‹ Souvenirs et anecdotesChapitre 14 sur 56 · DRAMATIQUES · texte numérisé non relu

DRAMATIQUES

MM. Uonnet imiteront MM.

Levassor Lesnenr

dans L'ne Poésie. Les Ganaches.

Gil-Pérès Laurent

Une Corneille. Le Bossu.

Paulin Ménier Sunrille

J^ Courrier. Paillasse.

Quand le rideau se leva pour rintermède musical^ et qu'on vit, rangées, assises de chaque côté de la scène, toutes ces sommités de Tart et des lettres, je laisse à penser de quelles acclamations chaleureuses et enthousiastes fut salué ce glorieux aréopage.

La salle, qui était elle-même composée d'un public di primo cartello^ comme on n'en voyait guère d'habitude dans ce modeste théâtre, croula littéralement sous les bravos.

Toute la presse s'était intéressée à cette brillante représentation. Jules Janin, Théophile Gautier, Villemessant, Emile de Girardin, Vitu, Fiorentino, étaient là. On se montrait Auber, la Grisi, Bressant, le comte Olympe Aguado, Mélingue, le comte de Nieuwerkerke, Charles Gounod, Madeleine Brohan, Delphine Marquet, Diaz, Couture, le docteur Cabarrus, M. et M"* H. de Pêne, Boger, Mario Uchard, Aurélîen SchoU, W Orfila, Henri dTdeville, Samson, Ponchard, marquis de Saint-Georges, etc.

Dans les loges, les dames étaient en toilette de soirée, comme aux Italiens ou à l'Opéra.

Les diamants scintillaient sur leurs blanches

DES FRERES LIONNET. 14i

épaules décolletées. Même à la seconde galerie, dont, d'ordinaire, les places étaient à cinq sous, on ne voyait qu'élégants en habit noir, gardénia à la boutonnière. Ce soir-là, les places de loges étaient à vingt francs ; le parterre et la seconde galerie à dix francs.

Tous les grands artistes annoncés se trouvaient à leur poste, dans les coulisses; et je me rappelle que M"* Viardot me dit :

— On devrait inscrire en lettres d'or, sur ce théâtre, que mon camarade Mario qui, lorsqu'il chante aux Italiens, à deux mille francs par soirée, se fait toujours attendre, est arrivé ici, ce soir, une heure et demie à l'avance.

L'illustre créatrice de la Sapho, de Gounod, devait commencer l'intermède.

Desrîeux, le second mari de M°° Marie Laurent, s'était obligeamment offert à nous, nous demandant, comme un honneur pour lui, disait-il, de figurer dans ce programme : •

— Je ferai ce que vous voudrez... j'apporterai une lettre...

— Veux-tu faire l'office de régisseur? lui dîmes-nous; veux-tu annoncer les artistes?

— Avec enthousiasme 1

Il était donc là, en habit noir et cravate blanche, s'apprêtant à conduire en scène M"® Viardot, que le public attendait pour Tacclamer.

La porte du fond s'ouvre. Je parais, et, m' avançant en saluant, je commence :

Mesdames et Messieurs...

Je vois toutes les têtes se tourner les unes vers les autres. Je pensais en moi-même : Chacun se dit évidemment :«Bon! Lionnet vient nous annoncer qu'ilmanquequelqu'un au programme!»

Pas du tout. J'ai dit que tout notre monde était là. Ces trois mots, que je venais de dire, et qui avaient fait faire une grimace de désappointement au public, étaient tout simplement le début d'une pièce de vers que j'avais eu l'idée de demander à Théodore de Banville, et que le poète avait bien voulu composer pour la circonstance. Je continuai donc, et je vis aussitôt se rasséréner le visage de mes auditeurs :

Mesdames et Messieurs,... foule heureuse et bénie! Beaux fronts où resplendit Téclair du diamant, Fronts sévères marqués par Taile du génie, G vous, Paris artiste!., ô vous, Paris charmant!

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— Avec enthousiasme I

Il était donc là, en habit noir et cravate blanche, s'apprêtant à conduire en scène M""® Viardot, que le public attendait pour Tacclamer.

La porte du fond s'ouvre. Je parais, et, m' avançant en saluant, je commence :

Mesdames et Messieurs...

Je vois toutes les têtes se tourner les unes vers les autres. Je pensais en moi-même : Chacun se dit évidemment : « Boni Lionnet vient nous annoncer qu'ilmanquequelqu'un au programme!»

