ALEXANDRE DUMAS
Nous sommes les meilleurs amis d'une jeune artiste dramatique, qui est bien une des plus intelligentes actrices que nous ayons vues sur la scène parisienne, et avec laquelle il m'est arrivé une petite aventure qui motiva la boutade inoffensive qu'on va lire, et que je lui adressai.
Plusieurs fois, j'avais remarqué le jeu plein de franchise et de naturel de la jeune femme en question, que nous appellerons... Anita, si vous le voulez bien.
- Mon frère seul avait alors le plaisir d'être lié d'amitié avec elle.
Ayant reçu de moi, certain jour, un mot par lequel je la félicitais sur l'une de ses créations, elle dit à Hippolyte :
— Votre frère m'a adressé quelques lignes fort aimables. Vous devriez bien lui dire de m'indîquer une jolie poésie que je réciterais en intermède.
Bref, quelques jours après, je faisais, à mon tour, connaissance avec la jeune actrice, à laquelle je donnai une ravissante fable de Boursault. Mais comme elle n'avait jamais dit de
vers, elle me demanda de vouloir bien Taider de mes conseils.
— Votre jour et votre heure seront les miens, lui dis-je ; je suis tout à vos ordres.
Nous prîmes rendez-vous pour le surlendemain à huit heures du soir, chez nous.
La veille, ilm'arrive une soirée pour le lendemain à neuf heures; c'était donc le jour fixé entre nous. J'écris à la jeune comédienne :
« Soyez exacte car, à neuf heures, je suis obligé d'aller en soirée; mais de huit à neuf, nous aurons grandement le temps de travailler ensemble notre poésie. »
Au jour dit, j'étais chez moi avant huit heures. J'attends. ..j'attends toujours en vain. Enfin, comme neuf heures sonnaient, étant en retard, je descends quatre à quatre mes escaliers, et je vois... qui? notre jeune Anita en question, qui me dit d'un ton assez sec :
— Eh quoi! vous partez? eh bien! vous êtes encore aimable !
— Dame! lui dis-je, en tirant ma montre, vous le voyez... il est neuf heures, et je vous
ai prévenue... Je le regrette, mais force m'est de vous quitter...
— A-t-il mauvais caractère!... s'écrie, d'un ton dépité, la retardataire;
J'ai oublié de dire que notre jeune comédienne, que je connaissais fort peu alors, est assez vive et même un tantinet... grincheuse; c'est là son petit défaut.
Je lui fis, en souriant, toutes sortes d'excuses cfe ce que je Favais attendue, et, pressé par l'heure, je la quittai.
Mais, le lendemain, galant, comme tout chevalier français doit l'être, je m'empressai d'envoyer un mot de regret à notre petite nerveuse, en me mettant, de nouveau, à sa disposition.
Mais j'avais compté sans l'impétueuse irascibilité de la jeune femme qui, prenant sa bonne plume de Tolède, m'envoya ce mot plein de dignité :
« Comme je ne veux plus m'exposer à une scène comme celle que vous m'avez faite l'autre soir, restons-en là de nos relations. Quant à la poésie que je dois à votre gentillesse, je Ut
dirai avec ma nature et mon petit savoir,.. » — Hein ! crois-tu qu'elle est rageuse? dis-je à mon frère.
Et comme je savais que notre quint euse petite amie avait encore plus d'esprit que de talent, je lui rimai ce petit envoi, dont elle a été la première à rire. Ce fut la feuille de rose dont, en guise de soufflet, j'effleurai la joue de notre mignonne amie.