Souvenirs et aventures d'un volontaire de Garibaldi
Départ de Paris. — Un volontaire de l'armée pontificale. — Une jeune femme. — Le Médéah. — Les pêcheurs de Nice. — Le comité d'enrôlement. — M. Baldiserotti. — Mon ami B.. — Les chevaux marins. — Un enlèvement. — Lord H...
Ce fut au mois de mai que je quittai Paris pour aller m'enrôler à Gênes parmi les volontaires qui se réunissaient sous le drapeau de Garibaldi. Les brillantes qualités de ce grand homme exerçaient sur moi une véritable fascination, et mon seul regret était de n'avoir pu faire partie de la première expédition qui, sous le commandement de ce chef illustre, avait débarqué à Marsala.
Plusieurs personnes très-raisonnables et trèsbien posées dans le monde m'assuraient que j'étais fou. Je les laissai dire, et j'allai au guichet du chemin de fer de Marseille prendre un billet de I 1
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folie. Les buralistes du chemin de fer ont cela de bon qu'ils professent le plus complet éclectisme et qu'ils distribuent les billels indifféremment aux fous et aux sages. Un quart d'heure après, l'express m'emportait à toute vapeur.
Le hasard se plait quelquefois à de singuliers rapprochements. En face de moi était assis un homme d'une trentaine d'années, qui avait auprès de lui une jeune femme et un enfant de deux ans environ. La conversation s'engagea entre nous, et mon voisin m'apprit qu'il allait à Rome servir sous les ordres du général Lamoricière. C'était un homme très- poli et d'une figure on ne peut plus avenante. Je crus devoir, pour éviter tout malentendu, lui dire que j'allais rejoindre Garibaldi. Nous nous trouvions ainsi aux deux pôles opposés.
Il fit un geste de surprise et me regarda fixement.
' — Ah! monsieur, s'écria-t-il d'un ton pénétré, une telle résolution, à votre âge! Car vous avez vingt ans tout au plus . . .
— C'est la vérité.
— Mais s'il allait vous arriver malheur, que dirait votre famille? Quel ne serait pas le chagrin de votre mère! Ah! monsieur, avez- vous pu penser à tout cela sans frémir?
Ces paroles me rappelèrent l'apologue de l'homme qui voyait une paille dans l'œil de son ami sans s'apercevoir de la poutre qu'il avait dans le sien.
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J'avais, il est vrai, une famille, mais non pas une femme et un enfant à qui mon existence pouvait être nécessaire; mais les convenances ne me permettaient pas de faire, tout haut cette réflexion, et pour toute réponse je tournai les yeux vers la jeune femme du volontaire romain, dont le visage exprimait une amère tristesse.
Mon homme remarqua cette pantomime, et se tôt en mordant ses lèvres. 11 y eut un silence de quelques minutes; après quoi, me tendant la main :
— Allons, reprit-il, vous êtes un bon garçon; touchez là, et quittons-nous bons amis. Mais si nous nous rencontrons jamais sur quelque champ de bataille d'Italie, comme cela peut arriver, tirerons-nous l'un sur l'autre? *
Je ne sais plus ce que je répondis, mais la conversation changea de terrain, et il ne fut plus question du général Lamoricière ni de Garibaldi jusqu'à Marseille, où nous nous séparâmes après avoir cérémonieusement échangé nos cartes.
On m'a appris depuis que mon compagnon de voyage avait été tué à Castelfidardo.
A Marseille, j'eus assez de peine à faire viser mon passe-port. Enlrn, après trois jours d'attente et d'ennui, je pus m'embarquer sur le Mêdéah. J'avais déjà fait deux voyages au long cours à bord d'un navire marchand, j'aimais la mer avec passion, aussi me sentis-je revivre en mettant le pied sur le pont du vaisseau. Cette belle mer
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bleue que nous fendions rapidement, et la brise du large que j'aspiiais à pleins poumons, me donnaient une sorte d'ivresse. Le soir venu, Marseille m'apparaissait plus que comme un point à l'extrême horizon; nous distinguions encore les îles de Pomègue et le phare, dont les feux brillaient déjà dans le crépuscule, puis la nuit tomba, une de ces nuits étoilées et sereines du Midi.
