‹ Souvenirs et aventures d'un volontaire de GaribaldiChapitre 15 sur 21 · UN YANKEE TRICK · texte numérisé non relu

UN YANKEE TRICK

Six jours après le duel à Prescott-house entre le colonel et Jules, celui-ci, entièrement guéri de sa blessure, se disposa à partir pour Charleston afin de donner un dénouaient au drame commencé.

La résolution de Jules était telle, il voulait si bien mourir ou tuer le colonel, qu'Achille n'essaya pas un seul instant de l'empêdier de mettre son projet à exécution.

Achille voulut accompagner son ami à Charleston pour l'assister dans la seconde rencontre, comme il avait fait dans la première.

Tout était disposé pour le dépait quand oir vint avertir en toute hàle Achille que le navire américain porteur de ses vins et de ses eaux-devie, the Pilferer (l'Escamoteur), venait d'entrer en rade avec de sérieuses avaries dans la mâture et une voie d'eau considérable.

— Tous les malheurs à la fois! s'écria Mignet. Ma cargaison, que j'ai eu l'imprudence de ne pas faire assurer, est endommagée sans doute; est perdue entièrement peut-être. S'il en est ainsi, que deviendrai-je? ou plutôt que deviendra mon excellent oncle qui a répondu pour moi dans ce

marché? Ce serait pour lu» la ruine et le désespoir. A soo âge, et après une longue existence de labeurs, un pareil coup le tuerait, j'en suis sur. - — Pourquoi te désespérer d'avance? dit Jules; attends au moins de savoir à quoi t'en tenir.

— Comme cela tombe mal, dit Achille!.,. Ne pourrais-tu pas retarder Ion duel de quelques jours, le temps juste de m'assurer de l'état de mes liquides, de les faire soigner, s'ils ont besoin de soins, et de les vendre s'ils sont vendables? après quoi, nous nous battrons, ou plutôt lu te battras tant que tu voudras.

— C'est impossible, mon cher; j'ai promis au colonel d'aller nous couper la gorge des que ma main sérail assez ferme pour cela. Je tiens essentiellement à ne pas le faire languir. Mais tu sais le proverbe: „Chacun pour soi et Dieu pour tous." Tu resteras à INew-York pour l'occuper de ta marchandise, pendant que j'irai à Charleston tuer le colonel. C'est l'aflaire de quelques jours pour tous deux. Ensuite, nous nous rejoindrons pour retourner en France; car malgré mon extrême dégoût pour la mer, je suis bien décide à ne pas rester longtemps dans ce maudit pays, où les jeunes filles qu'on aime disparaissent comme des ombres et où les colonels vous tombent sur la tète comme les tuiles ailleurs.

— Mais t'abaudonner dans un moment suprême comme celui-ci... cela ne se peut pas.

— Et tes vins?... et tes eaux-de^vie?...

— Je pourrais à la rigueur charger quelqu'un de me représenter.

— Ce serait agir imprudemment. S'il est vrai que la cale du navire soit à moitié remplie d'eau de mer, comme on te l'a dit, tu n'as pas une heure à perdre pour faire décharger tes liquides, les inspecter et les mettre en lieu sûr en attendant un acquéreur. Il faut que tout cela se fasse toi présent, pour éviter qu'on te vole. Tu sais que les plus rusés coquins de la terre vivent ici à l'affiit des étrangers.

— Mon cher , c'est de l'exagération. Il y a sans doute ici des coquins comme partout ailleurs, mais, en déiinitive, je délie bien le Yankee le plus renforcé de me duper,

— A la bonne heure, mais pour être sûr de ne pas être trompé, il faut faire ses affaires soimême. En conséquence, j'exige, tu entends bien, j'exige que tu restes à New-York, où ta présence en ce moment est impérieusement commandée. Je partirai seul pour Charleston , où je saurai bien trouver un témoin pour m'assister.

— Eh bien, soit, je resterai puisque tu l'exiges absolument, mais à une condition.

•— Laquelle?

— C'est que, s'il t'arrive d'êlre blessé, tu me le feras savoir l'instant même par le télégraphe électrique. Je partirai alors immédiatement pour te donner mes soins.

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— Je ne serai point blessé, dit Jules avee le Ion de l'enthousiasme; je le sens, j'en suis sûr, quelque chose m'en répond.

