LK CRISE
Il est, dans la vie de tout homme, une heure vraiment nompareille, où le développement suprême du caractère coïncide avec la faveur f'es circonstances. Mais cette harmonie providentielle ne s'aperçoit pas d'ordinaire à la première vue : souvent même nous croyons les gens ruinés dans le temps qu'ils touchent au faîte, et l'inexplicable est que souvent eux-mêmes le croient. Il en va des individus comme des peuples, de qui les contemporains proclament la décadence quand ils crèvent de prospérité, ou inversement.
Pour en revenir à M. le vicomte de Courpière. ne semble-t il point que le sort l'accablât alors de ses coups? Il souhaite d'être élu député, on lui invente un bourg pourri comme il ne s'en trouverait pas deux en France, et il s'y fait honteusement battre. Une maîtresse ivre de jalousie le stirprend en flagrant délit d'adultère et le dénonce. L'épouse légitime tolérera-t-elle cette existence en partie double? Probablement non. Le voilà menacé de divorce, peut-être à la veille de perdre une femme qu'il a beaucoup négligée, mais qu'il apprécie, des enfants charmants, qu'il adore dès qu'il a le loisir d'y songer, une fortune, dont il n'avait pas jusqu'à présent la libre disposition, mais qui pourtant lui aidait bien à vivre. Eh bien, moi qui ai suivi jour par jour M. de Courpière
depuis ses premières années, où il s'affirmait déjà, je dis que je ne l'ai jamais vu plus luimême que dans cette apparente crise, ni, au rebours des apparences, mieux traité de la fortune.
Sans doute, il venait d'essuyer un échec; mais il le prenait déjà du bon côté. Il s'estimait heureux de n'avoir plus à boire dans les cabarets ni à pérorer dans les réunions publiques : sur le moment, ces cor\ées-là ne lui avaient point trop répugné, mais, rétrospectivement, elles lui semblaient fastidieuses. On ne l'ennuierait plus avec cette Taupier, dont il n'avait cure; et enfin il allait pouvoir se reposer, le temps des vacances était venu. Il avait, si je puis m'exprimer aussi bizarrement, un vif appétit d'inaction ; il était paresseux comme un lazzarone (et on devine que j'emploie ce terme de lazzarone par à peu près). Enfin, il s'éternisait au lit le matin, il se couchait l'après-midi sur les bancs, et il |X)rtait continuellement des vêtements lâches. Cette paresse s'accompagnait d'un sentiment de bien-être et de satisf^iction : M. de Courpière était en forme.
Je renvoie mes lecteurs aux commentaires que j'ai faits lors de son mariage. J'ai dit que l'acquisition d'une épouse si fabuleusement riche était bien le couronnement et le chef-d'œuvre d'une jeunesse consacrée à tirer.
Monsieur de Courpière marié
des femmes ce qu'elles peuvent rendre, mais quelle en était aussi le terme ; et j'ai montré ensuite que la richesse avait retourné le caractère de mon héros, dévié sa vie, jusqu'à cette inconséquence dernière d'aimer une petite fille dispendieusement et exclusivement. Il venait de se retrouver soudain. Pour la première fois depuis ses noces, au lieu de puiser avec une indiscrétion après tout légitime dans la caisse du ménage, ou, tout au plus, d'en détourner les fonds, il venait d'extor(}uer à sa femme une somme importante où il n'avait aucun droit, et par des procédés conformes à ce qu'on doit attendre de lui. La savante préparation qu'il avait fait subir à la vicomtesse durant la lune de miel, il venait, pour, la première fois, d'en tirer enfin parti. Il renouait avec son passé, il rentrait dans son élément. Et à ce coup le mariage, qui avait naguère interrompu son évolution, la rouvrait, s'il était du moins entendu qu'il adoptait une fois pour toutes — et il l'adopta — ce système de gérer la fortune qui consistait à se l'approprier, par violence ou par séduction. J'ajoute qu'il cessait de se démentir en rétribuant une maîtresse, dès qu'elle lui servait d'instrument pour exploiter ui^é autre femme. Non, je n'ai rien exagéré quand j'ai avancé que M. de Courpière n'avait jamais été dans une meilleure condition qu'à ce moment-là de son histoire, où tout semblait craquer sous lui.
