même à Maurice la place libre. Cette substitution, <qui m'avait paru si plaisante quand elle n'existait que dans mon imagination, me scandalisa horriblement. Je me sentis lésé, d'autant que j e prévoyais que je ne serais plus des petites fêtes, qu'on allait me faire des cachotteries et me laisser à l'abandon.
Mes craintes se réalisèrent, et au delà. Le soir, bien entendu, il ne fut pas question de souper. Maurice me dit bonsoir du ton
le plus naturel, et ferma sa porte à clef ; mais j'étais persuadé qu'il ne passerait pas la nuit dans sa chambre. Le lendemain, je voulus m'assurer s'il découchait. Je l'espionnai, sans résultat, puis j'eus honte de l'avoir fait. Je
n "étais pas sans excuse : j'étais affolé par le mystère que je sentais autour de moi. On ne me faisait plus de confidences, Maurice avait mauvaise mine, il était grave, silencieux. Enfin, il me délaissait, je n'existais plus. Je m'assommais. N'ayant rien à faire, j'étais toujours tenté d'espionner. Je résistais à la tentation, mais je ne pouvais m'empêcher de prendre garde à tous les bruits de la maison. Les moindres me réveillaient en sursaut. Je finis par perdre le .sommeil, j'avais les nerfs dans un pitoyable état.
Sur ces entrefaites, Maurice eut à deux reprises des exigences d'argent qui tombèrent si exactement les jours où M"® de Courpière en recevait de Paris, que je me demandai s'il n'en était point informé, et par Lucile. J'eus à peine fait cette réflexion que j'en sentis l'absurdité. Personne ne m'avait informé, moi, et je savais aussi bien que Maurice ce que M™* de Courpière avait reçu. Quand il arrivait au château un pli chargé, ce n'était un secret pour personne. Quelquefois même on signait le registre à table.
Le seul instant de la journée où je ne fusse pas abandonné sûrement était le matin. Maurice entrait parfois soudain dans ma chambre, en tenue de bicyclette,. ït me disait : « Dépêche-toi. nous sortons. » Puis il se jetait tout de son long sur mon lit défait, et attendait, sans plus souffler mot. queje fusse habillé. Malgré ses façons moroses, j'étais tout heureux de me oromener avec lui. Et
Elle lui donnait des répétitions pour lesquelles AUCUN PARCHEMIN n'ÉTAIT REOUIS.
puis le grand air me fouettait le sang et 'iissipait mon intolérable malaise; mais il suffisait de la moindre imi)ression désagn ible pour m'affecter de nouveau, du moindre -loc pour m' ébranler.
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Ainsi, chaque fois que nous sortions à bicyclette, nous croisions le facteur. Sous prétexte de voir s'il n'y avait pas de lettres pour nous deux, Maurice jetait un rapide coup d'œil sur tout le courrier. Je n'aimais pas sa façon d'examiner les enveloppes.
Un matin, j'étais contre lui, je regardais par-dessus son épaule, il tenait une lettre chargée adressée à la comtesse. Il la rendit au facteur, qui referma sa boîte et partit. Maurice le suivait des yeux. J'eus la brusque vision du garçon de recette, qui, sur la fin de sa tournée, reçoit une balle de revolver ou un coup de couteau. La sottise de mes associations d'idées m'irrita, je sautai en selle. Je n'avais pas de jambes ce matin-là. Maurice n'était guère en train non plus. La promenade ne fut pas longue. Je me disais : 0 Pourvu que la comtesse reçoive sa lettre ! » vMais comment ne l'aurait -elle point reçue? A peine rentré, je passai deux ou trois fois dans le couloir devant la porte de sa chambre, dans l'idée que j'allais apprendre, d'une façon ou d'une autre, si elle avait reçu sa lettre ov non. Puis je pensai qu'il n'était guère prudent d'errer là. Si on le remarquait, et qu'ensuite il arrivât quelque chose, (je quoi ne m'accuserait-on point?... Comment, a s'il arrivait quelque chose? » Quoi? A la fin, j'étais fou. Mais je vis une corbeille à papier qu'on avait portée dehors et laissée là, qui était pleine, et, dessus, les morceaux de l'enveloppe aux cinq cachets. Je respirai.
Sans doute j'aurais eu raison de mes ne<-fs si l'on m'eût un peu diverti, mais personne ne vint à mon secours, j'étais comme une âme en peine et, le soir, malade. Je fis effort pour dîner à table, mais je ne rentrai pas même au salon, je montai chez moi et me mis au lit. Je n'y étais pas plus tôt que je brûlai et grelottai de fièvre. Je m'endormis cependant ou, du moins, mes idées étaient si incohérentes que, dès que j'eus les yeux clos, je crus rêver.
J'entendis, au bout de je ne sais combien de temps, un cri, un cri rauque, sauvage, étouffé, qui venait si à propos dans mon cauchemar que je doutai d'abord s'il était réel. Je ne m'éveillai décidément que par l'effet d'une réflexion lente, et après avoir reconnu la voix de Maurice. Je sautai à bas du lit. Je m'habillai sommairement et, à tâtons, je passai dans sa chambre : il n'y était pas, et la porte qui donnait sur le cor- ) rider était ouverte. Vis-à-vis se trouvait la chambre à coucher de la comtesse et gon cabi-
net. La porte du cabinet était entrebâillée, j'entrai. Il n'y avait qu'une bougie, mais je les vis bien tout de suite tous les deux : elle en peignoir, lui presque nu, le col de sa chemise déboutonné, nu-pieds. Un tiroir à terre, des papiers en désordre montraient qu'elle venait de le surprendre fouillant, volant peut-être.
Cela aussi rentrait si bien dans la logique de mes imaginations de la veille et de mon rêve interrompu, que je ne fus pas saisi comme jaurais dû l'être. Ce qui m'impressionna, ce fut l'attitude de la mère et du fils. Ils se tenaient par la main, les doigts entrecroisés. J'ai dit combien il était fort, et elle frêle et flexible : eh bien! elle était la plus forte. Elle lui tordait la main et le poignet, comme on fait pour vous obliger à vous mettre à genoux. Ils luttaient sans rien dire, je les regardais et j'étais glacé. Mais tout d'un coup, elle eut je ne sais quelle ruse ou quelle lâcheté de femme, elle lui fit trop mal et il jeta un cri d'enfant. Elle en eut le cœur percé, elle le lâcha :
« Emmenez-le », me dit-elle, sans seulement tourner la tête vers moi. et elle s'enfuit si vite que je n'eus pas le temps de lui répondre.
Maurice ne bougeait pas. Deux larmes séchaient le long de ses joues brûlantes. Je pris sa main, sa pauvre main froissée, et je ne pus me défendre de la caresser en la prenant. « Viens », dis- je. Il se laissa conduire. C'est la seule fois que je l'aie vu faible. Je le remis dans son lit et lui demandai : « Veux-tu que je te laisse? » Il me fit signe que non, je m'assis à son chevet.