Pas du tout. J'ai dit que tout notre monde était là. Ces trois mots, que je venais de dire, et qui avaient fait faire une grimace de désappointement au public, étaient tout simplement le début d'une pièce de vers que j'avais eu l'idée de demander à Théodore de Banville, et que le poète avait bien voulu composer pour la circonstance. Je continuai donc, et je vis aussitôt se rasséréner le visage de mes auditeurs :

Mesdames et Messieurs,... foule heureuse et bénie! Beaux fronts où resplendit l'éclair du diamant, Fronts sévères marqués par l'aile du génie, vous, Paris artiste!.. 6 vous, Paris charmant!

Puisque la Pitié sainte et songeuse vous touche, J'arrête les chansons dont le souffle adouci, Gomme un essaim d'oiseaux, voltige sur ma houche, Car, d'abord, j'ai besoin de vous dire : Merci !

Oui, merci ! L'un de nous, dans la lutte insensée, Est tombé, lorsque tous l'aimaient et l'admiraient; Près du lit où déjà sommeille sa pensée, La maison était veuve et deux femmes pleuraient !

Et vous êtes venus, sachant quelle morsure Nous déchire au milieu du labeur éternel. D'un rameau de laurier parfumer sa blessure.

Et parer sa maison d'un salut fraternel.

Vous êtes venus tous! Rien de ce qu'on admire Ne manque à ce concert où la Muse sourit, Ni la beauté, ni la grandeur, ni le martyre.

Pour en faire une fête auguste de l'esprit !

Ils sont là, l'inspiré du chant, et cette fée. Dont le grand art s'est fait l'amour et le tyran. Celle par qui renaît la sainte voix d'Orphée« Et que la lyre aussi fait sœur de Malibran 1

Et celle-là, voix d'or, chère à toute souffrance, Chérubin rose, ou nymphe au cotillon léger, Qui fut, dès son matin, le rire de la France, Et «du nom de Lisette enivra Béranger.

Voyez!... Ils sont venus, les chercheurs de folies Que le rêve promène en son doux nonchaloir;

Ils foulent près de moi ces planches ennoblies, Et plus d'un parmi vous s'étonne de les voir...

On dit : « Que font-ils là, contre tous les usages, Ces chanteurs, ces ri meurs, amants des lauriers verts ? » Car, ailleurs, le public, ignorant leurs visages. Applaudit seulement leur musique et leurs vers!

Ah I c'est que, pour le but sacré qui nous excite, Ils ont osé sortir des vulgaires sentiers :

Lorsque la Charité flère nous sollicite.

Elle est impérieuse et nous veut tout entiers.

Et ce n'est pas assez, quand cet Ange nous prie, Pour fêter l'Art, tantôt mourant, tantôt vainqueur. De donner sa pitié, son obole attendrie Et le chant de sa lyre... On apporte son cœur!

Dès que j'eus achevé de dire ces strophes émues, qui étaient une surprise ménagée au public, les cris de : « L'auteur!... l'auteur!... » retentirent de tous côtés.

Théodore de Banville s'était modestement assis derrière ses illustres collègues, au fond de la scène. Nous allâmes le prendre par la main et l'amenâmes devant la rampe. Là, le cher poète reçut une ovation bien méritée, dont il doit se souvenir!

Puis enfin, parurent tour à tour, et sans qu'il en manquât un au programme, tous les grands artistes ci-dessus énoncés.

Ce fut là une des belles et bonnes soirées que nous ayons eues dans noire carrière artistique, et qui nous mit d'autant plus le cœur en joie, qu'elle produisit un résultat inespéré pour l'infortuné bénéficiaire.

Un an après, je me rendais un soir à Belleville, pour voir le pauvre Ballue, qui habitait là, avec sa femme et sa mère.

J'arrive à sa demeure, rue de Paris. Il était neuf heures environ. Je sonne : pas de réponse ; je sonne de nouveau, deux fois, trois fois... Enfin, au bout de quelques minutes, j'entends comme un bruit de savates, de pas traînants sur le plancher. La porte s'ouvre. Je vois la mère du pauvre Ballue; je lui prends la main, et, avant que j'eusse prononcé une parole, — on sait qu'elle était aveugle, — elle me dit, me reconnaissant au toucher :

— C'est vous, cher monsieur Lionne t!..« Ah! que je suis contente que vous arriviez!...

