FRANÇOIS DELSARTE
Paris, 2 mars 1849.
Eugène de Pradel excellait, on le sait, dans l'art de faire des improvisations.
Une de celles qu^il affectionnait le plus était de trouver un rapprochement entre deux mots ne paraissant en présenter aucun. Il appelait cela un accouplement.
A une soirée intime que nous donnâmes, et où se trouvaient réunis peintres, poètes, comédiens, entre autres, Grassot et Achard, on lui demanda de vouloir bien improviser quelques vers. Sans se taire prier :
-^ Messieurs, dit-il, veuillez me donner deux mots représentant deux choses absolument opposées : Tune, idéale, et l'autre matérielle... comme par exemple : — je cite au hasard — étoile et brioche^ amour et limande,., gloire et grenouille^ ce que vous voudrez enfin...
Quelqu'un donne le mot nuage.
— Et maintenant. Messieurs, quelque chose de matériel?
Grassot, de son organe enchanteur, s'écrie soudain :
— Quéqu'chose de matériel?... Achard!
Et chacun de rire de cette plaisanterie, Achard tout le premier, en homme d'esprit qu'il était.
— Voyons, voyons, Messieurs! continua Eugène de Pradel en souriant, soyons sérieux. .. Donnez-moi maintenant un mot désignant un objet palpable quelconque.
— Chat^ s'écrie Nadaud.
— Soit, Messieurs ! chat et nitaqe^ reprend Eugène de Pradel.
Et l'habile et spirituel improvisateur rima instantanément le couplet que voici :
Vous croyez que chai et nuaqe S'accoupleront malaisément?
Et vous cherchez, sur mon visage, A deviner tout mon tourment.
Les réunir n'est point merveille ; Mon refrain va vous le prouver :
Quand un chat se gratte l'oreille, C'est qu'un nuage va crever. ,
n est, dans les contes célèbres de Charles Nodier, une charmante légende en prose, intitulée : Histoire du chien de B risque t, que j'ai
mise en vers, tout ep respectant scrupuleusement, bien entendu, la forme naïve et touchante du style de l'auteur.
J'ai mis mes vers en musique. En retrouvant cette légende dans le Paris-MagazinCy que publia Villemessant, il y a quelque dix ans, et qu'il offrit en prime à ses abonnés, le nom de Nodier me remet en mémoire une amusante anecdote que racontait très finement mon père.
Nodier était curieux de tout, s'amusait de tout comme un enfant.
Il adorait, entre autres spectacles, le Gkiignol des Champs-Elysées, dont, ainsi que Théophile Gautier, il était un des plus assidus habitués. Là, au milieu des pioupious, des babys roses, et des bonnes d'enfants en taUier blanc, on le voyait rire à cœur joie aux rossées homériques et immorales administrées au commissaire.
Fort intrigué de savoir comment on pouvait obtenir ces sons aigus et stridents que fait entendre mons Polichinelle, Nodier, bravement, entre, un beau jour, pendant un en-
tr'acte, et en soulevant. le rideau rouge de derrière, dans la baraque du bonhomme chargé de manier les pantins, engage la conversation avec lui, et lui demande àTaide de quel moyen il fait parler de façon si bizarre et si amusante le sujet à deux bosses.
— Oh! mon Dieu, Monsieur... c'est bien simple! dit le bonhomme; et il tire de sa bouche une espèce de petit sifflet en fer-blanc, plat et de forme carrée, d'une dimension de deux centimètres environ.
— Tenez : voici Tinstrument; cela s'appelle tme pratique. Je la place ainsi sur ma langue; je souffle dessus en appuyant et, vous voyez, j'obtiens ces sons et ce parler que vous trouvez si drôles.
— Mais..., dit Nodier, il doit falloir sans doute une grande habitude...
— Oh! non, Monsieur; rien n'est plus facile... Du reste, essayez vous-même, ajoute le bonhomme; et, naïvement, il présente le sifflet à Nodier, qui, bon enfant, se dit : « Il ne faut pas mortifier ce brave homme ! »
Et, prenant son mouchoir, il essuie la pra-
tique, la met dans sa bouche et, de suite, imite supérieurement le professeur.
— Tiens Ic'est drôle ! dit Nodier,en cherchant à contrefaire la voix de Polichinelle : boni! boni! boui! boui! bouil Ah! que c'est amusant!...
Et il se met à rire comme un enfant. Puis, tout à coup :
— Mais... dites-moi, mon brave... j'y pense!
Cet instrument est bien petit ; et, en le tournant ainsi constamment sur sa langue, savezvous bien qu'il pourrait arriver qu'une bonne fois on l'avalât?...
Et le bonhomme, candide, de répondre :
— Oh! certainement, Monsieur... mais il n'y aurait pas grand inconvénient à ça! Ainsi, celui que vous avez là, dans la bouche... eh bien! je l'ai déjà avalé sept ou huit fois, et je ne m'en porte pas plus mal!...