Il était à la renverse, les yeux fixes. Une fois, deux fois, je voulus partir. « Reste », murmurait-il, je restais. Je le regardais, me disant : « Qu'y a-t-il dans cette tète-là? Quels combats s'y livrent? Quel remords y point? Ou quelle rage y bouillonne d'avoir échoué? Quels projets s'y ébauchent pour demain? » Au moins j'étais bien sûr qu'il ne pouvait rien s'y passer de vulgaire, le visage avait une expression trop farouche et trop noble. Pour la première fois, je croyais lire dans ses yeux impénétrables : j'y voyais passer l'âme des ancêtres, de ceux qui ont conquis et pillé.
Mais à la fin ces yeux tragiques s apaisèrent, ils s'éteignirent, ils se fermèrent. Maurice dormait. Il ne s'était pas retourné, il n'avait pas fait un mouvement, il était allongé comme une statiie sut une tombe. Il avait la beauté des morts et le prestige 'du-
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passé. L'aube apparaissait, elle me parut livide et sinistre, je rentrai chez moi brisé de fatigue et me couchai.
v^Quand je me réveillai, je vis d'abord Maurice. Il était deboat au pied de mon lit, tout habillé pour sortir, o As-tu bien dor-
mi? » me demanda-t-il simplement. Il me serra la main, et je compris que nous n'en dirions jamais plus long sur les événements de cette nuit. De tous les épisodes de notre jeunesse commune, c'est peut-être celui qui nous a le plus liés.
• OuE ces JBVNBs Français sont osés, ■rrnoNTis I... » disait-ills.
El LE NB DISAIT RIEN, MAIS ELLE AVAIT A CHAQUE PAS DES PEURS QUI LA JE- TAIENT CONTRE MOI.
LU CHUTE D'un flHGE
Bien que nous eussions tous les deux l'âge de Chérubin, nous ne parlions jamais de l'amour ni des femmes. Maurice avait des airs de pureté froide qui ne suggéraient à aucun de ses camarades, et pas même à moi, l'idée de lui dire des gaudrioles. II n'était pas devenu, comme nous autres, hypocrite, timide et dévergondé. Ses yeux ne fuyaient pas, ses regards étaient toujours aussi directs et assurés que dans l'enfance et n'en étaient que plus énigmatiques. Il ne rougissait jamais. Nulle émotion ne le surprenait assez vivement pour colorer son teint mat, je ne lui ai vu un peu de chaleur à la peau que les jours où la petite Simone manifestait trop naïvement sa stupeur et sa douleur de ne plus exister pour lui : il paraissait jouir avec sadi&me de ce désespoir enfantin. ■y La décence rigoureuse de nos entretiens m'incommodait fort, je l'avoue. A cet âge, où l'on n'a que rarement d'autres dérivatifs, la débauche verbale est nécessaire. J'en étais quitte pour faire d'autres relations que Maurice, mais je me les reprochais comme des infidélités. Je me méprisais d'être asservi à de tels besoins, je méprisais bien davantage les partenaires qui me donnaient la réplique, et, par contraste, je haussais Maurice fort au-dessus de ''humanité.
En attendant, j'éprouvais une véntabie souffrance de ne savoir pas du tout où il en était. Je pouvais douter s'il avait ou non pris ses premiers grades ! Somme toute, je ne lui connaissais que deux aventures, dont la première, avec Simone, ne comptait pas ; l'autre, avec M"'' Lucile, pouvait fort bien n'avoir pas abouti non plus. J'ignorais enfin s'il avait des curiosités, des aspirations, s'il était épris d'une sylphide à la façon de M. de Chateaubriand et de moi-même, si au point du jour « l'essaim des rêves malfaisants » le « tordait sur son oreiller », comme la plupart des adolescents bruns ou blonds, et encore comme moi.
Il fallait me résigner à cette réserve, et à beaucoup d'autres, pénibles pour un ami de ma trempe, qui savoure Tîntimité dans ses minuties, et qui croit que les êtres se tiennent le plus par ce qu'ils ont de plus contingent et de plus individuel. Maurice différait de moi en ceci. Il ne faisait pas état des contingences. Je lui racontais, sans rien omettre, l'emploi de mes journées : mais il ne m'écoutait pas, et si j'avais le malheur de l'interroger à mon tour sur le trantran de sa vie quotidienne, il me répond? "t d'un ton sec que cela n'était pas intéresjecnt De même, au lieu que je ramenais à moi, comme
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il est humain, toutes les questions sur les quelles il nous arrivait de discourir, Maurice les mettait à part de lui-même, à un point convenable d'abstraction et de généralité. C'est la façon classique, elle est éminemment française, et Maurice de Courpière est éminemment Français. Il sait, de naissance, abstraire, généraliser et s'exprimer en termes nobles. Il n'a rien acquis par la culture, mais il doit beaucoup à l'hérédité. La sienne est éclectique, puisqu'elle le dispose également à inventer des formules heureuses et à forcer des serrures.
On avait beau le savoir haineux de toute intellectualité, ce rationalisme de sa conversation donnait quelquefois à croire qu'il avait de la philosophie, voire de la métaphysique. Au fait, il en a une, comme tout le monde. Mais sur ce chapitre l'hérédité le favorise moins : elle ne lui a pas transmis les connaissances de ceux de ses ancêtres, mâles ou femelles, qui, au début du xvii^ siècle, se passionnaient pour et contre Descartes, ou qui, un peu plus tard, s'entretenaient avec Fontenelîe de la pluralité des mondes. Du moins, s'il y a retour atavique dans sa conception de l'Univers, il faut croire que la ressemblance, qui saute parfois une génération, a sauté pour lui sept ou huit siècles, car il ne pense pas autrement qu'un homme du douzième.
Je ne veux pas absolument dire qu'il soupçonne le soleil de tourner autour de la terfe, et la voûte céleste d'être une voûte, où les étoiles soient fichées comme des clous. On lui a enseigné quelques éléments de cosmographie, qu'il a même retenus, mais ils n'ont jamais pénétré jusqu'à sa sensibilité, ni modifié son optique des choses. Son âme aristocratique ne se plie pas à l'humilité des conceptions de la science moderne. Il fait bande à part dans le mécanisme universel. La position centrale de la terre et la domination de l'homme sur les créatures sont à seî yeux moins des erreurs que des prérogatives perdues, et qu'il revendiquerait volontiers, au même titre que les privilèges bêtement sacrifiés par son arrière-grand-père dans la fatale nuit du 4 août. Je dois mentionner toutefois que la lecture de Jules Verne a élargi son idée du Cosmos : l'ampleur de son imagination va maintenant jusqu'à admettre des communications interplanétaires et des échanges de projectiles entre la terre et la lune.
Sur tous les points de la religion, sa croyance est littérale, et je me demande à ce propos pourquoi l'on persiste à dire :
« la foi du charbonnier », en attribuant au peuple ce qui est la marc^ue de l'élite. Il croit à l'immortalité de l'âme, mais on pourrait presque dire qu'il ne croit pas à la mort, tant il y pense peu. Il n'aurait aucune idée d'au-delà, s'il n'avait, un jour, va de ses propres yeux tourner une table.
