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CHAPITRE II

LE VOYAGE D ERLOY

Le Nouvion-en-Thiérache est un bourg de Picardie situé dans un joli vallon vert, étroit et court. Deux mille habitants environ le peuplent ; quelques centaines d'àmes sont réparties entre des hameaux. LeNouvion fut jadis une ville de commune, enceinte de murailles, et les maisons ont gardé de ce temps lointain l'habitude fâcheuse d'être serrées les unes contre les autres; la plupart d'entre elles ne possèdent que de médiocres jardinets. Le Nouvion a l'aspect d'une petite ville.

Le principal travail du pays est l'élève des

bêtes bovines et la culture des pommiers : le beurre, le fromage, la viande et les pommes l'enrichissent. Notre vallon est une prairie découpée en « pâtures » closes de haies vives où fleurissent l'aubépine, la campanule et le chèvrefeuille.

Or, la culture de l'herbe est silencieuse et lente.

C'est surtout dans les hameaux que régnent le silence et la lenteur. Les fermes sont isolées les unes des autres ; elles n'aiment pas le voisinage de la route et s'en éloignent tant qu'elles peuvent. Si elles en sont proches, elles ne la regardent pas en face ; elles lui opposent leur pignon ou même lui tournent le dos. Vous pouvez traverser un hameau sans apercevoir âme qui vive. La femme est occupée à faire son beurre ou son fromage dans la cave; l'homme, à charrier ou « répardre » le fumier, à tailler un arbre, à « botter » une haie, à pousser les bêtes d'une pâture dans une autre. Il ne s'entend pas marcher, l'herbe étoufî'ant le bruit de son pas. Personne ne sort de la ferme, si ce n'est le dimanche pour aller à la messe ou les jours de

marché pour aller au Nouvion. Autrefois, les carrioles, même à baudets, étaient rares ; la plupart (les paysannes venaient « de pied », portant le lourd panier sur la hanche qu'il échancrait ; le bras gauche ramait dans l'air pour aider à la marche.

L'hiver est la saison de l'intimité avec les betes, qui demeurent à l'écurie. De mon temps, l'écurie, l'essentiel de la maison, communiquait de plain-pied avec la salle à tout faire où se tenait la famille. Les bêtes étaient de la famille en effet ; deux paysans ou deux paysannes qui se rencontraient se demandaient : « Ça va bien à l'maison, les bêtes et les gens ? » Et pourquoi pas, après tout, et, sans les bonnes bêtes, que deviendraient les gens de ce paysci ? Et n'y a-t-il rien d'humain chez les bêtes, rien de bestial chez les hommes ? Ma vieille amie Archange Bonnemaison, fermière, me disait : (( Les bêtes, c'est comme les gens, sauf le respect dû au saint baptême. »

J'allais quelquefois au hameau manger ce composé déhcieux de farine, d'œufs et de crème

que sont les gaufres de chez nous. On restait à table deux heures, à manger en buvant du cidre. On parlait lentement, avec des intervalles de silence; on parlait de rien. Puis, on servait le café, l'eau-de-vie, encore un peu d'eau-devie ; on s'échauffait en parlant de rien, toujours. Je crevais d'ennui et j'aspirais au retour vers Le Nouvion.

Le Nouvion ne faisait guère plus de bruit. Le calme de la forêt et des pâtures l'enveloppait et le pénétrait. Je n'ai jamais vu personne marcher un peu vite dans nos rues ; l'épithète (( Long j'y va », donnée aux plus lents, convient à tout le monde. Le Nouvionnais ne se promène pas ; quand j'étais enfant, plusieurs, le dimanche, allaient boire une chope en regardant jouer aux quilles, dans une auberge située au chemin de Guise et qu'on appelait « le sale pot )), je ne sais pas pourquoi. C'était tout juste à trois cents mètres après l'entrée du bois. Les visiteurs de la forêt intime étaient extrêmement rares ; on les appelait des « originaux » . J'en ai connu deux qui étaient des capitaines

retraités, le capitaine Renaud et le capitaine Thomas.