— Mais, ma pauvre maman, lui dis-je, com-

i46 SOUVENIRS ET ANECDOTES

ment se fait-il que j'aie dû sonner si longtemps?

— Entrez, me dit-elle, et je vais vous expliquer... Mais,d'abord,avez- vous des allumettes?

— Oui.

— Eh bien! veuillez en allumer une... Tenet] la bougie est là. . .

— Ah çà, vous étiez donc sans lumière?

— Mais oui, Monsieur, me répondit-elle.

— Célina n'est donc pas là? (C'était le nom de la femme de mon ami.)

— Non, ajouta la bonne vieille; voici comment.

Au même instant, mon attention fut attirée par une espèce de chant enfantin sortant de la pièce voisine, qui s'éclaira par la bougie que je tenais, et où j^aperçus le fou qui, continuant un refrain mélancolique et monotone, s'interrompit pour dire :

— Eh bien, Mélingue, viens-tu?

— Figurez-vous, cher monsieur Lionnet, reprit la mère aveugle, que ma belle-fille a trouvé un petit engagement dans un café chantant, près de chez nous. On lui a offert cinq francs par soirée pour jouer dans quelques petites

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pièces, et, ma foi, elle a accepté cette proposition, une bonne aubaine pour nous, qui sommes obligés de vivre avec tant d'économie I Aussi, nous quitte-t-elle chaque soir pour aller gagner son cachet. Je reste seule avec mon fils, qui, d'ordinaire, est assez tranquille. Mais ne voilà-t-il pas que ce soir, au moment où j'allais allumer notre bougie, le pauvre enfant, qui n'a plus sa raison, m'a prise par les mains, en me disant: «Mélingue, dansons!... » Car, me dit la pauvre mère, avec un ton navré, il ne me reconnaît pas!... Il ne pense qu'à Mélingue et me prend pour lui. De sorte que je suis là, dans l'obscurité, ajoutât-elle en sanglotant, dansant en rond avec mon enfant, et ayant à tout instant la crainte de me heurter aux meubles, puisque, hélas! je n'y vois pas...

Misère de Dieu!.. Peut-on rêver spectacle plus lamentable, plus navrant, que celui de cette pauvre mère aveugle et de ce fils fou, dansant tous deux dans les ténèbres ! ! !

En 1866, notre ami William Busnach nous parla d'un jeune compositeur pour lequel il avait arrangé en opéra-comique les Jumeaux de Bergmne, de Florian.

— La partition est charmante, nous dit-il, car mon musicien est rempli de talent. Mais il n'a pu, jusqu'à présent, se faire jouer qu'aux Folies-Marigny. Il a eu, en 1887, le prix Rossini en partage avec Georges Bizet. Il vit avec sa mère, dont il est le seul soutien, et, comme les leçons sont rares, ilagrand'peine à joindre les deux bouts.

— Comment le nommez-vous?

— Charles Lecocq.

— Amenez-le-nous. Nous serons charmés de faire sa connaissance et d'entendre sa partition.

Nous ne savions pas si bien dire. L'audition de cette œuvre nous ravit. C'était clair et mélodique comme du meilleur Adolphe Adam ou du Grisar. En outre, son auteur, avec lequel nous nous li&mes fort vite, était un jeune homme plein d'esprit et de modestie.

— Ah! me dit un jour Lecocq, qu'on a de

mal à percer ! Si tu pouvais me dénicher de jolies paroles, que je mettrais en musiqu-e pour vous deux, cela me ferait vite connaître et me dédommagerait d'être obligé de courir le cachet toute la journée.

Je cherchai dans mes poètes favoris, et en relisant les Émaux et Camées, de Théophile Gautier, je tombai sur cette perle :

Le ciel est noir, la terre est blanche, Cloches, carillonnez gaiment!

Jésus est né ! la Vierge penche Sur lui son visage charmant.

Pas de courtines festonnées Pour préserver Tenfant du froid ; Rien que les toiles d*araignées Qui pendent des poutres du toit.

Il tremble sur la paille fraîche, Ce cher petit enfant Jésus !

Pour le réchauffer dans sa crèche, L'àne et le bœuf soufflent dessus.

La neige au chaume coud ses franges, Mais sur le toit s'ouvre le ciel, Et, tout en blanc, le chœur des anges Chante aux bergers : Noël! Noël!

