‹ Souvenirs et anecdotesChapitre 40 sur 56 · JEAN-MARIE NICOLAS LHOSTÏS · texte numérisé non relu

JEAN-MARIE NICOLAS LHOSTÏS

Au commencement de l'année 1880, nous avions obtenu, à la préfecture, la faveur de visiter les prisons de Mazas, le dépôt des condamnés et la maison des Jeunes-Détenus, place de la Roquette.

Le directeur de cette maison de correction, M. Brandreth, se trouvait être précisément un ancien camarade d'enfance à nous.

Nous visitions, avec le plus grand intérêt, ce vaste établissement, accompagnés d'un gardien qui, grâce à Tobligeance de notre ami, avait ordre de nous laisser tout voir en détails. Après avoir vu un grand nombre de cellules où, isolé, chaque jeune détenu travaillait à un métier différent, le gardien tira les énormes verrous de la dernière cellule d'un long couloir, et nous aperçûmes un enfant de sept à

huit ans environ, mignon au possible, qui, perché sur une haute chaise, travaillait silencieusement entre ces sombres murs, à faire de petites violettes artificielles dont les pétales étaient posés sur une table grossière. Il était revêtu du costume gris et sinistre des pensionnaires de la maison. Au bruit formidable et grinçant des verrous, Tenfant, tout étonné, leva sa jolie petite tête, dont les cheveux blonds étaient, hélas! coupés ras, et vint subitement à nous, tendant ses petits bras, en nous disant avec un sourire d'ange :

— Monsieur, voulez-vous t'y me permettre de vous embrasser?

Mon frère et moi nous nous regardions, fort attendris.

— Qu'a donc fait ce malfaiteur? dis-je, moitié riant, moitié pleurant, au gardien.

— Ah! Monsieur, cet enfant est adoré de tout le personnel de la maison, tant sa nature est aimante. 11 a été arrêté, comme vagabond, aux environs de Paris, où les gendarmes l'ont surpris demandant la charité.

Au même instant, le hasard fit que nous

vîmes venir vers nous M. Andrieux, le préfet de police, accompagné d'un médecin et d'un magistrat; tous trois venaient inspecter l'établissement.

Nous n'avions pas l'honneur de le connaître, mais lui, répondant à notre salut:

— Ah ! ah! messieurs Lionnet, fit-il aimablement, vous venez visiter la Petite-Roquette? Mais qu'avez-vous? vous paraissez tout émus. . .

— Ma foi, monsieur le préfet, lui répo^dis-je, nous sommes en effet très émotionnés de ce que vient de nous dire le gardien au sujet de l'enfant que voici.

— Quel est ce jeune criminel? dit en souriant M. Andrieux.

L'enfant, voyant la physionomie sympathique du préfet, alla à lui, comme à nous tout à l'heure, et ne fit ni une ni deux, il l'embrassa.

M. Andrieux, qui commençait à partager notre émotion, dit au gentil bambin:

— Pourquoi t'a-t-on mis ici, mon petit ami?

— Parce que j'ai été à l'aumône. Monsieur.

— Et qui t'a envoyé à l'aumône ? Voyons, raconte-nous ça.

huit ans environ, mignon au possible, qui, perché sur une haute chaise, travaillait silencieusement entre ces sombres murs, à faire de petites violettes artificielles dont les pétales étaient posés sur une table grossière. Il était revêtu du costume gris et sinistre des pensionnaires de la maison. Au bmit formidable et grinçant des verrous, Tenfant, tout étonné, leva sa jolie petite tête, dont les cheveux blonds étaient, hélas! coupés ras, et vint subitement à nous, tendant ses petits bras, en nous disant avec un sourire d'ange :

— Monsieur, voulez-vous t'y me permettre de vous embrasser?

Mon frère et moi nous nous regardions, fort attendris.

— Qu'a donc fait ce malfaiteur? dis-je, moitié riant, moitié pleurant, au gardien.

— Ah ! Monsieur, cet enfant est adoré de tout le personnel de la maison, tant sa nature est aimante. 11 a été arrêté, comme vagabond, aux environs de Paris, où les gendarmes l'ont surpris demandant la charité.

Au même instant, le hasard fit que nous

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vîmes venir vers nous M. Andrieux, le préfet de police, accompagné d'un médecin et d'un magistrat; tous trois venaient inspecter l'établissement.

Nous n'avions pas l'honneur de le connaître, mais lui, répondant à notre salut:

— Ah ! ah! messieurs Lionnet, fit-il aimablement, vous venez visiter la Petite-Roquette? Mais qu'avez-vous? vous paraissez tout émus. . .

— Ma foi, monsieur le préfet, lui répo/idis-je, nous sommes en effet très émotionnés de ce que vient de nous dire le gardien au sujet de l'enfant que voici.

— Quel est ce jeune criminel? dit en souriant M. Andrieux..

L'enfant, voyant la physionomie sympathique du préfet, alla à lui, comme à nous tout à l'heure, et ne fît ni une ni deux, il l'embrassa.

