ALEXANDRE DUMAS
Nous nous rendîmes à la Varenne-Saint- Hilaire, où habitait alors Dumas. Là, il nous apprit qu'il venait d'écrire, spécialement pour nous, une pièce en cinq actes, qu^il avait tirée de son roman : le Vicomte de Bragelonne, et dont le titre était : le Prisonnier de la Bastille. Il nous y destinait les deux principaux rôles : ceux de Louis XIV et de Marchiali, l'homme au masque de fer.
— Il n'y a que vous, mes enfants, nous ditil, qui puissiez jouer ces deux rôles. Il me faut, de toute nécessité, deux jumeaux; car, ainsi que vous le verrez tout à Theure, il est une scène, dans mon drame, où je fais amener Marchiali à la Cour, pour le substituer à Louis XIV et, à ua moment donné, les deux frères se trouvent en présence de leur mère, Anne d'Autriche, qui ne sait reconnaître le Roi du prisonnier de la Bastille, tant leurs traits sont identiques, tant leur ressemblance est parfaite. Il ressort de là une situation dramatique sur laquelle je compte beaucoup, et, pour cela, mes 'enfants, il me faut votre concours.
« Je sais, mieux que personne, que vous n'êtes pas seulement d'habiles chanteurs. Vous jouez en vrais comédiens les morceaux scéniques que vous interprétez. Vous serez charmants dans ces deux rôles, ajouta-t-ilbienveillamment.
« Je vais proposer Taffaire à Raphaël Félix, et je vous ferai donner trois cents francs par soirée. Tout Paris voudra vous voir dans une pièce de moi, et dans un genre que vous n'a-
vez point encore abordé. Cela vous va-t-il? »
Nous acceptâmes, bien entendu, avec empressement et, dès le jour même, nous nous mettions à l'étude, aidés des précieux conseils du maître et de Samson, le doyen de la Comédie-Française.
Au bout d'une semaine, les rôles étaient sus, toutes les intentions de Dumas exécutées fidèlement et respectueusement par ses deux élèves. L'auteur se montrait satisfait; nous, encore bien plus, et les répétitions eussent dès lors commencé, si Raphaël Félix, qui était alors l'administrateur de Marc Fournîer, directeur de la Porte-Saint-Martin, n'avait pas reculé devant la question d'appointements. Il n'osa point tenter l'affaire.
Dumas, ainsi que nous, le regretta vivement; mais comme il était large et généreux en tout, il fut le premier à nous conseiller de ne rien rabattre du chiffre qu'il avait demandé pour nous. Et cependant, une partie de son travail se trouvait perdue. Nous possédons toujours le précieux manuscrit du maître.
Deux ans après, lorsqu'il voulut faire jouer
d'orchestre. Nous irons donc tantôt à Paris, et demain, par le train du matin, nous reviendrons à la Varenne pour travailler. »
Le soir, j'étais à mon poste, tout heureux d'être du nombre des élus qui allaient acclamer l'œuvre du fils. Alexandre Dumas avait été se placer dans la loge du directeur Montigny, qui se trouve sur la scène.
On sait l'immense succès qu'obtint le nouveau chef-d'œuvre de celui qui marchait si glorieusement sur les traces de son illustre père. Mais ce qui m'émut personnellement, plus que je ne saurais le dire, c'est ceci :
J'étais placé à l'orchestre, côté droit du spectateur, et, de là, je ne perdais pas une seule des impressions reflétées sur le visage de Dumas, que j'apercevais derrière la grille, à moitié levée, de la loge de Montigny.
Rien ne saurait rendre l'expression de physionomie heureuse du cher grand homme, de cetexcellentpère, radieux de l'enthousiasme que soulevaient, dans l'auditoire, les finesses exquises, l'esprit, le talent, renfermés dans l'œuvre de son fils.