Nous tilions dix nœuds par un bon vent qui nous permettait d'aller à la fois à la voile et à la vapeur, si bien que vers minuit nous étions par le travers de Nice. L'air était pur, la lune, dans son plein, répandait une lumière éclatante sur l'immensité des vagues qui se brisaient contre les flancs du navire en écume d'argent. Nous longions la côte de si près, que nous pûmes apercevoir des lumières qui scintillaient çà et là sur la grève. 11 y avait là sans doute de pauvres cabanes de pécheurs; des bruits de voix portés par les flots veuaient même jusqu'à nous par intervalles. Appuyé sur le bastingage, je regardais avec émotion ce spectacle grandiose, en songeant que GaribaUli était né sur cette terre aujourd'hui française. Mais bientôt les lumières s'éteignirent dans l'éloignement, tous les bruits cessèrent, et nous retombâmes dans le majestueux isolement de la pleine mer.
Le lendemain nous arrivions à Gènes.
Vu de la mer, Gênes présente un panorama splendide, avec ses palais qui s'élèvent en am-
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phithéàtre au milieu d'une riche verdure. De près, on est obligé de rabattre beaucoup de cette première admiration. A notre arrivée, la ville était dans une agitation extraordinaire: la nouvelle de la victoire de Calatatîmi venait d'y parvenir, et le bruit courait même de la prise de Palerrae; le nom de Garibaldi était dans toutes les bouches; on en parlait comme d'un dieu, et tous les Italiens que je rencontrais, les femmes comme les hommes, avaient des flammes dans le regard. Je courus me présenter au comité d'enrôlement. ,.,
Une foule immense assiégait \e^• portes. C'était^) au milieu d'une rumeur confuse, un va-et-vient continuel de gens qui entraient et sortaient, les uns portant des plis cachetés à la main, les autres conduisant des convois d'armes et de munitions. Après avoir fendu les groupes à grand'peine, je parvins à obtenir une audience du commandant en chef des navires de l'expédition. C'était un capitaine de corvette de la marine sarde, M. Baldiserolti, qui avait été pronm à ce poste important.
Je le trouvai debout devant une table, les yeux fixés sur une carte de Sicile étalée toute grande devant lui. Il me fit l'accueil le plus cordial, et me demanda ce que l'on pensait en France du mouvement italien et en particulier de Garibaldi. En voyant l'extrême attention qu'il portait à mes paroles, montrant par là quelle importance il attachait à l'opinion du peuple français, j'éprouvai
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un vif sentiment d'orgueil national qu'on ne ti^H xera pas, j'espère, de chauvinisme. Après un entretien d'une demi-heure, M. BaldiseroUi me serra la main et m'adressa à son secrétaire, qui me donna un ordre d'embarquement à bord de Y Utile, en qualité de garde-marine [guardia-marma), ce qui équivaut à peu près au litre d'élève dans la marine française.
L'Utile devait partir dans la nuit. J'allai rejoindre un de mes amis, Louis B..., arrivé quelques jours avant moi, et qui devait faire partie de la prochaine expédition. Nous voilà tous deux parcourant, bras dessus bras dessous, les rues étroites de Gènes, légers d'argent, mais riches d'enthousiasme et d'espérance. Comment tuer le temps jusqu'à l'heure du départ? B... était un garçon d'esprit et d'imagination, plein de fantaisies, et qui s'amusait à bâtir des théories à tout propos. 11 me racontait l'histoire de Gênes qu'il ne savait pas trop bien, et m'expliquait la différence qui existe entre l'architecture des palais de cette ville et celle des palais de Florence, qu'il n'avait jamais vus; tout cela assaisonné de paradoxes les plus amusants. '•
La chaleur était accablante, et nous n'étions' pas loin de la mer. Je proposai d'aller prendre un biiin, ne me doutant guère des conséquences que ce bain devait avoir pour nous deux.
Une demi -heure apiès, nous nous plongions dans les flots bleus de la Méditerranée.