Il sait des dates d'histoire (il a le même talent pour retenir les numéros téléphoniques) : il n'a aucun sens de l'histoire même, c'est-à-dire des changements de l'humanité. Vous ne lui mettrez pas dans la cervelle que les hommes aient été jadis, et puissent être un jour, différents de ce que nous les voyons. Si vous lui dites cela, vous le ferez rire, comme un enfant à qui on fait des contes à dormir debout. En revanche, il a un sens assez délicat de la diversité des races, et, par suite, il n'a pas trop la superstition de Paris. La Révolution française est pour lui comme un de ces cauchemars qu'on ne se rappelle pas très bien quand on se réveille. On dirait qu'il en a été personnellement victime, car il en parle avec une animosité personnelle. Comme d'ailleurs il n'en connaît pas le premier mot, il est un peu à cet égard dans la situation d'un homme qui a reçu un grand coup de bâton sur la tête et qui souffre de la contusion sans se rappeler le coup, parce que ce coup de bâton lui a justement fait perdre la mémoire. Malgré sa peur de quatre-vingt-treize, il s'est dit quelque temps républicain : il l'a été sincèrement, par fantaisie de trahir, au moins en paroles, la cause qu'il était né pour servir. Il n'avait pas de raison pour mieux traiter par la suite la cause qu'il avait adoptée, et en effet il a passé tout d'un coup dans l'opposition la plus incertaine et la plus violente. Il a enrichi à cette occasion son vocabulaire politique de quelques-unes de ces expressions de sou-off mal embouché, qu'il réservait jusque-là pour sa correspondance.
Mais rien n'est plus contraire à son tempérament que de faire l'énergumène. Il s'en tient d'habitude au ton de la bonne compagnie, et les opinions extrêmes lui sont interdites, par l'impossibilité où il serait de les formuler avec convenance. C'est ainsi qu'il ne fut jamais pessimiste à proprement par 1er, bien qu'il eût le plus naïf et le plus profond mépris de ses contemporains. De même, et bien qu'il dépiaute fort habilement tmis les préjugés de la morale, son nihili.sme n'a rien d'effrayant : d'autant que sa religion restaure .«^ur l'heure ce que .son analyse a sabré. Cette piquante contradiction e.st l'originalité de ; '.r.r*. ;■ ip et fait de lui.
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comme on dit vu/gairement, un type dans le genre de Pascal.
Mais je me laisse aller à faire l'inventaire de ses idées... J'en reviens à nos entretiens d'adolescence, dont le principal ou l'unique sujet était l'avenir de Maurice. Il était préoccupé de sa carrière comme un simple roturier. Il faisait d'avance la théorie de sa vie, théorie valable pour tous ses pareils, car il généralisait comme j'ai indiqué, et il disait plus volontiers « nous » que « je ».
Il ne se dissimulait point qu'il entreprenait la lutte pour l'existence dans des conditions matérielles fâcheuses. Il refusait pourtant de convenir qu'il y fût tout à fait désarmé. Comme le père de La Fontaine, dont le plus précieux legs est un bon conseil, la vieille noblesse n'a transmis à ses descendants, faute d'avantages plus solides, qu'un idéal, mais qui peut être fécond. Déracinée de ses provinces où ses privilèges représentaient ses services, domestiquée par des rois qui l'astreignaient à dépasser ses revenus et à tenir le surplus de leur munificence, elle a, de génération en génération, au cours de deux siècles, acquis l'habitude de consommer sans produire, de servir avec dignité à tout, et de recevoir, sans être diminuée, des gages ou des gratifications. Cette habitude 5st ce qu'elle a laissé de plus utile à ses représentants d'aujourd'hui.
Ils en peuvent continuer l'exercice avec d'autant plus de facilité qu'on les forme dès l'enfance à ne point confondre l'honneur et l'argent : ils les distinguent donc, ils vont même jusqu'à croire qu'il n'y a point de rapport du tout entre les deux. Evidemment,* cela n'est pas très rigoureux et peut entraîner des inconvénients, mais ils sont moindres à coup sûr que ceux de la ploutocratie. C'est ce que pense le vicomte de Courpière, et je l'ai toujours entendu déplorer que, dans la société moderne, on fas.se une manière d'assimilation entre la probité commerciale et la vertu, qu'on enseigne la parcimonie dans les écoles primaires et qu'on y donne, en guise de récompenses, des livrets de caisse d'épargne, qu'enfin on rabaisse le point d'honneur jusqu'à le placer dans le payement de ses dettes, de son loyer ou de ses échéarxîes.
L'habitude que j'ai définie ci-dessus est susceptible d'applications diverses, dont la plus élémentaire comme la plus commune est ce qui s'appelle le « tapage ». Qu'on ne se tromf>e pas à l'ignominie de ce mot : il a été fotgé dans une autre classe de la société où le tapage se pratique aussi, mais sans la dis-
tinction, sans la grâce, enfin sans le je ne sais quoi qu'y peuvent mettre des gens entraînés de père en fils, et depuis deux cents ans, à tendre la main. Sachant que Maurice de Courpière y pouvait être inimitable, je ne croyais pas lui faire injure en supposant qu'il s'y adonnerait. Au reste, j'avais (Jes indices : on se rappelle que naguère il s'était senti attiré vers moi par l'idée trop avantageuse qu'il se faisait de ma fortune. Ah! comme je regrettais de n'être point le richard qu'il avait cru! Car je ne doutais pas qu'il fût obligé bientôt de se pourvoir d'autres amis mieux doués.
Il eut la bonté de me tirer de cette inquiétude quand je la lui exprimai ingénument : il était résolu à ne point pratiquer le tapage. Non qu'il méconnût l'art supérieur que l'on y peut déployer, ou qu'il fût inconscient de ses propres aptitudes; mais vraiment- trop de gens s'en mêlent qui ne sont pas nés, et bien qu'aux yeux des connaisseurs on se puisse ordinairement distinguer de ces gens-là, il est aussi trop facile d'être confondu dans une foule sans nom. Un autre scrupule l'arrêtait : le tapage lui paraissait trop simple, d'un profit trop immédiat, et il y répugnait^ comme il avait répugné naguère à la chance trop soudaine du mariage riche. Encore une fois, il voulait exercer toutes ses facultés et être pour quelque chose dans sa fortune. Tl aimait le sentiment de l'effort, à condition, bien entendu, que cet effort ne fût pas du travail dans le sens roturier du mot.