Je le vois encore, pleurant comme un enfant, applaudissant plus que personne — et ce n'est pas peu dire! — s^écriant à tout instant :
« Bravo, Alexandre! » puis, se tourner vers Montigny, en disant, le visage tout attendri : « Ah! que c'est charmant!... A-t-ildu talent, mon fils!... »
Le rideau se baissa sur des acclamations sans fin. J'attendais Dumas père sur le boulevard, devant le théâtre. Dès qu'il m'aperçut :
— Ah ! me dit-il , la belle soirée ! ... Tu vas me faire un plaisir, n'est-ce pas, mon cher enfant? Tu viendras demain matin, à huit heures précises, me prendre avec une voiture. J'ai une course à faire ; tu m'accompagneras, let nous repartirons pour la campagne. Sois exact.
Le lendemain, à huit heures, j'étais chez le maître, que je trouve tout prêt, avec un superbe bouquet à la main. Nous montons en voiture.
— Rue de Boulogne, 10, dit Dumas au cocher.
Nous arrivons. Dumas demande au valet de chambre :
— Alexandre est-il levé?
— Monsieur s'habille, Monsieur.
— Il n'est encore venu personne?...
— Non, Monsieur...
— Ah I tant mieux !
Nous montons dans la chambre d'Alexandre.
Dumas se jette dans les bras de son fils, l'embrasse tendrement à plusieurs reprises et lui dit, en lui offrant ses belles fleurs :
— Mon cher enfant, ton père a voulu être le premier à te féliciter. Ton œuvre est remarquable, et le triomphe que tu as remporté hier soir m'a rendu bien fier et bien heureux!
N'est-ce pas chose délicate et touchante que l'attention de ce père, voulant être le premier à venir rendre hommage au beau talent de son fils?
Pauvre cher maître ! sa bonté n'avait d'égale que son génie I
Je n'en dirai pas davantage.
Alexandre Dumas fils, qui adorait son père, doit ceiHainement se rappeler souvent, et avec une douce émotion, cet incident de sa glorieuse carrière.
Quant à moi, tout attendri, j'avais, je l'avoue, les yeux mouillés de larmes.
Un bon ami à nous, et Tun des meilleurs comédiens français, Adolphe Dupuis, était depuis un an au théâtre Michel, à Saint- Pétersbourg, où son talent était fort apprécié. En 1862, il nous écrivit pour nous engager à venir en Russie.
« Je connais, nous disait-il, le goût fm et éclairé des Russes pour toutes les choses d'art. Croyez-moi, mes chers amis, venez; je suis, à l'avance, convaincu du succès qu'obtiendra le genre que vous interprétez. Seulement, tout établie que soit déjà ici votre réputation, faites en sorte d'obtenir, par vos relations en haut lieu, le plus de lettres de recommandation que vous pourrez. »
Encouragés par la riante perspective que nous faisait entrevoir notre ami, nous allâmes solliciter, par l'intermédiaire d'Ernest L'Épine, la bienveillance de M. le duc de Morny, du
— Monsieur s'habille, Monsieur.
— Il n'est encore venu personne?...
— Non, Monsieur...
— Ah ! tant mieux !
Nous montons dans la chambre d'Alexandre.
Dumas se jette dans les bras de son fils, l'embrasse tendrement à plusieurs reprises et lui dit, en lui offrant ses belles fleurs :
— Mon cher enfant, ton père a voulu être le premier à te féliciter. Ton œuvre est remarquable, et le triomphe que tu as remporté hier soir m'a rendu bien fier et bien heureux!
N'est-ce pas chose délicate et touchante que l'attention de ce père, voulant être le premier à venir rendre hommage au beau talent de son fils?
Pauvre cher maître ! sa bonté n'avait d'égale que son génie !
Je n'en dirai pas davantage.
Alexandre Dumas fils, qui adorait son père, doit certainement se rappeler souvent, et avec une douce émotion, cet incident de sa glorieuse carrière.
Quant à moi, tout attendri, j'avais, je l'avoue, les yeux mouillés de larmes.
Un bon ami à nous, et Tun des meilleurs comédiens français, Adolphe Dupuis, était depuis un an au théâtre Michel, à Saint- Pétersbourg, où son talent était fort apprécié. En 1862, il nous écrivit pour nous engager à venir en Russie.