Pendant que nous barbotions comnoe des phoques sur la plage, survint un valet d'écurie menant à la longe deux magniliques chevaux anglais. Ces deux nobles bêles aspiraient l'air salé à pleins naseaux, et se cabraient au bruit des vagues, dans les altitudes les plus pittoresques.
— Ce sont évidemment des chevaux marins, dit B... en les regardant avec admiration; il n'y a qu'à voir combien ils différent des rosses vulgaires de la terre ferme. Alors, s'approchant du domestique, qui paraissait fort embarrassé de ses bêtes rétives:
— Attendez, lui dit-il, vous allez voir comment on manœuvre un cheval de mer.
Aussitôl, et sans allendre sa réponse, il saisit le plus fougueux des deux chevaux par la crinière et saute sur son dos.
— Regarde bien, criait-il, je dois ressembler au dieu Neptune ; passe-moi un trident.
Mais l'animal effaré soufflait, se cabrait, se défendait avec rage. Tout à coup il tourne sur ses pieds de derrière, bondit hors de l'eau, et s'élance d'une course impétueuse vers la campagne, emportant son malencontreux cavalier.
Ce qui rendait la position de celui-ci encore plus critique, c'est qu'il était dans le plus simple appareil du baigneur.
Je m'élançai à mon tour et m'habillai en un tour de main. Le groom m'avait suivi :
— Oh ! fit-il avec beaucoup de flegme et un
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accent anglais des plus prononcés, nous le retrouverons bien ; le cheval sera retourné à son écurie. Mais que va dire niilord? que va dire niilady quand ils verront arriver ce pauvre Fly avec un gentleman si peu vêtu sur son dos? Oh! shoJci'ng !
Fly (puisque c'est ainsi que s'appelait ce maudit animal) avait complètement disparu. Nous hâtâmes le pas et nous arrivâmes à la maison de campagne de milord, juste au moment où l'on s'occupait de ramasseï- mon malheureux ami, que son cheval avait étalé sur une touffe moelleuse de buissons épineux devant la porte.
B... était évanoui et tout sanglant. Pendant qu'on lui donnait les premiers soins, j'expliquai à nos hôtes cette singulière et fantastique apparition, en leur faisant toutes les excuses que commandait la circonstance. Milord, sachant que nous étions des volontaires de Garibaldi, montrait les dispositions les plus hospitalières. On envoya chercher un médecin, qui assura que le blessé n'avait que des écorchnres et ne courait aucun danger. Toutefois, dans l'état où il était, je ne pouvais l'abandonner, je passai donc la nuit auprès de son lit, et cet incident fui cause que je ne me trouvai pas à mon poste au moment du départ de V Utile.
Quelques jours après, on apprit que ce vapeur avait été capturé par la marine napolitaine.
Voilà pourtant comment les événements s'enchaînent!
Le Washington et V Utile. — Le colonel Medici. — St.-Pierre-d'Arena. — Embarquement. — Le séminariste en faction. — La pèche miraculeuse. — John Pear. — La jeune Crémonaise. — Miss W . . . — Les parties d'échecs. — Caprera. — Les blouses rouges. — La Sémillante.
Le lendemain , parfaitement tranquille sur le sort de mon ami, qui ne pouvait pas encore quitter le lit, mais que je lassais en bonnes mains, j'allai rendre visite à M. Baldiserotti , un peu inquiet sur l'accueil qui m'attendait. Il me reçut en effet très -froidement, et me demanda d'un ton sévère pourquoi je n'étais pas à mon poste.
Je lui racontai notre accident en peu de mots. Il parut fort mécontent et m'invita, après un moment de réflexion , à repasser dans l'après-midi. Je sortis assez alarmé de la tournure que prenait mon affaire, mais quand je le revis quelques heures plus tard, ce n'était plus le même
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homme; sa belle physionomie avait une expression de bonté et d'indulgence.