M. Andrieux, qui commençait à partager notre émotion, dit au gentil bambin :

— Pourquoi t'a-t-on mis ici, mon petit ami?

— Parce que j'ai été à l'aumône. Monsieur.

— Et qui t'a envoyé à l'aumône? Voyons, raconte-nous ça.

— C'est ma tante, Monsieur. Elle m'a dit comme ça : « Je ne peux plus te nourrir. »

Alors je suis parti, et j'ai marché longtemps, longtemps, sans savoir où j'allais...

— D'où es-tu ?

— De la Fer té-sous- Jouarre.

Pauvre petit être ! Il avait fait près de trente lieues à pied, demandant l'hospitalité dans les fermes qu'il rencontrait. On lui donnait un morceau de pain ou une assiettée de soupe ; on le couchait sur le foin ; on mettait parfois quelques sous dans sa petite main et le lendemain il repartait. C'est à sa dernière étape qu'on l'arrêta pour mendicité. Il fut conduit au Dépôt, puis à la Petite-Roquette ; il attendait là le jour où il passerait en police correctionnelle.

Telles furent en substance les divers incidents que nous raconta l'enfant dans son naïf langage.

— Voulez-vous, monsieur le préfet, dis-je à M. Andrieux, me permettre une question ?

— Faites, monsieur Lionnet.

— Quand cet enfant aura paru en police

— Allez, dit-il à un gardien, me chercher le numéro un tel.

On nous amena Tenfant, qui avait aux pieds de gros sabots, et, sur sa chétive poitrine, une espèce de tablette carrée en bois suspendue à son cou et portant en noir un gros numéro. Sa figure s^éclaira d'un radieux sourire en nous retrouvant.

— Fais voir à ces messieurs comme tu sais bien ta prière.

L'enfant aussitôt se mit à genoux, et, après avoir fait le signe de la croix, conunença, en joignant ses deux petites mains :

« Notre père, quiètes aux cieux...

— Qui est-ce qui t'a appris cette prière, mon enfant? lui dis-je; ce sont tes parents?

— Je n'ai plus ni père ni mère. C'est le monsieur qui dit la messe ici le jeudi et le dimanche.

— Tu es content d'être ici?

— Ah! dame! oui, parce qu'on mange bien.

Et puis, quand j'ai bien travaillé, on me laisse jouer à la toupie dans le préau, où je suis toujours seul. J'ai un petit bateau en carton que

j'ai fait. Pour me désennuyer, j'apporte, à l'heure de la récréation (!) dans le préau, du pain de ma ration, et je fais venir à moi les petits oiseaux ; il y en a un qui mange maintenant dans ma main. C'est gentil, les oiseaux! c'est des bons petits camarades! ils ont faim comme tout le monde, pas vrai? Et c'est bien mauvais d'avoir faim ! ajouta-t-il avec un gros soupir.

— Tu aimes le travail?

— Oh! oui! parce que si je travaille, je reverrai maman.

— Mais tu nous as dit tout à l'heure que tu n'avais plus ni père ni mère...

— Oui, mais il y a ici le grand monsieur qui a une belle robe blanche, avec de l'or tout plein sur ses épaules et dans son dos, quand il monte à la chapelle, et il m'a dit comme ça que, si je travaillais bien, je reverrais maman.

— Où dois-tu la revoir?

Et l'enfant nous dit, levant ses yeux bleus, purs comme l'aube :

-r- Au ciel!

Tout attendris, nous suffoquions.

Le jour où le pauvre petit abandonné devait comparoir devant la justice se leva enfin. Mon frère Hippolyte s'était rendu au Palais et avait fait passer notre carte à M. Petit, qui présidait Taudience de la police correctionnelle.

Le jeune criminel parut, entre deux gardes municipaux. L'enfant portait à son cou une petite médaille de la Vierge que nous lui avions donnée.

En apercevant mon frère dans l'auditoire, le visage du cher enfant s'éclaira de joie et, faisant des signes à Hippolyte, il porta la médaille à ses lèvres.

Ainsi que nous l'avions prévu, l'instruction ayant établi l'innocence complète du jeune prévenu, le président donnait l'ordre de le mettre en liberté, lorsqu'il dit:

— Mais, j'y songe... j'ai là la carte de MM. Lionnet, au sujet de cet enfant; sont-ils présents?

Mon frère se leva.

— Monsieur, lui dit le président, vous connaissez cet enfant? Avez-vous l'intention de faire quelque chose pour lui?

— Oui, Monsieur, mon frère et moi nous Fadoptons.

— Vous voulez dire sans doute, Monsieur, que vous le recueillez, car, pour adopter un enfant, il faut avoir cinquante ans et lui donner son nom.

— Eh bien! Monsieur, nous nous chargeons de lui.

— Le Tribunal, monsieur Lionnet. vous adresse ses félicitations.

Bien des mères pleuraient dans l'auditoire.