« Je connais, nous disait-il, le goût fin et éclairé des Russes pour toutes les choses d'art. Croyez-moi, mes chers amis, venez; je suis, à l'avance, convaincu du succès qu'obtiendra le genre que vous interprétez. Seulement, tout établie que soit déjà ici votre réputation, faites en sorte d'obtenir, par vos relations en haut lieu, le plus de lettres de recommandation que vous pourrez. »
Encouragés par la riante perspective que nous faisait entrevoir notre ami, nous allâmes solliciter, par l'intermédiaire d'Ernest L'Épine, la bienveillance de M. le duc de Morny, du
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amitié pour nous, être le premier à apprendre comment les choses se seraient passées.
Leurs Majestés, devant lesquelles, en entrant, nous nous inclinâmes, étaient entourées de Leurs Altesses la grande-duchesse Marie, la grande-duchesse Hélène, et de toute la Cour.
La lettre de Rossini avait fait merveille et les deux petits rossignolets parisiens étaient attendus avec un sentiment d'intérêt et de curiosité.
Nous choisîmes tout naturellement les morceaux les plus intéressants de notre répertoire, et ce genre d'œuvres légères, mais ciselées par nos auteurs favoris, plut tellement à Leurs Majestés que nous dûmes chanter une dizaine de duos et de mélodies, et réciter sept ou huit poésies. Nulle part nous n'eûmes plus de succès que devant ce brillant auditoire.
Le grand écuyer, sur un signe de Leurs Majestés, nous prit par la main et nous présenta à l'Empereur et à l'Impératrice, qui nous adressèrent leurs chaleureuses félicitations. Puis, avec une bienveillance dont nous fûmes profondément touchés, Leurs Majestés, dans
une causerie d'un quart d'heure, daignèrent nous questionner sur notre origine, nous demander quels avaient été nos maîtres.
Le Czar, à qui l'on avait parlé de nos imitations, et qui, nous dit-il, connaissait nos artistes dramatiques les plus célèbres, nous exprima lui-même le désir de nous entendre dans cette scène, qui termina gaîment la soirée, et divertit fort nos augustes auditeurs.
Quant à nous, c'est le cœur pénétré de joie etde reconnaissance, que nous allâmes retrouver Dupuis, à qui nous racontâmes l'accueil bienveillant de Leurs Majestés.
— Hein? c'est la maman qui va être contente ! nous dit-il affectueusement.
Ainsi que l'avait présumé le créateur di Olivier de Jalin et du Nabab^ nous fûmes demandés dans les salons et les cercles les plus aristocratiques de Pétersbourg. Puis, nous donnâmes cinq soirées au Théâtre-Français.
Le public russe ne se montra pas moins bienveillant pour nous que Leurs Majestés. Toutes les nuances de nos scènes récitées ou chantées obtinrent un succès tel, que nos obligeants
amitié pour nous, être le premier à apprendre comment les choses se seraient passées.
Leurs Majestés, devant lesquelles, en entrant, nous nous inclinâmes, étaient entourées de Leurs Altesses la grande-duchesse Marie, la grande-duchesse Hélène, et de toute la Cour.
La lettre de Rossini avait fait merveille et les deux petits rossignolets parisiens étaient attendus avec un sentiment d'intérêt et de curiosité.
Nous choisîmes tout naturellement les morceaux les plus intéressants de notre répertoire, et ce genre d'œuvres légères, mais ciselées par nos auteurs favoris, plut tellement à Leurs Majestés que nous dûmes chanter une dizaine de duos et de mélodies, et réciter sept ou huit poésies. Nulle part nous n'eûmes plus de succès que devant ce brillant auditoire.
Le grand écuyer, sur un signe de Leurs Majestés, nous prit par la main et nous présenta à l'Empereur et à l'Impératrice, qui nous adressèrent leurs chaleureuses félicitations. Puis, avec une bienveillance dont nous fûmes profondément touchés, Leurs Majestés, dans
une causerie d'un quart d'heure, daignèrent nous questionner sur notre origine, nous demander quels avaient été nos maîtres.