— Monsieur, me dit-il, j'ai pris en considération vos excuses. Après tout, vous êtes jeune, vous venez de loin pour vous dévouer à notre cause, et vous êtes Français. Je ferai donc pour vous ce que je ne ferais pas pour un Italien qui aurait ainsi manqué à ses devoirs. Passez au secrétariat.
Je le remerciai vivement et je sortis. Au secrétariat, on me remit un ordre d'embarquement qui m'enjoignait de me rendre tout de suite à bord du Washington, commandé par M. Baldiserotti en personne.
Je courus en toute hâte à mon poste.
Quatre navires, y compris \ Utile, qui avait déjà pris la mer, devaient faire partie de celte seconde expédition. C'étaient le Washington, VOrégon et le Franlclin.
Le Washington était un navire à hélice de la compagnie Marc Frayssinet de Marseille, construit pour faire les traversées de Rouen à Odessa. Etroit, d'une longueur démesurée, taillé en clipper, il n'était pas très-propre à des transports de troupes, mais il fallait se servir de ce qu'on avait sous la main. Appelé primitivement YHel' vétie, on lui avait retiré ce nom pour lui don-, ner celui de l'illustre fondateur de la liberté améri-, caine. C'est de la même manière qu'avaient été débaptisés le Franklin et VOrégon.
Toute la journée se passa à embarquer des caisses de fusils, des barils dVau et des provisions de toute nature; mais le soir, quand nous nous disposions à prendre la mer, l'ordre arriva d'éteindre les feux. Le départ était remis au lendemain pour attendre les volontaires de Milan et de Turin qui n'étaient pas encore arrives. Dans la soirée, vers neuf heures, un grand canot se détacha de terre conduisant à bord i'état-major du colonel Medici, commandant de l'expédition. Un peu plus tard le colonel arriva lui-même.
J'avais enOn devant les yeux un des chefs de la révolution italienne , et le cœur me battait d'émotion à sa vue. Le colonel Medici, qui s'était déjà illustré à Venise en 1849 et dans la dernière guerre, où il commandait un corps de volontaires, est un homme de quarante -cinq ans environ, de haute stature, un beau soldat dans toute l'acception du mot. Son mâle visage respire le courage et le sang-froid, et c'est un de ces rares généraux qui exercent une sorte de fascination sur leurs troupes et qui ont le pouvoir de les enlever d'un mot ou d'un geste. Je ne le connaissais alors que par les récits des volontaires, mais je le vis plus tard à Melazzo, au milieu d'un feu d'enfer et d'une grêle de balles qui aveuglaient les plus braves, diriger le combat et donner ses ordres sans quitter un seul instant le cigare qu'il avait à la bouche, avec autant de calme que s'il se fût promené dans les rues de
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Gênes, et je compris rinfluence qu'un chef pareil devait avoir sur ses soldats.
Nous levâmes l'ancre pour aller mouiller près du phare où VOrégon et le Franklin ne tardèrent pas à nous rejoindre. Les commandants de ces deux navires étaient venus à notre bord, où se tenait un conseil de guerre. Vers minuit, nous longeâmes la côte jusqu'à Saint-Pierre-d'Arena; c'était là que les volontaires nous attendaient; malheureusement il n'y eut pas de place pour tout le monde , et bon nombre d'entre eux durent se résigner à retarder leur départ. L'Orêgon et le FranlcUn terminèrent leur chargement avant nous, et firent route les premiers pour Cagliari, qui était le point de ralliement. Bientôt après, nous gagnions le large à notre tour, sous pavillon américain.
11 commençait alors à faire jour. Le premier volontaire que j'aperçus en remontant sur le pont fut un jeune séminariste qui avait jeté le froc aux orties pour aller se battre en Sicile, Quand je dis qu'il avait jeté le froc, ce n'est qu'une façon de parler, car il le portait encore, et je ne pus m'empêcher de rire sous cape de l'air gauche de ce pauvre garçon , qui se promenait à l'avant du vapeur en soutane noire et le mousquet sous le bras.
J'eus la cruauté d'abuser un peu de sa situation :
— Mon ami, lui dis-je , il vous manque en-
o^re quelques parties essentielles de l'équipement militaire; vous n'avez ni sabre ni giberne.