— Dans combien de jours seras- tu de retour à New- York, si Dieu protège la vie? demanda Mignet.

— De New- York à Charieston il y a huit cent soixante -dix milles, et il faut soixante heures pour faire le trajet. Supposons six heures pour prendre quelque repos en arrivant, envoyer dire au colonel que je suis là et me trouver un témoin, cela fait soixante-six heures, soit trois jours pour taire large mesure; je me bats le quatrième jour... le temps de repartir... Dans sept jours j'aurai tué le colonel et je serai de retour à New- York.

Achille, qui ne partageait pas l'aveugle confiance de Jules, avant vu le colonel manier l'épée avec une habileté rare, éprouva à ces dernières paroles un sentiment pénible. Il lui sembla, au contraire, que son ancien camarade allait périr dans ce funeste duel, et comme c'était lui, Achille Mignet, qui avait engagé Jules à l'accompagner de Paris au Havre où il s'était embarqué, il s'accusa de tous les malheurs dont son ami pourrait être victime.

Aussi, quand Lesbeau fut sur le point de prendre place dans le vagon qui devait peut-être le conduire à la mort, Achilla l'embrassa-t-il avec effusion.

Jules, lui, avait la conûance des illuminés ; il regardait la bague de Nancy, et cette vue aurait dissipé jusqu'à ses moindres appréhensions.

Au moment où le convoi partait, Jules mit sa tête à la portière et dit à son ami :

— Si tu veux être sûr de ne pas être volé, vends tes vins au comptant.

Achille répondit à celte recommandation par un sourire forcé; puis, ayant vu le convoi s'éloigner:

— Que la volonté de Dieu s'accomplisse! dit-il. Il se rendit d'abord à l'hôtel pour y chercher

quelques papiers nécessaires.

On lui dit qu'un gentleman l'attendait dans le parlor. Achille se rendit aussitôt dans le salon, où il vit un homme d'une trentaine d'années très-convenablement vêtu, qui lui dit en souriant:

— J'ai su, monsieur Achille Mignel, que vous aviez un chargement de vins et d'eaux-de-vie à bord du Pilferer, et je suis venu pour savoir quelles sont vos intentions à l'égard de cette marchandise. Je me nomme Daniel Walnut; je puis offrir les meilleures références. Je sui.> courtier établi à New-York depuis dix ans. Mon oflice est dans Wall-sireet, et ma maison particulière dont je suis propriétaire, se trouve dans la vingttroisième avenue. Je suis chargé d'expédier pour le compte de la maison Andersen et Boon, de Baltimore, jusqu'à concurrence de quatre-vingt mille dollars de vins et d'eaux-de-vie. Si votre intention est de vendre votre stock en gros et

que vos liquides ne soient pas avariés, nous pourrons traiter immédiatement.

— Mes vins et mes eaux-de-vie ne sont point vendus et mon intention est de m'en défaire en une seule fois, si c'est possible. Quant à vous dire s'ils ont été avariés, je n'en sais rien ; je me disposais à aller à bord du Pilferer pour parler au capitaine et m'en assurer. Si mes liquides, qui sont tous d'une qualité supérieure, peuvent vous convenir, je ne demande pas mieux que de traiter avec vous. Seulement, monsieur Daniel Walnut, je dois vous prévenir que je veux vendre au comptant.

— A tern>e ou au comptant, cela ne fait pour ainsi dire aucune différence lorsqu'il s'agit d'une maison comme la maison Anderson et Boon, de Baltimore. Le papier de la maison Anderson et Boon est aussi bon et jouit de la même conliance que les billets de la meilleure des banques des États-Unis. Du reste, monsieur, si nous tombons d'accord sur les prix, je vous payerai comptant, en or, si vous le désirez.

Il n'y avait pas à se méfier d'un homme qui tenait un semblable langage.

— C'est très-bien, dit Achille, je vais me rendre à bord et j'aurai le plaisir d'aller vous voir ensuite à votre office.

— Pour éviter tout retard , permettez-moi, monsieur Achille IVlignet, dit le courtier, de vous Raccompagner. Je saurai ainsi tout de suite si je

puis OU non compter sur vos liquides, et j'agirai en conséquence.

