‹ Souvenirs du Vte de CourpièreChapitre 11 sur 11 · ÉPARSE · texte numérisé non relu

ÉPARSE

LE JUGEMEriT DE DIEU

Comme je ne répondais rien, hébété par ce réveil en sursaut, M. de Courpière alla ouvrir la fenêtre sans plus s'occuper de moi, et la première bouffée d'air m'avertit que la température avait monté brusquement, qu'un été précoce avait succédé au printemps d'hier pendant les dernières heures de la nuit.

Ce fut l'une de ces sensations si puissantes et si envahissantes, qu'elles franchissent les bornes de la sensibilité pour empiéter sur le domaine de la raison, et qu'elles acquièrent une sorte de valeur logique : je veux dire qu'elles chassent de v l'esprit, comme inadmissibles et contradictoires, toutes les idées qui ne se trouvent pas en harmonie avec elles. Ainsi devenais-je incapable de concevoir que, ce matin-là, un être vivant fût supprimé, que le ressort d'une énergie humaine se détendît, et qu'un découragement se continuât.

J'eus honte de mon allégresse involontaire, et je la refoulai. Je craignis pour M. de Courpière une allégresse pareille, qui eiît, bien mal à propos, remué schi indifférence et relevé sa dépression. Je l'observai à la déra bée : il était penché dehors, il humait toute cette ivresse éparse, il était manifestement en communion avec la Nature, gagné comme elle par le soudain, par l'inopportun renouveau.

Tandis que je procédais à une toilette sommaire, le général marquis de la Baratière arriva. Comme il n'est point de souche si morte sur laquelle le premier beau jour ne fasse repousser une pâle petite feuille, ce cadavre était aussi tout ragaillardi. Il avait un air guilleret particulièrement macabre. Il nous toucha la main sans prononcer la mot : bonjour ; mais en revanche il articula, avec une expression atroce : « Jolie matinée. » Puis il déposa sur la table, habillées de leur fourreau vejt, les épées qu'il s'était chargé de fournir. Les coquilles, en se heurtant, sonnèrent... Un jeune médecin, qui remplaçait celui de Maurice empêché, arriva ensuite, et nous descendîmes.

Nous étions en avance, mais nous devions l'être pour introduire l'adversaire et ses témoins dans le jardin Lambercier. Je fus chargé de ce soin et j'allai faire ouvrir à deux vantaux la porte qui donnait sur le faubourg Saint-Honoré, tandis que Maurice, le docteur et le général, se rendaient directement au terrain choisi. Dès que je fus seul, je sentis mon énervement. Je me gourmandai, je me secouai. « Allons, tu ne vas pas faire cette figure-là sur îe terrain », me dis-je à moi-même, comme si j'eusse été l'un des adversaires. — Ah ! certes, j'eusse préféré ce rôle, et nulle personne, ayant pu faire la

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comparaison, ne niera que celui de térrioin soit le pire, pour qui a les nerfs un peu près de la peau.

Heureusement, je n'eus pas trop le temps de la réflexion. J'entendis rouler de très loin (es deux voitures, sur le mauvais pavé du faubourg. Arrow était seul dans son coupé. Les témoins et le médecin suivaient, dans un landau. Je fis un signe et, sans ralentir, les deux équipages franchirent la porte, qui fut, à l'instant même^ refermée. Ils stationnèrent dans la première cour. Arrow ne descendit point. Je me présentai à la portière du landau.

Les témoins me saluèrent avec une sympathie contenue ; et, avec ce rien de familiarité qu'autorisait, malgré l'étiquette, l'ancienneté de notre connaissance, datant déjà de la veille, ils me nommèrent au docteur. Je les priai de venir avec moi sur le terrain pour tirer au sort les places et les armes. L'un d'eux fut rendre compte à son client de ce que nous allions faire, et je vis la belle tête "^e M. Arrow s'incliner en signe d'assenti- 'int. Je n'avais point, présentement, de jine contre cet homme : il ne m'inspirait ju'une sorte de curiosité dégoûtée. Mes nerfs ne vibraient plus, ils s'étaient rétractés, mon sang s'était retiré des extrémités, je ne devais pas avoir la température normale. Je tâtai mon pouls, que je trouvai d'une lenteur extraordinaire, mais régulier. J'étais d'un calme qui m'imposait à moi-même. Seulement, mes yeux se dilataient. Il me parut que l'unique faculté vivante en moi — et alors, hyperesîhésiée — fût l'attention. D'ailleurs, j'agissais comme un automate, mais avec la sûreté de l'instinct.