Il ne se formulait point, sans doute, si nettement les avantages de sa position, parce qu'il n'aurait point su tourner de formules décentes (comme j'espère que sont celles qui précèdent), et qu'il a d'autre part trop de respect de lui-même pour se traduire en termes crus. Mais il savait fort bien à quoi s'en tenir, et, se trouvant bien, il ne se dépêchait pas fie bouger. Il osa demeurer encore près de deux .semaines aux Joncherets, après ce qui s'était passé! Il me laissa presque toute Ja charge de correspondre avec Claudie, qui, seule rue Murillo, se montait les nerfs et ne comprenait rien à ce retardement. Il se résigna au départ quand elle menaça de revenir. L'attitude des Lambercier fut, jusqu'à ce départ, bien singulière. Ils étaient froids, mais ri<.'n de pire, et la présence de Maurice ne paraissait point les offenser. Quant à Ja vicomtesse, j'ai lieu de croire qu'elle le retenait, et qu'après avoir fait tant de façons pour lâcher trois cent mille francs, elle ne reculait plus maintenant devant aucun sacrifice. Chaque fois qu'elle levait les yeux sur lui, elle .semblait le prier humblement de «e se point gêner. Dans ces con(lîtW>ii'^, ;,> i^
demande, n'eût-ce pas été folie — je me place au point de vue de M. le vicomte de Courpière — n'eût-ce pas été folie de ne point traîner un peu les choses en longueur, et de ne point tirer sur la corde aussi longtemps qu'elle ne se cassait pas?
C'est bien ce que faisait le vicomte, et ce qu'il continua de faire après le retour : car la vicomtesse le suivit à trois jours dinter valle. Quand je les vis cohabiter, je ne désespérai point que tout s'arrangeât; mais il eiît fallu que Claudie admît cette solution, et elle n'était pas d'humeur à l'admettre. Je me demande pourquoi : je ne la crois pas snob, elle avait pris le pli de l'adultère, et, au lieu de gagner à épouser le vicomte, elle y devait perdre pécuniairement. Mais enfin, elle s'était mis en tête de l'épouser. Elle avait même, à cet effet, engagé son propre divorce, qui allait à la vapeur. Quand on a le bon droit i)our soi, et qu'on est si sot que d'alléguer contre son conjoint des griefs sérieux, les juges font une enquête sérieuse et le procès n'en finit plus; mais si on a tort et qu'on n'allègue rien, c'est une affaire de cinq ou six semaines. Dauvilier avait toutes les raisons imaginables pour demander le di\'orce, et c'était Claudie qui le demandait. Ils «'étaient concertés, comme toujours, en dépit de la loi naïve qui interdit le consentement mutuel ; et j'ai à peine besoin de dire que le consentement du mari n'était pas désintéressé. On lui imposait une attitude passive : il abandonnait tout bonnement sa femme, et il faisait défaut au procès. Quant à l 'inconduite de Claudie, elle n'entrait seulement pas en ligne de compte. Aussi, quand M. de Courpière, pour s'excuser de ne pas lui-même divorcer encore, nous venait raconter que sa femme seule en pouvait décemment prendre l'initiative, Claudie lui répliquait par l'exemple de son propre divorce, qui me semblait irréfutable.
Mais elle est trop pratique pour se contenter d'avoir raison. Elle ne fit pas mine de s'apercevoir que cette inertie de son amant était au moins discourtoise; elle admit, en principe, qu'en effet l'on •^t.'iit obligé d'attendre le bon plaisir dt- la vicomtesse, et elle entreprit de provoquer ce bon plaisir. II n'était pas à première vue fort vraisemblable qu'elle y réussît : l'on sait qu'elle n'entretenait pas même ilc relations de visites avec sa rivale. Il lui fallait donc se pouivoit d'un intermédiaire. Sa mère, M""* "Valvin, lui parut tout indiquée pour cet office : c'est bien le moins, lorsque Foo a une mète si répandue, que Pou s'en >^t\^
Souvenirs du Vicomte de Courplèri
tril)uér.'S au hasard. Il y avait des fleurs qu'il airne et qui luj ^iont : des lilas de plein air, lilas ou blancs. Mais il y en avait d'autres, d'une pyhysionomJe trop mal appropriée à la sienne, et qui étaient là certainement à l'intention d'une autre personne que lui : des fleurs de formes rigides et de couleurs éteintes, des iris (qu'il avait trouvés je ne sais où. car on était à plus de six semaines de leur sai.son). des iris violets, surtout des iris gris piquetés de noir, quelques-uns tout noirs. Cette recherche de décoration funèbre était d'un goût très raffiné, mais d'un très mauvais goût: néanmoins elle m'impressionna.
