‹ Souvenirs et anecdotesChapitre 15 sur 56 · DAMAS-HINARD · texte numérisé non relu

DAMAS-HINARD

Charles Lecocq eut, comme on le voit, un

succès encore plus complet qu'il n'eût osé

espérer, et, chose rare, il s'est toujours montré

' reconnaissant vis-à-vis des deux amis qui le

lui avaient procuré.

Depuis, quand je le vois et que je lui parle de la Fille de Madame Angot : ^ .

— Oui... ce n'est pas mal, me répond-il, puisque ça plaît au public... Mais, tu sais..., entre nous..., j'aime encore mieuxmon Noël... et toi aussi ! ajoute-t-il en souriant.

A la suite d'un concert où nous avions été demandés par la Société philharmonique de Limoges, nous reçûmes une invitation pour une soirée à l'Evêché.

Nous venions de chanter plusieurs morceaux.

L'Evêque, après nous avoir félicités, nous manifesta le désir d'entendre quelques imitations de comédiens célèbres qu'il avait, dans sa jeunesse, nous dit-il, entendus à Paris.

Nous nous exécutâmes. Ce genre d'intermède amusa et intéressa vivement le prélat.

— Messieurs, nous dit M*'***, vous me voyez stupéfait de la faculté d'assimilation dont vous êtes doués... A en juger par la variété des per- ' sonnalités théâtrales, des différents types si fidèlement rendus par vous, je suis convaincu que vousdevezpouvoir imiter qui vous voulez...

— Oh ! pas toujours, Monseigneur! dit respectueusement Hippolyte.

— Ah! vraiment?... j'aurais cru...

— Oh! non, Monseigneur, continua mon frère. Ainsi, il est une imitation que nous eussions été heureux de faire...

— Laquelle? demanda le prélat.

— L'Imitation de Jésus-Christ, Monseigneur.

Nous eûmes Thonneur, dans les premières années de notre carrière, d'être en rapports d'amitié avec la grande et incomparable tragédienne Rachel. Lors du succès que j'obtins avec le Voyage aérien, elle nous demanda de chanter aux deux bénéfices qu'elle donna, avant son départ pour l'Amérique, au Théâtre- Italien, pour ses deux sœurs Sarah et Lia Félix.

Rachel, qui admirait le talent de François Delsarte, avait été demander, sans que son professeur Samson le sût, quelques conseils à ce maître, au sujet du rôle d'Hermione.

Comme je sortais de scène, après avoir interprété le morceau de notre ami Nadaud, je trouvai, dans la coulisse, Rachel et Delsarte qui étaient venus écouter la nouvelle œuvre du chansonnier en vogue. Heureux des bienveillantes félicitations que m'adressaient les deuxgrands artistes, je m'oubliais à causer avec eux, à les remercier, lorsque mon frère me dit :

— Ah! çà mais lu n'entends donc pas?

le public applaudit! on te rappelle... mais va donc vite, voyons!... Et il me poussait par les épaules.

— Ah ! bah I laisse-moi tranquille ! Je suis trop content, lui dis-je tout bas, des éloges encourageants de Delsarte, c'est une trop bonne fortune pourmoi,etjet'avouequejeboisdulait!...

— Voyons... Une fois, deux fois, trois fois, tu ne veux pas venir ?

— Non! répliquai-je impatienté.

— C'est bon !

Et il disparaît. Je me retourne vers nos deux illustres amis, lorsque nous entendons un tonnerre d'applaudissements.

Hippolyte était entré en scène à ma place et

recevait, gravement, en slnclinant à plusieurs reprises, les bravos que les spectateurs étaient convaincus d'adresser à son frérot. Delsarto et moi, nous nous tordions de rire.

Rachel dit à Hippolyte :

— Eh bien ! j'espère que vous en avez ou im de succès !...

Nous connûmes d'une façon originale ot charmante à la fois, Tillustre danseuse Taglioni .

C'était avant 1870, dans une soirée intime donnée par M"* Mosneron de Saint-Preux, la plus fidèle amie de M""' Orfila.

Lorsque nous entrâmes dans le salon, on jouait une charade. M"** Taglioni, jolie encore et d'une distinction exquise, était coiffée d'un bonnet de police en papier, comme Bouffé dans le Gamin de Paris et, ainsi qu'un soldat au port d'armes, tenait gravement un balai serré entre son bras gauche et sa poitrine.

La maîtresse de la maison nous prend par la main et nous présente, en nous nommant.

— Il y a longtemps, Madame, que nous

étions fort désireux d'avoir Thonneur de vous être présentés...

Lors, M"* Taglioni nous tend ses deux mains et, sans plus de fagon :

— Vous n'êtes que deux bébêtes! Quand on s'appelle les frères Lionnet, et qu'on va voir son amiBeauvallet, 6, rueClauzel, on sonne à l'étage au-dessous ; M""* Taglioni vous dit : Mes enfants, soyez les bienvenus, et elle vous embrasse.

Et c'est ce que fit la charmante femme.

Une boutade originale et inédite de notre ami Nadaud :

L'hymen a ses douceurs : avoir une compagne.

Vivre deux, par Famour voir ce nombre augmenté, C'est charmant; mais il a quelque chose du bagne, C'est ce mot : perpétuité!

C'était en 1861. Un matin, nous déjeunions, mon frère et moi, chez Darcier, qui était notre voisin, rue de Trévise.

