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terre, ils se répandaient dans les rues et se couchaient sur le pavé, et ce fut bientôt un étrange spectacle que ce bivouac improvisé de trois raille hommes, étendus pêle-mêle avec leurs armes, à la lumière des torches. Le ciel, qui ne se montra pas trop clément cette nuit-là, se mit en frais vers le malin d'une bonne averse dont nous l'aurions volontiers tenu quitte; mais la pluie est si rare en Sicile que cela pouvait passer pour une curiosité dont on nous régalait pour nous faire fête.
Au point du jour, on battit la diane, et les volontaires se mirent en route pour Palerme, pendant que de mon côté je ralliais le Washington qui devait se rendre à Trapani.
L'Orégon et le Fi-anklin nous y avaient précédés, et nous allâmes mouiller à côté d'eux, près du phare. A peine arrivés, nous vîmes se détacher de terre trois embarcations qui se dirigèrent vers le navire.
La première contenait une cinquantaine de musiciens.
Dans la seconde se trouvait le syndic de Trapani en grande tenue, escorté des notabilités de la ville.
Dans la troisième étaient entassés une foule de Trapaniens de tout âge et de fout sexe qui poussaient des acclamalions enthousiastes: Viva Garibaldi 1 abasso Francesco !
Les trois canots accostèrent. Les musiciens
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montèrent les premiers à bord et allèrent se ranger «ur la dunette. Puis parut le syndic entouré d'ecclésiastiques et de moines de toutes les couleurs; il y en avait de verts, de noirs, de gris et de blancs. Ce syndic était un gros bonhomme à face épanouie; il nous présenta les autorités de la ville , à commencer par le R. P. Bartholomo , supérieur du couvent des capucins, et qui exerçait en outre à la ville les fonctions de maire. La présentation terminée , le syndic prononça un petit discours de circonstance, après quoi la musique joua l'ouverture de Guillaume Tell.
Malheureusement, cette harmonie ne tarda pas à être troublée par un horrible concert d'imprécations et de jurons moitié en italien , moitié en français, qui partait de la cuisine. Nous nous élançâmes dans celte direction , et nous aperçûmes trois moines en lutte avec notre maître coq, au sujet d'une épaule de mouton que ces bons pères prétendaient emporter sous leur robe.
Le cuisinier était justement un Picard nommé Antoine, têtu comme un mulet, et dont l'importance n'avait plus de bornes depuis un petit incident qui avait signalé notre entrée en campagne. C'était le matin même de notre départ de Gênes. Dans la confusion inséparable d'un pareil moment, on avait un peu négligé les premières distributions de vivres, de sorte que maître An-
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toine, qui nous apportait notre déjeuner, se vit intercepté eu route par quelques volontairea affamés qui le débarrassèrent de l'omelette dont se composait le menu.
A la suite de celte grave atteinte au droit des gens , il fut décidé que maître Antoine serait désormais escorté de quatre hommes dans le court trajet qui séparait la cuisine du poste. Il va sans dire que cette mesure de précaution devint bientôt inutile; le soir même nos omelettes ne couraient plus aucun danger, mais nous maintînmes l'escorte pour jouir du coup-d'œil que nous offrait Antoine s'avançant d'un pas solennel et la têle haute au milieu de ses quatre fusiliers. Je doute que l'écuyer tranchant de Louis XIV ait jamais fonctionné avec plus de pompe et de majesté dans le palais de Versailles.
A présent que l'on connaît maître Antoine, on peut se faire une idée de l'indignation qu'il dut ressentir en voyant son sanctuaire si audacieusement envahi. Se faisant une arme du premier ustensile de sa profession qui lui tomba sous la main, il chargea vigoureusement les trois moines qui, s'ils avaient le robuste appétit du célèbre frère Jean des Entomeurs, n'en avaient pas la vaillance homérique. C'était un tapage infernal, et je ne sais pas comment les choses se seraient terminées sans notre intervention , car maître Antoine était homme à passer les trois ravisseurs au iil de sa broche.
