LEGRAND DU SAULLE
Le savant aliéniste ne faisait, en effet, d^ex-
ception à ses habitudes sédentaires qu'en faveur
de ses pauvres malades. Il ne manquait jamais
d'assister à nos concerts de la Salpêtrière.
2i0 SOUVENIRS ET ANECDOTES
Une certç^ine fois que, retenu dans son lit par une indisposition, il n'avait pu être des nôtres, nous reçûmes de lui, avant le concert, cette dépêche :
Écoutez bien. Vous m'entendrez applaudir de mon lit. Au nom de mes pauvres malades, merci à vous et à tous vos chers artistes.
Grâce à Pobligeance des plus illustres artistes de Paris, nous avons pu, depuis bientôt huit ans, organiser des soirées splendides qui ont^ tout au moins, apporté un moment de bonheur aux pauvres aliénés, et, souvent même, une amélioration, constatée par les grands médecins qui leur prodiguent leurs soins.
Notre ami Le Bas nous écrivait :
Mes chers amis,
Je viens vous prier d'être mon interprète auprès des éminents artistes qui se sont joints à vous, et vous remercier de tout mon cœur de la belle soirée que vous avez si gracieusement offerte à nos pauvres aliénées.
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Le talent au service de la charité ! On n'en peut faire un plus noble usage.
Croyez, chers messieurs, à mes sentiments de reconnaissance.
MICHEL MÔRING, Directeur de TAssistance publique.
Si je relate ces témoignages de gratitude, c'est qu'ils doivent s'adresser surtout aux artistes distingués qui se sont toujours joints à nous, de la meilleure grâce du monde. En les reproduisant, je me fais, vis-à-vis d'eux, l'interprète de nos amis MM. Quentin et Peyron, les dignes successeurs, àl'Assistance publique, de M. Michel Môring.
C'était pendant l'été de 1867.
Nous étions, comme tous les ans à cette époque, en villégiature à Saint-Jean-de-Luz, ce coin riant et pittoresque des Basses-Pyrénées, où s'écoula notre enfance.
Les baigneurs affluaient à Biarritz, attirés par la présence de l'Empereur et de l'Impératrice, qui venaient d'arriver à la villa Eugénie.
Un matin du mois de septembre, nous reçûmes une lettre du duc de Bassano, nous apprenant qu'il avait été question d'une petite soirée musicale intime à la villa impériale, et que Leurs Majestés avaient manifesté, nous sachant à Saint- Jean-de-Luz, le désir de nous entendre. Le grand écuyer de l'Impératrice priait Tun de nous de venir causer avec lui au sujet du programme à arrêter.
Le lendemain matin, j'étais à Biarritz. Arrivé devant la villa, et comme j'allais y pénétrer pour me rendre au cabinet du duc, je rencontrai, faisant sa promenade matinale, M. Mocquard, que je saluai et avec qui j'entrai en conversation.
Nous causions tous deux des incidents fort gais d'un dîner charmant auquel nous avait conviés, tout récemment à Paris, Auber, le célèbre auteur de la Muette, lorsque nous aperçûmes, à quelques pas de nous, devant le poste d'entrée de la villa, une paysanne assez âgée, pauvrement mais proprement vêtue, coiffée du foulard des Basquaises, et portant à son bras un panier d'où émergeaient deux
têtes de volailles à crêtes rouges superbes, se balançant et s'agitant, inquiètes, de droite et de gauche.
La propriétaire de ces volatiles gesticulait en s'adressant au factionnaire, qui lui faisait signe de s'éloigner.
Curieux, nous nous approchâmes, et j'entendis que la femme au panier s'exprimait en langue basque en s'adressant au soldat de garde qui, ne comprenant pas ce qu'elle disait, lui tournait le dos ; ce dont la paysanne avait Tair désolé. Le secrétaire de l'Empereur me dit:
— Mais vous parlez le basque, vous, monsieur Lionnet? Voyez donc ce que veut cette brave femme...
Lors, m'approchant de la campagnarde, je lui demandai, dans la langue du pays, ce qu'elle disait au factionnaire et ce quelle désirait.
— Ah ! mon bon monsieur ! me dit-elle, toute contente d'être comprise, vous allez pouvoir expliquer à ce soldat ce que je voudrais, car je ne sais pas un mot de français.
« Voici la chose. Figurez-vous que j'ai un fils, un brave sujet, qui est toute ma joie! Il servait dans les douanes, et, en se battant sur la frontière avec des contrebandiers, il a reçu un coup de feu qui lui a brûlé les yeux. Mon pauvre enfant est revenu aveugle dans notre chaumière. Le maire du village a écrit à l'Empereur pour lui raconter notre malheur, et FEmpereur vient d'envoyer la décoration à mon fils.
«Alors,qu'est-ce que j'ai fait?... Nous sommes bien pauvres... mais pour remercier l'Empereur de sa bonté, je venais le prier de vouloir bien accepter deux beaux poulets, avec du beurre tout frais, que j'ai fait moi-même, et une douzaine d'œufs que j'ai là dans mon panier, . . Mais ce soldat ne veut pas me laisser entrer chez lui... Je ne faisais cependant pas de mal... Aussi, je m'en vais, bien chagrine!...
Je traduisis mot pour mot à M. Mocquard le récit naïf et touchant de la paysanne.
— Pauvre femme! me dit-il, il ne faut pas qu'elle s'en retourne ainsi, toute contristée.
Dites-lui qu'elle laisse ce panier, et faites-lui croire que son cadeau sera remis à l'Empereur.
— Ne vous tourmentez pas, ma brave femme, dis-je à la paysanne. Voici monsieur, à qui je viens d'expliquer votre désir. Monsieur est un ami de Sa Majesté, et il veut bien se charger de faire accepter votre offre. Vous pouvez partir tranquille.
— Ah ! mon bon monsieur! comme vous me rendez heureuse, et combien je vous remercie !
Et la pauvre femme, après avoir déposé ses victuailles au poste de garde,s'en alla avec force révérences, toute joyeuse à Tidée que l'Empereur allait manger ses poulets, son beurre et ses œufs.
Notre amiGrassot, de désopilante mémoire, avait des mots à lui, qu'il disait avec une bonhomie qui en doublait l'originalité.
Un certain jour, il tombe malade et reste assez longtemps alité. La femme de son cama-
radeLeménil, une dame artiste fort distinguée, va le voir,le trouve très changé,mais voulantlui
dissimuler son impression, lui dit en souriant:
— Eh bien! mon bon Auguste, vous voilà maintenant tout vaillant! Yous avez bien repris...
— Oh! ma chère amie, peux-tu dire ça?...
reprend Grassot d'un air minable; j'ai maigri au point que mes vêtements flottent sur moi...
— Mais non, mais non ! mon petit Auguste, je vous assure...
— Voyons, ma fille, j'vas te Tprouver, na!
J'ai tellement maigri que mes deux fesses tiendraient dans une cuiller à café !
Une boutade très fine, qui nous a été donnée par un ami intime de Fauteur.