— Tu. attends quelqu'un? dis-je.
— Oui... Je linterrogeai, d'un haussement de sourcils. « Tu ne devines pas? » Il leva les épaules. « Elles ne sont pourtant pas trente-six, celles que je peux attendre !
— Ah ! fis- je. sans enthousiasme. M™* Arrow est revenue? » Cette femme, à qui j'attribuais les fautes et les infortimes de M. de Courpière. m'inspirait la plus vive antipathie. Je lui en voulais d'autant plus qu'il me paraissait monstrueux que, dans une pareille crise, M. de Courpière pût ne penser qu'à elle et oublier sa situation.
Mais il n'oubliait rien, et je vis ensuite que c'était le sentiment du danger, de la fin proche, qui rendait si ardente sa joie de posséder M*"* Arrow. Il m'expliquait cela tout en mangeant de bon appétit un déjeuner de premier ordre (Lambercier avait, heureusement, oublié de congédier les gens). Les sentiments que m'exprimait M. de Courpière étaient, à peu de chose près, ceux de V Adresse de Jouarre. Il les traduisait, comme d'habitude, dans un style de fâcheuse qualité : on eût dit quelque hétéroclite collaboration de Renan avec d'Ennery. Ma sensibilité étant exaspérée, je souffrais horriblement de ces fausses notes, au lieu de n'y seulement pas prendre garde, comme il eût été plus naturel en d'aussi graves conjonctures. Puis mon imagination se mit en harmonie avec ce style de M. de Courpière, et je me fourrai dans la tête que mon ami méditait de se détruire en compagnie de sa maîtresse. J'osai lui communiquer cette crainte p)our obtenir, comme la veille, un serment du contraire, puisque cela m'avait réussi une fois : je n'obtins qu'un éclat de rire, et des moqueries interminables sur cette idée que l'avais pu concevoir, qu'un Courpière finît comme une grisette.
Je n'osai p?s le tâter davantage, et je me bornai à lai dire : « Puisque tu attends M™ Arrow, je ne sais pas à quelle heure, tu
auras la bonté de me faire signe quand il sera temps que je m'en aille. ■ Il me répondit qu'il attendait M""" Arrow à l'instant même, à deux heures, mais qu'il me priait de ne pas m'en aller et qu'il aurait sans doute besoin de moi. Sans lui poser d'autres questions, je lui laissai voir que je n'y comprenais goutte: il ne daigna pas s'expliquer davantage et me fit tout aussitôt passer dans la pièce voisine, qui était une minuscule bibliothèque Louis XVI, très basse de plafond, toute blanche, sans autres notes de couleur que les reliures, quelques médaillons de Wedgwood et les bougies roses dans les flambeaux de biscuit. « Tu as de quoi ne pas t'embêter ». me dit M. de Courpière en m'autorisant d'un geste à fouiller dans les armoires, et il disparut si vite que je ne trouvai pas le temps matériel de formuler une objection.
Je pensai courir après lui pour lui demander un peu plus en détail de quoi il retournait, mais la petite pendule de biscuit à chaînettes d'or marquait deux heures cinq, et je ne sais pourquoi je me persuadai que ^jme Arrow devait être une femme exacte. Je tendis l'oreille malgré moi aux bruits de la pièce voisine ; mais il y avait, de l'autre côté, une portière épaisse, une vraie portière de cabinet de médecin. Je me félicitai de n'entendre rien et j'eus honte de mon ges«^e involontaire, de mon indiscrétion réflexe
Puis je m'avisai qu'il était ridicule, et par-dessus le marché incompréhensible, que je me trouvasse dans ce réduit. Qu'y faisais-je? Qu'est-ce que j'attendais? Comment M. de Courpière pourrait-il avoir, à un moment quelconque, besoin de moi? Et comment patienter jusqu'à ce moment-là? J'essayai de lire, par obéissance, ou du moins de feuilleter des livres à estampes ; mais je n'y pus prendre aucun goût, bien que les figures en fussent divertissantes et de la dernière obscénité. Mes jambes firent ressort, et je me trouvai debout. Je me mis à tourner tout autour de ma cellule : cela était monotone. En outre, par une inconséquence, moi qui venais de vérifier que l'on n'entendait rien d'une pièce à l'autre, je craignis d'être entendu. J'étouffais le bruit de mes pas. Je m'arrêtais des minutes entières après le moindre craquement. Je me rassis et j'e.ssayai de la méditation, à défaut de la lecture.
