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DES FRERES LIONXET. 15
C'esl à celte époque qae nous connûmes Tartiste qui a eu le plus d^influence sur nous, et auquel, pour ma part, j*ai dû beaucoup dans le peu que j'ai pu prouver durant notre carrière.
Un soir, un camarade d*atelier, qui, comme moi, raffolait de musique, m'entraîna dans une goguette située rue Saint-Martin où il voulait, disait-il, me faire connaître un homme dont le talent lui avait fait une grande impression.
— Dans une goguette? lui dis-je.
— Oui, oui! dans une goguette. Viens avec moi et tu verras...
Je n'avais, en effet, jamais vu de goguette.
Nous entrâmes, et, dans une assez grande salle de marchand de vins, nous aperçûmes, à travers un Qot de fumée très compacte, une cinquantaine de personnes attablées. C'étaient, pour la plupart, de braves ouvriers et leurs femmes; les uns, encore avec leurs vêtements de travail; puis, parmi eux, quelques petits commerçants du quartier. Tout aii fond, et juché sur une chaise, devant une espèce de bureau, un homme, presque un vieillard, un petit marteau en bois à la main^ dominait cette
modeste assemblée de travailleurs et s'écriait de temps à autre : « La parole est à notre ami un tel... » Aussitôt un des hommes attablés se levait et chantait, à la bonne franquette, une romance sentimentale ou une chanson. Certains ne chantaient pas trop mal et étaient fort applaudis. D'autres, naïfs ou prétentieux, recueillaient des sourires ironiques mêlés aux bravos. Ce spectacle, tout nouveau pour moi, ne laissait pas de m'intéresser beaucoup, et il y avait quelque chose de presque touchant à voir tous ces braves gens venant, après leur rude journée de labeur, s'amuser simplement et honnêtement, en chantant de joyeux refrains qui ne renfermaient rien d'orduricr, comme ceux que Ton chante parfois maintenant dans certains cafés-concerts.
A un moment donné, je vis le camarade qui m'avait emmené là, aller parler tout bas au vieillard qui présidait. Un piano était placé devant le bureau. Parfois, entre les morceaux de chant, une personne, que je ne pouvais voir, placé où j'étais, jouait, tantôt une étude de Chopin ou de Ravina. Le jeu brillant de cette
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personne m'avail étonné et frappé en pareil lieu, car c'était tout simplement remarquable. Tout à coup, et comme le pianiste venait d'exécuter la Rosila, de JuUien, j'entendis, stupéfait, la voix du président qui, réclamant le silence avec son marteau, dit : « La parole est au visiteur et ami Anatole Lionnet. »
Je devins rouge comme un coq et regardai ' mon ami, qui souriait. Je me levai et j'allai au piano, où je vis enfin l'artiste qui m'avait charmé tout à l'heure.
— Monsieur, lui dis-je, voulez-vous avoir l'obligeance de m'accompagner?
— Qu'est-ce que tu veux chanter, petit?
— Une romance de Loïsa Puget : Huit ans d'absence. Je ne l'ai pas, mais peut-être la connaissez-vous?...
— Oui, oui, je la connais,fitle pianiste, vas-y !
Je commençai. J'étais merveilleusement accompagné. Dès le premier couplet, la salle croula sous les applaudissements. Tout le monde avait l'air de se dire : « D'où sort ce petit bonhomme-là? »
— Dis donc, gamin, me dit le pianiste, il
faut venir me voir; du reste, je te parlerai tout à rheure, quand j'aurai fini ma besogne, car c'est mon tour maintenant de chanter.
C'est à peine si j'avais eu le temps de voir les traits de l'artiste. C'était alors un homme de vingt-cinq à trente ans environ. Il se remit au piano et chanta une composition intitulée : le Fileur, qu'ensuite il me dit être de lui.
Non ! rien ne peut donner une idée de l'impression produite par le chanteur sur l'auditoire. Hommes et femmes, tout le monde pleurait. Ah! cette voix!... Comme elle me remua jusqu'au plus profond des entrailles! Je sanglotais! J'allai à l'artiste; je lui pris les mains, et lui dis, pouvant à peine parler :
— Ah! Monsieur! comme vous chantez!...
c'estadmirable ! quelle voix sympathique ! quels accents!... Comment se fait-il que vous soyez ici, possédant un talent pareil?...
— Faut bien vivre, mon petit ! Je gagne ici, chaque soir, ma pièce de cent, sous, et on me donne un litre en plus, ajouta-t-il avec un sourire où perçait uneamère et douloureuse ironie. Mais toi aussi, tu chantes déjà bien. Viens me
voir, et je te ferai travailler. Tiens, voilà ma carte : je m'appelle Darcier.