— Comme il vous plaira, répondit Achille. Achille et le courtier Yankee descendirent le

Broadway, se dirigeant rapidement vers le pier qù se trouvait le Pilferer. ub

— Avez-vous un emplacement convenable, demanda négligeamment le courtier à notre compatriote, pour placer vos liquides et leur donner les soins dont ils auraient besoin?

— Mon Dieu, non, répondit Achille; je ne suis arrivé à New- York que depuis très-peu de jours, et j'ai éprouvé tant d'ennuis et de soucis que je n'ai eu ni le temps ni la volonté de m'occuper de ma marchandise.

— Si vous voulez, répondit le Yankee, je puis vous prêter pour une quinzaine de jours un de mes magasins dans Beckman street. Dans ce magasin, qui est très-vaste, il ne se trouve en ce moment que des futailles vides, et vous pourrez y placer aisément tontes vos barriques. Je vous donnerai la clef de ce local, dont vous aurez l'entière disposition, avec un reçu des marchandise! que vous y déposerez.

Achille accepta avec empressement l'offre di courtier. Une semblable prévenance n'avait di reste rien que de très -naturel de la part d'ur homme avec qui on allait entrer en relationi d'affaires.

La première chose que vit Achille en arrr

vant auprès du Pûferer. ce fureut ses barriques alignées sur le quai. Elles n'avaient heureusement pas souflert les avaries du navire qui les avait portées. Mignel goûta le vin de deux ou trois barriques et le trouva parfait. L'eau-de-vie était aussi intacte. Toutefois, Achille voulut que tous ses liquides fussent reposés avant de les faire déguster. C'était trop juste, et le courtier ne demanda pas à les goùtei- sans délai.

Les marchandises ne restent pas longtemps en douane à New- York. Achille paya les droits d'entrée, droits assez considérables, et fit transporter toutes ses barriques dans le magasin du courtier, ainsi que cela avait été convenu. Ce dernier remit à notre compatriote la clef du magasin avec un reçu de la marchandise en entrepôt chez lui. Ce reçu était très - détaillé et éloignait tout soupçon de mauvaise foi.

— Maintenant que vos hquid«s sont en magasin et que j'en connais les prix, dit le courtier à Mignet, je vais écrire à Baltimore pour les proposer.

— Très-bien ! dit Achille, écrivez.

La réponse ne se lit pas attendre longtemps.

Les vins et les eaux- de-vie manquaient sur la place en ce moment ; les conditions de vente faites par Achille étaient raisonnables. MM. Anderson et Boon écrivirent à leur courtier que si la marchandise était telle qu'il la mentionnait, ils accep-

talent le marché, se réservant d'ailleurs de la faire examiner avant d'en prendre livraison.

Le courtier montra à Achille la lettre écrite par la maison Anderson et Boon, qui était réellement une des plus solides maisons de commerce de Baltimore.

— Je considère l'affaire comme faite, dit le Yankee, et, pour activer le marché, je vous engage, le stock en valant la peine, à vous rendre vous-même à Baltimore. Vous verrez ces messieurs, et tout se fera ainsi mieux et plus vite que par lettres. Ils vous désigneront un de leurs dégustateurs de New- York, et quand cet homme aura constaté la qualité de vos produits, vous n'aurez plus qu'à livrer votre marchandise et à en recevoir le montant, car ces messieurs savent qu'ils doivent payer comptant et sans escompte.

Mignet trouva bon le conseil du courtier et résolut de se rendre aussitôt à Baltimore.

Au moment de partir un soupçon traversa son esprit.

— Si ce courtier, qui a l'air d'un parfait honnête homme, était un fripon? Et si pendant que je suis en voyage il allait enlever mes barriques et vendre mes vins et mes eaux-de-vie exclusivement à son profit? J'ai bien un reçu de sa main; mais les reçus ne sont bons que quand ils sont délivrés par d'honnêtes gens. Que faire ?

Il alla d'abord prendre des renseignements

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sur la moralité et la position de fortune de M. Daniel Walnut. Partout il fut dit à Mignet que cet homme était dans de bonnes affaires, et personne ne mit en doute sa moralité.

— A la vérité, ajouta un Français consulté à son tour, M. Walnut est ce qu'on appelle ici un Smart felloWf c'est-à-dire un rusé compère, bien capable de vous voler, s'il Je peut , mais jamais ouvertement, comme le ferait un vulgaire fripon.

