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PREMIERES ECOLES

Un jour après-midi de Tannée 1848, jour de printemps, car j'avais, le matin, quitté mes sabots d'hiver pour chausser des souliers, et, plus leste, je courais et sautais dans la rue, ma grand'mère m'appela et, me prenant par la main, me dit : « Veux-tu venir avec moi faire

1. Quelques-uns de mes souvenirs ont été racontés déjà par nioi dans des discours aux enfants des écoles du Nouvion-en-Tliiérache (Aisne) et dans divers autres discours, le prie que l'on veuille bien me pardonner ces redites. J'ajoute que la publication du présent volume m'a permis de rectifier quelques détails après conversation avec des camarades d'enfance.

une commission? » Je voulus bien. Nous descendîmes la rue et nous tournâmes le coin de gauche. Après une centaine de pas, ma grand'mère s'arrêta devant une maison que je connaissais, mais où je n'étais jamais entré ; sa main serra la mienne qu'elle sentait vouloir s'échapper : « Nous allons crier bonjour en passant, me dit-elle, à mademoiselle Adèle. » Je fis un effort pour me dégager ; la main de ma grand'mère serra davantage et m'entraîna jusqu'au seuil. Nous entrâmes; mademoiselle Adèle, la fille de la maison, une vieille fille, leva les bras en l'air et cria joyeusement : « Te voilà ! Te voilà ! » C'était la première fois que je la voyais de près ; elle était borgne ; son œil mort m'intéressa, et mes larmes qui étaient en chemin s'arrêtèrent. Elle me prit par la main, ouvrit une porte et me poussa doucement de l'autre côté. J'étais dans l'école.

Mon premier souvenir d'écolier est donc celui d'un tour à moi joué par ma grand'mère pour me mener en un endroit qu'on m'avait appris à redouter ; car, suivant l'usage des parents

français, les miens, quand je n'étais pas sage, me menaçaient de l'école. Puis, la salle était obscure, et je quittais la rue éclairée par le soleil du printemps ; il me semble que mon entrée à l'école fut un passage de la lumière à l'ombre.

De la porte placée dans un angle, je vis en face de moi, au fond de la salle, une grande cheminée où montait le tuyau d'un poêle ; le long des trois autres côtés, les écoliers, assis sur des bancs sans dossiers ni tables, tenaient une planche sur leurs genoux, leur planche à écrire, percée en haut d'un petit trou où passait une licelle qui la suspendait au mur, la classe finie. Les trois fenêtres — à petits carreaux — étaient placées au coté nord de la salle ; c'était joli, les petits carreaux bien lavés comme ceux de mademoiselle Adèle. Le dessin de ces carrés animait la fenêtre et la faisait familière et intime* Nos grandes vitres d'aujourd'hui laissent trop entrer le dehors*

Les murs étaient de torchis, lavé à la chaux ; le sol, de terre battue, ondulait légèrement.

Le maître vint au-devant de moi ; il me prit par la main — tout le monde me prenait par la main, ce jour-là — , et me conduisit au bout de la classe, près de la place qu'il occupait : il siégeait à droite de la cheminée sur l'unique chaise et devant la table unique de l'école.

Pendant cette première classe, il ne me donna rien à faire; je regardai travailler les autres. Ils étaient une vingtaine, que je connaissais tous, bien entendu. Ensemble, nous jouions sous la halle à tous les jeux où l'on se bat et où l'on crie. Ensemble, à la nuit tombante, nous allions tirer la sonnette des sœurs, sur un haut perron, que nous montions à pas étouffés, pour dégringoler bientôt à fracas de sabots, par peur de voir apparaître la cornette blanche et le long voile noir d'une de nos « tantes », comme on appelait chez nous les religieuses. Mais les religieuses, qui reconnaissaient le furieux coup de sonnette de leurs neveux, suivi de l'échappée tapageuse, ne se dérangeaient pas.

Une farce bien amusante était d'aller, le soir, jeter sur le pas d'une porte des morceaux de vitres brisées ; on voyait alors une chandelle aller de fenêtre en fenêtre, s'éclipser un moment et monter jusqu'à la lucarne du grenier, cherchant le carreau cassé qu'elle ne trouvait pas. — Enfin, au temps de la cueillette des pommes, nous escaladions les barrières des pâtures ou bien nous passions à quatre pattes par les trous des haies pour aller (( à l'croustille » c'est-àdire à la maraude. Moi qui n'ai jamais su grimper à un arbre, je faisais le guet vilainement.

