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Nous avons vu et traversé bien des mondes,^ et assisté au spectacle de bien des sentiments divers.
Nous avons beaucoup chanté. On a beaucoup parlé autour de nous ; et nous écoutions.
Dans les intervalles, j'ai lu aussi. Eh bien! ce sont les échos des milieux mêmes par où nous avons passé, et souvent de mes propres chansons, aussi bien que les impressions et les souvenirs de mes lectures, qu'on retrouvera dans ce livre.
Quand je dis : je^ le lecteur est prié de
2 SOUVENIRS ET ANEjCDOTES
lire : nous^ car, ne faisant qu'un à nous deux, que ce soit Hippolyte qui dicte parfois, ou Anatole qui écrive, c'est le même cœur et le même cerveau qui aura traduit ici sa double et identique impression.
Mes efforts tendront, dans l'élucubration de ce petit volume, qm nous a été demandé par beaucoup de nos amis, à raconter simplement et le plus clairement possible, — naïvement, si Ton veut, — les phases diverses de notre modeste carrière, les mille incidents que .nous avons jugés dignes d'intérêt, dans les relations que nous eûmes l'honneur d'avoir, pendant trente-cinq ans, avec les plus hautes illustrations de tous genres appartenant à notre génération.
Puissent ces souvenirs, écrits, sinon avec talent, du moins avec soin, trouver dans le cœur et l'esprit de nos lecteurs, un peu de l'indulgente et bienveillante sympathie que le public et la presse ont toujours daigné témoigner aux deux artistes jumeaux. Dès lors, nous serons sûrs du succès : le seul succès qui soit pour nous digne d'envie.
Ce que j'ai entendu, ce que j'ai lu et retenu, ce que nous avons recueilli de toutes mains, me fait penser à une jolie anecdote du XVII* siècle.
On raconte que Louis XIV, dînant un jour avec le duc de Gesvres, petit bonhomme spirituel, grassouillet et rebondi, — une sorte de Monselet grand seigneur — aimant passionnément la lecture et- la bonne chère; on raconte, dis-je, que Louis XIV se prit à railler à propos de cette manie exagérée de lectures et d'étude.
— Je vous demande ce que peuvent vous faire tous ces livres, et quel plaisir vous y trouvez?
— Sire, répondit le duc de Gesvres, riant avec sa bonne face réjouie et bien portante, Sire, mes livres font à mon esprit ce que vos perdreaux font à mes joues.
Et il avalait, en même temps, une aile succulente de perdreau.
Je suis, non seulement au point de vue des perdreaux, mais encore au point de vue des livres et de l'observation des hommes et des
choses, — qui est aussi une autre façon de lire, — tout à fait de l'opinion du duc de Gesvres.
Notre destinée était évidemment de devenir, un jour, artistes, et principalement chanteurs, car nous naquîmes, mon frère et moi, le 16 avril 1832, dans la maison même où Choron, le célèbre professeur de Duprez, tenait son cours, rue de Bagneux, à Paris.
Mon frère Hippolyte venait à peine de voir le jour, que notre bonne et chère mère, petite femme vive et nerveuse à l'excès, comme le sont presque toutes les Basquaises, dit au docteur Colombat (de l'Isère) qui venait de mettre au monde mon jumeau :
— Docteur ! je sens que je ne suis pas encore entièrement délivrée...
— Oh! non! rassurez-vous, Madame... répliqua le médecin, c'est bien fini...
Au même instant, je fis, à ce qu'il parait, quelque tentative d'apparition, et cela, au prix
de nouvelles souffrances de notre pauvre mère, qui, tout impatientée, dit à M. Colombat :
— Est-ce donc à moi, docteur, à vous apprendre votre métier? Je vous dis que je sens un second enfant!
En effet, j'arrivai, à mon tour, trois minutes à peine après la venue de mon aîné.
C'est ainsi que M"* Lionnet mit au monde les deux jumeaux, de la carrière desquels il va être question dans ce modeste volume.
Pauvre chère et vénérée mère! Avec quelle tendresse profonde, nous donnant le meilleur de sa chair et de son sang, elle nous allaita pendant dix-huit mois, ne dormant ni jour ni nuit, ne goûtant aucun repos, car déjà, frêles tyrans, comme tous les enfants au berceau, nous n'étions pas toujours disposés à prendre ensemble, de nos petites lèvres avides, nos impérieux repas au doux sein maternel! Aussi, que de fois les médecins nous ont-ils dit : « Sans votremèrequi, tous deux, vousanourris, vous ne seriez plus de ce monde; il est fort rare, sachez-le bien, que deux jumeaux vivent longtemps. » En effet, voilà plus d'un siècle, à nous
deux, que, bien portants, quoique petits de taille, nous traversons la vie, et notre pauvre chère mère, elle-même, ne s'est éteinte que Tan dernier, àTàge de quatre-vingt-quinze ans.