On comprendra facilement ma joie, d'après l'enthousiasme qu'avait suscité en moi le tempérament du grand artiste que je découvrais dans ce milieu. Quelle bonne fortune n'étaitce pas pour moi que de me trouver entre les mains d'un pareil maître!
Dès le lendemain, j'allai le voir avec mon frérot, que je lui présentai.
— Es-tu bien sûr que ce soit toi que j'ai vu hier? me dit-il, tant il était étonné de notre ressemblance.
Nous lui chantâmes plusieurs duos de Masini et de Clapisson, que nous avions appris et travaillés seuls, et qu'il connaissait. Ce qu'il nous indiqua de nuances exquises à mettre dans l'interprétation de ces morceaux émerveilla mon frère, qui, dès lors, partagea mon culte et mon admiration pour ce grand artiste
C'est ainsi que nous connûmes Darcier.
Il nou s présenta à François Delsarle, son maître, qui, lui-même, s'étant pris de belle amitié pour nous, nous honora de ses précieux conseils et de son grand savoir. Quels professeurs plus habiles que ces deux maîtres pouvions-nous réver ! Aussi, que ne leur devons-nous pas de reconnaissance!... Sans eux, nous n'eussions certainement pas acquis la grande popularité que nous nous sommes faite, dans une bien modeste sphère de Tart, il est vrai, mais avec une individualité bien personnelle, et dans un genre tout nouveau, car c'est alors que Nadaud publia ses chansons toutes de charme, de grâce et d'esprit, que nous fîmes connaître dans toute la France, après les avoir chantées chez M. et M"'"' Orfila.
Ce furent là nos premiers sérieux débuts.
Le célèbre doven de la Faculté de médecine recevait chez lui, chaque semaine, les plus illustres artistes de cette époque, qui tenaient à honneur de se faire entendre dans son salon.
Mais aussi, quels vrais et fins dilettantes que les nraitres de la maison ! Il ne fallait pas qu'on entendit le moindre bruit pendant qu^m artiste chantait. On entrait sur la pointe des
la Gri-ï*. Daprez. Maartrx Ljt&raafftt*, Roaoxtï.
qai MaiL ic2«e ia :£:IoLne'niii>i<faIe J-: eette épo-^ui^^ C'est «îâJis un oéciAele p^r^il tçue Jeu^ik hambles petits r>!>sst:inoI> ei.^tnm'* qou$ eur^al rm>::ZTie hL'-aaeur d'ètn? adtnis. VJue Je sujet:!^ d'émoIatioQ nV tFouvàme$-Dou:> pas^! Au «N>ittact de tons ces STaii-ls artistes, que nous observions et êo^uûons reli^ieusemeut. nous fimes de rapides p»ro^nrè$« chervhdnl à nous assimiler, autant que possible. oerUines des qualités qui nous firappaient choi chacun dVux. C'est ainsi que. plus tard, un soir, chez Ri^sini, Levasseur arrivant dans Fântichambre.
dît au domestique, en enlevant son piurdcssus : — Tiens! c'est déjà commencé ?J*entends IVnchanl qui chante...
C'était moi qui, à force d'avoir étudié rémission de voix du célèbre créateur de la Dame Blanche^ en étais arrivé à l'imiter d'une façon assez exacte pour que son vieux camarade s'y méprît. Du reste, Ponchard (le professeur de Faure) fut, avec Delsarte et Darcier, l'artiste dont j'appréciais le plus la méthode, et je les avais tellement observés tous trois, qu'un jour, avec leur assentiment, je fis respectueusement leur imitation dans un concert que nous donnâmes chez Herz. Tous trois étaient présents, et Darcier m'accompagna lui-même son fa* meux Bataillon de la Moselle.
Un détail intéressant pour les dilettantes, à titre de document musical.
Delsarte fut l'élève de Ponchard. Darcier était l'élève de Delsarte, et la façon de chanter de ces trois grands artistes n'avait aucune espèce de rapports, car ils avaient chacun une nature et un tempérament bien différents.
Ponchard, c'était le goût et la grâce, dans toute leur pureté. Delsarte était le grand apôtre de l'art, par la puissance de son style noble et élevé dans la déclamation. Darcier vous étrei-
gnait le cœur par ses accents pleins de tendresse, ce qui ne l'empêchait pas, en grand comédien qu'il était, de donner le frisson à ses auditeurs quand il interprétait une des compositions énergiques de Pierre Dupont ou de Gustave Mathieu. Son œil, aussi mélancolique que celui de Frédérick-Lemaître, devenait terrible en exprimant les douleurs ou les fureurs du peuple.
