ANITA
Vous connaissez la p'tit* Lediche, Qui dans FroU'Frou jouait si bien ?
Vous savez que, loin d'êt' godiche, Elle est intelligente? eh bien.
En outre, elle a, c'te miniature, Un p'tit savoir, une nature...
Doublement heureux qui peut voir Sa nature et son p'tit savoir!
Elle a tous les dons, tous les charmes ; Inébranlable en ses rigueurs, Ah! qu'elle fait couler de larmes Chez ceux qu'ont des gilets en cœurs I
On dirait qu'une bonne fée, Quand elle naquit. Ta coiffée...
Mais eli* n'est fîère que d'avoit* Sa nature et son p'tit savoir.
Loin d'être frivole et rieuse,
Sans s' permettre le moindre écart,
Toujours pensive et sérieuse,
Elle est tout entière à son art.
Pour me 1' prouver, dans ma demeure,
EU' m'a fait poser plus d'une heure...
C'est mêm' pour ça qu' j'ai pas pu voir
Sa nature et son p'tit savoir.
Oui, dans son amour pour l'étude, Voulant avec moi travailler, Eir fut d'une telle exactitude, Que nous faillîmes nous brouiller.
— Sans toi que veux-lu que j'devienne?
Ne m' garde pas un chien d' ta chienne, Mon Anita! laisse-moi voir Ta nature et ton p'tit savoir!
La religion nous enseigne
Le pardon : c'est sa sainte loi.
Et dir' que c'te gentill* p'tit' teigne
M'en veut d' son sans-gêne envers moi...
Il faudrait p't'ôtr' que j' l'en remercie!
J'aim' mieux lui répond' par cett' scie :
« Anita, quand pourrai-je voir
Ta nature et ton p'tit savoir? »
mmm^
DES FRERES L.IONNET. 321
Dieux immortels! cett* jeune artiste.
Qui vint un soir en mon foyer,
Je n' la verrai plus... c'est bien triste!
Je crois qu' désormais j' peux m* fouiller...
— Rassure-toi, si je succombe,
Je veux qu'on mette sur ma tombe :
« Mort pour Anita!... mais sans voir
Sa nature et son p'tit savoir. »
Nous fûmes liés de grande amitié avec le célèbre peintre Diaz, et son fils Eugène, Tauteur de la Coupe du roi de Thulé, opéra créé par Faure, et dont un air, resté classique, est chanté à Tenvi par tous les barytons.
Diaz adorait le théâtre. Ses artistes de prédilection étaient Frederick, Mélingue et Laferrière. L'œil, si profond, du vieux maître s'éclairait de joie lorsque, dans nos fréquentes causeries, nous nous remémorions les succès de ces trois remarquables comédiens qu'ainsi que nous, il avait beaucoup connus.
J'allai, un jour, demander une loge à Larochelle, qui était alors directeur du théâtre de Cluny. Je lui dis que je voulais l'offrir à Diaz,
qui n^avait pas encore vu Laferrière dans ï Aveugle y drame d'Anicet Bourgeois, que celui-ci venait de reprendre. Larochelle mit à notre disposition sa plus belle avant-scène, et en fit lui-même les honneurs au célèbre peintre, que nous emmenâmes avec Barye, le non moins célèbre statuaire.
J'entrai dans la loge de Laferrière. Il était en train de s'habiller. Dans ses vêtements de chez Dusautoy, il était prodigieux d'élégance et de jeunesse :
— Comment me trouves-tu ? fit-il en me tendant la main. Puis avec un sourire : Toujours jeune, toujours 25 ans, n'est-ce pas?
Il avait soixante-dix ans à cette époque !
— Tu sais que nous t'avons amené Diaz et Barye... Ils sont là, daiis l'avant-scène...
— Vrai ? Oh ! que je suis content 1 Je vais jouer pour eux !
Laferrière, ce soir-là, se surpassa.
A quelque temps de là, Larochelle devenu l'associé de Ritt, dans la direction du théâtre de la Porte-Saint-Martin, organisa une loterie au profit d^une œuvre artistique. Diaz lui fit
don d'un tableau qui fut évalué six mille francs. C'est de la sorte que le grand artiste reconnut la gracieuseté que lui avait faite Larochelle en lui ofirant une avant-scène.