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Ils furent naturellement condamnés à restituer l'épaule de mouton, ce qu'ils firent sans fausse honte, et ils remontèrent sur le pont, le sourire aux lèvres :
— Qu'est-ce que c'est? Qu'ya-t-il? leur demandait-on de tous côtés.
— Ce n'est rien, répondit un des bons pères avec un accent plein de mansuétude, questi genti voleno scherzare. Ces gens-là ont voulu un peu rire.
Si quelqu'un se trouve scandalisé de cette anecdote, je répondrai, une fois pour toutes, que je n'invente rien, et que je me borne à raconter fidèlement mes souvenirs. Je ne fais ni de l'histoire, ni du pamphlet, mais seulement de la photographie.
Il va sans dire que Trapani était dans l'enthousiasme, que l'hymne de Garibaldi retentissait partout, et que le soir la ville, splendidement illuminée, offrait l'aspect d'un vaste incendie. Nous étions venus à Trapani débarquer des munitions qui devaient être dirigées par terre sur Palerme. Cette opération terminée , je demandai mon congé au commandant pour aller rejoindre l'armée active. Mon petit paquet était fait , et j'allais descendre à ter/e , quand tout à coup je me trouvai nez à nez à l'échelle avec un homme en chemise rouge et coiffé d'un petit chapeau de feutre noir avec des plumes de coq. Son regard et sa figure romaine, dans le sens
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antique du mol, me firent une telle impression que je me rangeai avec empressement, en saluant jusqu'à terre. Cet inconnu nous demanda en italien où était le commandant. Je lui lépondis en français qu'il était dans sa cabine et le conduisis à l'écoutille. 11 me remercia d'un geste plein d'affabilité et de grâce, et descendit. Je demandai aux matelots qui était cet homme; mais personne ne le connaissait ; on l'avait seulement vu arriver de terre dans un petit canot qu'il conduisait lui - même. Cette légère embarcation, très-simple et sans aucune espèce d'ornement, flottait sur la mer, amarrée à l'échelle en attendant son maître; je n'y vis qu'un mouchoir et quelques figues posées sur une planche.
Une chose remarquable, c'est que nous avions tous éprouvé la même impression. Pendant que nous causions de cette étrange visite, l'inconnu reparut sur le pont, suivi du commandant, tète nue, et lui parlant à demi-voix avec beaucoup de vivacité. Le commandant reconduisit son visiteur jusqu'au bas de l'échelle, où ils se séparèrent en se serrant la main. L'inconnu se dirigea vers la terre dans son canot et le commandant remonta sur le pont.
Nous l'interrogions tous du regard. 11 nous dit en souriant: messieurs, vous venez de voir Garibaldi.
Le convoi de munitions partit le lendemain à huit heures pour Palerme. Le commandant du
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Washington eut la bonté de faire quelques efforts pour me retenir, mais le besoin d'aventures et le désir très- vif d'assister au grand drame qui allait se dérouler me poussaient à quitter la mer pour la terre.
Notre convoi, composé de 50 à 60 voitures, quitta Trapani au milieu des acclamations de la foule; nous le suivions, un autre officier du Washington et moi, montés sur des chevaux que nous avions eu beaucoup de peine à nous procurer. Vers midi nous arrivions à Calatafimi tout rempli encore du souvenir de la première bataille qu'y avait livrée Garibaidi. Un bon bourgeois nous emmena dîner chez lui, mon compagnon et moi; il nous dit que les habitants tremblaient de voir revenir les royaux, qui mettraient certainement tout à feu et à sang pour venger leur défaite. Telle est la confiance des Siciliens dans le gouvernement des Bourbons, qui ne leur rappelle que de longues années d'oppression et de souffrances , et ne leur mspire que des sentiments d'horreur et de crainte.
Une douzaine de volontaires de Calalafimi, armés de fusils de chasse, se joignirent à nous, à notre départ pour Alcamo. La route serpentait parmi les oliviers et les cactus, à travers un payts désert et sauvage. Çà et là se montraient des touffes de rosiers, de jasmins, de fleurs de toutes sortes, venus sans culture, et qui sem-
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blaient, de loin, des massifs d'arbres, tant ia végétation est vigoureuse et luxuriante dans ce pays abandonné si longtemps à la paresse et à la misère par une administration tyrannique et incapable.