A l'école, mes camarades, assis et silencieux, me paraissaient devenus d'autres personnes, et moi-même je me trouvais tout changé. Je perçus pour la première fois le sentiment de la discipline qui naissait de la crainte certainement; sur la table du magister s'allongeait une baguette dont nous connaissions l'usage.

Un de mes camarades, après s'être assuré d'un coup d'œil que le maître ne regardait pas de son côté, m'adressa, du banc d'en face, une

grimace qui peut-être voulait dire : « Te voilà pris, toi aussi ! »

A quatre heures, nous sortîmes, et la rue s'emplit de gestes désordonnés et de cris sans raison, de tout ce vacarme d'écoliers échappés, qui est une revanche de la nature sur l'école, produit de la civilisation.

J'avais l'habitude d'aller goûter chez ma grand'mère, dont la maison touchait à la nôtre. Mais, ce jour-là, mon amour-propre offensé me portait à la bouderie, et je serais rentré tout droit chez nous, si ma grand'mère, qui se méfiait, ne m'avait attendu sur le pas de sa porte, tenant à la main une tartine qu'elle me montra ; j'allai vers ma tartine. Je suppose que la bonne vieille me fit voir que le pain était beurré jusque dans les trous. Elle disait souvent : (( On ne sait quoi faire à et' heure pour gâter les enfants ; on ne mettait pas de beurre dans les trous, au temps passé. » Elle ne me parla pas de l'école ; je ne lui en parlai pas non plus ; je voyais bien qu'elle avait un air de malice, mais je ne fis semblant de rien. Quand

j'arrivai chez mes parents, mordant le talon de ma tartine, ils m'accueillirent en souriant : (( Te voilà grand garçon, me dit ma mère ; tu as été à l'école ! » Le compliment et la tartine adoucirent ma rancune, légère d'ailleurs. Les enfants savent de bonne heure que « faut ce que faut », comme disent les paysans.

Le maître, le père Matton, avait appris à lire à mon père et à ma grand'mère ; tout le pays l'appelait « nô maître » . Il était l'un des chantres qui s'asseyaient dans le chœur, l'un en face de l'autre, derrière des lutrins dont l'aigle portait sur ses ailes d'or éployées un très gros livre. Le moment venu de chanter le Credo, ils se levaient, coiffaient leur bonnet, et allaient s'incliner devant l'autel ; puis ils faisaient un demitour, se saluaient gravement, se recoiffaient; après un second demi-tour, ils marchaient, chacun d'un côté du chœur, en chantant les affirmations du Credo. Je crois bien que des chasubles

revêtaient leurs épaules ; mais je suis sûr qu'ils tenaient en main un bâton au haut duquel se détachait la statuette d'un saint. Le mouvement du bâton scandait leur marche lente. Arrivés à la grille, ils se resaluaient, et retournaient à l'autel pour s'incliner encore, et reprendre leur marche, qui durait jusqu'à VEt vitam venturi sœculi. Amen. Ce spectacle me semblait beau, et les hommes qui en étaient les acteurs m'inspiraient une sorte de respect. Quand je voyais le maître à l'école, je me rappelais le bonnet, le bâton, les salutations et le chant grave en langue inconnue.

Chez nô maître, nous lisions ; nous faisions de petits calculs; la table de multiplication nous attristait, surtout quand intervenait le chiffre 9 : 6 fois 9 me donnait des tourments, que renouvelait 9 fois 6.

La grande affaire, c'était l'écriture. Le moment venu d'écrire ma page, je portais sur

la table de iiô maître ma planche, qui avait servi avant moi à mon père et à ma grand'mère. Je regrette bien de ne pas savoir ce qu'elle est devenue ; sur elle, j'écrirais aujourd'hui mes souvenirs.

Le maître prenait sa règle et son crayon et dessinait une ligne horizontale qui divisait la page en deux ; la partie du haut était pour écrire en gros, et l'autre, pour écrire en fin. Dans le haut, les lignes s'accouplaient deux par deux, l'intervalle devant être rempli par de grandes lettres. Mais le maître ne traçait pas les lignes de bout en bout ; il les interrompait de manière à nous forcer d'écrire sans appui. Lorsque je le voyais multiplier les lignes courtes, je m'inquiétais des prochaines difficultés de ma page.