Nous nous ressemblions au point que personne ne pouvait nous distinguer. Notre père lui-même nous prenait souvent Tun pour l'autre. Seul, le cœur de la mère ne s'y est jamais trompé! Même au berceau, et lorsque l'un de nous se réveillait la nuit, elle le reconnaissait au cri.
Sa plus grande joie, lorsque nous eûmes cinq ou six ans, était de nous parer comme de vrais petits princes. Rien n'était trop beau et trop luxueux pour ses deux jumeaux, que le maître d'école mettait toujours en tête de la pension, lors de nos promenades aux Tuileries. Tout le monde regardait ces deux petites frimousses blondes, si éveillées et si pareilles. Il nous souvient encore que le roi Louis- Philippe, nous voyant un jour jouer dans le jardin des Tuileries, s'arrêta, comme il sortait, et vint nous embrasser, frappé par notre ressemblance et notre gentillesse; ce
dont notre mère était toute fière et tout heureuse.
dairs instants de joie, 6 rires triomphants, babil auroral des beaux petits enfants !
Notre père était, lors de notre naissance, prote dans une des premières imprimeries de Paris.
Dès Tàge de sept ans, il nous emmena à Saint- Jean-de-Luz, pays de notre mère, et là, commença notre éducation, dans la maison située au bout de la place Louis XIV, maisonhistorique, où descendit jadis Tlnfante d'Espagne, lors de son mariage avec le roi Louis XIV, et sur le devant de laquelle on lit encore cette inscription, gravée en lettres d'or, sur une plaque de marbre noir:
L'Infante je reçus en mil six cent-soixante; On m'appelle depuis le Chasteau de Tlnfante.
A ce moment-là, déjà, notre organisation musicale commençait à se manifester; nous avions facilement retenu les airs populaires si colorés du pays basque, et, d'instinct, nous les chantions à deux voix, nous accompagnant à ia tierce. Nous nous souvenons parfaitement qu'à cette époque, dans un concert organisé
à la mairie de la riante petite ville, on nous hissa sur une table, pour mieux nous faire voir de l'auditoire, et qu'ainsi juchés, bambins que nous étions, nous chantâmes, très juste, et avec certaines nuances qui dénotaient notre aptitude musicale, un duo qui fut couvert d'applaudissements. Tel fut notre premier début.
Nous restâmes à Saint-Jean-de-Luz jusqu'à l'âge de douze ans, et, notre éducation terminée, notre père nous ramena à Paris, où il devint proto de l'imprimerie Maulde et Renou. Il fit d'Hippolyte un typographe et d'Anatole un écrivain lithographe. Mais déjà, après avoir lu les œuvres de Victor Hugo, de Dumas, l'idée de la scène nous tentait. Nous fredonnions, du matin au soir, nombre de romances et de; chansons que nous avions entendues à droite et à gauche. Vers l'âge de dix-sept ans, nos voix s'étaient développées, et nous fîmes un premier essai dans une réunion intime de typographes où nous fûmes très fêtés et très applaudis. C*e
DES FREHES LIONNET. 9
premier succès nous encouragea, et, dès lors, la vocation artistique, que je sentais en moi, fit qu'un beau matin, ayant pris mon courage à deux mains, je me rendis, tout ému et tout tremblant, chez M. Auber, l'illustre compositeur, alors directeur du Conservatoire, près duquel je fus introduit.
En quelques mots, j'expliquai franchement mon désir à M. Auber. Le maître sourit, car je paraissais avoir quatorze ou quinze ans au plus.
— Que sais-tu? qu'as-tu appris, mon enfant?
— Monsieur, je sais, entre autres, deux morceaux : l'air de la Favonte, et une romance de Paul Henrion : Loin de sa mèrey que j'ai apportée avec moi.
— Voyons cela, me dit bienveillamment M. Auber. Mets-toi là et chante. Allons, va, n'aie pas peur...
Ëtme voilà devant le piano, entonnant bravement le morceau de Donizetti.Dèslespremières mesures, M. Auber se retourna, tout étonné, disant : « Comment! c'est de ce petit corps chétif que sert une voix pareille! Continue,
mon enfant, c'est bien ! »
à la mairie de la riante petite ville, on nous hissa sur une table, pour mieux nous faire voir de l'auditoire, et qu'ainsi juchés, bambins que nous étions, nous chantâmes, très juste, et avec certaines nuances qui dénotaient notre aptitude musicale, un duo qui fut couvert d'applaudissements. Tel fut notre premier début.