Au reste, ajouta-t-il. puisque vous avez un reçu de vos vins en bonne forme de M. Walnut, et qu'il vous a mis en rapport direct avec la maison Anderson et Boon, je ne vois pas ce que vous auriez à craindre.

Néanmoins, et pour être parfaitement tranquille, Achille alla trouver le chef de la police.

— Devant, lui dit-il, faire un petit voyage et ayant quelque raison de croire que pendant mon absence on tentera d'enlever des vins et des eauxde-vie m'appartenant, et qui se trouvent en dépôt dans le magasin de Beckman street de M. Daniel Walnut, je viens vous prier de faire exercer une surveillance incessante de jour et de nuit auprès de ce magasin. Je n'ai donné à qui que ce soit l'ordre de faire enlever aucune pièce de liquide, et vous pourrez considérer comme voleur et le faire arrêter comme tel, moi me portant partie civile, toute personne qui retirerait sous un prétexte quelconque une ou plusieurs barri-

ques de vin ou d'eau-de-vie. Pour cette surveillance toute spéciale, je suis prêt à payer ce qu'il faudra.

Le chef de la police, après avoir reçu d'Achille une somme assez ronde :

— Vous pouvez être sans crainte, lui dit -il, personne, durant voire absence, n'enlèvera rien de votre magasin.

— Ce que je fais-là, pensa Mignet, est trèsprobablement un excès de précaution; mais indépendamment du malheur irréparable qui résulterait pour moi de la perte de ma marchandise, je serais horriblement vexé d'avoir été volé par un Américain. De cette façon. Dieu merci, je n'ai rien à redouter.

Notre négociant se mit en route pour Baltimore, et arriva dans cette ville sans incident digne de remarque. Il vit messieurs Anderson et Boon. En dix minutes le marché fut conclu, à la seule condition que le dégustateur de New- York, nommé par la maison de Baltimore, déclarerait les vins et les eaux-de-vie exempts de toule avarie et conformes aux qualités mentionnées.

Ce marché constituait pour Achille un bénéfice de quarante mille francs, tous frais payés. C'était, comme on voit, une excellente affaire, bien propre à encourager notre pacotilleur à continuer le commerce avec l'Amérique. Si la pensée de Jules, qu'il voyait en imagination tom-

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ber transpercé par l'épée de son adversaire, n'étail venue l'assaillir à tout moment, Mignet eût été le plus heureux des hommes.

Il retourna à New-York. Son premier soin fut d'aller à Prescott-house, pour avoir des nouvelles de Jules. Celui-ci n'avait rien écrit, ni par la poste ni par le télégraphe. Etait-il donc mort? Ce doute prit dans l'imagination alarmée «J'Achille les proportions d'une réalité. Un moment il fut sur le point, n'écoutant que son amitié pour son ancien camarade de collège, de laisser là ses vins et de courir à toute vapeur à Charleston. Mais il réfléchit que si Jules était mort, il ne le terait point renaître, et la raison l'emportant sur un premier mouvement de sensibilité, il résolut d'attendre encore et de s'occuper de ses affaires.

En conséquence, il se rendit au magasin et constata que toutes les barriques étaient à leur place. Ensuite il alla chez le courtier et chez le dégustateur. On convint de se trouver ensemble le lendemain matin pour goûter les vins et les eaux-de-vie. Achille avait hâte d'en finir.

Le lendemain, à l'heure convenue, notre compatriote trouva à la porte du magasin le courtier et le dégustateur.

Achille ouvrit la porte et tous entrèrent.

Le dégustateur prit le quart d'un verre de vin rouge qu'il tira de la première barrique à sa portée.

C'était un Saint- Julien d'une très-bonne année.

— Quelle vilaine couleur a ce vin ! dit le dégustateur en remuant le liquide dans le verre pour en faire dégager le bouquet.

Achille, qui connaissait l'excellente qualité de son Saint-Julien, sourit d'un sourire qui semblait dire: Tu ne t'y connais guère, mon pauvre homme.

— Il ne faut pas toujours s'en rapporter à la couleur, observa le courtier; le vin est surtout fait pour la bouche, et si celui-ci est bon...