Ainsi, tout en conduisant au jardin les témoins de notre adversaire, je leur parlais : je ne me souviens plus aujourd'hui de mes paroles, peut-être ne les entendis-je point tandis que je les prononçais ; mais je ne doute pas, je ne doutais pas sur le moment même, qu'elles f yssent correctes et appropriées à la circonstance.

J'avais la puérilité d'attacher par avance une valeur de présage au résultat, favorable ou défavorable pour nous, qu'aurait le tirage des places et des épées. Mais le ciel ne se prononça point, car nous obtînmes l'usage de nos armes, et Arrow le choix de la place. Il importait peu, l'allée étant parfaitement abritée du soleil

On alla quérir l'ennemi, tandis que les médecins phéniquaient les hixnes. Cette précaution, que je savais usuelle, me parut sage, mais légèrement ridicule, et peu en rapport

.^ec le caractère suranné, chevaleresque, dn combat singulier. Je ne pus me défendre de songer que l'une des in'vtentions les plus plaisantes de ce siècle était celle du duel antiseptique. On mit aux mains des adversaires leurs armes désinfectées. J'ai dit que l'un des témoins d' Arrow dirigeait le duel : l'autre s'étant placé en arrière et tout près de son client, je me jugeai autorisé à prendre la place symétrique, en arrière et tout près de Maurice.

Je m'avisai que je ne lui avais pas dit un mot, et pas même serré la main ! Puis je pus concevoir froidement l'idée horrible que, même au cas d'un dénouement fatal et précipité, j'aurais, selon toute apparence, le temps de lui faire mes adieux. Dans un de ces éblouissements qui précèdent les défaillances, j'eus une vision de Maurice tombant entre mes bras : j'étais juste à portée de l'y recevoir. Je ne pris garde qu'à ce moment qu'il avait confié sa jaquette au général de la Baratière, et qu'il portait une chemise molle de soie blanche. Le directeur du combat mit les épées jointe à pointe, et fit un pas en arrière, en disant : « Allez, messieurs. »

L'espèce de voile que j'avais devant les yeux se déchira, et mes sensations visuelles devinrent d'une lucidité, d'une acuité prodigieuse. Je voyais Arrow de face. Je pressentais sa tactique, et je surprenais sur sc«î visage la préméditation de ses feintes. Quand il attaquait, je savais avec certitude si le coup pouvait arriver ou non, et si c'était ou non la peine de parer. Maurice avait les mêmes perceptions nettes que moi : j'en étais sûr, car je le touchais presque et nos sensibilités se confondaient.

D'une parade de prime, il rabattit Fépée d'Arrow qui toucha terre. Le directeur fit interrompre le combat et recommencer la cérémonie de l'acide phénique.

Aussitôt que les épées furent décroisées, mon attention se relâcha et je fis une grande aspiration : je crois bien que c'était la première depuis le début de la reprise, qui n'avait duré à la vérité que trente secondes. La réflexion me revenant, je me demandai comment il se pouvait faire que l'exécuteur n'en eût pas terminé avec nous d'un coup, et du premier coup. Cela suffit à me donner de la confiance et, lorsque les adversaires furent alignés de nouveau, je repris avec entrain ma place derrière M. de Courpière, en me disant à part moi qu'on n'aurait peut-être pas notre peau aussi facilement qu'on avait cru.