L'an dernier, notre ami Adrien Marx, du Figaro, nous avait conviés à venir entendre, dans son salon, le célèbre compositeur-pianiste Liszt. Les élus de cette soirée se souviennent encore du jeu prodigieux du grand artiste, dont les ravages du temps avaient exceptionnellement ménagé les doigts, restés toujours agiles. C'est là que nous retrouvâmes M"*" Conneau, que nous n'avions pas revue depuis les soirées des Tuileries et de Rossini. Nous fûmes émerveillés du style de la remarquable cantatrice. Puis, après elle, vint Thérésa, qui, par sa façon de phraser, sa voix si humaine, si sympathique, n'eut pas moins de succès devant l'auditoire d'élite qui encom-^ brait les salons de notre ami.
On nous demanda de chanter. Comme nous
quels se trouvaient Hébert, le directeur de TAcadémie de Rome, l'abbé Coquereau (l'aumônier de la Belle-Poule^ qui ramena à Paris les cendres de Napoléon I"), Lachaud, Desmarets, Adrien Decourcelle, Léon Cléry, Fechter, Francis Ber ton, Jouvin, G. Doré, J. Verne, etc.; le grand artiste, dis-je, montait en voiture à notre porte. Il avait obtenu un tel succès d'enthousiasme, que nous nous rangeâmes sur le trottoir, et, au moment où il passait, nous nous découvrîmes tous respectueusement en criant : « Vive Delsarte ! »
Notre cher maître nous a dit bien des fois depuis qu'il n'avait jamais mieux chanté de sa vie que ce soir-là, stimulé qu'il était par cet aréopage d'élite, et que jamais aussi triomphe ne lui fut plus cher. •
Cette soirée avait été donnée par nous afin de faire connaître un jeune écrivain, arrivé depuis peu du Midi, et qui nous fut présenté par Pierre Véron.
Le jeune poète, dont notre ami nous avait beaucoup vanté le talent, avait une tète charmante.
DES FRERES L.IONNET. 327
Deux yeux noirs, brillants et profonds, auxquels une myopie donnait une expression mélancolique; des sourcils allongés comme des ailes d'hirondelle; de grands cheveux noirs, un peu en désordre, séparés par une raie juste au milieu du front, et une mèche retombant toujours obstinément sur la joue droite.
Par le teint mat et chaud de son visage, notre jeune homme tenait à la fois et de l'Arabe et du Florentin. En le voyant, je songeai à V Hassan de Musset, dans son poème de Namouna.
On lui pouvait appliquer ces vers du poète :
Il était très bien pris ; on eût dit que sa mère L'avait fait tout petit pour le faire avec soin.
D'une voix douce et harmonieuse, il nous récita plusieurs poésies finement ciselées et tint son auditoire sous le charme. Sympathique à tous, notre jeune poète fut complimenté par Villemessant, qui le prit comme l'un de ses principaux rédacteurs au Figaro; par le docteur Marchai de Calvi, qui, plus tard, le sauva d'une grave maladie de poitrine. Puis, quelque temps après cette soirée, nous rece-
vious d'un de nos invités, chef du cabinet de M. le duc de Morny, le billet que voici.
Mardi.
Mon cher Anatole,
Ton ami est casé. Le duc de Morny le recevra ces jours-ci. C*estbienie diable si l'ayant vu... et entendu dire les adorables choses qu'il nous a dite», il ne le garde pas auprès de lui.
Amitiés.
ERNKST l'épine.
Le jeune homme, ainsi que son frère, resta de longues années attaché au cabinet du duc de Morny. Leur nom à tous deux est devenu célèbre.
Ils s'appellent Alphonse et Ernest Daudet.
•«Si- Ayant toujours gardé au cœur le souvenir profondément reconnaissant de ce que les plus grands artistes avaient jadis fait pour nous, lors de notre tirage à la conscription, nous nous sommes toujours fait un devoir, à notre tour, de ne jamais refuser Tappui de notre modeste talent à ceux de nos camarades qui venaient frapper à notre porte. C'est ainsi
qne, pendant les IrenteH^inq années de notre carrière artistique, nons avons été assez heureux pour apporter notre concours dans plus de miUe représentations. Jamais tâche ne fut pour nous plus douce. Jamais nous ne chantâmes avec plus de cœur que lorsqu'il s'est agi de venir en aide à un camarade en détresse.