Dans quels livres lisions-nous ? Je me rappelle la (( croisette», qui était l'alphabet, suivi de syllabes et de mots qui se groupaient en phrases à la fin, et puis « la Bible ». Les plus grands lisaient dans la Bible; on disait d'eux : (( I lit dans l'Bibe », et c'était une dignité dont je sentais l'importance.

La discipline de l'école était sévère ; pour les petites fautes, on était puni par l'agenouillement simple ; pour les grandes, par l'agenouillement avec une main levée portant une brique, ou bien par des coups de baguette, la peine la plus grave : placé près du maître, je voyais la grimace du supplicié, qui tendait une main et cachait l'autre derrière son dos, afin d'être tranquille au moins pour celle-là.

Je me vante de n'avoir subi ni les coups de baguette, ni l'agenouillement, même simple. J'étais un écolier sage.

Pourtant nô maître me montrait le doigt de temps en temps. Je commettais la faute de regarder trop souvent par les vitres sans rideaux son fils Delphin, qui travaillait dans le petit jardin découpé en « parcs )). Parmi les légumes, se dressaient des soleils, — grosses plantes à fleurs grossièrement jaunes et à grandes feuilles bêtes — , et les collerettes empesées de dahlias prétentieux, mais aussi, pour la joie de mes yeux, les tiges où se posait, pareille à un papillon mauve, la fleur parfumée

des pois de senteur. Delphin, grand et maigre, très brun, les joues retombant vers les gencives édentées, se coiffait d'une casquette qui descendait jusqu'à l'attache de ses oreilles. Il passait sa vie dans la cuisine et au jardin. Je ne l'entendis jamais parler; nous croyions qu'il était muet. Peut-être ne parlait-il pas parce qu'il n'avait rien à dire. Si ce fut sa vraie raison de se taire, j'adresse à la mémoire de Delphin, après expérience de la vie, l'expression de ma particulière estime.

Nous avions, de temps en temps, des moments de demi-liberté ; les matins où se célébrait un mariage ou bien un enterrement, et les samedis après-midi — en ce temps-là, le samedi on chantait vêpres — nô maître allait à l'église ; mademoiselle Adèle venait s'asseoir au milieu de nous ; elle épluchait une salade ou bien elle tricotait. Pour nous faire tenir tranquilles, elle promettait aux plus sages des (( tourons », comme on appelle chez nous les tiges de salade. Je crois bien qu'Adèle Matton avait un faible pour moi ; elle me donnait sou-

vent des tourons, qui furent mes premières récompenses scolaires.

Cette petite école, — il me semble aujourd'hui, — était comme une annexe de l'Eglise. Le curé-doyen y choisissait les enfants de chœur, dont le chef était mon camarade Théophile Bourgeois, qui me dit un jour : (( Théophile, ça veut dire ami de Dieu » ; comme je m'étonnais, il me ferma la bouche : « C'est monsieur le doyen qui me Fa dit. »

Quand venait monseigneur en tournée de confirmation, le curé-doyen le conduisait chez nô maître. Je vois encore, comme si c'était il y a un quart d'heure, entrer par la porte — si basse pourtant et si étroite, — la robe violette, la grande croix d'or, l'anneau pastoral, les cheveux blancs bouclés soigneusement, le nez aquilin et tout le bel air de monseigneur de Garsignies. La pauvre petite école s'agenouilla devant ce grand seigneur. Quand il eut achevé le geste de la bénédiction, l'évêque aida le vieux maître à se relever.

Un jour, en 1849, le père Matton cessa de chanter à Téglise ; sa voix se déclanchait par un aboiement : Ouah! Ouah ! Ouah ! Un paquet de chairs grises délabrées tressaillait sous son menton. A l'école, il cessa de régler nos pages; sa main ne pouvait plus fixer la règle ni conduire le crayon. L'école fut fermée ; chacun de nous emporta sa planche. Pas longtemps après, l'office des morts fut célébré autour du cercueil de nô maître, qui, depuis plus d'un demi-siècle, avait chanté tant de De profundis aux défunts de la paroisse.