Mon attention n'était pas moins fixée ni ma vision moins lucide, mais j'avais des sen-

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sations plus diverses et plus de liberté d'esprit, avec une illusion d'agir personnellement. Ce n'était plus mon instinct seul qui jugeait de chaque coup pris à part : j'étudiais l'ensemble du Jeu d' Arrow. J'observai que, selon la tactique la plus vulgaire, il ne tirait qu'à la main ou au bras, en se tenant le p^us possible hors de portée. Je pensai d'abord que c'était une manœuvre trompeuse, et qu'il allait brusqi>ement tirer au corps et à fond. Mais un coup droit qu'il retint, me prouva ce que je n'osais croire encore : le spadassin ménageait sa victime! J'en eus deux nouvelles preuves flagrantes jusqu'à la fin de cette seconde reprise, qui dura les deux minutes fixées par le procès-verbal.

Pendant que les adversaires soufflaient, j'essayai de réfléchir à la chose incroyable que je venais de constater par trois fois ; mais je n'étais plus maître de régler mon raisonnement, mon sang setait réchauff"é soudain et mon imagination battait la campagne. J'attendais avec impatience que la pause finît; mais le directeur du combat avait les yeux .fixés sur son chronomètre et ne nous fit pas grâce d'une seconde. J'évitais de regarder M. de Cou rpière, .mais sans le regarder je le voyais, je le sentais aussi ardent que moi.

' Dès qu'il fut en place, il attaqua. Je crois m'être, à ce moment-là, demandé si ce n'était pas pour en finir et pour se jeter sur l'épée tendue d'Arrow qu'il marchait. Je me déplaçai un peu vers la droite, de façon à le voir plus de face. L'expression de son visage ne me laissa aucun doute : il n'attaquait pas pour se faire tuer, mais pour tuer. Son instinct de conservation, qu'il disait hier paralysé, ressuscitait; mais en même temps d'autres instincts, moins passifs, plus positifs que celui-là, s'éveillaient en lui par surcroît : la combativité joyeuse, l'âpre instinct de vaincre, l'antique instinct de tuer. C'est lui qui tirait droit au corps ; l'autre rompait, parant avec méthode, mais, à- ce qu'il me parut, de plus en plus nerveusement et, une dernière fois, si brutalement que la pointe de Maurice toucha terre. Le directeur du ccwnbat cria : «r Halte ! » Les médecins essuyèrent et rephéniquèrent les épées,

Maurice avait légèrement pâli. Il se tourna vers moi et me dit, avec un mouvement d'épaules : « Comme on est peu maître de soi ! J'ai failli le tuer. » Maître de soi ! Je sentis qu'i. allait le redevenir, ne se plus oublier jusqu'à sauver sa vie aux dépens de celle d'.A.rrow... Ah! un dénouement, n'importe lequel, pourvu que la torture de cette attente eût un terme! — On les aligna en-

core. Je ne recouvrai pas cette fois, au commandement, la lucidité anormale de ma vision; non, j'y voyais à peine, et même je fermai les yeux pour n'y plus voir du tout, pour ne pas voir ce que j'étais certain qui maintenant allait s'accomplir... La reprise ne dura que le temps de mon clin d'œil, je fus rappelé à moi-même par un cri de :

« Halte! » Le directeur du combat avait relevé les épées d'un coup de canne et disait à mon ami : « Vous êtes touché. »

— Ce n'est rien, répondit tranquillement M. de Courpière, en retenant la poignée de son épée que je voulais lui prendre. Il retroussa la manche de sa chemise tachée, et notre médecin déclara qu'en effet, malgré l'hémorragie, malgré les quinze centimètres de l'estafilade, la blessure ne paraissait pas de nature à mettre notre client dans un état d'infériorité.

Son diagnostic fut immédiatement infirmé par une enflure douloureuse de la main, les doigts s'ouvTÎrent et laissèrent échappal'arme qu'ils venaient de me refuser. Il fallut se rendre à l'évidence. M. de Courpière paraissait furieux. J'étais plutôt gai, avec une pointe de malice; je le regardais en dessous, et je pensais : « Grogne si tu veux, mon garçon ; en attendant, tu n'es pas mort. » "^

Mais ensuite j'éprouvai un sentiment pms grave, presque religieux, et je me félicitai que la joie de vivre que toute la nature proclamait ce matin, n'eût pas été démentie par l'horreur d'un meurtre.