J'apportai ma trouvaille à Lecocq.

— Eh bien ! qu'en dis-tu? Il me semble qu'il y a, dans ces vers exquis, matière à composer une jolie musique, hein?

Lecocq, qui est un fin lettré, était enchanté.

Quelques jours après, je reçus une lettre de lui. « Viens, me disait-il; le Noël est fait. Je crois que c'est réussi. Si vous pouviez me chanter cela quelque part, il me semble que je serais sauvé. Ma pauvre vieille maman en a pleuré hier. Viens vite; je t'attends. »

Je me rendis chez Lecocq, que je trouvai dans son modeste cabinet de travail.

— Voyons ton Noël, lui dis-je.

— Il est à deux voix.

— Bon ! tant mieux.

— Tu feras la partie de baryton.

— Entendu!

Nous nous mîmes à déchiffrer. Sa musique était d'un sentiment religieux adorable, et har* monisée de main de maître.

— Tu sais que ton Noël aura un succès énorme !

— Tu crois?...

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— J'en suis sûr.

— Ah ! tu me fais bien plaisir en me disant cela !

Comme je sortais de son cabinet avec lui, j'aperçus, dans la pièce voisine, au moment où il me reconduisait, sa vieille mère, agenouillée dans un coin, et pleurant.

— Qu'avez-vous donc, ma bonne madame Lecocq? lui dis-je.

— Ah! me répondit la pauvre mère, n'estce pas qu'il a du talent? N'est-ce pas que son Noël est bien touchant? Je priais le bon Dieu, mon cher Anatole, pour que vous trouviez sa musique réussie, car si vous la chantiez avec votre frère, cela ferait connaître mon Chariot, qui travaille tant et qui n'a pas la réputation qu'il mérite.

— Soyez tranquille, bonne et chère Madame, répondis-je à la mère de notre ami.

Lecocq a fait là. un petit chef-d'œuvre, et nous lui devrons un grand succès, je le sens, j'en ai la conviction.

— Ah ! que vous me rendez heureuse ! me dit-elle en m'embrassant.

Hippolyte sut en un quart d'heure sa partie.

Ainsi que moi, il était très enthousiaste du nouveau bijou musical dont allait s'enrichir notre répertoire.

Nous courûmes chez Yillemessant.

— Cher ami, lui dis- je, voulez- vous nous prêter le Fiyaro pour une bonne action?

— De quoi s'agit-il, mes enfants?

— Vous publiez, chaque semaine, de la musique à la quatrième page?

— Oui.

— Eh bien! écoutez celle-ci.

Et nous lui chantâmes notre Pfoël.

Yillemessant, sous son écorce, rugueuse parfois, était bon et sensible. Il pleura comme un enfant, et encore bien plus, quand je lui racontai l'incident touchant, relatif à la mère de notre ami.

— Apportez-moi ça demain.

Je ne fis qu'un bond chez Lecocq.

— Victoire, monamiI...LeFî^flrovapublier ton Noël!

— Bien vrai? me dit Lecocq, tout ému. Mais

alors, c'est la réputation pour moi! Ah! je te devrai une fière chandelle!.*.

Lelendemain,jereçuscemotdeVillemessant:

Très joli, le Noël de votre ami. Vous êtes des charmeurs et vous m'avez empaumé. Mais j'ai réfléchi. Ce morceau n'est pas actuel. Pour cinq cents abonnés à qui il fera plaisir, j'en ennuierais cinq mille. Trouvez autre chose. Il me faut de l'actualité pour le Figaro, et ce, sous peine de mort.

Je restai anéanti... Tudieu! quelle tuile!... J'étais vexé et navré tout à la fois. Que faire! Je ne pouvais me résoudre à aller annoncer cette cruelle déception à notre pauvre ami.

Assis devant ma table de travail, je tenais la fâcheuse lettre, que je relisais, lorsque, machinalement, mes yeux tombèrent sur Falmanach de 1866 qui était là, sur ma table. Nous étions dans la première quinzaine de décembre. Tout à coup, je me frappai le front en poussant un cri de joie.

Endossant en hâte mon pardessus, je ne courus pas, je volai au Figaro. Il faut croire que mon émotion était grande, car en m'apercevant, Villemessant me dit :

— Qu'est-ce que vous avez, mon petit?...

Vous êtes tout blême. Est-ce que vous venez me provoquer en duel pour le mot que je vous ai envoyé au sujet de votre ami?