Le Nouvionnais ne voyageait pas. Rien ne l'y invitait, d'ailleurs. Le chemin de fer était très loin, et Paris semblait au bout du monde. J'admirais comme l'attestation d'une chose extraordinaire l'enseigne : « Grévin, tailleur arrivant de Paris. » Wattignies, messager de Paris, qui faisait le voyage en huit jours, me paraissait un personnage aventureux. Je cherchais à me représenter la rue où je savais qu'il descendait, et dont le nom m'intriguait : rue de (( La Fidélité » . Je me demandais si toutes les rues de Paris portaient des noms de vertus.

La montagne provoque à l'escalade ou à la descente, et la plaine à la marche vers l'horizon lointain. Chez nous, pas même une colline; car ce serait exagérer que de donner ce nom aux rebords du vallon ; ils suffisent pourtant à borner étroitement l'horizon. D'ailleurs, les haies vives et les larges têtes des pommiers interdisent les longs regards. Notre paysage clos nous renvoie à nous-mêmes.

Une rivière, cela vient de quelque part pour aller ailleurs ; cela marche, cela court. Au Nouvion, nous ne manquons point d'eaux dormantes; dans chaque pâture, une fosse est entourée de saules qui se regardent en ce miroir ; mais c'est un tout petit ruisseau qui coule au fond du petit vallon ; encore faut-il faire grande attention pour voir de quel côté il va ; il n'a pas la force d'entraîner les vieilles savates, les tessons de bouteilles ni les casseroles éventrées qu'y jettent les voisins. Il n'invite pas à suivre son cours, ce ruisseau-là!

J'étais donc un petit sédentaire, un enfermé, ne connaissant à peu près rien de la nature, un petit bourgeois de petite ville.

Et toute la petite ville avait l'air bourgeois. Quelques riches maisons, les panonceaux dorés de deux notaires et d'un huissier, le prétoire du juge de paix, les bureaux d'un percepteur et d'un receveur, le drapeau de la gendarmerie, '■ la bonne tenue des moindres logis, l'air de propreté partout répandu, commandaient des habitudes citadines. (( Tu ne vas pas sortir

comme ça dans le Noiivion », me disait ma mère, et il fallait refaire le nœud de ma cravate et reboutonner mon gilet. Les dames « pour sortir dans le Nouvion », mettaient des gants ou, tout au moins, des mitaines. Même, on voyait le dimanche passer des messieurs gantés sur la route du « sale pot ». Quatre ou cinq familles échangeaient des visites.

Or, un jour, je fis un voyage de trois lieues.

Des cousins à nous, les Baron, habitaient un village appelé Erloy. J'entendais souvent parler de réunions de famille qui s'y tenaient chaque année et qui étaient joyeuses ; mais on ne m'y avait pas encore conduit ; mes jambes étaient trop petites. En 1851, j'avais neuf ans, et la force de faire le voyage à pied. Mon cousin Gustave Baron, un garçon de mon âge, étant venu habiter le Nouvion chez sa grand'mère maternelle, on décida que lorsque son grand-père, mon

cousin Gravet, le reconduirait à Erloy au temps des vacances, il m'emmènerait.

Mon cousin Gravet, ancien greffier de justice de paix, avait gardé, de sa profession, une tenue sérieuse et l'habitude de la cravate blanche; mais le diable n'y perdait rien. Il faisait chaque matin une tournée jalonnée d'arrêts à chacun desquels il avalait un petit verre de genièvre. D'une exactitude ponctuelle, il arrivait au même endroit à la même heure. Il est vrai qu'il tirait souvent de son gousset sa large montre à boîte d'or, et qui sonnait les heures, seule de sa sorte dans tout le pays; il la réglait sur le cadran de l'église. Les gens, en le voyant, savaient l'heure qu'il était. Un jour, il entendit une femme crier : « V'ià monsieur Gravet qui passe! Il est temps d'tremper l'soupe. »