Mes idées s'associaient avec une rapîdité vertigineuse, et j'apercevais, entre les plus disparates, des liaisons inattendues, comme dans un rêve qui aurait une apparence d'enchaînement et de logique. D'abord, j'atta-
Souvenirs du Vicomte de Courpière
chais une importance excessive à l'heure inusitée du rendez- vous. J'en déduisais que ce rendez- vous devait amener toute une série de conséquences, que M. de Courpière voulait que ladite série fût épuisée en un seul jour, et que, pour ce motif, il s'y prenait de très bonne heure. Je supposai de même que, s'il avait convoqué chez lui M"* Arrow, c'était pour plus de facilité et pour s'épargner du temps : car je n'avais jamais ouï dire qu'il eût auparavant reçu M"'" Arrow à domicile. Et ce choix de son propre domicile aujourd'hui n'avait-il pas aussi quelque rapport avec le besoin qu'il disait qu'il aurait de moi tout à l'heure?
Je sentais bien que je possédais la plupart des éléments nécessaires pour résoudre l'énigme, mais je n'en étais pas plus avancé pour cela et mon énervement devint tout d'un coup si intolérable que je crus que j'allais sauter par la fenêtre plutôt que de droguer davantage. Je m'apaisai aussi tout d'un coup. J'eus encore une crise, mais plus supportable, et enfin je fus résigné. Je m'accoudai à la cheminée, le visage tout près de la pendule. J'en comptais les battements. J'arrivais à suivre la marche imperceptible des aiguilles. Il était, en ce moment, trois heures moins cinq, et je ne sais pourquoi je m'imaginai qu'à trois heures juste il se passerait quelque chose Mes nerfs se détendirent comme par enchantement. Les trois coups sonnèrent et il ne se passa rien, mais je me dis que ce serait pour trois heures une, puis pour trois heures deux. Je m'écartai de la cheminée, je prêtai l'oreille et, cette fois, en dépit des tentures, je perçus très nettement le bruit d'une porte ouverte avec violence, une exclamation, une brève dispute, puis le silence total.
Les bruits ne m'avaient causé qu'un peu de surprise et d'a'gitation, mais le silence m'affola. Je me jetai sur la porte pour l'ouvrir : elle n'était pas fermée à double tour et le pêne tourna aussitôt. Alors je n'osai plus pousser le battant : n'allais-je point commettre, en entrant, une effroyable gaffe? Je préférai ce risque à celui de n'empêcher peut-être pas, si je m'abstenais, un malheur dont j'aurais le remords éternel. J'entrai ré- .v>lument, et je vis un 'spectacle inoubliable.
M. Arrow était campé juste vis-à-vis de moi, dans la porte qui faisait pendant à la mienne. Je n'ava-s eu l'honneur de le rencontrer que deux ou trois fois, mais je le reconnus sur-le-chimp : c'est une des physionomies los plus vénérables que je sache, un grand bel homme de cinquante ans, blan-
chi sans être vieilli. Il n'était flanqué d'î cun commissaire de police et ne semblî venu là que par curiosité. Il avait les bra croisés, il souriait. Sa femme me parut stupide de terreur. Au reste, elle était si habillée qu'on ne pouvait prétendre que sa tenue! ne laissât aucun doute. Sa décence rendait, par contraste, plus impudique et plus insolent le déshabillage de Maurice, qui semblait en vérité l'avoir fait exprès, pour ne pouvoir qu'avouer cyniquement ce que sa partenaire aurait pu nier sans invraisemblance.