— Ma, signor, til-ii douloureusement, avec ma soutane?
Un mousse que j'avais envoyé chercher une giberne et un sabre parut avec ces deux objets, dont j'affublai le malheureux volontaire tant bien que mal. Ainsi accoutré, il fît quelques pas en se regardant lui-même d'un air consterné; puis revenant à moi :
— Ah! signor lieutenant, vi savez -vous à quoi ze ressemble?
— Non.
— Eh bien ! avec ma ziberne et mon sabre par-dessus ma soutane, se souis tout le portrait du pouvoir temporel.
Cp pauvre garçon se prétait à la plaisanterie de si bonne grâce que j'eus du regret de m'étre moqué de lui. Je le relevai de faction et l'envoyai au magasin d'habillement. Peu après il reparut convenablement équipé . avec sa soutane sous le bras.
— Ah çà! lui di?-je , que voulez -vous faire de votre robe noire ? Est-ce que vous avez envie de rentrer au séminaire?
— Oh! no, fit-il, ma vi allez voir.
Et sans plus de façon il jeta son paquet pardessus le bastingage.
Un pécheur, qui venait sur nous à contrebord, se dirigea avec empressement vers cette I 8
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masse noire qui flottait sur l'eau, et fut assez heureux pour l'atteindre avec une gaffe. C'est ainsi que, parti le matin pour pêcher de la sardine ou du rouget, la Providence lui envoya une soutane presque neuve; qu'il ne devait guère s'attendre à rencontrer parmi les produits de la mer. Plein d'enthousiasme à la vue de cette riche capture, le pêcheur agita son bonnet pour nous souhaiter bon voyage, en criant de toute la force de ses poumons : Evviva, evviva Vltalia !
La terre disparut bientôt à nos yeux.
Parmi les figures les plus originales du bord, et il n'en manquait pas, je citerai un bel Anglais, orné d'une magniOque barbe blanche qui flottait en éventail sur sa poitrine. Ce gentleman, qu'on appelait sir John Pear, s'était montré pour la première fois à Varèse, dans les rangs des volontaires, où il ne tarda pas à acquérir une réputation de tireur hors ligne. Autant qu'il m'en souvient, les correspondants des journaux parlèrent alors de ce singulier personnage et de ses exploits.
John Pear, excellent homme, mais par caractère le plus indépendant des mortels, n'était attaché particulièrement à aucun corps de l'armée; il la suivait pour son plaisir, ayant inventé à son usage personnel la profession de touriste militaire.
Il y avait trois choses qui ne le quittaient jamais:
Sa carabine de précision,
Une excellente lorgnette en bufQe,
Un carnet relié en maroquin.
Voici l'usage qu'il faisait de ces trois fidèles compagnons :
Au moyen de sa lorgnette, John Pear commençait par promener ses regards dans la campagne, à la recherche des tirailleurs ennemis. Il en voulait surtout aux tirailleurs.
Son homme une fois choisi, il remettait tranquillement sa lorgnette dans sa poche, prenait sa carabine, ajustait et faisait feu.
C'est alors que le carnet jouait son rôle.
John Pear l'ouvrait et inscrivait dessus avec une exactitude scrupuleuse le lieu et l'heure de ce nouvel exploit, sans oublier d'évaluer approximativement la distance à laquelle il avait été accompli. A cet égard son coup d'œil le trompait rarement.
Le combat fini, le grand souci de John Pear était d'aller vérifier par lui-même, son carnet à la main, les résultais de son tir. S'il s'était trompé dans ses calculs, si, chose qui n'arrivait pas souvent, sa balle n'avait pas frappé l'ennemi juste à l'endroit prévu, il inscrivait modestement un ert-atum sur son carnet Un Italien qui l'avait vu faire m'assurait de très-bonne foi que ce diable d'Anglais était invulnérable et qu'il se servait de balles enchantées. Le fait est que si le colonel Pear eût jugé à propos de se présen-
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ter dernièrement à notre tir national de Vincennes, ses concurrents auraient eu quelque peine à lui enlever le prix.