Une autre petite école s'ouvrit alors. Le maître s'appelait M. Museux. De ce temps-là, je me rappelle seulement que M. Museux prenait, pour nous faire tenir tranquilles, un grand air sévère, et qu'il nous menaçait : « Je te marquerai un gros point rouge » ; ou bien : « On te mettra de l'eau dans ta soupe» ; que les plus petits allaient lire à haute voix

auprès de madame Museux pendant qu'elle épluchait sa salade ; qu'un jour je lus « animal » au lieu d' (( amiral » ; qu'un grand possédait une collection de pains à cacheter de toutes les couleurs ; que je le priai de m'en donner quelques-uns et qu'il m'en donna un bleu à condition que j'en mangeasse un rouge, et un rouge à condition que j'en mangeasse un bleu; qu'on jouait à la toupie dans la cour : une toupie était couchée au centre d'une circonférence; chacun des joueurs tenait en main la sienne enroulée à une ficelle serrée ; la meilleure ficelle était de fil d'Anvers, — on prononçait Anversse — ; nous nous partagions en deux partis ; l'un devait « délivrer » la prisonnière en la faisant sortir du cercle, et l'autre la ramener vers le centre; pour la déplacer dans un sens ou dans l'autre il fallait la toucher par un coup de sa toupie lancée vigoureusement; je n'étais pas adroit à ce jeulà ; jamais une toupie ne fut, de mon fait, délivrée ni retenue captive.

Des jours plus sérieux allaient venir. Mon père décida que j'apprendrais le latin. Deux autres pères de famille eurent la même ambition pour leurs fils. On se concerta, on se mit en quête d'un bachelier, et l'on trouva un certain M. Colard, qui s'installa juste en face de notre maison. Il eut quelques élèves et môme des pensionnaires venus des communes voisines. C'était un tout petit homme souriant et très jeune. De son enseignement, je me rappelle qu'il me compta une faute dans une dictée de prose parce que j'avais écrit encore, alors qu'il aurait fallu, croyait-il, écrire encor. M. Colard s'adjoignit un maître dont j'ai oublié le nom, mais point la crasse qui lustrait ses habits, ni l'odeur qui empestait la classe. Or, il arriva qu'un de nous se gratta, puis deux, puis trois, puis quatre. De petits boutons apparurent entre des doigts ; un ancien soldat, qui avait eu la gale jadis en Espagne,

la reconnut, et l'émoi fut grand dans le pays. L'école fut interdite aux galeux, et une visite médicale ordonnée.

Le médecin était M. Rivière, officier de santé, un fort gaillard, qui tenait haut la tête et parlait haut d'un ton bourru. Il pratiquait le purgare et le saignare, surtout le saignare. Inexpert aux cas difficiles, il refusait de croire aux maladies tant qu'elles n'étaient pas déclarées : (( Tu te plains toujours, disait-il ; tu n'as rien du tout. » Ou bien il refusait son diagnostic : (( Si tu avais quelque chose au nez ou bien à la joue, je te dirais : V'ià ce que tu as. Mais c'est en dedans ; le diable n'y voit goutte. » M. Rivière nous examina un à un, nous renvoyant après l'examen avec une tape sur la joue.

Mais voilà qu'un bruit se répand; M. Golard n'est pas bachelier ; il s'est seulement présenté au baccalauréat. La chose a été découverte par M. Bernard, qui cherchait un endroit pour fonder une pension. Vite M. Golard se procure un bachelier, M. Etienne. Celui-ci fut vraiment

mon premier maître ; avec lui, je déclinai Rosa, la Rose, qui me plut et m'amusa par le changement des désinences, comme un jeu, le seul où je ne fusse pas maladroit. Dès le premier jour, en même temps qu'il nous apprenait les déclinaisons, il nous faisait expliquer du latin; V Epitome historiœ sacrœ me fut un merveilleux livre dont tous les chapitres racontaient des miracles. Je fis alors indirectement connaissance avec le Selectœ e profanis. Un camarade, qui avait déjà commencé des études latines, en expliquait des passages à demi-voix, dehout sur les marches de la chaire au pied de laquelle j'étais assis ; j'entendais et ma mémoire garda texte et traduction. Deux ans après, élève de septième au collège de Laon, j'avais devant moi en étude un élève de sixième, gentil garçon que j'admirais beaucoup parce qu'il portait un veston bleu, et parce qu'il signait son nom, Brunel, en l'entourant d'un ovale parfait noué en dessous par une petite cédille. Brunel était paresseux et le Selectœ e profanis l'importunait; plusieurs fois, il me demanda de

faire sa version en échange de sa part de haricots au souper, et j'acceptai. Les haricots sont bons dans le diocèse de Soissons et Laon.