Je disais donc que Nadaud arriva avec des chansons et des mélodies telles que le Voyage cterieriy Cheval et cavalier^ VInsomnie, le Message et la Lettre de F étudiant^ qui est bien une des choses les plus charmantes et les plus fines que sa plume ait écrites :
Ce matin, près de la rivière, Je marchais, un livre à la main ; J'ai découvert une chaumière Où ne conduit aucun chemin.
Un toit de mousse et de verdure, Étroit pour un, large pour deux.
Un nid construit par la nature Pour abriter un couple heureux.
Et je me disais que la vie Y pourrait être douce un jour, Pour peu que ma philosophie Se parfumât de ton amour!
Je me mis, me soavenant des conseils que m'avaient si généreusement prodigués Delsarto et Darcier, à travailler ces divers morceaux avec soin, et j'eus le bonheur de voir mes efforts encouragés par les bravos du public et la bienveillance de la presse \
Dès lors, nous vîmes venir à nous bien des jeunes compositeurs qui s'offrirent à écrire des morceaux spécialement composés pour nous. C'est ainsi qu'à cette époque, Gounod, Victor Massé, Duprato, Gevaërt, Labarre, Aristide Hignard, Charles Delioux, Edmond Membrée, Delsarte, Darcier, Nadaud et Prosper Pascal nous firent hommage d'un recueil intitulé V Album des frères Lionne t^ en tête duquel
1. Jules Clarctie, dans sa constante sympathie pour nous, a écrit : u Comme interprètes, ils caractérisent bien le créateur. Tel poète, tel chansonnier. Pierre Dupont, c'était Darcier, qui le chantait de sa voix forte et brave; Nadaud, ce sont les Lionnet, de leur art fait de nuances et de goût. »
notre bon et cher Méry écrivit la préface que voici :
Artistes aimés, jeuaes frères.
Dont le talent n'a point d'aîné,
Toutes les lyres populaires
Pour votre album ont résonné.
Quel beau recueil de mélodies!
En les voyant chacun dira :
Filles des Muses applaudies.
Le public les applaudira.
Elles feront le tour du monde;
On doit les chanter à la ronde
Tanl qu'on aimera les amours;
Le succès leur prête ses ailes.
Vous voyagerez avec elles.
Ressuscitant les troubadours.
Vous leur donnerez votre tlamme,
Dans vos harmonieux accords.
Vous, frères, qui n'avez qu'une âme.
Une seule âme pour deux corps;
Vous, qu'en tout pays on désire.
Castor et Pollux de la Lvre,
Frères, dont les deux voix sont sœurs j.
Qui, par une double victoire,
Charmez toujours un auditoire
Par le sourire et par les pleurs.
Lorsqu'en 1882, nous tirâmes à la conscription, Hippolyte eut un mauvais numéro.
Grâce au dévouement et à Tamitié d'artistes éminents, nous org;anisâmes un concert chez Herz, dont le produit nous évita la douleur d'une séparation.
Quelque temps avant ce concert, nous nous trouvions un soir au café de la Porte-Saint- Martin, en compagnie d'amis.
Nous vîmes entrer un pauvre petit garçon, couvert de haillons, les larmes aux yeux, le givre aux cheveux, et un violon à la main. Aux premiers accords de son stradivarius, le chef de l'établissement, serviette sous le bras, l'œil en colère, ordonne à l'enfant de sortir.
Celui-ci, triste et désolé, se dirigeait déjà vers la porte, lorsque Hippolyte, qui jouait un peu de violon, saisit l'instrument du pauvre moutard, l'essaie en faisant quelques accords, et me dit tout haut, en riant :
— Veux-tu chanter un duo?
— Oui, oui! dirent nos amis.
Nous chantâmes plusieurs nocturnes de Monpou et de Clapisson. Puis, tendant nos
chapeaux, nous fimes le tour de la société et, souriant, nous ordonnâmes à nos camarades de s'exécuter ; ce qu'ils firent de la meilleure grâce du monde.
Les gros sous et les pièces d'argent sautèrent comme des gazelles dans la casquette du gamin, qui partit tout radieux, emportant au logis la somme de 37 francs.
• Il nous avait été bien facile, on le voit, de donner un peu de joie au pauvre enfant.
Cette chose si simple nous valut une amitié nouvelle, et une bonne fortune, que nous n'aurions jamais osé espérer.
Le lendemain, nous vîmes arriver chez nous un jeune homme, que nous ne connaissions pas.
— Messieurs, nous dit-il, j'ai su votre adresse. J'étais hier au café de la Porte-Saint- Martin. J'ai trouvé gentil ce que vous aviez fait, et comme je sais que l'un de vous est tombé au sort, je viens vous proposer d'organiser, pour le jour de votre concert, une tombola, dont je me charge d'apporter les premiers lots. Je suis peintre. Je me nomme Houssot.