— J'étais sur le point de t' appeler, me dit M. de Courpière, sans paraître surpris autrement ni choqué de mon intervention brusque. Prends donc la peine d'aller mettre en voiture M""* Arrow, qui est de trop ici, et remonte tout de suite... Vous, dit-il au mari qui voulait prendre la parole, faites-moi le plaisir de vous taire : vous vous expliquerez avec mon ami quand il remontera.
Arrow leva les épaules par contenance, mais, ne pouvant qu'approuver ce protocole, il se tut, se détourna de la fenêtre et regarda dans le jardin. J'expédiai sa femme en deux temps et à la muette, par le coupé de cercle qui l'avait lui-même amené. Lorsque je rentrai dans la chambre, M. de Courpière s'était vêtu. Il m'adressa la parole en ces termes :
— Dis de ma part à monsieur que je suis, comme juste, à sa disposition. Je le connais : il doit déjà avoir ses témoins. Qu'il donne rendez-vous aux miens ce soir, et la rencontre pourra avoir lieu demain matin à la première heure : j'y tiens particulièrement.
— Soit, répondit M. Arrow par-dessus ma tête, et il proposa pour lieu de rendezvous l'Automobile-Club, pour heure, six heures. Ensuite je l'accompagnai jusqu'à l'antichambre, avec toute la courtoisie qui est requise en pareil cas.
Cette cérémonie avait coupé mon émotion. Je ne compris bien toute la gravité de l'incident qu'au moment où je rentrai dans le salon en désordre, et me trouvai seul à seul avec mon ami. « Tu te bats avec M. Arrow ! » dis-je d'une voix altérf^, oubliant que mon premier devoir était de garder mon sangfroid. Mais M. de Courpière en a pour detix. « Oui, dit-il, je me bats avec le spadassin. » Il sourit d'un air de malice, et ajouta : « Tu vois, quand on veut bien, on est toujours sûr de ne pas s'y asseoir, sur le banc des accusés. »
Je n'osais j)as comprendre. Je le regardais. Vonlait-i! dire qu'il avait prémédita»
Souvenirs du Vicomte de Courpière
flagrant délit, et les suites? qu'il avait fait lui-même le nécessaire, jxjur être surpris? — Et le nécessaire, c'était d'aviser M. Arrow... Il me mit les point sur les i ; « Je t'avais dit que je trouverais, pour me supprimer, quelque chose de plus pittoresque et de plus original que de me supprimer moi-même. Je crois que c'est trouvé? » Je ne savais que dire, moi. « Seulement, reprit-il, je n'ai pas de temps à perdre, et voilà pourquoi je veux que la rencontre ait lieu demain au petit jour... » Après une brève pause, il fit un petit effort de forfanterie et il ajouta, d'une voix à peine plus sourde : « Comme une exécution... »
Alors il m'exposa qu'il avait d'avance pensé à tout. Ce qjui, d'ordinaire, perd le plus <3e temps, c'est la recherche d'un terrain : nous en avions un tout trouvé, le jardin de •Camille. Maurice, connaissant bien l'individu, prévoyait que la nouvelle de ce duel le retourrterait, et ne doutait point qu'en dépit des autres difficultés pendantes, il s'empressât de nous accorder l'autorisation, que je devais aller solliciter de lui à l'instant même. Je n'avais pas d'ailleurs autre chose à faire d'ici à la réunion de six heures, M. de Courpière devant se rendre en personne chez son autre témoin.
Pour ce qui est de cet autre témoin, le vicomte me fit sentir qu'il devait choisir quelqu'un de très bien né et de très haut placé, pour compenser sur le procès-verbal le fâcheux effet de ma roture. Je l'approuvai, mais je lui fis remarquer que cela aurait l'inconvénient de me réduire au rôle de seccHid témoin et de me retirer la parole. Il me répondit que non, parce que le haut personnage qu'il allait m'adjoindre — son parrain, le général marquis de la Baratière — était à peu près en enfance et incapftible de mettre une phra.se debout. On ne l'avait guère entendu, depuis plusieurs lustres, articuler que le monosyllabe « neuf », et ses collègues du cercle prétendaient même qu'il abusait de ce monosyllabe. Par grand hasard, je n'avais jamais vu le général, moi qui connaissais par cœur toute la famille; mais Courpière m'assura que ce vieux guerrier n'était pas intimidant, et je n'eus pas de peine à le croire.