Nous devisions amicalement de choses et d'autres, lorsque, dans la conversation, je dis tout à coup à Darcier :

— ■' A propos... Nous avons reçu, ce matin, une lettre de Duprez, nous apprenant qu'il viendra demain, à trois heures, chez nous, avec son fils Léon, pour nous faire entendre un duo qu^il a composé à notre intention...

— Y aurait-il indiscrétion à ce que je fusse là? me demanda Darcier.

— Comment donc!... mais pas le moins du monde, cher ami! Tu désires entendre le duo qu'a fait Duprez?

— D'abord... oui, cela m'intéressera... mais ce n'est pas dans ce but que je vous fais cette demande, mes enfants. C'est parce que je ne connais pas du tout Duprez à la ville, et j'ai vu cet homme si beau, si prodigieux à la scène, que je serais très flatté d'entrer en rapports avec lui...

Le lendemain, en effet, Darcier vient chez nous, quelques instants après l'arrivée du grand chanteur et de son fils.

— Cher maître, dis-je à Duprez, permettez-

moi de vous présenter notre ami Darcier...

Je croyais, tout naturellement, que Duprez avait déjà entendu le chanteur populaire (dont nous nous honorons d'être les plus fervents adeptes), lorsque, à mon grand étonnement, le roi des ténors répondit, en saluant Darcier, et d'un air un peu protecteur; en un mot, comme Teût fait un maître parlant d'un élève intelligent, — mais, du reste, sur un ton bienveillant et plein d'aménité :

— Ah ! oui... j'ai su le succès de monsieur.

Je sais qu'il va très bien,,.

Je regardai Darcier. Blême, un éclair dans l'œil, il tortillait silencieusemeritsa moustache.

— Mon ami, lui dis-je, veux-tu être assez aimable pour chanter à M. Duprez quelquesunes de tes compositions?

— Mon petit, répondit-il, tu ne me l'aurais pas demandé, que j'eusse prié monsieur de m'entendre, car, ajouta-t-il en souriant ironiquement et douloureusement à la fois, je vois que monsieur ne me connaît pas.

— Mais j'en serai charmé, monsieur Darcier ! dit Duprez.

Après cet échange de politesses, mon Darcîer se met au piano et entonne le Pain, ce chant énergique et terrible, cette Marseillaise de la faim! dont il avait fait la musique, et dans l'interprétation duquel il était effrayant de puissance dramatique.

Je ne quittais pas Duprez des yeux. La tête de lion du grand artiste se redressait effarée, en admirant la mâle physionomie de Darcier.

Le chanteur-compositeur, sur la demande du maître, lui fit entendre peut-être une douzaine de mélodies de divers caractères. Duprez était ému plus que je ne saurais le dire.

— Eh quoi ! monsieur Darcier, s'écria-t-il, est-il possible que je n'aie pas connu, jusqu'à ce jour, un artiste de votre valeur!... Vous me voyez littéralement ébaubi de vos compositions et de votre merveilleuse interprétation. Quelle façon de phraser! quelle ampleur de style! quelle expression!... On dit que moimême j'eus jadis quelque énergie, quelque tempérament, mais...

— Vous, monsieur Duprez!... s'exclama Darcier, ah ! nom de D... ! Vous étiez épatant!

surtout dans Guido et Ginevra!.., Il n'est qu'un homme au monde, m'ayant fait passer les mêmes frissons que vous, en chantant :

c'est mon maître!... c'est Delsarte ! ! !

Et, en disant ces mots, Darcier, tout attendri par ses souvenirs et par son culte pour son maître, avait des larmes plein les yeux.

— Eh bien! je crois que nous aurons été trois ! répondit Duprez.

Et, après avoir embrassé Darcier, il partit enthousiasmé !

Plus tard, je fis un « portrait-étude » de Darcier. J'allai lui lire ce que j'avais écrit sur lui. Notre pauvre ami, alors devenu vieux et malade, en pleura de joie.

Je me faisais une fête de dire ces vers à la représentation de retraite qu'organisèrent pour lui, et avec tant de dévouement, nos amis Faure, Goquelin et Armand Gouzien, lorsque la veille de cette représentation, je lus dans le Gil Bios une Ode à la Chanson que Théodore de Banville avait écrite en l'honneur du grand

chanteur populaire, et que Coquelin aîné déclama.

Malgré les sollicitations des amis qui étaient dans les coulisses, et qui tous m'engageaient quand même à entrer en scène pour dire mon étude, je dus m' abstenir, — avec chagrin, je l'avoue, — devant les vers éblouissants du poète.

J'eus, du moins, la consolation de recevoir cette lettre tout aimable de Th. de Banville :

Mon cher ami.

Vos vers sont très bien, expriment parfaitement la physionomie de Darder, la variété et la force de son talent; et, en toute conscience, après les avoir lus plusieurs fois, je ne vois rien à y changer.

U faut d'autant plus les conserver tels qu'ils sont venus, qu'ils ont le grand mérite d'être, dans leurs moindres détails, vrais et sincères.

Je suis désolé, mon cher ami, d'avoir été, — si involontairement ! — un obstacle à votre désir, mais vous savez comment la chose s'est faite.

Tous mes compliments bien vrais pour cette poésie réellement touchante, el croyez-moi bien

Votre dévoué,

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