La pension Colard-Etienne semblait prospère ; nous étions une quarantaine. M. Bernard n'avait que trois élèves. Pour humilier la maison rivale, nous défilions devant elle, le jeudi, accrus de quelques bambins que M. Golard nous invitait à racoler ; il nous donnait un « bon point » par recrue, un joli bon point bleu de ciel. En passant devant chez « les Bernard », nous tournions de leur côté une tête narquoise ; être (( un Bernard » nous semblait le ridicule même. Mais la prospérité de notre pension n'était qu'apparente ; on le savait bien chez nous, car de temps en temps, M. Golard venait emprunter cinq francs à mon père pour faire marcher sa boutique. M. Etienne nous quitta; peu de temps après disparut M. Golard, et, l'un après l'autre, point sans quelque honte, nous allâmes nous asseoir sur les bancs de M. Bernard.

M. Bernard, un grand sec, avait le visage rasé, la peau d'un gris triste, le front large et terne ; ses yeux pâles, derrière des lunettes, regardaient toujours au-dessus de nous, quelque part. Il était pieux et il mit la pension sous l'invocation de Saint-Louis de Gonzague.

Ce fut un étrange composé d'études : le latin, le français, la mythologie, l'histoire, l'instruction religieuse, la tenue des livres, la comptabilité, le dessin linéaire, le dessin « de tète », le solfège et le cornet à piston.

Je ne me souviens guère des livres qu'on me mit entre les mains. Et pourtant je vois, comme si je les avais devant les yeux, ma boîte de compas, des feuilles où je dessinais des circonférences et des rosaces, des modèles de bouches et de nez, une tête d'Epaminondasque je copiai et qui fut exposée à la distribution des prix en pendant avec une page d'écriture dont j'avais écrit le titre en grosses rondes : Tout Vor du

Pé?'ou. Le dessin et la page attestèrent d'ailleurs mon égale maladresse à écrire et à dessiner. Je me rappelle aussi les morceaux de colle à bouche que nous sucions, parce qu'ils étaient sucrés, et les couleurs où les mots Ocre et Terre de Sienne m'étonnaient, et les bâtons d'encre de Chine, marqués de caractères dorés, lesquels m'émerveillaient parce que je savais qu'ils venaient de très loin. Mais les livres, exception faite pour VEpitome historiœ grsecœ, que j'expliquai alors, et pour les fables de La Fontaine, je les ai tous oubliés. Il faut bien que ce soit de leur faute ; il n'y a pas longtemps qu'on écrit des livres pour les petits, — un genre très difficile d'ailleurs.

Naturellement, je tirai des leçons de mes trois premiers maîtres et des livres que je lus des notions qui se logèrent dans mon esprit ; mais je ne puis dire au juste lesquelles, parce que je les reçus presque toutes, comme les reçoivent d'ordinaire les enfants, avec indifférence. Au contraire, j'ai gardé le souvenir de jolies et

môme de belles émotions morales que je dois aux écoles de ma petite enfance.

A la pension Golard, je fis la connaissance de La Fontaine. Le petit volume illustré d'images commençait par la fable du Chêne et du Roseau; je la lus, je l'appris par cœur et je la récitai. Des mots me furent inintelligibles :

Cependant que mon front au Caucase pareil...

Mais je les trouvai beaux ; l'image m'avait prédisposé à l'admiration.

Il faut vous dire qu'à quelques minutes de chez moi commence une vaste et haute forêt. Nous ne la connaissions guère ; nos maîtres l'ignoraient ; ils ignoraient tant de choses, les maîtres ! Ils apprenaient dans des livres des matières prescrites par des programmes ; ils les enseignaient comme ils les avaient apprises ; ils les enseignaient de la même façon dans les

villes et dans les campagnes, dans les montagnes et au bord des mers, à TEst ou à l'Ouest, au Nord ou au Midi. Le programme était fait pour n'importe qui, vivant n'importe où. Hélas ! les choses n'ont guère changé depuis ; l'uniformité de l'enseignement est une grande sottise de notre pédagogie. Elle est cause que l'école semble triste au petit être à qui elle ne dit rien de ce qu'il voit et de ce qu'il aime vaguement peut-être. Quel dommage que ce dédain de l'école pour la nature ! J'ai toujours regretté que personne n'ait fait connaître à mon enfance les grands bois, les caractères de tant d'arbres différents et les mœurs des bêtes qui vivent dans les périls de la liberté — toutes les leçons d'histoire naturelle que donne la forêt.