La petite armée des volontaires débarqués à Castellamare, et que nous comptions retrouver à Alcamo, y était déjà passée, et naturellement elle avait fait place nette; de sorte que les provisions étaient fort rares. Trop heureux ceux qui purent trouver pour leur souper un ognon et quelques olives.
Le lendemain nous rejoignîmes enfin l'armée à Partbenico, où Garibaldi avait livré son second combat avant d'entrer à Palerme. On nous donna la chemise rouge, et je fus incorporé dans la compagnie du major hongrois Ordodi , commandée en second par le capitaine Costa. Ai)rès deux jours de repos, nous reparlions pour Palerme, dont nous n'étions plus séparés que par une étape de neuf lieues, emmenant avec nous une centaine de volontaires de Partbenico.
La route n'est qu'un étroit sentier dans un pays de montagnes, au milieu des sites les plus pittoresques. De temps en temps, des paysans montés sur des mules passaient auprès de nous et nous saluaient du cri de: Vive l'Italie! Bientôt le sentier devint un véritable défilé, où nous dûmes marcher à la file, à la façon des sauva-
ges, parmi les cactus, dont les épines perçaient le cuir de nos bottes.
Nos Siciliens trouvèrent un moyen ingénieux de sauver leurs chaussures d'une destruction complète; ils les ôlèrent , les mirent dans leur sac, et s'élancèrent en avant, pieds nus, d'une course tellement rapide, que nous ne pûmes les rejoindre qu'à Montreale. J'en suis encore à m'expliquer ce tour de force; la plante de leurs pieds devait être, comme le cœur de l'homme intrépide d'Horace, garni de chêne et d'un triple airain: Rohur et ces triplex.
A Montreale, nous vîmes reparaître nos Sici^ liens conduisant à notre rencontre la population de la ville, qui se compose bien» pour moitié de religieux des deux sexes. La chaleur était accablante. Nous étions une vingtaine de volontaires, assis à l'ombre d'un couvent de franciscains admirable pour son architecture. Les bons pères nous firent un excellent accueil, et se mirent, avec une curiosité naïve de sauvages, à examiner nos carabines, qu'ils voulaient absolument bon acheter. Il y en ejjt un qui m'offrit vingt piastres de la mienne ; il m'amusa longtemps par les ruses enfantines auxquelles il eut recours pour me décider à conclure ce marché. Après une halte de deux heures, nous quittions ce pays, le plus délicieux du monde, et qui fait rêver aux idylles de Théocrite; mais il était déjà tard, et nous étions attendus à Palerme.
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Païenne. — Pluies de fleurs et de cigares. — La rue Maqueda. — Les bataillons de moines. — La généalogie de Garibaldi. — Les sbires. — Maniscalco. — La mère et le sbire. — Le fort de Castellamare. — Le mannequin de Bombicella. — Les paysans siciliens. — Les nonnes de Termini. — Un bal improvisé. — Cefalu. — Le cheval fantastique. — Une bonne fortune. — L'image de saint Girolamo. — Un gros homme, un âne et des épe- "îons, — Don Seraphino et ses mystères. — Le Tuckery. — Deux tomates crues. — Le radeau de la Méduse.
De Montreale à Palerme, il n'y a tout au plus que deux lieues, mesure de France. Nous fîmes ce trajet d'uu pas allègre, en chantant l'hymne de Garihaldi, A six heures du soir, nous mettions le pied dans la capitale de la Sicile, au milieu d'une foule tellement compacte, qu'il faUut envoyer quelques hommes en avant pour nous frayer le passage. Ce lut une entrée triompliale, au bruit des acclamations, au son des cloches, et sous une pluie de fleurs mêlée de cigares qui tombaient des fenêtres.
