LES DEUX CHIENS DE DUMAS
A l'époque où Alexandre Dumas père possédait sa belle propriété de Monte-Cristo, le comte de R..., un.de ses amis intimes, vint, dans la saison d'automne, passer quelque temps chez l'illustre romancier, qui l'installa dans la plus belle chambre de son château :
une pièce située au rez-de-chaussée et donnant sur le parc.
M. de R... était, à ce moment, le seul hôte d'Alexandre Dumas.
Un matin, les deux amis déjeunaient en tète à tête, devisant joyeusement de choses et d'autres, lorsque, dans la conversation, le gentilhomme dit tout à coup à Dumas :
— A propos, mon cher maître ! Pendant que j'y pense, il faut que je vous fasse part d'un petit incident dont j'ai été témoin hier soir, d'une chose assez inexplicable pour moi et qui ne laisse pas de m'intriguer beaucoup...
— Qu'est-ce donc? lit Dumas.
— Voici, dit le comte de R...
« Figurez-vous, cher ami, qu'hier soir donc,
après vous avoir quitté, je m^étais couché.
Etendu bien douillettement dans mon lit, je lisais, tout en fumant un cigare, vos Souvenirs de voyage. J'avais laissé ma fenêtre grande ouverte, car, ainsi que vous l'avez vu, le temps était doux comme en été, la nuit calme et pure.
« J'avais, couchés au pied de mon lit, vos deux superbes chiens de chasse, allongés comme des sphinx et reposant, tout comme moi, bien tranquillement. Rien ne troublait le silence, lorsque, à ma grande stupéfaction, je vois tout à coup vos deux chiens se lever soudainement, comme s^ils avaient été secoués par une pile électrique!... Ainsi que des chevaux de course, ils s'élancent ventre à terre par la fenêtre ouverte et disparaissent dans le parc avec la rapidité de l'éclair !...
Dumas se mit à sourire.
— Pourquoi souriez-vous? dit M. de R..., s'interrompant.
— Ah ! c'est que je me doute... Mais continuez, continuez, mon cher comte, répliqua Dumas.
— Fort intrigué, reprit le gentilhomme, je me levai en hâte et passai mon pantalon ; puis, prenant ma lampe, j'allai jusqu'à la fenêtre d'pù je me mis à explorer les profondeurs de votre parc, cherchant à me rendre compte de la course foudroyante de vos chiens. Je regardai partout : je ne vis ni n'entendis rien. Ma foi, mon cher ami, je fermai la fenêtre et vins me recoucher, me proposant de vous parler ce matin de ce petit incident, et me disant en moi-même que vous me donneriez sans doute le mot de l'énigme, car vous connaissez vos chiens mieux que moi et...
— Oui... je connais leurs habitudes, dit Dumas, et c'est pourquoi, mon cher comte, je vais, pour arriver à vous expliquer la chose, vous prier de rappeler vos souvenirs.
«Nous sommes entre nous, n'est-ce pas?
Vous n'avez pas à vous gêner avec moi... Eh bien,voyons ! comprenez-moi bien. .. A un moment donné de la soirée, et pendant que vous lisiez, n'auriez-vous pas... machinalement... involontairement... donné satisfaction à... certaine petite exigence intimededameNature?...
Le comte, malgré lui, rougit légèrement.
— Oh ! mon Dieu, je vous le répète, poursuivit Dumas, toujours souriant, et avec bonhomie, vous n'avez pas à être gêné... Il est tout naturel que... vous trouvant seul dans votre chambre... Hein? j'ai deviné, n'est-ce pas?...
— Ma foi, mon cher Dumas, je ne sais pas trop... je crois... peut-être bien que... Oui, oui, en effet, je me souviens maintenant!...
vous avez deviné !...
— Eh bien ! mon cher ami, reprit Dumas en riant, vous allez comprendre la chose ; elle est bien simple :
« Sachez donc que mes deux pandours de chiens, qui du reste sont d'excellentes bêtes, avaient cette mauvaise habitude de... s'oublier trop souvent, même quand j'avais du monde chez moi; ce qui devenait fort désagréable. Aussi, lorsque cela arrivait à l'un ou à l'autre de ces deux inséparables, comme je ne savais pas lequel d'entre eux se rendait coupable du forfait, un beau jour je me suis mis à les fouailler de belle sorte à coups de
cravache, afin de leur faire perdre celte douce manie. En effet, depuis certaine correction que je leur administrai, plus jamais ils ïî*ont eu de ces velléités.
« Mais hier, en vous entendant... user de votre^ droit de solitude, chacun des deux s'est dit à part lui : « Eh ! eh !... ce n'est pas moi... c'est mon camarade ! mais ça ne fait rien, je vais payer pour lui ! sauvons-nous ! il n'est que temps ! ! » Et après ce raisonnement fort sensé, ils ont eu le bon esprit de filer comme deux flèches, ainsi que vous l'avez vu.
Et les deux amis de rire aux éclats !...
Il fallait entendre cette amusante anecdote par Alexandre Dumas. Nous avons eu ce plaisir larsque nous eûmes l'honneur d'être ses hôtes à la Varenne-Saint-Hilaire.
Le cher maître!... je le vois encore, avec sa bonne figure, aussi fine que pleine de bonhomie, et riant lui-même, de son rire franc et épanoui, lorsqu'il la racontait. Que d'esprit, de verve et de gaieté ! On se tordait en l'écoutant.