Depuis lors, l'enfant, que nous avons mis en pension, a pour habitude de commencer ainsi les lettres qu'il nous adresse :

Mes chers papas. ..

Nous tâcherons d'en faire un honnête homme .

A la suite de notre visite à la Petite-Roquette, que nous avions réitérée pour voir parfois notre futur fils, une idée nous était venue.

Nous demandâmes à M. Andrieux une entrevue dans laquelle nous lui dîmes :

— Nous venons, monsieur le préfet, vous soumettre un projet dont la réussite dépend de vous. Ne vous semble-t-il pas que si, grâce à votre bienveillante autorisation, nous organisions, avec des artistes distingjués, une séance pour les jeunes détenus de la Petite-Roquette, le choix de certains morceaux récités ou chantés ne pourrait qu^avoir une salutaire influence sur le moral de ces malheureux enfants ?

— C'est une excellente idée, en effet. Messieurs, que vous avez là. Ecrivez-moi à ce sujet, pour la forme, et prenez jour avec M. Brandreth, le directeur.

Nous allâmes trouver plusieurs bons camarades, et c'est ainsi que s'adjoignirent à nous Nicot, Morlet, Saint-Germain, Taillade, Philippe Lamoury, Georges Lamothe, Henri Carré et Jules Uzès, qui se trouvèrent réunis le jeud^ 10 juin, à quatre heures, dans la chapelle de la Petite-Roquette. M. Naudin, chef de la 1'* di* vision, représentait M. le préfet de police, absent de Paris.

Les enfants détenus à la Petite-Roquette

rr.

sont soumis au régime cellulaire; ils sont séparés les uns des autres, à la chapelle comme ailleurs. Dans cette chapelle, les enfants entrent un à un, gagnent leurs places et, aussitôt, tirent une petfte porte derrière eux; ils se trouvent dans une sorte de petite cellule à ciel ouvert, d'où ils voient et entendent parfaitement bien le prêtre à l'autel, — ou le professeur au tableau, — la chapelle sert d'école pendant la semaine. Les enfants ne se voient pas les uns les autres et ne peuvent communiquer entre eux.

Nous avions donné le conseil à notre ami Taillade de choisir, comme morceau à réciter, la Conscience^ de Victor Hugo.

Rien ne peut donner une idée de l'impression profonde que produisit sur ces enfants la belle poésie d'Hugo dite admirablement par l'éminent artiste. Il fallait voir leur physionomie terrifiée en entendant le dernier vers :

L'œil était dans la t6mbe et regardait Gain !

Quelques jours après, le directeur de la Petite-Roquette nous envoyait plusieurs lettres

que lui avaient adressées certains jeunes détenus. Chacun parlait de la Conscience^ et écrivait invariablement :

(( Oh! Monsieur, je vois toujours cet œil qui me regarde... et je suis décidé à ne faire désormais que le bien. »

Nous montrâmes ces lettres à Victor Hugo, qui parut aussi touché de ces épîtres naïves exprimant un repentir sincère, -que du suffrage des lettrés.

— Continuez! nous dit-il. Ne dussiez-vous sauver qu'une âme, parmi celles de tous ces pauvres petits malheureux, que vous et vos camarades auriez fait là acte d'humanité.

Le Bulletin de la Société générale des Prisons disait, dans son numéro de juin 1880, sous la signature de M. C. de Corny.

Les artistes ont bon cœur; ils l'ont montré une fois de plus; ils s'intéressent à toutes les grandes questions, et certes la question pénitentiaire n'est pas une des moindres. Ils ont prouvé, de la façon la meilleure et la plus charmante, que l'art répand la joie dans les lieux les plus tristes, la lumière dans les plus sombres; qu'il force tous les obstacles, qu'il abaisse même les murs des prisons et fait si bien que, grâce à lui, le

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régime cellulaire lui-même se prête merveilleusement à la plus élevée des récréations...

C'était plus qu'une récréation; c'était un enseignement! Qui sait ce qu'aux heures douteuses, le souvenir de ces instants passés dans le commerce de l'Art pourra mettre de force et d'espérance dans ces jeunes âmes abandonnées! Les pauvres enfants! ils sont méchants parce qu'ils sont ignorants et maltraités; ils ne connaissent du monde que ses misères et ses hontes ! Mais voici que dans leur nuit profonde, une lueur paraît; la voie divine de la Poésie se fait entendre, les grandes harmonies éveillent en eux des échos inconnus; et, pour la première fois peut-être, une émotion pure pénètre leur cœur, et le bon rire franc de Tenfanee s'épanouit sur leur visage!

Qu'ils soient remerciés, ceux qui sont venus à ces enfants, qui leur ont donné cette heure bénie pendant laquelle ils ont vécu comme s'ils étaient de vrais enfants, des enfants innocents, comme s'ils avaient une vraie mère, comme si les caresses étaient faites pour eux. Qu'ils soient remerciés, ces hommes charitables, et puisse leur exemple trouver des imitateurs!

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