Je songeai alors aux ressources qu'il a été jadis de bon ton qne l'on tirât du jeu. J'osai lui en toucher un mot, avec d'autant moins d'embarras qu'il ne s'agissait, somme toute, que d'un avenir encore hypothétique et lointain, Maurice étant mineur et ne pouvant faire partie d'un cercle ni jouer. D'ailleurs il me répondit qu'il comptait bien ne jamais toucher une carte, et il m'en donna les raisons : c'est pour le jeu comme pour le tapage, trop de gens de basse condition s'en mêlent ; et ils n'aident même pas la fortune : ils font tout bonnement leur matérielle. En outre, si, d'après les auteurs, il paraît qu'à la bonne époque on ait eu de l'indulgence pour certaines façons de jouer un peu libres, il ne paraît pas non plus que cette indulgence ait été universelle. On hésitait. On n'allait pas jusqu'à croire perdus des gens qui -n'avaient que triché, mais on cessait d'avoir toute confiance en eux. Il est certain que. de nos ^urs, cette dernière façon de voir a prévalu. Courvpière s'y rangeait, car s'il refusait de confondre l'honneur et l'argent dans les affaires,
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dès qu'il s'agissait de jeu il n'en faisait plus la distinction. Il avait raison selon le monde, puisqu'on n'est pas déshonoré pour ne pas payer ce qu'on doit dans les dix ans, et (ju'on l'est pour ne [)as payer dans les vingt-quatre heures ce qu'on a perdu. C'est ce que Maurice appelait « l'exception de jeu ». Il lentendait exactement au rebours de la loi.
On voit qu'il avait d'excellentes raisons pour ne s'engager dans aucun des chemins qui i)ouvaient lui être ouverts, et j'aurais été à la fin réellement inquiet de son avenir si je ne m'étais rannelé ce que son père disait toujours, « qu'un garçon bien tourné ne reste guère dans l'embarras ». Mais il va de soi que je n'abordais point ce sujet avec lui, puisque nous ne traitions même pas de l'amour en général. Je crois, tout bien pesé, que Maurice ne soupçonnait pas encore quels atouts il avait en main. On m'objectera qu'il a prouvé le contraire par sa façon d'agir avec Simone de Limay. et probablement avec M"® Lucile. Cela ne signifie pas grand 'chose, son instinct ayant suffi à le conduire dans ces deux affaires. Il en sortit si peu informé et, comment dirai-je? si neuf — oui, je le gagerais — si neuf, qu'il ignorait que cette nouveauté même eût un i)rix — sans aller jusqu'à la qualifier, comme un dramaturge célèbre, de canital. Entre parenthèse, «on frémit à la pensée de tout ce que peut gâcher la jeunesse, faute d'être avertie à temps. . Mais les hommes comme Maurice de Courpière sont toujours avertis, la Providence y veille; et il le fut en effet, par un petit événement que je vais conter. L'on m'excusera de me mettre en scène i^lus que de coutume : c'est (jnen vérité, je joue là-dedans un rôle de la i:)remfère importance.
Vers la fin de l'hiver (]ui suivit l'épisode de la lettre chargée, la comtesse de Courpière rencontra chez une parente M"" l'archiduchesse Théodora, alors — comme presque toujours — en déplacement à Paris. Elle eut l'honneur d'être présentée à Son Altesse Impériale, qui daigna, le lendemain, la recevoir à deux heures, la retint, l'emmena dans sa voiture, la retint encore jusqu'à sept heures et demie, puis l'envoya s'habiller avec ordre de revenir |)Our dîner, entendre un acte à l'Opéra, passer une heure aux Tréteaux de Tabarin et ensuite sonner. En quittant M"" de Courpière à trois heures du matin, M"** l'archiduchesse lui assigna un nouveau rendez-vous pour dix heures et la -etint à déjeuner. Enfin, jusqu'au dernier our, l'archifhichesse ne se montra plus sans être flanquée de la comtesse, du comte, et
même du baron Duval. Tous trois étaient flattés, bien que de telles fréquentations leur dussent paraître toutes naturelles» Us étaient aussi un peu las de n'avoir plus une seconde de liberté ni de solitude, de prendre sur leur sommeil, et de ne parler qu'à la troisième personne. Ils poussèrent un soupir de soulagement quand ils eurent mis l'Altesse dans son wagon réservé; mas ils n'étaient pas au bout de leurs peines, car elle les avait liés, avant de partir, avec une cousine à elle, qui, pour être de moindre importance, n'en était pas moins Sérénissime, et qui témoignait des mêmes facultés d'endurance lorsqu'il s'agissait de faire la fête.
Le mari de cette cousine était gouverneur de Raguse, avec le titre de duc. Mais Na^x)léon ayant eu l'indiscrétion de créer avant celui-ci un autre duc de Raguse, il avait adopté pour ses déplacements le titre suranné de margrave. Le margrave et la margrave de Raguse quittèrent Paris en mai. Ni Maurice ni moi n'avions fait leur connaissance, n'étant point de toutes ces expéditions noc turnes. Mais nous ne devions rien perdre IXKur attendre.
La margrave fut à peine de retour aans son gouvernement, après une tournée à Londres, Berlin, Saint-Pétersbourg et Vienne, qu'elle voulut revenir par le plus court à Paris. On était dans le fort de l'été, elle n'y trouva personne et elle écrivit à M"® de Courpière une lettre désolée. La comtesse y répondit par une invitation à la campagne, qui fut acceptée par dépê("he.
Bien que l'on parlât de cette visite comme d'une corvée, je vis à la figure de mes hôtes qu'ils y attachaient du prix. Par contre, je m'étonnai qu'on ne fît point de préparatifs extraordinaires et qu'on n'organisât |x>int de fête. Quand je vis quel bon enfant était la margrave, je compris que M"" de Courpière avait eu raison de ne pas l'asscwnmer d'une réception solennelle, mais de lui donner l'illusion de l'intimité. Nous la reçûmes au bas ' du perron, ce fut la seule étiquette. Elle sauta de la voiture en poussant de petits cris de joie, elle embrassa M"" de Courpière sur les deux joues et, tout de suite, elle se mit à parler avec attendrissement de la campagne et des fleurs. Elle avait l'air d'une petite fille très grande, grasse et majestueuse. Son accent était russe, mais de ce russe particulier qui se gagne à Cannes. Le fond de son caractère paraissait philôt allemand. Sa démarche franche rap]ielait celle des misses bien découplées que l'on voit se promeiier à grands ■ pas sur les quais de Cowes ou sur les fa-
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laises de Folkestone. Le haut de son visage, ses yeux, son front, la plantation de ses cheveux étaient plutôt belges, et elle avait une admirable peau blonde de Flamande; enfin, je ne lui remarquai rien du tout de viennois.