Le cousin aimait à chanter ; il chantait à table, mais aussi à l'église où il prenait place dans un banc qui touchait la grille du chœur, presque à hauteur de l'autel. Il fréquentait le presbytère ; il fut l'ami d'un curé-doyen, nommé Bourgeois, qui arriva au Nouvion un peu plus tard que le

moment où je suis arrivé dans le récit de mes souvenirs. Ce curé, un savant homme et un brave homme, et qui parlait bien, en s'y préparant, avait Tair funèbre. Très grand, voûté, brun au point d'être noir, les lèvres relevées en sourire sardonique, les yeux enfoncés sous une broussaille énorme de sourcils, il ressemblait, je crois, à Méphistophélès. Maigre, il avait pourtant un gros ventre, qui lui donnait la tournure d'un hydropique. Au demeurant, la plus joyeuse humeur du monde. A table, il racontait des histoires de séminaire, qu'il commençait d'un ton grave ; puis, à l'endroit comique, un grand rire le secouait, et le gros ventre tressaillait, et les sourcils montaient, montaient, montaient. Mon cousin et lui s'associaient pour acheter de temps en temps une feuillette de vin, que Ton déposait dans la cave du presbytère, où elle attendait la mise en bouteilles. Une année, un accident arriva. Le doyen s'en alla chez mon cousin raconter l'affaire : (( Monsieur Gravet, dit-il d'un air navré, la feuillette a fui ; une moitié du vin a coulé » ;

puis, après une pause : « C'était justement la vôtre ! » Et le ventre dansa et les sourcils s'envolèrent.

On disait que le doyen Bourgeois rêvait Fépiscopat, qu'il méritait d'ailleurs. Un aprèsdîner, il se promenait dans son jardin, tenant d'une main son bréviaire et, de l'autre, un long bâton ; le bâton se levait et se posait d'un mouvement de crosse. Le cousin survint, et je crois qu'il vexa légèrement le bon doyen en lui disant : « Est-ce que vous apprenez à être évêque ? »

Mais je perds le fil de mon sujet ; je voulais seulement dire que mon cousin Gravet allait être un agréable compagnon de route.

* vjc

Nous partîmes de bon matin à la fraîche. Ce fut d'abord une marche d'environ une lieue par un petit sentier dans les grands bois, le silence, l'odeur humide des herbes et des arbres, les jeux du soleil dans les hautes branches, léchant

mélancolique et taquin du coucou, — ce joueur à cache-cache, dont jamais on ne trouve la cachette — toutes choses que je goûtais pour la })remière fois. Nous arrivâmes à une clairière habitée par un hameau de sabotiers, et nous entrâmes dans un cabaret ; le petit verre fut apporté au cousin par une femme dont un bras soutenait le poids lourd d'un gros bébé : (( C'est plus facile à faire qu'à porter », dit le cousin. « Pour sûr eq' ui », répondit la jeune femme, qui éclata de rire. La marche reprit, tantôt à découvert et tantôt sous bois. Le château de la Plénoye, aperçu dans un endroit solitaire, manoir à tourelles devenu bâtiment agricole, m'impressionna. J'avais vu des châteaux sur des images de contes, et je me souvins de la Belle qui dormait au bois. Enfin nous grimpâmes une côte ardue ; arrivé au sommet, je découvris au loin une ligne de collines, et, entre moi et ces collines, le plus grand espace que j'eusse encore mesuré du regard, puis, au fond de la vallée, la rivière d'Oise. Nous descendîmes la grimpette ; à droite et à

gauche, irrégulièrement, les toits de chaume se succédaient ; au bas, ce fut la grand'rue du village où se trouve, au milieu, la principale maison, celle des Baron. Le pignon regarde la rue par une seule ouverture ; un rez-de-chaussée s'allonge, percé de toutes petites fenêtres et de toutes petites portes, très bas ; il semble n'être là que pour supporter le grand toit. Cette façade est tournée vers la cour ; du côté opposé, vers une pâture, le toit descend jusqu'à un mètre du sol. Voilà le vrai toit qui convient à nos pays, le toit qui couvre, enveloppe, et protège contre les injures du ciel.

La maison porte un écusson de pierre blanche où sont gravés les mots :

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