Lorsque j'aperçus pour la prtMiiière fois le colonel sur le pont, son regard était fixé avec un sourire doux et presque paternel sur une jeune femme assise à l'arrière. Celait une Crémonaise de vingt ans au plus, et d'une extrême beauté, qui avait voulu suivre son mari à la croisade. Pensive et silencieuse, elle s'appuyait au bastingage avec l'immobilité d'une statue; la mer était houleuse: la vague se brisait sur les flancs du navire et rejaillissait en écume jusqu'à la hauteur de sa tête, de sorte que par moments cette gracieuse figure semblait, comme la Vénus marine, sortir du milieu de l'écume argentée.
Il y avait encore à bord une autre femme moins jeune, et, si je puis le dire sans manquer aux lois de la galanterie , d'un aspect moins séduisant. C'était une dame anglaise, aux grands cheveux couleur d'or, miss W... Cette dame venait avec nous dans le généreux projet de se dévouer à sa façon pour l'indépendance italienne, c'est-à-dire d'organiser des ambulances dans l'armée nationale. A cet effet, elle s'adjoignit un ancien pharmacien de Turin, le docteur Ripari, qu'elle rencontra à Palerme, et qui fut nommé médecin en chef de l'expédition.
Miss W.,., avec toutes ses vertus, nourrissait deux passions irrésistibles, l'une pour la liberté
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italienne, l'autre pour le jeu d'échecs, et autant on lui savait gré de la première, autant on la redoutait à cause de la seconde. Peu d'heures après notre départ, un officier du bord crut devoir s'informer si le tangage du navire ne l'incomniodait pas.
— Oh! non, monsieur, répondit-elle; je suis si peu indisposée que nous pourrons faire, si vous le voulez, une partie d'échecs.
Un seul espoir restait à l'ofticier, c'était qu'il n'y eût pas de jeu d'échecs sur le navire. Il n'était guère probable, en effet, qu'on eût songé à en embarquer, non plus que des caries ou des dominos; le Washingtmi portait une cargaison plus sérieuse; mais miss W... était une femme de précaution: au milieu de la charpie, des trousses, des onguents de toute sorte qui bourraient ses bagages, elle n'avait pas négligé de glisser un échiquier.
L'officier se gratta l'oreille: il était pris.
Une fois sorti de son étui, ce petit meuble n'y rentra plus, et de Gènes à la côte de Sicile le voyage de miss W . . . ne fut qu'une longue partie d'échecs, qui ne finissait jamais parce qu'elle recommençait toujours, et à laquelle on pouvait assigner pour emblème le serpent de l'éternité qui se mord la queue.
Pendant que niissW... joue aux échecs, nous faisons route à toute vapeur.
Voici d'abord l'ile d'Elbe, puis Monte-Cristo,
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illustrée par un roman d'Alexandre Dumas, et, à l'entrée du golfe de Sardaigne, l'îlot de Caprera, où s'est retiré à cette heure le Washington de l'Italie. Rocher nu, aride, qui sera un jour un lieu de pèlerinage pour les Italiens régénérés.
Nous traversâmes le détroit de Bonifacio, où la frégate française la Sémillante se perdit corps et biens pendant la guerre de Crimée , et nous longeâmes la côte ouest de la Sardaigne, qui développait à nos yeux le panorama le plus pittoresque: ce furent tantôt des falaises à pic contre lesquelles la vague se brisait avec fureur; tantôt des grèves désertes, couvertes d'oiseaux de mer, ou des montagnes revêtues d'une sombre verdure.
Au point du jour, nous arrivâmes à Cagliari, où nous comptions rallier V Utile, que nous fûmes fort surpris de n'y pas trouver. On proOta de ce moment de relâche pour habiller les volontaires, dont l'uniforme était d'ailleurs des plus simples: il se composait d'une blouse grise à carreaux noirs et blancs, avec un col rouge et un liseré de même couleur, le tout complété par un pantalon de coutil gris et des guêtres de la même étoffe. On forma aussi une compagnie d'ofticiers auxquels on donna des blouses rouges et pour armes des carabines-revolvers à cinq coups. Du reste, de peur d'accidents, les armes restèrent encore en magasin. Ainsi parés, et
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après nous être munis de bateaux plats pour le débarquement, nous reprîmes la mer.