On ne dit pas que Nodier ait voulu pousser l'expérience jusqu^à tenter d'avaler l'instrument.
M. Arnold Mortier (le Monsieur de Torchestre) du Figaro^ nous avait, certain jour, reproché, de but en blanc, d'avoir trop souvent récité, dans des représentations à bénéfice, les charmants triolets d'Alphonse Daudet, intitulés : les Prunes^ avec lesquels nous obtenions, tour à tour, beaucoup de succès.
Je lui répliquai, le jour même,par cette boutade, qu'il eut, du reste, la bonne grâce d'insérer :
Nous avons, Monsieur, trop de fois
Selon vous, récité les Prnnes,
En prêtant nos modestes voix
A plus d'un artiste aux abois?
Si ces vers nous ont fait parfois
Soulager quelques infortunes,
Vous conviendrez bien toutefois
Qu'ils n'étaient pas dits pour des prunes.
Que de milliers de personnes n'avons-nous pas faire rire aux éclats avec cette naïve et amusante lettre de conscrit.
Elle date de 187Q. Son auteur est Leguevel de la Combe.
Mes chers parents,
Vous m'avez recommandé de vous écrire après chaque bataille dans laquelle je ne serai pas mort. Je vous écris. Je m'en vas vous faire un récit exact et détaillé de tout ce que j'ai vu ce matin.
Je n'ai rien vu. Mais j'ai demandé aux camarades. Ils n'ont rien vu. Alors, j'ai demandé au sergent. Il n'a rien vu non plus. Je crois que le capitaine il a vu ; mais il n'est mort. Alors je vous écris ce que j'ai vu.
Nous sons partis, au petit jour, le long d'un bois; même que nous ons marché quéque temps sur la lisière.
. En l'ace de nous, très loin, très loin, il y avait une grande côte avec des ennemis dessus... Je ne les ai pas vus, les ennemis; mais j'ai demandé à un camarade du 66®. Il n'a rien vu, vu que le 23° il était devant le 66*^. Alors j'ai demandé à un camarade du 23®, mais il n'a rien vu, vu qu'il y avait trop de fumée pour voir.
Par exemple, la fumée, je l'ai vue! et quant à ça, on ne peut pas dire le contraire ! A la fin, il y en avait tant et tantque je croyais que j'étais quasiment seul dans la bataille, hormis le camarade de gauche que j'entrepercevoyais encore un peu. C'est à ce moment-là que le capitaine il a dit de charger les armes. C'est après avoir dit ça qu'il n'est mort.
Je ne veux pas finir ma lettre sans vous mentionner
le canon. Ça, je ne Tai pas vu, mais je l'ai entendu I Quand ça commence, ça fait un bruit qu'on ne s'entend presque plus parler; mais à la fin on n'y pense plus.
Voilà, mes chers parents, le récit fidèle de tout ce que j'ai vu ce matin; mais je crois que vous en savez assez quant à présent. Je vous enverrai les détails quand j'aurai lu les journaux.
Agrégez, mes chers parents, l'adolescence de mes sensations perpétuelles et de mes salubrités respectives.
ISIDORE TOUCHARD, Fusilier au 73* de ligne.
Quand le pauvre Renard, le célèbre ténor, fut atteint du mal affreux qui le rongeait, et lui avait, hélas ! enlevé sa voix si belle, nous organisâmes, mon frère et moi, pour notre ami, une représentation à bénéfice qui eut lieu au théâtre de la Porte-Saint-Martin.
J'avais écrit, quelque temps auparavant, au poète Glatigny, uu brave cœur, qui aimait beaucoup Renard, pour le prier de composer une pièce de vers en l'honneur du pauvre artiste, si cruellement éprouvé.
Il m'envoya de Cernay, où il était alors, une
poésie adorable et émue, que j'avais Tintention de réciter dans cette soirée.
Malheureusement, nous apprîmes au dernier moment que Renard avait des dettes, et Ton ne put mettre son nom sur l'affiche, à cause de ses créanciers, qui eussent fait main basse sur la recette.
Pour cette même raison, je dus, à mon grand regret, ne pas réciter la poésie de Glatigny.
Je la retrouve dans mes papiers, et ce n'e^^ pas sans émotion qu'en la relisant, j'en détache cette strophe touchante, qu'on devrait graver, comme épitaphe, sur la tombe du pauvre et regretté artiste :
Renard! oh! si jamais nature droite et franche Marcha sous le soleil, dans la lumière blanche, N'ayant rien que de bon dans tout ce qu'il rêvait; Ce fut lui, cet oiseau qui chantait sur la branche, Et donnait aux petits des autres son duvet ^ 1
1. C'est Renard à qui j'ai entendu dire un jour par Duprez : « Si l'on pouvait fondre ma vieille expérience avec votre belle voix, il en sortirait un rude ténor I... »