Elle était exubérante, son époux était calme : d'ailleurs simple comme elle, aimable et sentimental comme elle; un peu plus Allemand, et même étudiant allemand. 11 n'avait rien pu laisser de son indélébile candeur dans les restaurants de nuit. Il était né fourré d hermine, mais d'une hermine qui, par privilège spécial, ne se salissait pas, dans les ruisseaux. 11 paraissait uniquement soucieux de ne gêner personne. 11 souffrait de l'étiquette, et chaque fois qu'on lui demandait : « Monseigneur veut-il?... » son regard implorait tant de pardons et exprimait tant d'affectueuses prières qu'on croyait qu'il allait répondre : « Dis-moi tu. » Nul ne se fût permis une telle familiarité; mais sa femme, par compensation, le tutoyait à bouche que veux-tu, et ne lui décochait pas une phrase sans l'appeler « trésor » ou quelque chose d'équivalent, en anglais, en allemand, en Italien ou en russe : car elle assaisonnait toujours son français de quelques vocables étrangers. L'étalage de cet amour conjugal me toucha. Quand les princes daignent avoir les vertus de tout le monde, ils sont irrésistibles. Je fus conquis, et je ne crus plus un seul mot, jusqu'à nouvel ordre, des calomnies qui couraient sur la margrave : j'ai oublié de dire qu'on racontait sur elle des histoires de quartier latin, enfin qu'on la représentait comme une espèce de Mimi Pinson auguste.
Nous fîmes, dès l'arrivée de Leurs Altesses, un tour dans le parc. Maurice et moi, par modestie, demeurions un peu en arrière. Mais la margrave avait une excellente éducation princière et se faisait un devoir de ne jamais négliger aucune des personnes l'entourant, si négligeables fussent-elles. Elle ralentit donc son pas. et se laissa joindre. Pour se mieux mettre à notre portée, elle daigna prendre le ton de notre âge. et même un peu plus qu'il n'était nécessaire vu notre dévelonnement : mais nous lui en sûmes gré. Après deux minutes, nous étions de la dernière familiarité avec elle, et il nous paraissait tout simple qu'elle nous invitât, nous deux exclusivement, à venir tout à l'heure bavarder et prendre le thé dans sa chambre.
A cinq heures, nous y montâmes. Elle ouvrit sa porte elle-même. Nous avions cru devoir prendre des chajieaux. elle nous les retira elle-même des mains, nous supplia d'être à notre aise et se donna tant de mal
pour nous y mettre qu'elle réussit à nous ahurir complètement. Nous ne savions plus que faire de nos jambes ni de nos bras. Mais l'exemple de sa vivacité nous dégourdit bientôt. Elle continuait bien d'être un peu trop enfant pour nous, mais de si bonne grâce et si naturellement quelle nous charmait.
Nous nous laissâmes aller peu à peu, par condescendance d'abord, et puis par contagion. Nous riions comme trois fous. Nous observions toujours l'étiquette de nous lever quand elle se levait, mais notre gaieté ne souffrait pas de cette cérémonie, au contraire, car la margrave ne tenait pas quinze secondes sur la même chaise, et nous avions véritablement l'air de jouer avec elle au cha4: perché.
Alfred — au fait, c'est le margrave — Alfred survint. Alors elle se mit à préparer le thé. Elle avait un déjeuner de voyage, et un sac d'un thé spécial, réservé aux maisons régnantes. Elle frotta une allumette, puis, tout en causant, la laissa flamber jusqu'au bout et se brûla les doigts. Elle en frotta une autre, et se rebrûla ; enfin elle versa l'eau et alluma décidément la lampe à esprit-devin; mais ayant trouvé dans son sac de thé les photographies de tous les souverains d'Europe, elle nous les fit voir. L'eau bouillait, la margrave posa les photographies sur la table. Sa manche accrocha la bouillotte, qui versa, et tout ce Gotha se mit à la nage.
Nous n'avions pas encore bi' notre thé quand on sonna le premier coup du dîner. Alfred s'éclipsa |X)ur aller revêtir son habit. La margrave nous donna notre congé, puis, comme nous partions, elle nous retint, pour nous faire constater comme elle s'habillair vite. Elle prétendait qu'il ne lui fallait pas plus de douze minutes pour s'équiper en apparat, se faire coiffer, avec la natte roulée sur le sommet de la tête et le petit diadème ]X)sé dessus, et revêtir .son costume de cour avec « la traîne de sa mère ». en drap d'argent, qui a huit mètres de long. Il ne s'agissait pas de faire ce soir une si grande toilette : elle nous priait cependant de chronométrer. Nous obéîmes, et, dix minutes après avoir disparu dans son cabinet, elle reparut en grand décolleté. Nous n'avions pas non plus à endosser de manteau de cour, mais les trois minutes (]iii nous restaient ne nous suffirent pas. on nous attendit et nous fûmes tancés par M""* de Courpière. La margrave de Raguse déclara, d'une façon qui me toucha infiniment, qu'elle était seule coupable. Ces petites gronderies amicales nous remirent du premier coup dans le ton de la f ami-
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liarité, et un certain Clos-Vougeot de 1870 nous donna de la sensibilité par surcroît. La soirée était merveilleuse. Après dîner, on tint le cercle dehors. La margrave regardait les étoiles et poussait des soupirs. « Que c'est beau!... murmurait-elle. Ah! Dieu!... Alfred, trésor, dis que c'est beau. » Alfred disait tout ce qu'elle voulait.
^ Il était dix heures juste quand elle donna le signal de se coucher. Nous l'accompagnâmes tous jusqu'à un petit salon qui lui était réservé, à l'étage de sa chambre. Ensuite, je rentrai chez moi, mais, n'ayant nulle envie de dormir, j'allai sur le balcon. J'étais dispos et affectueux. La fenêtre de la margrave était fort proche de la mienne et, de plus, presque vis-à-vis, car la façade faisait un retour. Cette fenêtre était également ouverte, je voyais jusqu'au fond de la pièce et je ne me faisais pas faute d'y regarder. J'avoue que ce voisinage^ flattait ma vanité : il étouffait aussi ma discrétion.
Mais Son Altesse ne pouvait manquer de venir jusqu'au balcon pour dire un dernier petit bonsoir à ce beau ciel. Elle y vint en effet, et me vit, sans me distinguer.
— Qui est là? demanda-t-elle d'une voix tranquille.
— Madame, dis-je, c'est moi.
— Ah!
Il me parut qu'il y avait un peu de contrariété dans cet « Ali ! » comme si elle eût préféré que ce fût un autre. Elle se recueillit, puis elle dit : « Vous regardez les étoiles? » comme elle aurait dit : « Il y a vingt-cinq au thermomètre. » Je répondis sur le même ton: a Oui D, et il y eut un bon temps de silence. Elle prit sa voix d'enfant pour me dire ensuite : « Figurez-vous, je meurs d'envie d'aller faire une promenade dans le parc. C'est si beau ! Dites que c'est beau. »
— Oui. fis-je. ne répondant qu'à la .seconde partie de sa phrase. Alors elle dit plus bas : « Je n'ose aller seule », et je répondis naturellement : « Je suis aux ordres de madame. »
— Oh! merci, répondit-elle; mais elle ne bougea pas, et il y eut encore un long silence. Puis, comme je n'y comprenais plus rien, apparemment elle se décida tout d'un coup, elle me fit signe qu'elle desrendait, et de la suivre sans bruit. Ce communiqué me fut télégraphié au moven de gestes si gamins que j'eus un peu do pitié pour l'enfantiUnge de cette bonne dame. Je ne pensais pas h mal.