Je pris congé pour m'en retourner chez Camille, où je m'introduisis comme le matin; mais le valet de pied que je rencontrai dans le> vestibule, me déclara que monsieur était sorti. Je répliquai que je iattendrais.
M']* Larabercier traversa la pièce et parut surprise de me voir pour la seconde fois de la journée. L'instant d'après, Camille rentra
et ne dissimula pas assez que ma vue lui était j)eu agréable; mais je ne lui laissai pas le temps de m'interpeller sur un ton qui m'aurait sans doute déplu, et je lui dis avec autorité que j'avais besoin de lui parler seul. Il me fit passer dans son cabinet, l'ancien laboratoire financier de son défunt père. Il me 6i signe de m'asseoir, mais, au lieu de me demander ce que je voulais, il me déclara» que, si je venais encore implorer la grâce de M. de Courpière, je venais trop tard.
— Trop tard, en effet, répondis-je; et j'employai le moins de mots pxjssible pour le mettre au fait de tout. Je vis bien, à son visage défait, à ses yeux hagards, que je venais de lui causer un trouble profond; mais il n'en exprima rien verbalement, et se ccmterïta de répondre, d'une vobc très basse, quand je lui demandai son terrain : « Je ne peux pas refuser ça... c'est entendu, b Je m'inclinai en guise de remerciement, mais je me retirai sans lui tendre la main.
Le valet de pied était là derrière la porte, qui m'attendait. Au lieu de me reconduire dehors, il m'ouvrit la porte d'un petit salon, où je me trouvai à l'improviste face à face avec M"® Blanche Lambercier, Elle me demanda sans autre préambule : « Qu'est-ce qui se passe? » Je lui répondis, de bonne foi, que je ne comprenais rien à son agitation ; mais elle me repartit avec impétuosité qu'elle se sentait environnée de mystère, menacée d'un malheur. Elle se tordit les mains. « Je vous en prie ! Dites-moi tout !» — « Allons, bon I pensai-je, il ne nous manquait plus que celle-là! » Et je lui répondis avec froideur, même avec peu de politesse, qu'elle pouvait être bien tranquille, car, s'il arrivait un malheur, ce ne serait pas à son frère.
— Mais ce n'est pas pour mon frère que j'ai peur! C'est pour...
— Pour?
— Pour votre ami, dit-elle en baissant les yeux.
— Vous l'aimez donc? m'écriai-je. Et je ne saurais dire que cela m'étonnât beaucoup. Elle reprit : « M. de Courpière est le seul homme désintéressé que j'aie rencontré de ma vie. »
Cette fois, j'avoue que je fus étcmné, car le désintéressement n'était pas celle des vertus de M. de Courpière qui me parût le plus sauter aux yeux ; mais elle me commenta ce jugement : a II est le seul, dit-elle, qui n'ait jamais fait la cour à ma dot. » Alors ^ me mis en colère. Elle aimait Maurice! Et jamais il ne ^'était aperçu, ou il n'avait voulu s'apercevoir de rien! Il avait préféré la
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Souvenirs du Vicomte de Courpière
bourse du frère à celle de la sœur, qui pouvait devenir légitimement la sienne propre! Ah ! Ton peut dire qu'il avait bien choisi son coup pour ne pas jouer, une fois par hasard, sa chance sur la femme I
Mais ma colère se retourna contre cette pauvre jeune fille. Je voulus, puisqu'elle aimait M. de Courpière, l'associer à mes angoisses. « Il se bat demain », lui dis-je. Elle n'eut pas la force de me poser une autre question, mais ses yeux fixes m'interrogeaient. Je prononçai le nom de M. Arrow. *« Ah ! s'écriat-elie, c'est encore pour cette femme ! » Mais l'accès de jalousie fut bref, et je ne vis plus sur son visage que la terreur de l'issue fatale qu'elle pressentait.