On avait assis le blessé sur un "banc de pierre, et son médecin lui bandait le bras si artistement que les six autres personnes présentes le regardaient faire avec admiration. M. Arrow attendit que le pansement fût terminé, après quoi il s'avança et dit à Maurice : « Monsieur, voulez-vous me faire l'honneur de me toucher la main ?» M. de Courpière mit peu de hâte à exécuter le geste que son adversaire sollicitait de lui : non qu'il hésitât, mais il se recueillait, pour bien jouir de la drôlerie de la chose. Je ne fus pas moimême insensible à la philosophie qui se dégageait de ce spectacle.

Le docteur m'ayant assuré que Maurice n'avait aucun be.soin de moi. je proposai à ces messieurs de me suivre à l'hôtel Lambercier. où Camille, qui ne nous avait pas refusé un terrain, ne nous refuserait pas non plus, je supfXDse, une table pour rédigei et signer le procès-verbal de combat. Nous trouvâmes Camille en personne au pied de s<mi perron, et dans un état, j'ose le dire, à faire pitié. Il n'eut pas la force de nous interroger, mais il

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se précipita vers nous avec une anxiété significative

Quand il sut que la blessure était sans gravité, il osa me regarder en face. Des larmes brillaient dans ses yeux. « Vous voyez bien, me dit-il, qu'il n'était pas trop tard. » Je lui sus gré de me faire savoir, avec cette délicatesse et de cette façon détournée, qu'il avait renoncé à tout projet hostile contre notre ami. Je lui serrai la main vigoureusement. Il reprit : « Tout à l'heure, quand vous aurez signé votre papier, nous causerons. — Oui », fis-je tout bas.

Je ne sais rien de plus cordial qu'une dernière conférence des témoins, quand la rencontre a été correcte et point trop sanglante. On n'est plus tenu de rester des deux parts sur son quant-à-soi. En outre, on a généralement hâte de s'en aller déjeuner, le plaisir de la réunion est d'autant plus vif qu'il est plus bref et n'aura pas de lendemain. J'étais libre au bout de dix minutes. Je m'éclipsai le premier, fort impatient de reprendre l'entretien avec Camille. Je trouvai à la porte le même valet de pied que la veille, et je crus qu'il allait m'introduire dans le cabinet.

' Mais il m'ouvrit ce salon où j'avais causé la veille avec M"® Blanche Lambercier, et c'est encore elle que je trouvai en face de moi. Elle me tendit la main : « Je vous remercie », dit-elle. Comme je la regardais d'un air assez ahuri, elle ajouta : « Je n'ai rien compris au conseil que vous me donniez hier, mais je l'ai suivi et je m'en félicite, car je vois bien qu'il était bon. »

— Quel conseil ? fis-je,

— Vous m'avez dit que, si M. de Courpière m'eût épousée, M. Arrow ne scwigerait pas à le tuer. J'en ai conclu que, s'il m'épousait, M. Arrow n'y songerait plus.

— Et vous êtes allée lui dire... qu'il y avait... projet...

Elle baissa les yeux.

— On a bien le droit de mentir un peu, quand il s'agît de sauver la vie à quelqu'un.

Elle reprit : « Est-ce vrai qu'il l'a ménagé? » Je fis un signe affirmatif. « Il me l'avait promis, dit-elle : c'est un brave homme. » Je n'étais pas du même avis, mais il ne m'appartenait point de rechercher quels mobiles avaient pu déterminer le personnage, ni de juger sa moralité.

— Dois- je dire à Maurice...? murmurai-je.

— Oh ! non, répondit-elle vivement.

