ENSEMBLE
Nous suivons des chemins contraires, En nos destins aventureux ; Nous nous aimions comme deux frères, L'un heureux, Feutre malheureux.
ANATOLE et HIPPOLYTE LIONNET.
Juin 1881.
Le lendemain de ce banquet, auquel Charles Monselet assistait, nous avions la bonne fortune de recevoir, du fin critique, ce suffrage flatteur et encourageant :
Mes chers amis,
Cette fois vous avez mis dans le mille. Je viens de relire le Narcisse et le Souci,
Rien dans les petits coins, pas de banalité, rimes riches, pensée délicate.
Excusez cette rude franchise. Je ne vous y ai pas
accoutumée, mais que voulez-vous? La vérité avant tout.
Amitié et amitiés.
CHARLES HONSELET.
Les grands poètes sont quelquefois d'aimables et joyeux compagnons.
Ainsi, nous nous souvenons, avec une sorte d'attendrissement, d'une soirée tout à fait familière et charmante, passée avec Frédéric Mistral, l'auteur de Mireille, soirée dont la lettre suivante, que nous retrouvons dans nos autographes, et qui nous fut adressée par un de nos plus fins écrivains français (le charmant auteur de Jean des Figues) rappelle, trop flatteusement pour nous, le doux et amical souvenir.
Mon cher Anatole,
On vous a regrettés à Gourbevoie, ton frère et toi.
Il y avait là Prosper Marius, Léon Charly, Gœtschy, Carjat, Tour nier. Tardent félibre, et Mistral!
Ça été comme une espèce de pendaison de crémaillère. On a mal mangé, — car rien ne se trouvait pré-
paré, — mais bien bu : la cave étant de toutes les henres, vertu que n'a pas le fourneau. Et puis, on a chanté, mais, là, chanté comme des cigales.
Mistral a dit lou Bastimen, et un chœur de galériens rameurs, tiré de son drame de la Reine Jeanne, chose poignante et colorée, avec un diable de vieil air qui nous a fait penser à ta Chanson de pirates.
Nous l'avons chantée cette Chanson de pirates, que Mistral adore; ce qui n'a rien d'étonnant, puisque Victor Hugo lui-même, lorsque vous la lui interprétiez tous deux, en avait son vieux coeur de poéte,tout réjoui.
Et nous avons chanté aussi — une fête sans Pierre Dupont et toi ne serait pas une fête — nous avons chanté aussi vos admirables Taureaiue :
Restez libres dans le désert, Broutez le pâturage vert,
Fuyez nos entraves ; Loin des tyrans et des bourreaux, Paissez en liberté, taureaux ;
Les bœufs sont esclaves !
Puis, — ne m'en veux pas trop, — j'ai littéralement exécuté le Lon Ion la! de M"*« Blanchecotte, ce chefd'œuvre dont tu as trouvé la vraie musique, et qui fit, un soir, — tu te le rappelles, — verser à ce gros sceptique d'Armand Silvestre des larmes grosses comme mes prunes.
Lon lon la I les jours se passent, Vides, misérablement.
Lon lon la ! les cœurs se lassent D'errer éternellement.
Toujours la même fo^e,
Les mêmes tristes amours,
Et toujours la même lie I
LoD Ion la ! toujours I toujours I...
LoD Ion la ! d*UD air de ronde,
Je voulais railler un peu
— Lon Ion la I — ce pauvre monde,
Si morose dans son jeu.
Mais une angoisse subite
Vint pleurer quand je chantais...
De soi Ton n*est jamais quitte I
Lon lon la ! jamais ! jamais I...
Mais je reviens à mes prunes, — j y tiens, — car il faut te dire que j'ai des prunes, et des pêches, et des poires, et des raisins, et un jet d'eau qui monte à la hauteur d'un bec de gaz, et un bec de gaz qui, toute la nuit, s'amuse à peindre mon jardin en bleu, de sorte que moi, homme de la nature, j'ai l'air de vivre dans un décor d'opéra.
C'est égal : on est tout de même mieux ici que chez le restaurateur du faubourg Montmartre où nous passâmes, avec les mêmes amis, une si délicieuse soirée, il y a quatre ans.
Viens donc déjeuner, un de ces matins, avec le frérot. On vous présentera nos bêtes qui, tout de suite, vous aimeront, car elles aiment mes amis.
A vous deux de cœur,