J'ai le bonheur d'être en relations avec des maîtres. J'irai leur demander des tableaux ou des dessins pour vous.
Nous étions tout confus de la marque de sympathie que nous donnait le jeune artiste.
Nous le remerciâmes avec effusion.
Il nous présenta à plusieurs de ses illustres collègues, et ce fut grâce à lui que nous eûmes, en quinze jours, soixante croquis, esquisses, statuettes et tableaux signés : Diaz, Ary Scheffer, Giraud, Andrieux, Th. Rousseau, Pils, Mélingue, Gudin, etc.
Les artistes les plus en vogue nous prêtèrent leur concours : M'^' Nau, Gueymard, Géraldy, Goria. Nadaud et Paul Henrion nous accompagnèrent eux-mêmes leurs compositions.
Strauss vint avec son orchestre, et toute la troupe masculine du théâtre du Palais-Royal, avec Levassor, Sainville, Ravel, Achard, Grassot, Hyacinthe et Lhéritier, en tête, chanta une valse de Victor Parizot : les Cris de Paris.
On fit 3 000 billets à 2 francs. Ce fut la mignonne Céline Montaland qui tira la tombola.
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Mais ccMnme Fépoqae de notre concert était rappix>chée, nous ne pûmes placer qne âOO billets. 11 nous en reslùt donc 2 800, avec lesquels nons gagnâmes cinquante-quatre œuvres d'art, qui om^it depuis lors notre appartement, et en font un petit musée en miniature. Parmi les nombreux souvenirs dont notre salon est plein, il en est un nous venant d'un de nos meilleurs amis. Ce doux et délicat témoignage d^affection, bien précieux pour nous, est écrit au bas d'un portrait signé Roger de Beauvoir :
A mes amis!... deux poètes
Que le doux Seigneur béuit :
Deux Toix, deux cœurs, deux fauvettes,
Que je trouve au même nid !
L'art de la déclamation nous séduisit toujours au moins autant, sinon plus, que celui du chant. Notre poète favori était Victor Hugo.
Nous fûmes assez heureux pour avoir été
les premiers à répandre et à populariser bien des œuvres de nos jeunes poètes : Louis Bouilhet, Th. de Banville, Leconle de Lisle, Sully Prudhomme, Alphonse Daudet, Gustave Mathieu, Villiers de TIsle-Adam, Charles Mo^nselet, Joséphin Soulary, Armand Silvestre, Jean Richepin, André Lemoyne, Fabié, Catulle Mendès, et notre cher Coppée, entre autres, à qui je dus un grand succès avec sa Bénédiction. Nous connûmes tout jeune l'auteur, à présent célèbre, du Passant^ et je retrouve, dans certaines de mes notes éparses, ce brouillon d'une petite lettre que je lui adressai lorsqu'il fut nommé membre de l'Académie :
1er janvier 1885.
Mon cher Francis,
Kn ce temps-là, je vous appelais Francis.
Je revois encore votre simple et doux foyer, près de la place Pigalie. Vous étiez là, avec votre chère mère et votre sœur. Poète de talent, vous aviez déjà écrit le heliquaire,
Armand Gouzien me parla un soir, chez Acsène Houssaye, de votre Bénédiction, que je lus et interprétai le premier avec enthousiasme.
Vous souvient-il de ces choses lointaines? Oui, vous me Tavez toujours prouvé.
Aujourd'hui, cher et illustre ami, songeant à Téclat si mérité de votre gloire présente, mon cœur se dit que, sûrement, vous avez dû offrir à la mémoire de votre vénérée mère le pieux hommage de vos triomphes; et c'est précisément en pensant à la joie ineifable qu'en aurait ressentie son âme, que j'ai tracé le modeste quatrain que voici :
L'âpre et rude travail, en cette vie amère, Vous a fait un renom tout de gloire et d'Honneur, Et mon cœur qui vous aime, ami, songe au bonheur Qu'aux cieux doit éprouver l'âme de votre mère.
Quelque naïve qu'en soit la forme, vous n'en sourirez pas, car le fond et la pensée en sont dictés par le sentiment d'amitié le plus vrai et le plus sincère.
Mon cœur, j'en suis sûr, aura été, au point de vue filial, en communion avec le vôtre.
Puissent ces quelques lignes, mon cher Coppée, vous prouver, une fois de plus, que vous avez en moi, tout comme en mon frère, un ami qui vous aime bien.
Il nous répondit en nous envoyant,à son tour, le quatrain suivant, écrit au bas de son portrait:
Ils vont à vous, ces vers ailés, Couple charmant et sympathique, frères qui vous ressemblez Comme les rimes d'un distique.