Je repartis qu'il n'était point que.stion de révéler à M. de Courpière la démarche

qu'elle avait faite, mais de l'aider un peu à deviner un plus tendre secret. Elle rougit : « Faites pour le mieux », me dit-elle gentiment. Je lui serrai la main avec une affection déjà fraternelle, et jte la quittai pour retourner au chevet de mon ami, auprès duquel je lui promis toute ma complicité. En sortant, je rencontrai Camille, qui m'arrêta : « Vous, lui dis-je, avec une cordialité bourrue, laissez-moi tranquille : je viens de cau< ser avec votre sœur, et nous avons dit tout ce qu'il y avait à dire. » Je lui prc«nis de le faire appeler dès que j'estimerais utile qu'il montât chez M. de Courpière.

Je n'étais pas le moins du monde fixé sur ce qui allait sortir de tout ceci. Il y avait peu d'apparence qu'un homme, acculé encore ce matin à la déconsidération et au suicide, repoussât une telle faveur de la fortune ; mais le vicomte m'avait accoutumé à tant d'imprévu dans sa conduite que j'étais plutôt disposé à croire qu'il se ferait au moins tirer l'oreille. Je prends ses affaires tellement à cœur que l'appréhension de sa résistance, arrivant par-dessus toutes mes autres émotions, me bouleversa.

En outre, je ne me dissipiulais point que, si M. de Courpière ne pouvait sans déraison refuser la main qui se tendait vers lui, il lui était aussi bien délicat de l'accepter, à moins de trouver la manière. C'était à moi de lui faciliter cette manière, puisque c'était moi qui lui faisais les premières ouwrtures, et sa réponse pouvait dépendre du tour de ma question. Je m'attribuais une responsabilité qui me faisait trembler, j'essayais de combiner quelque chose de très habile et, natu^ rellement, je ne trouvais rien du tout.

Je ne cherchai pas davantage et, me fiant à mon inspiration, je grimpai en toute hâte chez mon ami. Bien qu'il dissimulât par habitude son état d'âme, je pus reconnaître sans peine et du premier regard qu'il goûtait puissamment la joie de vivre, doublée de cette joie de résurrection qui succède aux périls de mort. J'augurai bien de mon succès, car je sais que, dans les instants où l'on apprécie comme il faut l'avantage d'exister, on n'est guère d'humeur à chicaner les moyens d'existence.

M. de Courpière n'avait pas pris le lit. Il reposait sur une chaise longue, en costume de chambre, son veston jeté sur les épaules et le bras droit en écharpe. Il me donna la main gauche. Je ne pus rien lui <îire : il panit touché, et il s'excusa, avec une grâce charmante, de toutes les inquiétudes et de tout le tintouin qu'il m'avait causé. Je lui

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repartis en souriant que cela était bien compensé par la joie de le revoir en vie, et je l'amenai adroitement à me faire l'aveu qu'il éprouvait lui-même cette joie quand il se regardait vivre dans la glace. Je m'empressai de lui dire qu'il pouvait savourer son bonheur en toute liberté d'esprit, vu qu'un miracle n'arrive jamais seul, et que toutes ses affaires étaient à présent arrangées.

Cette nouvelle ne parut guère le surprendre. Il me déclara n'avoir jamais douté que Lambercier, brisé par tant d'émotions excessives, renonçât à tous projets hostiles, si l'issue du duel n'était point funeste. Il ne se croyait pas tenu, pour cela, à la moindre gratitude envers lui. Il me parut plutôt ne lui pardonner qu'avec peine le bienfait qu'il était forcé d'en recevoir. C'est alors que l'inspiration me vint. Je dis à. Maurice que l'obligation serait en effet assez déplaisante s'il ne devait le salut qu'à la générosité, ou même à l'état nerveux de Camille; mais j'avais des raisons de croire qu'il le devait uniquement à l'amitié de son ennemi d'hier ; que cette amitié s'était réveillée au contact de l'amitié d'une autre personne, ou plutôt d'un sentiment plus vif que l'amitié, et pourquoi ne pas dire : d'un amour, dont Camille avait reçu au dernier moment la confidence tardive et désespérée.