L'f>«i se retrouva au perron, elle prit mon bras. Elle ne disait rien, mais elle avait à
chaque pas des peurs qui la jetaient contre moi. Enfin elle devint plus hardie et, en même temps, fort sérieuse. Elle me pria de la conduire jusqu'à l'étang, autour duquel il y avait une ruine comme au parc Monceau. Elle me fit asseoir dans l'herbe humide. Je commençais à pester et, quand elle me resservit son exclamation favorite : « Que cest beau ! Dieu ! Que c'est beau ! » j'achevai men^ talement sa phrase dans une pensée de moquerie : « Trésor, dis que c'est beau... » Quelle ne fut pas ma stupeur de l'entendre prononcer tout haut et avec âme ce que je répétais ironiquement tout bas ! D'instinct, je me tournai pour voir s\ Alfred ne nous avait pas suivis. Mais non, il n'y avait pas à douter que le trésor, ce fût présentement moi. « Dis que c'est beau... » répéta la margrave, et cette fois si près de mes lèvres que j'avais vraiment mieux à faire que de lui répondre. Je devins ivre ! Ce n'est pas que le désir qui me fit perdre mon sang-froid, et je ne crois pas que Napoléon lui-même- ait pu mêler autant d'orgueil à la sensualité, le soir qu'il guetta Marie-Louise au coin d'une rue, sous la pluie, et qu'il la prit au premier relais
« Dis que c'est beau... » Elle me permit de reprendre haleine. « Je dis que c'est bon, » répliquai-je. Elle le trouva drôle, elle n'était pas difficile... Dès qu'elle n'eut plus rien à me refuser, elle crut devoir faire des minauderiee. Elle n'alla pas jusqu'à feindre la colère, mais elle feignit la surprise, la confusion. « Que ces jeunes Français sont osés, effrontés ! » disait-elle. Je m'empressai de lui répondre que tous les jeunes Français de mon âge n'avaient pas le même toupet, qu'elle avait encore bien de la chance d'être tombée sur moi, et je lui laissai entendre que, si elle s'était adressée ailleurs, par exemple à Maurice, elle aurait pu en être pour ses frais. Elle me demanda des explications, je lui en donnai de fort claires, et me moquai un peu de la vertu de mon ami.
Elle parut choquée, et me dit : « Que vous êtes singuliers d'en rire, vous autres Français! En Allemagne, c'est une chose fréquente. Quand Alfred m'a épousée, il n'avait jamais touché aucune femme. » Elle ajouta, après un instant de rêverie : « Ce n'était pas faute de tempérament, mais il pensait que sa femme devait être la première. » Cette question me parut dénuée d'intérêt. Je trouvai que la margrave était un peu trop morale pour la circonstance. Je trouvai aussi qu'elle ne me témoignait pas, avec toute la vivacité que j'eusse voulu, toute la reconnaissance à laquelle je pensais avoir droit.
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Elle me la témoigna le lendemain, devant tout le monde, par des sourires, par des gestes, par des regards si parlants que je ne savais plus où me fourrer. J'attendais le soir avec impatience, comptant sur la récidive. Mais quand je me mis à ma fenêtre, je vis que tout était rléjà clos et éteint chez la margrave.
Je crus qu'elle m'attendait en bas, j'y allai : personne. L'idée me vint qu'elle m'avait précédé au bord de l'étang, et j'y courus. La nuit était plus sombre que la veille, je ne vis personne, et je repartais déjà, lorsque
j'entendis soupirer tout près : « C'est beauî Trésor, dis que c'est l)eau... » Moi, j'allais répondre... un autre réfxmdit pour moi, le trésor du jour, Maurice !...
Je restai cloué sur place. J'étais tranv porté de colère, j'avais une envie de rire folle, puis la colère reprenait le dessus et je ne savais plus à quel sentiment m'arrêter. Mon orgueil, tout frémissant de la veille, était rudement froissé. Mais je réfléchis que, cette fois encore, je pouvais me comparer à Napoléon.
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LES GRflMDS MOYEnS
Le lendemain, M""^ la margrave de Raguse fit à Maurice tous ces petits signes d'intelligence qu'elle m'avait faits à moi la veille : ils me parurent encore beaucoup plus inconvenants. Maurice, qui est avant tout correct, en dut bien souffrir. Mais il n'en laissa rien voir. Il opposa seulement à ces manifestations inopportunes un air de ne pas les comprendre, et même de ne rien pouvoir comprendre du tout. Il m'aurait donné le change, si je n'avais su ce qui en était, pour l'avoir entendu de mes oreilles et vu de mes •^ux. Je compris qu'il ne voulait point que l'événement s'ébruitât. Je me demandai quel pouvait être son intérêt. Du moins, il n'en avait aucun à me taire la vérité, et j'attendais sa confession ; je l'attendais avec impatience, pour lui faire la mienne, et rire ensemble. Il ne m'ouvrit pas la bouche. Ce mystère acheva de me faire prendre en grippe la margrave de Raguse et je la vis sans déplaisir partir le soir même, par un clair de lune merveilleux dont Alfred '.t seul profiter : c'était son tour.
Deux jours plus tard, je reçus une lettre recommandée : elle contenait une photographie du margrave et de la margrave, bras -dessus bras dessous, avec leurs autographes. Je fus touché. L'occasion me parut bonne pour conter la chose à Maurice et j'allai chez lui avec mon enveloppe à la main. Mais je le
trouvai en train de signer après mon nom sur le registre du facteur, et il y avait sur sa table une petite boîte cachetée. Je ne doutai point que ce fût un autre envoi de la margrave. Cette boîte m'intriguait. Mais, à mon ordinaire, je ne posai point de questions. C'est mon ami qui demanda : « Tu as des lettres? » en désignant celle que je tenais. Alors je feignis de ne l'avoir gardée à la main que par étourderie, je la fourrai dansma poche, je dis quelques paroles banales et je retournai dans ma chambre.
Lorsqu'il entra dans le salon, ait deuxième coup du déjeuner, j'observai tout de suite qu'il n'avait pas une cravate papillon comme les autres jours, mais une écharpe, avec un coulant que je ne lui connaissais pas. De près, je vis que c'était un serpent ù œil de rubis, a Oh ! » fis- je avec une admiration affectée. « Quoi? » fit-il de ce ton sec qu'il sait prendre quand il veut vous couper le sifflet. Il me le coupa en effet si bien que j'eus l'air de lui faire des excuses quand je répondis que je ne lui connaissais pas ce bijou. « Ah ! B dit-il, du même ton, et il n'en fut pas question davantage, mais j'étais fixé. J'admirai le tact de la margrave, et je lui sus infiniment de gré de ne m'avoir envoyé qu'une photographie. Je rougissais jusqu'aux oreilles rien qu'à l'idée qu'elle aurait pu m 'offrir un souvenir de prix, comme à
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"Maurice : à lui, cela me paraissait naturel et même dû. En attendant, je rengainai mes confidences.