La rue Maqueda, que nous suivions, était
celle-là même par où Garibaldi était arrivé quelque temps auparavant, à la léle de six cents volontaires. Elle oflrait encore les traces récentes de la guerre, et l'on y voyait dans les mêmes niches la statue de la madone et le portrait de Garibaldi derrière une rangée de cierges allumés. A mesure que nous avancions, l'enthousiasme gagnait et s'étendait comme une flamme. Les femmes faisaient le signe de la croix, pleuraient et nous serraient les mains en criant: Abasso i Borboni 1 Le clergé, l'archevêque et les hauts dignitaires en tête, portant des croix, des ciboires et des cierges, nous précédait processionnellement aux cris de: Viva Dio! viva Ghristo! vi'va Garibaldi e la liberta! Depuis l'entrée de la rue Maqueda jusqu'à la place del Palazzo, la haie était formée par trois rangs de moines, et sur la place ces bons pères étaient rangés en carré, armés de sabres , de pislolels , de vieux tromblons, de bêches, de pieux, de marteaux, de bâtons, en un mot de tout ce qui leur était tombé sous la main. On peut juger par là de l'innombrable quantité de moines que renferme Palerme. Le peuple en délire criait: Vive l'armée de Dieu! Et celte immense clameur passait sur la ville comme un ouragan.
A défaut de casernes pour nous recevoir, nous fûmes logés chez des particuliers. Nos billets de logement semblaient être un armoriai de la noblesse palermilaine : on n'y lisait que des noms
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de comtes, de ducs et de princes; il est vrai qu'un bon tiers de la population de Palerme possède des parchemins d'une date plus ou moins ancienne, et je crois même qu'elle a plus de parchemins que d'argent. Nous ne fûmes pas embarrassés de trouver des gens de bonne volonté pour nous conduire chez nos hôtes ; c'était à qui nous prendrait sous le bras pour nous accompagner. Chemin faisant, nos guides examinaient curieusement nos revolvers, n'ayant jamais rien vu de semblable: „0h! bella cosal"' murmuraient-ils avec admiration.
Palerme offrait alors un étrange spectacle ; on était au lendemain du bombardement, et l'on peut dire que ses ruines fumaient encore. La plupart de ses palais n'étaient plus qu'un monceau de décombres; la rue de Tolède, où Garibaldi avait établi son quartier général, avait servi pour cette raison de cible aux projectiles ennemis, qui l'avaient particulièrement maltraitée; elle ne présentait plus sur bien des points qu'un amas de ruines sous lesquelles étaient ensevelis des cadavres qu'on n'avait pas encore eu le temps de retirer. Mais le départ des royaux, la joie de la victoire, et par-dessus tout la présence de Garibaldi et de ses volontaires avaient fait oublier aux Palermitains toutes leurs misères. La popularité de l'illustre chef de l'armée nationale avait atteint des proportions inouïes dans l'histoire des enthousiasmes humains. Il n'était pas un coin de
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rue où l'on ne vit son portrait entre la madone, un petit Jésus et l'image de sainte Rosalie, patronne de la Sicile. Un moine publia même une brochure pour établir, au moyen d'un arbre généalogique des plus bizarres, que Garibaldi descendait en droite ligne de saint Rosalie. Pour qui connaît la dévotion des Siciliens à leur patronne, ce fait dit tout. Rien n'eût été plus facile à Garibaldi que de se faire proclamer roi de Sicile ; il eût même voulu se faire proclamer dieu que pas un Sicilien n'y eût mis obstacle.
Il existait pourtant dans le cœur des Palermitains un autre sentiment aussi fort que l'amour pour leur libérateur : c'était leur baine pour les sbires. Ce nom seul les rendait fous de colère, et il y avait pour cela de bonnes raisons.
On connaît les hauts faits de Maniscalco et de ses agents. Le meurtre , le pillage , le viol étaient les exploits ordinaires de cette bande féroce qui réprésentait la police bourbonnienne, et c'était surtout dans les derniers jours qui avaient précédé l'insurrection qu'elle avait commis les plus grands excès. Le souvenir de ces horreurs était encore dans l'air, et il suffisait d'un mot qui y fit allusion pour chaufler à blanc la fureur populaire. Il y avait en effet tant d'injures à venger, tant de crimes à punir! On a parlé de représailles cruelles exercées contre les sbires; ce qui m'étonne, vu l'état des esprits, c'est qu'il n'y en ait pas eu davantage. Naturellement Manis-