Maurice n'eut pas un instant de doute sur la personne à laquelle je faisais allusion, et il continua de ne me marquer aucune surprise. Il avait, dit-il, observé depuis plusieurs mois — mais, au fait, depuis plusieurs années, qu'il inspirait à M"® Blanche Lambercier les sentiments les plus flatteurs. Il s'était d'ailleurs abstenu de rien faire . pour provoquer ou pour entretenir ces sentiments, parce qu'il voulait bien user d'industrie et courir le mariage riche quand il trouvait l'occasion d'une comtesse de Passelieu, mais non point quand il avait affaire à une jeune fille pure, candide, adorable, comme iSI"® Blanche Lambercier.

Ces trois épithètes, et la dernière surtout, me parurent pleines de promesses. Je dis à M. de Courpière que M"^ Lambercier l'aimait justement pour son abstention, pour sa réserve, et parce qu'il avait paru insensible à ^'appât d'une fabuleuse dot. Je lui révélai enfin qu'il avait, usé instinctivement de la plus habile tactique, et qu'il avait manœuvré, sans le vouloir, avec une sorte de génie machinal. Je jugeai le moment propice pour lui demander s'il voulait faire à Lambercier la grâce de le recevoir. Il me réponf^U: : avec plaisir, ouisque je l'assurais que

Lambercier ne se présenterait point en ennemi, surtout en ennemi magnanime, mais — c'était bien le cas de le dire — ■ en frère. Je courus chercher Camille, qui me faisait l'effet d'être un i>eu mon frère aussi, puisque nous étions en veine de fraternité.

Cette entrevue, inévitable, m'inquiétait encore un peu : le moindre mot maladroit, la moindre fausse note pouvait tout gâter. Les nerfs de Lambercier nous sauvèrent. Le pauvre garçon tremblait comme la feuille, et il se fût jeté en pleurant dans les bras de M. de Courpière si l'un de ceux-ci n'eût été indisponible. Il put à peine exprimer, d'une voix chevrotante, la joie profonde qu'il éprouvait à voir sa chère sœur entrer dans une ^lle famille; et il insista pour que la demande officielle fût faite au plus tôt.

M. de Courpière répondit avec dignité que l'on ne pouvait pourtant pas aller plus vite que les violons, et qu'il fallait avant tout obtenir le consentement de son père et de sa mère, qu'il devait donc se réconcilier d'abord avec eux ; et il pria Camille de se retirer, ayant à concerter avec moi le plan de cette réconciliation, dont seul je pouvais être l'agent. Camille se retira. >

« Quel excellent homme que ce l^imbercier! » me dit Maurice : je m'attendais plutôt à des remarques dédaigneuses et ironiques ; mais mon ami ne paraissait plus d'humeur à prendre les choses autrement qu'au sérieux. Il parlait d'un ton pénétré, avec une physionomie grave. Il me confessa qu'il regrettait bien d'avoir été la cause occasionnelle d'une brouille entre Camille et Jeanne Thillier, car jamais son futur beaufrère ne retrouverait une compagne qui, mieux que cette femme exquise, parût faite sur mesure pour lui. Il ajouta que son premier soin, dès qu'il serait fiancé, serait de réparer le mal qu'il avait fait et de rapatrier deux êtres si bien appropriés l'un à l'autre.

Je me permis de lui représenter que c'é tait là une tâche un peu inusitée pour im beau-frère ; mais il réfuta mon objection par des arguments péremptoires. Il ne souhaitait point que Camille Lambercrsr se mariât et transmît ses tares nerveuses à d'inutiles enfants. Le célibat, d'autre part, n'est pas exempt de risques, et Maurice en craignait, pour son futur beau frère, -les «ntraînements et la dépense. Il préférait donc le remettre aux mains d'une femme sûre comme Jeanne, modérée dans ses ambitions, et surtout attachée à celui qui se considérait dès à présent comme le tu«-eur désigné de son beau-

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frère, de ce minus habens. M. de Courpière, qui a le sentiment de ses devoirs, me déclara que, pour lui, le premier de tous était maintenant de préserver cette fortune où il était admis à participer, et dont il aurait, à ce qu'il me dit, beaucoup moins la jouissance que la charge.