Le dégustateur goûta.

— Eh bien ! demanda Mignel d'un air de satisfaction.

— Mais ce vin est entièrement perdu, répondit le dégustateur, il n'est pas buvable.

— C'est impossible, monsieur, dit Achille, vous goûtez mal.

Le dégustateur jeta le contenu de son verre, et, après avoir puisé de nouveau dans la barrique:

— Goûtez vous-même, dit-il à Mignet.

Celui ci n'eut pas plutôt porté le verre à sa

bouche qu'il lit une horrible grimace.

— C'est incroyable! ce vin était délicieux il y a quelques jours. Celte barrique se sera trouvée avariée... Essayons des autres.

Le vin puisé dans la seconde barrique était tout aussi détestable. On goûta de toutes alter-

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nativement, pas une ne renfermait un vin potable. La perte était totale.

Les eaux-de-vie, dégustées à leur tour, se trouvèrent aussi entièrement décomposées.

Soupçonnant que toutes les futailles n'étaient pas vides dans le magasin que le courtier lai avait prêté quand il y déposa ses liquides, et qu'on avait bien pu lui changer sa marchandise, il alla s'assurer de l'état de toutes les barriques renfermées dans le magasin. A l'exception des siennes, toutes étaient vides; on n'avait donc pas pu substituer des liquides corrompus aux siens.

Achille, désespéré et ne com])renant absolument rien à ce qui pouvait être arrivé à ses vins et à ses eaux-de-vie, appela en consultation les principaux marchands de vins de New-York. Tous déclarèrent que le mal était sans remède, et personne ne voulut acheter à aucun prix la cargaison de l'infortuné Mignet.

— Il y a du sortilège dans tout ceci, dit-il avec l'accent du désespoir.

Eh non, il n'y avait pas de sortilège, il y avait tout simplement ce qu'on appelle en Amérique un yankee-trick.

Voici ce qui était arrivé:

Avant de se rendre à Prescott- bouse, où il devait voir Achille, le courtier Walnul avait fait subir à ses futailles vides, grandes et petites, une préparation analogue à celles que font subir à leurs gobelets messieurs les prestidigitateurs. Avec

l'aide de deux complices, il avait ouvert le fond de chaque tonneau et avait pratiqué à l'intérieur, dans la région de la canelle , un compartiment parfaitement joint de toute part, de manière que le liquide contenu dans ce compartiment, fût absolument séparé du reste du liquide renfermé dans la barrique. Celte chambre, d'une capacité d'environ le douzième du tonneau, devait renfermer le liquide corrompu en faisant supposer que la barrique en était rem|)lie.

Quand le moment de donner suite à son opération fut arrivé, c'est-à-dire quand notre compatriote partit pour Baltimore, le courtier et ses deux complices pénétrèrent une seconde fois dans le magasin à l'aide d'une fausse clef. Profitant d'un moment favorable où le loatcJimann de garde (sergent de ville) s'était un peu éloigné du magasin en surveillance, nos trois coquins y étaient entrés avec un sac contenant quelques outils, des pompes aspirantes, un pot de peinture avec un pinceau , et des substances chimiques propres à opérer par leur mélange la décomposition des vins et des eaux-de-vie. Après avoir effacé de dessus les barriques de Mignet les marques d'expédition et avoir peint ces mêmes marques sur les futailles vides, ils transvasèrent le contenu des premières dans celles-ci, en plaçant les vides à l'endroit des pleines et vice versa. Cette substitution faite, le vin et les eaux-de-vie se trouvèrent séparés dans chaque pièce en deux

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parties-, un douzième dans la chambre pratiquée dans la région de la canelle, et les onze autres douzièmes dans le reste de la futaille.

Alors ils introduisirent dans le compartiment ménagé près du robinet diverses drogues dont l'effet devait être et fut en effet, nous l'avons vu, de convertir le meilleur Saint-Julien et le plus exquis Cognac en une horrible boisson. Le tour était joué, le yankee-trick consommé.

L'infortuné Mignet laissa pendant trois ou quatre jours encore les barriques dans le magasin du Yankee, ne pouvant se résoudre, pour comble de malheur, à payer des hommes de peine pour jeter à la mer ses vins et ses eaux- de- vie.