Nous restâmes à Saint-Jean-de-Luz jusqu'à l'âge de douze ans, et, notre éducation terminée, notre père nous ramena à Paris, où il devint prote de l'imprimerie Maulde et Renou. Il fit d'Hippolyte un typographe et d'Anatole un écrivain lithographe. Mais déjà, après avoir lu les œuvres de Victor Hugo, de Dumas, l'idée de la scène nous tentait. Nous fredonnions, du matin au soir, nombre de romances et de chansons que nous avions entendues à droite et à gauche. Vers l'âge de dix-sept ans, nos voix s'étaient développées, et nous fîmes un premier essai dans une réunion intime de typographes où nous fûmes très fêtés et très applaudis. Ce
DES PREJIES LIONNET. 9
premier succès nous encouragea, et, dès lors, la vocation artistique, que je sentais en moi, fit qu'un beau matin, ayant pris mon courage à deux mains, je me rendis, tout ému et tout tremblant, chez M. Auber, l'illustre compositeur, alors directeur du Conservatoire, près duquel je fus introduit.
En quelques mots, j'expliquai franchement mon désir à M. Auber. Le maître sourit, car je paraissais avoir quatorze ou quinze ans au plus.
— Que sais-tu? qu'as-lu appris, mon enfant?
— Monsieur, je sais, entre autres, deux morceaux : l'air de la Favorite, et une romance de Paul Henrion : Loin de sa mère, que j'ai apportée avec moi.
— Voyons cela, me dit bienveillamment M. Auber. Mets-toi là et chante. Allons, va, n'aie pas peur...
£tme voilà devant le piano, entonnant bravement le morceau de Donizetti. Dès les premières mesures, M. Auber se retourna, tout étonné, disant : « Comment! c'est de ce petit corps chétif que sort une voix pareille! Continue, mon enfant, c'est bien ! »
J'avais chanté très hardiment, encouragé par les paroles de M. Auber, et me disant :
« Ma foi, après tout, faisons en sorte de bien phraser, puisque ma carrière dépendra de Topinion du maitre. »
Dès que j'eus chanté, M. Auber me dit :
— Mon enfant, tu es organisé, tu as de grandes dispositions, et, en travaillant, si tu le veux, tu seras un artiste.
— Si je le veux. Monsieur!... mais c'est là mon révèle plus cher! je n'en dors pas.. .je ne pense qu'à la musique et au théâtre !
— Eh bien ! mon petit ami, tu viendras dès demain au Conservatoire. Je te ferai entrer dans la classe du chevalier Pastou, pour le solfège, et dans celle de Bandcrali, pour le chant.
Rien ne saurait donner une idée de la joie folle que je ressentis ! Quand je quittai le maître, après l'avoir remercié avec effusion, il me semblait que tous les passants devaient me regarder dans la rue, tant j'étais fier et heureux de ce que in'avait dit M. Auber. « Artiste ! Tu seras un artiste ! » Ces paroles me revenaient sans cesse à l'esprit. Comme je me promettais de
travailler! Je revins radieux au logis et racontai à ma mère ma démarche et son résultat.
Il me faut dire qu'à cette époque, mon frère et moignons étions déjà devenus assez habiles dans notre métier pour gagner, chacun, de six à sept francs par jour; ce qui, joint aux sept francs que gagnait aussi notre cher père, faisait en moyenne, une somme de vingt francs, qui venait quotidiennement augmenter le bien-être de notre modeste foyer peu fortuné. Aussi, notre mère, beaucoup moins enthousiaste quenous de la carrière artistique, vit-elle avec une sorte d'effroi ma résolution. Elle craignait, à juste titre, de m)us voir quitter le certain pour l'incertain. Quand aurions-nous acquis assez de talent et de notoriété pour gagner autant qu'avec notre métier actuel?... Telles furent les réflexions fort sages de notre pauvre mère; mais je la rassurai en lui disant que nous ne quitterions jamais notre état, avant de nous être fait une réputation qui nous permît de nous livrer entièrement à la carrière des arts.
Le lendemain, j'entrai au Conservatoire. Là, je vis qu'il me fallait consacrer plusieurs heures
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tîon que le grand comédien. Nous le vîmes plus de cinquante fois dans cette œuvre de Victor Hugo. Toutes nos petites économies y passaient, car nous n'avions pas alors nos entrées dans tous les théâtres.
Or, un jour, un camarade d'enfance à nous, qui, depuis lors, est devenu un de nos bons acteurs de drame, Laray, élève de Raucourt, nous présenta à son prof esseur, qui , sans avoir le génie d'interprétation d&Frédérick, était un artiste de beaucoup de talent.Raucourt avait connu notre père à Bordeaux, leur ville natale à tous deux. Il vint chez nos parents, nous donna d'excellents conseils au sujet de la déclamation, de l'art de dire .11 es t peu d'acteurs qui soient 1 et très comme l'était Raucourt. Je retrouve, non sans émotion, dansnos autographes, les deux billets que voici :
Mes chers petits séraphins,
Vous qui faites croire en Dieu et aux béatitudes célestes sur celle terre, vous avez fait une impression profonde au cœur de mon vieil ami Lagrange*. Vous lui avez fait passer le plus heureux moment qu'il ait eu dans sa vie toute sérieuse et toute de dévouement pour