Mais tout cela était bien un peu anticipé ; il revint au sujet plus actuel de sa réconciliation avec ses parents. La perspective de bientôt devenir chef de famille à son tour le faisait juger plus sainement des choses de la famille. Il reconnut que c'était à lui de faire toutes les concessions. Il me priait donc d'aller annoncer rue de la Villel'Evêque qu'il venait de se battre et qu'il «tait blessé — à la vérité peu grièvement ; qu'il prenait l'engagement de mettre un terme au désordre de sa vie ; qu'il mourait d'envie d'embrasser son cher père et sa chère mère, et qu'il les suppliait de venir chez lui, ne pouvant, pour raison majeure, se déplacer lui-même, comme il eût été plus convenable. Pour le reste, il se réservait de le dire de vive voix.

Je me rendis à l'instant même Chez M™® \a. comtesse de Courpière, que je trouvai à déjeuner avec le baron Duval et, par hasard, le comte. Ils voulaient tout quitter, mais je leur conseillai d'achever leur repas, et je partis sur l'assurance que la comtesse n'allait prendre le temps que de mettre un chapeau, et que le comte la suivrait. « Moi aussi », dit le baron Duval.

En rentrant, je trouvai Maurice également à déjeuner. Je réclamai la faveur de lui couper sa viande et de manger en sa compagnie, je tombais d'inanition. Le bruit de la rencontre devait commencer de se répandre dans Paris, car on nous apporta successivement les cartes de M*"^ Valvin, de M™" la baronne Otto Rabbe et de M*"* la comtesse de Passelieu. Au dessert, nous fûmes envahis : la sœur de Maurice, M"" la marquise de Limay, vint, accompagnée de sa fille, M"® la duches.se de Bièvres.

Je n'ai pas parlé de ces personnes depuis le premier chapitre, parce que. en dépit de la parenté si proche, Maurice ne les vovait,plus pour ain.si dire jamais. Il parut néanmoins être touché de leur affection, el: la leur rendre. Je pensai qu'il voulait profiter de son mariage pour resserrer le cercle de la famille.

Il me confirma dans cette opinion en m'exposant, après le départ de sa .soeur et de sa nièro, comment il entendait le mariage. D'abord il ne transigeait pas sur la fidélité

conjugale (et je me moquai à part ïhoi d'Arrow, qui en serait dcwic pour ses frais de générosité intéressée — à supposeï" toutefois que ce triste sire eût réellement fait le calcul que mon imagination malveillante lui prêtait). Nous fûmes interrompus par la sonnerie du téléphone : M"*® la rnargrave de Raguse, de passage à Paris, demandait, de l'hôtel Mirabeau, des nouvelles du blessé. J'eus l'honneur de rassurer moi-même Son Altesse, qui daigna me remercier par quelques paroles trop affectueuses. Je revins à M. de Courpière, qui me répéta qu'il ne transigeait pas sur la fidélité conjugale.

Il me fit observer qu'en ceci, il se conformait à la tradition de son monde, qui est le seul présentement où l'on trouve des mœurs bourgeoises et le goût du pot-au-feu, tandis qi^e la bourgeoisie elle-même est affligée d'une espèce de danse de Saint-Guy. Il me prétendit que les ménages nobles sont exemplaires dès que la fortune y est en rapport avec la naissance, et que iamais un homme bien né n'exploite ses propres avantages physiques, ni ne profite des sentiments qu'il inspire, ou des sentiments qu'inspire à d'autres la femme qu'il a épousée, à moins d"y être réduit par l'impossibilité stricte de soutenir différemment son train.

Après avoir tâté de l'aventure à un âge où elle est tout plaisir. M, de Courpière se félicitait que la situation de sa future femme le mît à même de réali.ser son idéal du mariage, pour l'édification de nos contemporains. Cet idéal n'était pas seulement confortable et vertueux, mais encore sentimental ; et je reconnus, à l'exaltation croissante de • M. de Courpière, qu'il devenait, à mesure qu'il me parlait, amoureux de M"* Blanche Lambercier.