A la rentrée, j'eus un vrai chagrin : Maurice fut mis interne à l'école Saint-Bernard, à Ivry. Il venait d'échouer encore à son examen de rhétorique ! Certes, un diplôme ne pouvait lui servir à rien et les Courpière étaient les premaers de cet avis, mais les gens qui sont bien ne vont pas contre les superstitions ; enfin, ils voulaient que leur fils eût au moins la moitié d'un baccalauréat. J'admirai la résignation ou l'indifférence de \laurice. Devenir interne, à dix-sept ans, m'aurait paru, à moi, tout ensemble ridicule et odieux. — J'ai tort de dire cela, car je souhaitais d'entrer à Saint-Bernard pour ne pas le quitter ; mais je n'avais pas de prétexte pour obtenir cette étrange faveur de mes parents : j'étais- bachelier, moi, et j'avais achevé mes études, y ayant toujours eu une facilité de va-nu-pieds. Je priai du moins M. de Courpière de vouloir bien m'in.scrire sur la liste des personnes qu'il autorisait à visiter son fils. Il s'empressa de notifier au directeur cette liste, qui ne contenait d'ailleurs que mon nom.
J'y allai au premier jour, je m'embrouillai dans les combinaisons de tramways, je dus même achever le trajet à pied, et au pas de course pour ne pas manquer l'heure : j'arrivai juste. Le révérend père portier vérifia mon nom sur la liste, me le fit répéter et me demanda si j'étais bien moi-même. Cette défiance me parut mériter des gifles, mais je me contins et j'exhibai plusieurs cartes de visite. Il me répondit, après les avoir examinées dans tous les sens, qu'il ne doutait pas de ma parole et qu'il allait me faire-mener, séance tenante, au révérend père surveillant. Je traversai un vestibule, puis une cour, je suivis un interminable corridor, et comme je passais devant une porte où étaient éx:nts ces mots : Salle de -photographie, j'eus le sentiment très net qu'on me conduisait à la mensuration, de là au Dépôt. T.e local n'avait cependant rien d'effroyable, et l'on entendait les rires des élèves qui jouaient avec les pères dans les préaux.
Le surveillant m'accueillit à bras ouverts et me félicita d'être venu jusqu'à Ivry, comme si c'était un exploit comparable à la traversée de l'Afrique. Mon amitié ]x)ur re cher Courpière le touchait ; elle l'intéressait même si vivement qu'il me posa une infinité de que.stions à ce sujet. J'y répondis naïvement, puis arec frcndeur, puis avec impa-
tience, et je tirai ma montre. AIobs il me fit entendre que, si j'aimais tant mon ami, je devrais spontanément renoncer à le voir, dans son intérêt même : car l'éducation des pères le régénérait à vue d'œil, et c'était dommage de l'exposer au contact d'un fruit pourri de l'Université. Je remerciai le père surveillant, mais je lui fis observer que les chers parents du cher Courpière n'avaient pas jugé mon contact si pernicieux, que j'étais muni de leur autorisation, que je le dispensais de me confesser davantage, et que je voulais, comme j'en avais le droit, voir Maurice sur-le-champ. « Monsieur, cela est juste, dit-il, je vais vous conduire au révérend père directeur. »
Je fis une nouvelle étape le long des couloirs et j'entrai chez le révérend père directeur, où l'on me laissa seul dans une vaste pièce toute nue. Au bout de cinq minutes, le directeur entra. « Mon cher enfant, me dit-il, on vous a fait bien attendre. Je le regrette d'autant plus que la récréation est terminée et que ce cher Courpière sera privé du plaisir de vous voir aujourd'hui. Mais soyez assuré que, la prochaine fois, on ne soulèvera aucune difficulté. »
Je ne laissai pas refroidir ma colère et, aussitôt en rentrant chez moi, j'écrivis à Maurice une lettre que M. Homais aurait pu signer. Ce fut en pure perte, la correspondance des élèves étant décachetée au secrétariat. Je me dispensai de retourner à Saint-Bernard, et j'attendis le premier congé pour faire à Maurice un récit corsé de l'aventure.
Il la prit moins au tragique que moi. Il me dit qu'il se plaisait assez chez les pères et que la société y était choisie. Je vis qu'il ^ait l'idole de ses camarades, qui lui faisaient même des cadeaux : entre autres, une jolie bague, et les œuvres complètes d'Alfred de Musset avec une dédicace collective.
En avril, peu de jours avant l'ouverture de la session, je reçus une lettre de Maurice :
« Mon vieux, fais-moi le plaisir d'écrire sur un bout de papier : Dix louis à saint Antoine s'il me fait passer mon bachot. Signe : M. de C, je te donne procuration, et glisse le billet dans le tronc de la chapelle***. N'en dis rien : si les révérentU pères de l'école Saint-Bernard savaient que je m'adresse à^saint Antoine de Padoue. ils .seraient fichus de me faire recaler exprès pour entamer son crédit, car ils ne peuvent pas le sentir. »
Souvenirs du Vicomte de Courpière
Je n'avais pas moi-même une confiance exagérée en saint Antoine, mais je fus ravi d'être désagréable aux révérends pères, et je regrettai seulement qu'ils nen dussent rien savoir. Je n'avais qu'un scrupule : jamais, pensais- je, Maurice n'aura les dix louis. Au tait, je m'avisai qu'il ne serait sans doute .'as reçu : ma conscience n'avait que faire ie se tracasser. Or. il fut reçu haut la main, t la première course que nous fîmes ensemble fut pour verser les dix louis, qu'il tenait je ne sais d'où.
Cette petite revanche sur les pères qui m'avaient roulé n'apaisa pas ma rancune : je leur en voulais d'avoir en effet si bien régénéré Maurice, qu'il n'avait plus seulement l'air d'un innocent, mais d'une sainte Nitouche. Je savais trop qu'il était déniaisé pour me laisser prendre à ces façons de niais. Mais comme il affectait ces façons-là surtout dans la société des femmes, je fus bien obligé d'en conclure que c'était de propos délibéré, qu'apparemment il jugeait, sur l'exemple de la margrave de Raguse, que certaines femmes aiment les primeurs, et qu'il voulait tirer profit de ce goût-là.
Un peu tard, va-t-on dire. — Ce n'est toujours pas les femn;es qui pourront me faire cette objection : car elles ne savent aussi, d'ordinaire, ce qu'elles valaient comme primeurs qu'après avoir cessé d'être telles, et elles ne laissent pas quand même d'en profiter après coup, de seconde ou de troisième main. Il est vrai qu'elles ont beaucoup plus de facilité que nous, et, en outre, elles ont la plupart du temps une mère. — Maurice devait compter un peu sur la sienne, car il se rapprocha d'elle dès qu'il sortit de Saint- Bernard, il ne bougea plus du salon, et il se mit à faire l'enfant gâté.