Le Czar, à qui Ton avait parlé de nos imitations, et qui, nous dit-il, connaissait nos artistes dramatiques les plus célèbres, nous exprima lui-même le désir de nous entendre dans cette scène, qui termina gaîment la soirée, et divertit fort nos augustes auditeurs.
Quant à nous, c'est le cœur pénétré de joie et de reconnaissance, que nous allâmes retrouver Dupuis^ à qui nous racontâmes Taccueil bienveillant de Leurs Majestés.
— Hein? c'est la maman qui va être contente! nous dit-il affectueusement.
Ainsi que l'avait présumé le créateur à' Olivier de Jalin et du Nabab^ nous fumes demandés dans les salons et les cercles les plus aristocratiques de Pétersbourg. Puis, nous donnâmes cinq soirées au Théâtre-Français.
Le public russe ne se montra pas moins bienveillant pour nous que Leurs Majestés. Toutes les nuances de nos scènes récitées ou chantées obtinrent un succès tel, que nos obligeants
camarades du théâtre, parmi lesquels se trouvaient des artistes de grande valeur, entre autres la célèbre M™* Volnys, nous firent la gracieuseté de payer de leur personne, en représentant, en tableaux vivants, le sujet des principaux morceaux que nous interprétâmes.
C^est à ce moment que brillait, dans tout l'éclat de ses vingt ans, la belle et gracieuse artiste Devèria, qui, pour la première fois, chanta avec nous. Nous fîmes entendre, en langue russe, un fort beau duo de Glinka, que nous avions appris en quelques jours. La prononciation du texte, assez difficile pour des Français, nous fut complaisamment indiquée par le comte SoUohub; les Russes nous surent gré de ce petit tour de force, entrepris à leur intention.
De Pétersbourg, nous nous rendîmes à Moscou, où nous fûmes demandés au Cercle de la Noblesse. Là, même accueil plein d'aménité.
Nous revînmes fort satisfaits de notre moisson de roubles, mais surtout enchantés de Vamabilité des Russes pour les deux chanteurs.
Le souvenir de cette excursion dans le pays des neiges me fait penser à trois proverbes russes inédits, qui nous furent donnés, et dont le dernier, particulièrement, est fort intéressant. Les voici tous trois :
Si tu vas en mer, fais une prière. Si tu vas en guerre, fais-en deux. Si tu te maries, fais-en trois.
L'épi vide lève la tête. »
On n'est pas aimé à proportion qu'on est beau. On est beau à proportion qu'on est aimé.
N'est-ce pas, ami lecteur, qu'il est joli, ce dernier proverbe? Et puis, comme il est consolant pour les personnes qui sont laides !
C'était en 1862. Nous revenions de notre voyage en Russie. En arrivant à Paris, nous apprîmes qu'un de nos bons amis, nommé Ballue, peintre de talent, venait d'être atteint d'aliénation mentale. Le pauvre garçon était ' aimé de tous ceux qui le connaissaient. Il laissait dans le plus profond dénuement sa femme et sa vieille mère aveugle !
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Ballue, je viens de le dire, comptait nombre de sympathies dans le monde littéraire et artistique.
Navrés de sa triste situation, nous eûmes ridée d'organiser une soirée pour améliorer le sort de ces trois infortunés.
Etant un matin chez Carjat^ avec qui nous causions de notre ami commun, survinrent Banville et Plouvier auxquels nous soumîmes notre projet. Nous voulions faire quelque chose qui fût digne de celui que le malheur venait de frapper si cruellement. Déjà nous avions obtenu, ainsi qu'on le verra tout à l'heure, le concours des artistes les plus renommés, et nous avions loué la petite salle du théâtre de l'Ecole lyrique, démolie maintenant, et qui était située rue de la Tourd'Auvergne.
Nous cherchions un « clou » exceptionnel pour cette soirée, lorsque, en causant, mon frère dit tout à coup à Théodore de Banville :
— Il me vient une idée... Consentiriezvous, cher ami, devant une telle infortune, et en raison de l'estime et de l'amitié que, comme
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