Le Ministre des Beaux-Arts et de l'Instruction publique daignait, le 14 juillet 1883, récompenser nos modestes services, en nous envoyant les palmes d'officier d'Académie.
Nous fûmes, certes, bien heureux de cet honneur, en songeant à la joie qu'allait en ressentir notre pauvre chère mère. Mais ce qui nous alla droit au cœur, ce fut ce que, Tan dernier, les artistes les plus renommés firent pour nous.
Nous voulions donner une matinée au palais du Trocadéro. Nous pûmes arriver à obtenir le programme qu'on va lire plus loin, et qui fit une certaine sensation dans le Tout- Paris artistique. Les directeurs de théâtre les plus rebelles, les plus illustres comédiens et chanteurs, tous vinrent nous donner une marque de sympathie, qui fut la plus grande
viens d*un de nos invités, chef du cabinet de M. le duc de Morny, le billet qu^ voici.
Mardi.
Mon cher Anatole,
Ton ami est casé. Le duc de Morny le recevra ces jours-ci. G*estbienie diable si Tayanivu... et entendu dire les adorables choses quMl nous a dites, il ne le garde pas auprès de lui.
Amitiés.
ERNEST l'épine.
Le jeune homme, ainsi que son frère, resta de longues années attaché au cabinet du duc de Morny. Leur nom à tous deux est devenu célèbre.
Ils s'appellent Alphonse et Ernest Daudet.
Ayant toujours gardé au cœur le souvenir profondément reconnaissant de ce que les plus grands artistes avaient jadis fait pour
nous, lors de notre tirage à la conscription, nous nous sommes toujours fait un devoir, à notre tour, de ne jamais refuser Tappui de notre modeste talent à ceux de nos camarades qui venaient frapper à notre porte. C'est ainsi
que, pendant les Irente-cinq années de notre carrière artistique, nous avons été assez heureux pour apporter notre concours dans plus de mille représentations. Jamais tâche ne fut pour nous plus douce. Jamais nous ne chantâmes avec plus de cœur que lorsqu'il s'est agi de venir en aide à un camarade en détresse.
Le Ministre des Beaux-Arts et de l'Instruction publique daignait, le 14 juillet 1883, récompenser nos modestes services, en nous envoyant les palmes d'officier d'Académie.
Nous fûmes, certes, bien heureux de cet honneur, en songeant à la joie qu'allait en ressentir notre pauvre chère mère. Mais ce qui nous alla droit au cœur, ce fut ce que, Tan dernier, les artistes les plus renommés firent pour nous.
Nous voulions donner une matinée au palais du Trocadéro. Nous pûmes arriver à obtenir le programme qu'on va lire plus loin, et qui fit une certaine sensation dans le Tout- Paris artistique. Les directeurs de théâtre les plus rebelles, les plus illustres comédiens et chanteurs, tous vinrent nous donner une marque de sympathie, qui fut la plus grande
joie et la plus douce récompense de notre carlîëre. Notre ami Anatole de La Forge, qui nous honore de son affection dévouée, alla fort obligeamment trouver le Ministre des finances, M. Sadi-Carnot, et lui parler en notre faveur. Tout nous fut concédé pour rien.
L'héroïque défenseur de Saint-Quentin nous apporta lui-même cette bonne nouvelle, et nous remit son portrait avec cette dédicace :
A mes amis les frères Lionnet, ces deux artistes grands par le talent et par le cœur.
Souvenir affectueux d'un témoin de leur dévouement à toutes les causes justes et à toutes les misères sociales.
ANATOLE DE LA FORGE, député de Paris.
La veille de notre concert, nous recevions la lettre suivante :
ciiuii m liPGTis.
— Paris, le 30 avril 1886.
CABITVKT DU PRÉSIDENT.
Mes chers compatriotes et amis,
Je vous remercie d'avoir bien voulu ne pas m'oublier. Je serai certainement parmi ceux qui vous en-
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