M™® de Courpière n'y prêtait pas du tout la main. Elle lui était peu accueillante, sèche, ironique. Elle avait repris son grade de mère depuis l'incident du tiroir forcé, elle n'était plus terrorisée, elle ne baissait plus les yeux devant lui : c'est elle qui le regardait de haut maintenant — de trop haut, je trouve : elle abusait. Quand Maurice avait recours à elle (il fallait bien !) elle ne se laissait arracher la moindre chose qu'à force de pleurnicheries.
Maurice était fort inquiet du plus prochair avenir, touchant à cette majorité de dW-huit ans à dater de laquelle, selon la 'héorie du comte, les hommes ne doivent plus nen recevoir de leurs auteurs. Il insinuait à la romtesse qu'il espérait bien qu'elle lui
ferait une pension régulière : elle ne répondait ni oui ni non, se moquait, et un iuir j'eus l'étonnement de l'entendre répéter la plaisanterie favorite de M. de Courpière, sur l'inutilité de toute subvention à des garçons tournés comme son fils. Seulement, ce jourlà, Maurice la regarda d'un œil si mauvais que, à part moi, je me dis : il la repincera.
C'est à ce moment que la baronne Duval fit à M™" de Courpière sa seconde visite de Tannée. Les rapports officiels de ces deux dames étaient réglés de la façon la plus convenable. J'ai cité la baronne Duval parmi nos visites de jour de l'an. M""* de Courpière allait la première, et au plus tard le 2 janvier, chez la femme de son ami, qui venait elle-même rue de la Ville-l'Evêque avant la fin de la semaine. Au mois d'avril, la baronne prenait l'initiative d'une seconde visite et, cette fois, invitait les Courpière à dîner ; les Duval dînaient chez les Courpière le mois suivant.
La baronne était élégante, élancée, plus jeune que la comtesse de Courpière et le paraissant bien, plus jolie, du moins à mon goût. On se demandera pourquoi, dans ces • conditions, la baronne était sacrifiée à la comtesse. Cela est, en effet, inexplicable, mais il suffit de voir la baronne pour comprendre que cela est nécessaire, parce que cela est, pour ainsi dire, a -priori. Elle n'est sacrifiée pour aucun motif de fait mais parce qu'elle est de naissance dans la catégorie des sacrifiées. Le sourire continuel de résignation qui rend son visage presque sublime, ne date pas des infortunes auxquelles elle a eu lieu de se résigner, mais de bien avant. Dès qu'on a affaire à elle,' on se sent obligé, par je ne skis quelle loi, à la contrarier et à la martyriser. Il y aurait quelque chose d'offensant pour la raison à rendre cette femme-là heureuse. Aussi, le baron Duval, qui a beaucoup de logique, s'était-il comporté avec elle sans nul ménagement, et même sans nulle décence. Il l'avait épousée pour sa fortune, et il avait eu la franchise de le lui dire dès le lendemain : au resté, elle l'aurait bien vu. Ensuite, il l'avait plantée là, et organisé leur existence comme j'ai indiqué.
La baronne Duval n'avait pas moins de logique et. faite pour être sacrifiée, elle ne se fâchait pas de l'être. Elle appliquait le grand principe des stoïciens : elle se conformait à l'ordre naturel des choses, et si naïvement, si volontiers, qu'elle trouvait tout bien comme il était. Son stoïcisme était sans amertume comme sans effort. Elle n'avait
Souvenirs du Vicomte de Courpièrc
pas de bonheur, mais elle avait une sorte de contentement. Elle n'en voulait pas plus à sa rivale qu'à son mari, et je suis sûr qu'elle était sincère dans les protestations de tendresse qu'elle lui faisait.
D'ailleurs, aucune tendresse de la baronne ne pouvait être taxée d'hypocrisie, car cette dame avait une spécialité de l'émotion que je n'ai jamais vue à ce point-là. Quand vous lui demandiez de ses nouvelles, elle vous répondait avec des larmes dans la voix. Quand vous la meniez à table, elle vous pressait le bras de toutes ses forces en guise de remerciement, elle n'était pas capable de ----
rien dire pendant cinq minutes, et il lui fallait une bonne assiettée de potage bien chaud pour la remettre tout à fait. Toutes ces manières n'étaient pas déplaisantes comme on pourrait croire. La baronne Duval avait une espèce de charme horripilant. Son âme devait à la continuelle rosée de tant de larmes une fraîcheur sans pareille. Elle me faisait penser à ces paysages anglais dont la beauté est si touchante que l'on pardonne de bon cœur à l'ennuyeuse pluie qui la crée, qui la baigne et qui l'entretient.
Faut-il ajouter que la baronne adorait les snfants, par conséquent Maurice et moi, car elle croyait que ijous avions toujours dix ans, elle jouait avec nous. Il y avait bien une année entière qu'elle ne nous avait vus ni l'un ni l'autre, quand elle vint rue de la Ville-l'Evêque faire son invitation, car Maurice, vu la brièveté des congés à Saint- Bernard, n'avait pu rendre toutes ses visites de janvier. Nous étions tous les deux au salon quand elle entra. Elle me vit le premier, et son visage, qui n'était pas capable d'expressions moyennes, manifesta le plus cruel chagrin. J'en compris le pourquoi quand elle me dit, avec l'accent du désespoir : t Mais vous êtes maintenant tout à
fait un homme !« Parbleu ! je m'en flattais, et j'étais enchanté qu'il y parût ; je me souciais IXiu que la baronne en eût le cœur déchiré. Mais le plaisant, c'est que, grâce à moi et par contraste, Maurice obtint pour la première fois l'effet qu'il cherchait depuis des semaines avec ses airs de sainte Xitouche. La baronne, à sa vue, se transfigura. J'v pris garde, bien qu'habitué à la violence banale de ses émotions ; moins averti, je l'aurais crue frappée du coup de foudre. Elle fit hâtivement son invitation à M""" de Courpière. Puis elle rougit, elle se troubl:;, son regard se fit suppliant, sa voix tremblait, et elle
-—■ demanda à la corn-
: tesse si Maurice ne ; . ! pourrait pas venir
aussi, puisque, à présent, il était libéré.
Elle l'obtint sans peine ; alors elle laissa déborder sa joie et m'invita moi-même par-dessus le marché, disant qu'elle ne voulait pas séparer deux si bons amis. Mais l'idée de notre amitié l'attendrit encore, et elle resta muette quelques secondes, le front baiss-?. Enfin elle se remit, leva les yeux sur moi. me sourit avec bonté, et je vis bien que la fâcheuse impression produite par ma première vue était dissipée.
L e comte d e Courpière fut empêché d'assister au dîner : c'était un événement inou'i, car le comte observait aussi avec une extrême rigueur le protocole établi entre les deux familles. La baronne Duval poussa des cris de douleur, mais elle était si évidem ment folle de joie que je me demandais pour quel motif, quand elle se tourna vers Maurice : « Vous remplacerez votre cher père », lui dit-elle d'un ton pénétré; et, en effet, malgré la présence d'hommes plus âgés, eile le prit à sa droite.
Comme ils devaient passer a taoie teê derniers, et moi juste avant eux, je m'arraii-