Mais il s'oublia lui-même, il se remit à m'entretenir de ses chers parents. Il me dit qu'il serait heureux de leur rendre possible enfin, moyennant une très large pension, ce même bonheur, ou du moins cotte mrreciion conjugale. J'aurais bien voulu lui demander ce qui, selon lui, manquait au ménage Courpière pour être correct ; mais je n'en eus pas le loisir, car la comtesse arriva sur ces entrefaites.

La réconciliation fut instantanée. Je pus me croire reporté à plus de dix-huit ans en arrière, au temps où Maurice chipait la monnaie de sa mère devant le Pavillon chinois : mais les rôles me parurent retournés.

Dès que le comte fut là. Maurice aborda la question du mariage, ,i peu près dans les mêmes termes que naguère, quand il av

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voulu épouser 1^ Passelieu; mais l'effet fut bien différent. L'émotion coupa la parole au père comme à la mère : je jx^nse que, sans connaître le chiffre exax:t de la dot, ils en avaient une idée approximative. Maurice parla, tout de, suite après, de la pension, et j'en fus choqué; mais je me rendis compte que j'avais tort et qu'on n'a pas de gants à prendre pour accomplir un devoir rigoureux de piété filiale. Les Courpière n'en prirent pas non plus pour accepter ce que Maurice leur offrait, et ils n'y firent pas plus de remerciements que d'objections.

Le comte se retira. La comtesse demanda la permission de rester encore un instant. Là-dessus on apporta une carte, celle du baron Duval, qui désirait voir Maurice.

« Ah! non! » s'écria mon ami en rougissant comme un enfant, et en faisant un geste de colère, dont tout autre que moi aurait cru , qu'il n'était point maître; mais je me rappelai que c'était par une exclamation et un geste de cette sorte qu'il avait naguère enjôlé la baronne Duval, et je pensai qu'il renouvelait ce jeù'pour quelque intérêt analogue. Je ne devinai pas d'abord pourquoi.

M™® la comtesse de Courpière, surprise, un peu gênée, l'interrogea d'un regard timide. Alors il avoua qu'il nourrissait contre le baron Duval une de ces inimitiés qui datent de l'enfance. S'il n'avait pas toujours été pour ses parents ce qu'il aurait dû être, c'était la faute de cet homme, qu'il trouvait toujours entre eL'x et lui. Et maintenant qu'il

revendiquait sa place de fils au foyer de la famille, il espérait bien n'y plus jamais voir ce Duval de malheur. ^I"" de Courpière répondit, avec une mesure et une dignité parfaites, qu'elle ne pouvait pas sacrifier un vieil ami à un caprice d'entant, mais que cela reviendrait au même et qu'on ne verrait jjlus le baron Duval à la maison, attendu qu'il se consacrerait dorénavant à la baronne, fort malade, et passerait toute l'année avec elle à la campagne ou dans le Midi. Elle n'insista pas davantage et nous demeurâmes assez longtemps sans parler, dans un état de véritable béatitude. J'éprouvais pour 'ma part une douceur réconfortante, que je ne saurais mieux traduire que par cette formule populaire : je me sentais meilleur. — Je m'arrête, pour laisser mes lecteurs sur cette impression, et pour 'qu'ils se sentent meilleurs aussi en fermant ce livre. Aussi bien, la jeunesse de M. de Courpière, que j'avais entrepris de raconter, se termine là. Je ne me mêle pas de pronostiquer son avenir, et je n'ai rien à mentionner de sa nouvelle vie, qui commence à peine : voilà peu de mois que son mariage est corwsommé, et peu de semaines que la vicomtesse donne des espérances.

Je serais curieux que mon ami eût une fille, pour voir ce que rendrait cette psychologie transportée dans une âme de l'autre sexe. Mais je dois dire qu'autour de nous, on souhaite plus généralement qu'il ait un fils — qui lui ressemble.

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