Le soir, première alerte. L'homme de bossoir signala un grand navire à voiles qui, vérification faite, se trouva n'être autre chose qu'un bâtiment marchand français qui allait paisiblement à ses affaires.
Dans la matinée du lendemain, autre navire en vue. Toutes les lunettes furent braquées dans sa direction, et bientôt il n'y eut plus à en douter, c'était une corvette à vapeur qui nous arrivait à contre-bord avec l'intention manifeste de nous aborder. Le commandant ordonna le branle-bas de combat; et l'on distribua les armes. Notre intention était de prendre la corvette à l'abordage, malgré ses huit canons qui n'auraient pas eu le temps de nous faire grand mal; mais ce bâtiment pouvait n'être qu'un éclaireur de la flotte napolitaine, et là était le véritable danger.
Pendant que nous faisions ces réflexions, la corvette hissa le pavillon sarde et mit une embarcation à la mer. Le Washington pendant ce temps stoppait sa machine. Le commandant monta à bord et eut une conférence d'une heure environ avec le colonel Medici. Il venait nous annoncer que la roulp était libre et que nous pouvions continuer notre voyage en toute sûreté.
La floltillf impatiente reprit sa course à toute vitesse. Bientôt la vigie cria: Terre! Ce n'étaient encore que les îles Lipari. Cependant tout s'or-
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gaiiisait à bord pour le débarquement, et l'on divisait les volontaires en quinze compagnies. Le colonel Medici venait de publier un ordre du jour qu'il est inutile de reproduire ici et qui appartient à l'histoire. Enfin nous aperçûmes à l'horizon une côte montagneuse et couverte d'oliviers et au pied des montagnes une petite ville nonchalemmenl assise au bord d'une mer bleue comme le ciel et calme comme un lac.
Celle ville c'était Castellamare.
Celle terre c'était la côle de Sicile.
Toutes les tètes se d écouvrirent par un mouvement spontané, et une immense acclamation de joie et d'enthousiasme retentit à bord des trois navires : Vive l'Italie 1 Vive Garibaldi !
Un débarquement aux flambeaux. — Une nuit à la belle ëtoile. — Trapani. — Une sërénade et une harangue. — Un cuisinier et ti-ois moines. — Irruption dans les cuisines. — L'escorte d'une omelette. — Maître Antoine. — Une illumination. — L'inconnu à la chemise rouge. — Calatafimi. — Les pieds de fer.
La nuit était tout à fait tombée, et il pouvait être neut heures du soir. On distinguait sur
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le rivage des lumières qui brillaient et s'éteignaient presque aussitôt, comme pour donner un signal. Les officiers de l'étal -major devaient débarquer les premiers. Je reçus l'ordre de les conduire à terre. Nous partîmes, nous dirigeant vers ces lumières vagabondes et capricieuses. Bientôt on nous héla dans l'obscurité.
— Qui vive?
— Garibaldi.
— Va bene, répondit une voix.
Aussitôt des felouques se détachent de terre, portant de grandes torches, dont la lumière rougeàtre se projetait au loin sur la mer avec un effet des plus pittoresques. Ces felouques venaient aider au débarquement, de concert avec nos grands bateaux plats. Toute la population de Castellamare était accourue sur la plage, criant: Vioa Oaribaldi! Viva Vltalîa una! Ces braves gens nous embrassaient avec toutes sortes de démonstrations et de discours passionnés. Un pêcheur m'enleva comme une plume et m'emporta à terre sur son dos pour m'empêcher de prendre un bain de pieds. En route, et tout en m'éclaboussant, il me disait: Si amo tutti fratelli; tutti, tutti l
Le débarquement prit une grande partie de la nuit, et ce fut une rude besogne pour nos matelots. Un maigre gîte, du reste, que cette pauvre ville de Castellamare. Rien à manger ni à boire. À mesure que les volontaires touchaient