— Ecoutez, lui répliquai-je, tout haletant.

Oui, je suis fort ému, car je songé au chagrin qu'éprouverait ce brave Lecocq, après avoir appris par moi que vous aviez tout d'abord accepté de publier son Noël. Mais il m'est venu une idée tout à l'heure, et je viens bien vite vous en faire part. Voyons, je vous sais bon et obligeant. Mon Dieu, je comprends et saisis bien la raison qui vous a fait m'écrire que vous avez besoin, avant tout, d'actualités pour le Figaro. Eh bien, mon cher Villemessant, s'il en est réellement ainsi, voilà ce à quoi j'ai pensé. Nous sommes au 14 décembre.

La Noël tombe le 28 de ce mois. Ne vous semble-t-il pas qu'avec le Noël de Lecocq et Théophile Gautier, vous offririez, ce jour-là, à vos nombreux abonnés, une œuvre charmante et, dès lors, toute d'actualité?

— Gamin! me fit-il, devant ses rédacteurs qui étaient présents, et en me tapant sur la

joue, d'un air tout attendri, vous aimez donc J>ien votre ami? Vous êtes intelligent et vous avez du cœur ; oui, c'est une bonne et excellente idée que vous avez eue là. Chose entendue. Je publierai, {dans le numéro du 34 de ce mois, le Noël en question, de façon que mes abonnés de la province Talent le âS.

Et voilà comment l'œuvre de notre ami, fort louangée par Jouvin, parut, en effet, dans le Figaro. Mais avant, j'écrivis à Théophile Gautier, pour le prier de nous accorder une entrevue, afin de lui faire connaître la mélodie que ses vers avaient inspirée à Lecocq. Le grand poète, que Baudelaire a surnommé « l'impeccable » avait, soi-disant, tout comme Victor Hugo, la musique en sainte horreur. Il fut ravi de la mélodie simple et touchante du compositeur qui, plus tard^ devait devenir si populaire et si célèbre par ses opérettes, et il adressa force compliments à Lecocq, qui était venu avec nous chez lui pour nous accompagner.

Et je me souviens, par parenthèse, que Gautier nous dit, avec un fin sourire qui s'harmonisait si bien à sa belle tète de Jupiter olympien:

— J'adore les Noëls rustiques; il en est un

bien naïf que, dans ma jeunesse, j'ai entendu

souvent, et qui faisait mon bonheur; le refrain

disait :

Tous les homm's, ca pue Coram' de la charogne, Gniaqu' mon doux Jésus Qui aye Todeur bonne !

Cette anecdote ne finit pas là. Nous écrivîmes à S. M, rimpératrice la lettre que voici :

Madame,

Nous venons humblement prier Votre Majesté de daigner accepter la dédicace d'une œuvre qui nous semble digne de lui être offerte, non seulement parce que rinspiration en est élevée et pure, mais parce qu'elle exprime éloquemment des sentiments pieux si bfen d'accord avec ceux de Votre Majesté .

Sur des paroles du grand poète Théophile Gautier, un jeune compositeur, intéressant à bien des titres, M. Charles Lecoeq, a écrit pour nous ce Noël qui, avant d'avoir été définitivement publié, est déjà devenu populaire.

En daignant agréer Thommage de ce chant si ému et vraiment chrétien, Votre Majesté accorderait au compositeur très méritant dont nous nous sommes faits les interprètes, la plus hauie récompense qu'il paisse cimbitionner, et, en même temps, Elle donnerait

la plus noble des consécrations aux modestes efforts que nous avons tentés pour mettre en lumière une œuvre qui emprunte tout son éclata une pensée religieuse. Nous avons l'honneur d'ôtre, avec le dévouement le plus absolu et avec le plus profond respect, etc.

La réponse suivante nous fut envoyée :

Paris le 16 janvier 1867.

* Messieurs,

Vous avez adressé à l'Impératrice une requête par laquelle- vous exprimez le désir de dédier à Sa Majesté un Noël composé pour vous par M. Charles Lecocq.

Bien que l'Impératrice se soit imposé la loi de n'accepter aucune dédicace,Elleaagréé ce morceau de chant à titre d'hommage, et Elle a daigné me donner l'ordre,Messieurs,de vous transmettre ses remerciements.

Agréez, Messieurs, l'assurance de ma considération

distinguée.

Le secrétaire des commandements,

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