Alors j'éprouvai le besoin de la malmener. « Tant pis pour vous ! Si vous aimez M. de Courpière, vous pouviez fichtre bien ïe lui dire plus tôt ! » Je compris que son geste vague me demandait à quoi bon, et je répondis : « A quoi bon? Mais il serait votre mari à l'heure qu'il est, bien tranquille au coin de votre feu, et il ne songerait plus depuis longtemps à courir après M""" Arrow ! » Je ne pus me défendre d'ajouter : « Ou bien, s'il lui passait encore par la tête de se la payer, elle serait dans ses moyens, et le mari n'y trouverait pas à redire, au contraire. »
Elle me regarda si naïvement que je crus, j'espérai qu'elle ne m'avait pas compris : car je m'avisais — un peu tard — qu'on ne dit pas de telles choses à une jeune fille. J'ébauchai un geste d'excuse et me hâtai de battre en retraite : je ne pouvais plus voir cette petite, qui, pour éviter tant de catastrophes, n'aurait eu qu'à prononcer un peu plus tôt le mot qu'elle venait de lâcher trop tard, et c'est maintenant sur elle que je rejetais la îesponsabilité de tout.
Je trouvai Maurice en tête à tête avec le général marquis de la Baratière. Le général était chauve et tout petit avec une longue barbiche blanche. Une incroyable expression de sournoiserie et de méchanceté survivait dans ses yeux morts ; et quand il se souleva de sa chaise pour me tendre sa main tâtonnante, déformée par la goutte, il me fit l'effet de ces agonisants traîtres, qui. sur les champs 'de bataille, donnent, avant de mourir, à l'ennemi qui passe près d'eux, un dernier mauvais coup.
Comme il était, avec cela, d'une exquise politesse, il me fit ententlre, par une série de grognementB, qu'il était enchanté de faire iiiA connaissaixje. Maurice nous renouvela en teriîi«s exprès notre mandat, fort simple : ■eus devions accepter sans réplique toutes les
conditions de l'adversaire. Il était l'heure de partir : je descendis le général.
Cela fut long, je devais le prendre sous le bras, et le soulever. Il s'arrêtait à chaque marche ccKnme pour réfléchir, et ne se remettait jamais en mouvement de lui-même. Je le hissai dans un fiacre et nous arrivâmes à l'Automobile-Club sans nous être communiqué nos pensées. Un valet de pied ikdus conduisit à l'entresol, oii nous fûmes aussitôt rejoints par les deux témoins d'Arrow, tous deux membres du cercle et escrimeurs connus.
L'entrevue n'aurait duré que peu d'ins- ■ tants si, contre toute attente, mon compagnon prétendu muet ne s'était mis à parler tout d'un coup pour contester la qualité d'oÊFensé à M. Arrow. J'allai le chapitrer dans un coin et lui rappeler les instructions de Maurice ; mais il entreprit alors de me démontrer que les témoins ne doivent jamais accepter le mandat impératif, et cela n'en finissait pas. Nos adversaires proposaient déjà d'en référer à nos clients respectifs et d'avoir une nouvelle réunion après dîner, quand, par bonheur, mon encombrant co-témoin retomba dans son état comateux. Tout fut bâclé en cinq minutes, l'épée choisie, notre proposition de terrain acceptée ; enfin je dis que nous renoncions à tirer au sort la direction du combat, et je l'offris à l'un de ces messieurs, vu sa compétence notoire.
Je me sentis mieux après cette besogne faite. Je plantai là le général et je revins dare-dare chez Maurice. « Vous en avez mis, un temps! » me dit-il. Je lui contai les frasques de la Baratière, et le. fis d'une façon qui l'égaya. Sa gaieté, en me frappant d'admiration, me rappela au sentiment de la triste réalité. Quand il me dit : « Nous allons dîner ensemble n'importe où », ma gorge se contracta et je fus certain d'avance que je n'avalerais pas une bouchée. Heureusement, il eut l'idée de m'emmener aux Champs-Elysées, chez Laurent, oii il n'y avait encore personne à ce début de printemps, et je n'eus pas besoin de me forcer pour la galerie.