L'image me montrait un chêne, en sa robustesse, le tronc et les grands bras demeuraient immobiles ; sur les petites branches tourmentées, les feuilles s'efforçaient désespérément de s'envoler, comme font les oiseaux pris au piège ; tout au bas, l'humble roseau ployait.

Je sentis le vent souffler en fureur, et j'entendis la chute lourde du géant déraciné; je me figurai un petit rire du roseau. De retour à la maison, je montrai l'image à mon père. Je lui demandai si cette histoire s'était passée dans la forêt de chez nous. Mon père me répondit qu'il n'en avait jamais entendu parler, mais que c'était bien possible. Le dimanche d'après, il me mena voir des chênes ; inutilement je cherchai des roseaux à leurs pieds ; mais j'en avais vu sur le bord d'un ruisseau ; je les transportai en idée aux pieds des géants ; en idée, j'entendis le vent hurler et les chênes craquer. Telle fut la puissance de la première image qu'il me souvienne d'avoir regardée avec attention.

L'histoire sainte m'étonna et me ravit.

Je connaissais Dieu le Père pour l'avoir vu dans un tableau à l'église : sa tête blanche dont la chevelure bouclée était coupée par une raie bien faite, s'inclinait, et ses bras vêtus de bleu se tendaient vers la Vierge montant au ciel sur

les ailes des anges. Je fus charmé de le retrouver dans l'Ancien Testament. Une ou deux fois par semaine, un des grands lisait tout haut des passages indiqués par no maître. Les conversations de Dieu avec les hommes ne me surprenaient pas et me plaisaient : « Et l'Eternel Dieu appela Adam, et lui dit : (( Où es-tu? » Et il répondit : « J'ai entendu ta voix dans le jardin »... L'Eternel devint pour moi une personne réelle, presque familière.

Lorsque j'entendis lire l'histoire du sacrifice d'Abraham, je m'étonnai fort que Dieu ordonnât de tuer un enfant, et je m'apitoyai parce je me mis à la place du petit Isaac qui, pensai-je, avait mon âge. Le consentement d'Abraham me révolta; certainement mon père ne m'aurait pas ainsi sacrifié ; aussi fus-je ravi que l'affaire se fut arrangée à la satisfaction de tout le monde.

Je me souviens aussi de Dieu caché dans le buisson ardent, et criant : « Moïse, Moïse », de la montée du Prophète vers le Sinaï, quand « l'Éternel l'appela sur la montagne », et des

tonnerres et des éclairs, et de l'épaisse nuit qui effraya la terre, et surtout du bruit de cette trompette qui sonnait « de plus en plus fort ». Moïse m'apparut colossal lorsqu'il descendit, tenant en ses mains les tables de la loi, qui se brisèrent à l'aspect du veau d'or.

Je ne savais rien de ces pays de miracles ; aucune image ne m'aidait à me les représenter. Aussi je voulus que des scènes de la Bible se fussent passées dans des endroits connus de moi : le sacrifice d'Abraham, sur une toute petite côte, de montée assez raide pour qu'on l'appelle « Monte-à-peine » , et la scène du buisson ardent, dans la saillie d'une haie vive sur le chemin qui traverse le hameau de « Mon idée » . Mais nulle part je ne plaçai le Paradis perdu, ni le Sinaï. C'étaient de trop grandes choses pour mes petits cadres. Je me rendais très bien compte que notre jardin était trop petit pour que je pusse espérer que j'y verrais Dieu se promener, comme il le faisait à la recherche de notre premier père, dans le paradis terrestre.

Telles sont les impressions laissées dans ma mémoire par les écoles de mon enfance. Pourquoi, au moment où je donnais audience à mes souvenirs, ceux-là se sont-ils présentés les premiers? Est-ce parce que ma vie a été toute préoccupée d'école et d'éducation? ou bien pour d'autres raisons, comme, par exemple, une instinctive répugnance à dresser une biographie de ma personne en commençant par : « Je naquis à..., le...? » Je ne sais; mais j'ai résolu de suivre l'ordre des tableaux qui m'ont été successivement offerts dans ma tranquille méditation.

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