‹ Souvenirs et anecdotesChapitre 24 sur 56 · DAUZATS · texte numérisé non relu

DAUZATS

-«Si- Chaque fois que je vois représenter Ja Lucrèce Borgia de Victor Hugo, je ne puis m'empêcher de songer à un de nos bons amis,

Philoxène Boyer, mort jeune encore, et qui était un vrai poète, doublé d'un profond érudit.

Dans le drame célèbre du maître, on voit passer sur la scène, au premier acte, un homme à cheveux blancs, de qui un jeune seigneur, Ascanio, dit à ses compagnons :

— Pauvre Montefeltro !

Don Apostolo : — Quel âge a-t-il ?

Maffio Orsini : — Mon âge. Vingt-neuf ans.

L'aspect du personnage me rappelle de tous points le pauvre Boyer.

Je le vois encore, usé, vieilli avant l'âge par le travail; serré dans son éternel habit noir râpé et boutonné jusqu'au menton ; ayant toujours quelque livre sous le bras et marchant courbé comme un vieillard ; ses cheveux tout blancs tombant sur ses épaules (il avait quarante ans à peine!). Deux yeux profonds et pensifs animaient le visage maigre du poète ; la bouche, nerveuse et comme contractée, accusait une singulière énergie.

Je ne sache personne, ayant eu une mémoire aussi prodigieuse que la sienne.

Nous Tavions connu chez son plus intime ami, Théodore de Banville, avec lequel, entre autres, il avait fait en collaboration une Sapho, et le Feuilleton (T Aristophane, représentés au théâtre de FOdéon.

Homme très doux, de manières exquises, son aménité faisait naître bien vite la plus vive sympathie. Nous fûmes très liés avec lui, et ce n'est point sans émotion que je retrouve aujourd'hui, dans nos précieux autographes, un sonnet inédit de cet esprit^ fin et délicat. 11 fut improvisé par le poète dans les circonstances que voici.

Ayant touché, vers sa vingtième année, un héritage de quatre-vingt mille francs environ, Boyer, aussi prodigue qu'insouciant, donna fêtes sur fêtes à ses amis.

Dans un dîner, qu'il leur offrit chez Véfour, où se trouvaient Henry Murger, Banville, Charles et François Hugo, Delioux, Asselineau, Battaille, Lambert Thiboust, Noriac, etc., et auquel il nous avait également conviés, tous les invités me demandèrent de leur faire entendre le Rhin Allemand^ de Musset. DelioUx

venait de composer, sur ces vers mâles et fiers, une musique d'un sentiment énergique au possible. Le compositeur m'avait donné le manuscrit de ce chant, que j'interprétai le premier.

Me sentant devant un auditoire d'élite, et désireux de faire valoir la musique de mon ami Delioux, je priai l'auteur de m'accompagner. Je mis toute l'âme el l'énergie qui étaient en moi pour satisfaire et le compositeur et l'aréopage d'hommes de talent qui m'écoutaient.

C'est alors que Boyer, ressentant lui-même l'émotion profonde produite sur ses convives, vint à moi, tout fiévreux, et me dit :

— Continuez ! continuez, cher ami ; ce chant m'a enthousiasmé, et je traduis ici mon impression.

Il avait un crayon à la main, et écrivait sur une table, pendant que causaient tous nos amis. Au bout de quelques instants, il nous récita le sonnet en question, resté inédit et que voici. Je l'ai lu, depuis lors, à Victor Hugo, un soir où nous avions l'honneur de dîner chez

lui, avec Banville el Monselet, et le maître, le trouvant fort réussi, m'en demanda une copie.

frères! mariez vos deux voix langoureuses; Entonnez les chansons qui naissent des vins vieux, Les refrains éclatants qui sortent des grands yeux; Chantez pour les buveurs et pour les amoureuses I

Le siècle ne veut plus des plaintes douloureuses OCi se laissait aller l'ennui de nos aïeux.

Voici l'âge où partout les beaux enfants joyeux Trouveront pour leur soif des grappes savoureuses.

Ainsi,' redites-nous, avec un double écho,

Les odes où sourit la tendresse d'Hugo,

Et de nos cœurs éteints rallumez les fournaises!

Puis, le moment venu, quand notre Liberté

De ses chastes rumeurs emplira la cité,

frères, vous direz nos jeunes Marseillaises!...

Un mot touchant du docteur Legrand du SauUe.

C'était au bal des folles, le jour de la micarême, à la Salpêtriëre.

L'aimable directeur, M. Le Bas, nous avait

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ce savant, cet homme de bien, à propos d'une invitation à une soirée, chez nous :

Paris, lor mai 1882, Chers messieurs,

Je reçois votre petit mot. Vousvous montrez pour moi d'une gracieuseté qui me touche tout particulièrement; mais permettez-moi d'user de la plus cordiale franchise, et de vous mettre au courant de ma très grosse infirmité.

Figurez-vous que, depuis vingt-sept ans, j'écris de huit heures à minuit. Je ne vais jamais nulle part ! J'ai pu arriver ainsi à publier un certain nombre de volumes, et les flatteurs — qui n'en a pas ? — prétendent que mes veilles servent à l'amélioration de nos malades. Dois-je les croire ?

J'ai donc absolument renoncé au monde, à ses satisfactions, à ses plaisirs. Ma tâche n'est pas finie encore.

Soyez indulgents et bons comme toujours, et excusezmoi.

Bien franches sympathies,

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