Après dîner, je lui fis la conduite jus^^ue chez lui. Je pensais que j'allais lui souhaiter le lx>nsoir et ne plus le revoir qu'au moment terrible. Mais il me dit : « Mon vieux, tu me ferais plaisir de rester avec mcH ce soir. J'ai fait préparer un lit pour toi, dans ma chambre. Ça te sera toujours plus commotle que de te lever demain à des heures impx>ssibles, pour être avant six heures che' moi. — Merci », dis-je. et je lui serrai la main. Mon amîTié pour M. de Courpière n'avait jamais subi d'éclipsé, seulement elle était virile, de-
Souvenirs du Vicomte de Courpière
puis que nous étions des hommes : je la sentis, à ce moment- là, redevenir tendre comme jadis, quand nous étions des enfants. La beauté du ciel et la douceur de la température influaient aussi sur ma sensibilité : on a toujours un peu l'âge de la saison de l'année où l'on /est. Nous re^itrâmes. Les domestiques étaient montés. Maurice fit de la lumière; et je vis le jjetit lit qu'on avait préparé p)our moi.
Je voulais rompre le silence; mais de quoi parler, sinon de la chose dr-nt il ne fallait pas parler? Puis je m'avisai que je pouvais très bien lui dire combien ^ n calme, sa présence d'esprit me semblaient admirables, et ce que son sang-froid me faisait espérer pour demain : car enfin, je ne devais pas avoir l'air d'admettre que le résultat ne fût pas au moins aléatoire. Je traduisis ma pensée en langage \ulgaire, pour éviter l'émotion. « Tu sais, dis- je, je te trouve épatant. »
Il ne disconvint pas qu'il le fût, mais il n'en tirait pas vanité, car il n'imputait pas à son courage, mais à sa dépression physique et morale l'excellente attitude dont je le félicitais. Il me dit qu'il s'était dépensé trop dans ces derniers temps, qu'il avait fait trop d'efforts pour rien, qu'il avait été vairx:u trop souvent, qu'il était las, et aussi indifférent à la mort qu'on l'est au somroeil quand les yeux se ferment d'eux-mêmes. La fatigue de vivre fjaralysait en lui linstinct de la conservation.
Il était si détaché de tout qu'il ne voulait |,.is même prendre la peine de brûler ou de ranger ses papiers. II ne se recueillait pas. Il ne faisait pas le bilan de sa vie. Sa foi même chancelait. Il m'affirma, lui, si bien pensant, qu'il ne pressentait plus rien au delà de ce monde, et qu'il avait déjà un avantgoût du néant. Toutefois il se contredit sur ce dernier point : il m'exprima son regret de
finir sur un double péché grave, duel et suicide — puisque son duel n'était qu'un suicide déguisé. Mais comme ce dénouement lui paraissait le seul logique et qu'il ne pouvait point douter de la logique de son Créateur, il ne concevait pas, somme toute, de trop sérieuses inquiétudes au sujet de son bonheur étemel. Et puis il eût trouvé un peu fort qu'un Q)urpière fût damné, jx>ur s'être conduit en homme de son rang et en galant homme. Cette liberté de raisonnement me transportait dun tel enthousiasme, que j'en oubliais mon chagrin.
Onze heures sonnaient : je conjurai M. de Courpière de se mettre au lit. Je iengageai à prendre un peu de chloral ; mais il préféra de l'eau de fleurs d'oranger, dcmt il Imt plus d'un demi-verre, pure et sans sucre. Après quoi il me dit bonsoir d'un ton résolu et ferma les yeux. Il s'endormit dans les cinq minutes.
Je le regardais. Je me souvins dune autre ûuit où je l'avais regardé dormir, à Courpière, après l'incident du tiroir forcé. C'est moi qui fis ce résumé de sa vie qu'il ne prenait pas la peine de faire lui-même. Il me parut qu'elle s'encadrait bien entre deux épisodes analogues : celui que je viens de mentionner, du tiroir, et celui de la fausse traite. Ensuite, je me couchai, et c'est^ moi qui eus une impression horrible, funèbre, de la position horizontale. Je fermai les yeux, mais c'est moi qui ne dormis point. J'entendis sotiner toutes les heures jusqu'à cinq heures. Et puis je perdis connaissance brusquement...
Il faisait grand jour quand je m'éveillai. Comme au lendemain de la nuit de faits-divers dont le souvenir me hantait cette nuit, je vis au pied de mon lit Maurice, hatHllé, prêt à sortir, 0t il me dit simplement : « Viens-tu? »
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Je l'observai a la dérobée: il était penché dehors^ il humait cette ivresst