Enfln le courtier signifia à notre compatriote qu'il eût à faire enlever ses barriiiues. ayant besoin de son magasin. En même temps il lui présenta une note assez élevée pour indemnité de perte de temps et pour location du magasin.

— Mais, dit Achille, ne m'avez- vous pas prêté votre magasin pour y déposer ma marchandise?

— Oui, répondit le Yankee, parce que je croyais que vos vins et vos eaux- de-vie valaient quelque chose et que je pouvais vous les acheter. En vous demandant une indemnité pour mon local, je suis dans mon droit. Il est désagréable pour moi que vous m'ayez fait jouer un rôle ridicule en me constituant le courtier d'une marchandise sans valeur. Toutefois, ajouta-t-il, comme je compatis à votre perte, et que j'ai besoin de

barriques en ce moment, je garderai les vôtres en payement de la somme que vous me devez. Si cet arrangement vous satisfait, ce sera une affaire réglée entre nous.

La transaction parut convenable à Achille, et, autant pour en finir que pour éviter toute contestation en justice, il accepta.

— Seulement, ajouta le courtier, vous me donnerez deux cents francs qu'il me faudra payer pour faire vider vos barriques.

— Je croyais, dit Achille, que vous les preniez pleines.

— Non, non, répondit le Yankee, ce n'est pas possible. Si vous le désirez, je garderai vos barriques pleines, mais vous me donnerez quarante dollars.

Il fallut céder.

Tout compte fait, tant en frais de voyages et droit de douane qu'en honoraires payés à la police et aux experts marchands de vins et en faux fiais de toutes sortes, outre les cent mille francs de marchandises perdues, Mignet se trouvait encore à découvert de dix mille francs. Il ne lui restait plus des vingt mille francs, espèces données au départ par son oncle pour parer aux éventualités y que deux mille francs!

Il est vrai que Jules devait six mille francs à Achille; mais Jules était-il encore de ce monde? En supposant même les choses au mieux , en supposant qu'il eût tué le colonel, il reviendrait avec très-peu d'argent, et Achille calcula qu'ils

auraient bien juste, en fusionnant leur avoir, de quoi solder les dépenses de l'hôtel et retourner en France.

Quant au courtier Daniel Walnut, il vendit, deux jours après sa dernière enfrevue avec Achille, les vins et les eaux-de-vie de ce dernier, réduits, comme nous le savons, aux onze douzièmes, pour la somme de cent cinquante mille francs. Les spiritueux venaient de subir un nouveau mouvement de hausse.

Comme Mignet, qui se tenait renfermé dans sa chambre, s'abandonnait aux plus sombres pensées, maudissant le destin et songeant au suicide, un domestique de l'hôtel frappa à sa porte.

— Monsieur, lui dit-il, je vous apporte une dépèche télégraphique.

— Une dépèche télégraphique de Gharleston sans doute?

— De Charleston, oui, monsieur.

— Ah! donnez, donnez vite. Mon Dieu!

Jules est blessé! mortellement peut-être!

Mignet prit la dépêche d'une main tremblante et lut ce qui suit:

„Charleston, 10 avril, 11 heures du matin.

„Je n'ai pas tué le colonel ; il ne m'a pas tué non plus. Nous ne nous sommes fait aucun mal; au contraire. Il est mon beau -père; c'est un fait accompli. Quel homme que ce colonel! et quel jour heureux que celui où je l'ai rencontré pour la première fois! Dans peu tu le verras,

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tu verras ma femme, tu nous verras tous. Je suis au comble du bonheur. Et tes vins sontils arrivés et bien vendus ?

„JULES LESBEAU."

Achille Mignet relut trois fois de suite cette dépêche; après quoi il courut au bureau du télégraphe électrique, qui se trouvait à l'hôtel, et répondit au télégramme de Jules par cet autre télégramme :

„New-York, 10 avril, 2 h. après-midi.

„Si tu n'es pas fou , si je ne le suis pas moi-même, si ce que tu dis est vrai, si j'ai bien lu, ne t'endors pas dans les délices de Capouc. Prépare ta femme à ton départ pour la France. Ton oncle Lesbeau est exact; il sera le l*''" juin, à onze heures du malin, tu sais où. C'est le cas de ne pas manquer à ce dernier rendez-vous. Je suis entièrement ruiné.

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