LE DUEL
Le lendemain, à sept heures et demie du matin, le colonel sortait de la maison dans laquelle il habitait dans la cinquième avenue en compagnie de M. Santiago Utrera, qui s'était rendu au devant de lui.
Ces deux personnages se dirigèrent à Prescott-house en passant par Union square et Broadway.
Ils cheminèrent en silence pendant quelques pas.
Le colonel prit le premier la parole.
— Je me suis battu souvent, dit-il, durant ma longue carrière militaire, à pied, à cheval, en mer, au sabre, à l'épée, à la carabine; ma nature impétueuse me porte à aimer le danger et à le braver; pourtant je vais à ce duel la tristesse au cœur.
— Heureusement, colonel Hastings, que, maniant l'épée avec cette supériorité qui fait de vous le premier tireur des États-Unis, vous saurez, tout en gardant votre personne, é|>argner votre adversaire. Vous le blesserez légèrement, et, s'il le faut, vous userez ainsi, dans plusieurs combats sans gravité, sa patience à défaut de son ressentiment pour vous.
— Certes, dit le colonel, je suis heureux que ce pauvre jeune homme, pour lequel j'éprouve une sympathie toute particulière, que je lui dois bien du reste, ait choisi l'épée, mon arme favorite. Avec l'épée, à moins qu'il ne soit très-fort, j'agirai à peu près suivant ma volonté. Mais je ne veux point, comme vous le dites, lasser sa patience dans des combats où il serait toujours vaincu ; non. je ierai mieux : si les circonstances s'y prêtent, je veux qu'il me blesse, et, comme il est brave, il se montrera généreux. A la vue de mon sang qu'il aura fait couler, il ne refusera pas, j'en suis sûr, la main que je lui ten-
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drai. Tout sera oublié alors, et, s'il accepte, je deviendrai son ami.
— Ce que vous voulez faire, colonel, est un admirable irait de générosité, du reste bien digne de vous.
— C'est un acte de justice, reprit le colonel avec feu, et en vérité je ne me croirais pas un homme délicat si j'agissais différemment... Je n'en reviens pas d'avoir commis une semblable méprise... Que diable avais-je dans les yeux hier pour voir dans ce brave garçon l'infâme Smith? M. Lesbeau a une physionomie intelligente, ouverte et fière, tandis que le misérable que j'ai cru frapper porte au contraire sur ses traits, flétris par tous les vices et toutes les dégradations, le stigmate de sa vile nature... Chère et digne Lucile! bonne et regrettée compagne! avoir osé tenter par la plus noire calomnie de souiller ta mémoire sainte!... Oh! l'homme qui se vante d'avoir inspiré à une femme un amour criminel est bien lâche quand il dit vrai; mais lorsqu'il ment et lorsque cette femme n'est plus là pour confondre le calomniateur, c'est alors un être abject, placé par le mépris des honnêtes gens hors la loi sociale, c'est enfin un Smith, c'est-à-dire le dernier des animaux auxquels Dieu ait donne vie... Et c'est ce jeune Français que j'ai pris pour cet homme!
Le colonel n'acheva pas sa phrase, mais il était facile de comprendre toute sa pensée.
Il n'y a pas loin du n*^ 18 de la cinquième avenue à Prescott-house. Le colonel venait à peine de prononcer les dernières paroles que nous venons de rapporter que, précédé de Santiago Utrera, il entrait à l'hôtel.
Tous deux montèrent lestement Jusque dans la chambre où, à l'abri de l'intervention de la police, le duel devait avoir lieu en toute sécurité.
Bientôt Jules et Achille s'y rendirent à leur tour.
Après quelques paroles de courtoisie échangées entre les deux témoins des adversaires:
— Avez -vous apporté des épées, demanda Mignet à M. Utrera.
— Non, monsieur, répondit ce dernier; le colonel Hastings et moi n'habitons pas habituellement New -York, et nous n'avons aucune arme avec nous. Je comptais sur vos fleurets.
— Je n'en ai point, dit Achille, mais il sera facile de s'en procurer, je pense.
Il sonna un domestique et lui ordonna d'aller immédiatement, chez le premier fabricant d'armes, acheter une paire de fleurets. Nous voulons, dit -il au garçon d'hôtel afin de ne pas éveiller ses soupçons, nous amuser à faire des armes.
Le domestique obéit sans faire aucune réflexion.
Comme Jules et Achille restaient debout, M. Utrera les pria de s'asseoir, ce qu'ils firent.
M. Utrera s'assit aussi.
Le colonel en 6t autant
La physionomie de Jules était calme et sévère, sans arrogance comme sans faiblesse. Celle du colonel, naturellement martiale, respirait la bienveillance alliée à l'énergie. Il contemplait Lesbeau avec intérêt, et on eût plutôt cru voir un père craignant pour son flls l'issue d'un combat, qu'un adversaire mis en présence de soa ennemi.
Le colonel avait manifestement envie de parler à Jules Lesbeau. Mais qu'eût-il pu lui dire qui ne ressemblât ni à une faiblesse ni à une impertinence?
11 garda le silence,
M, Utrera, ayant sans doute quelque observation à faire au colonel, se leva et se dirigea vers lui. Mais, avant de rien entendre, le colonel lui dit tout bas:
— Quelle noble flerté il y a chez ce jeune homme offensé! quelle tenue modeste et digne! Ce sont bien là les traits distinctifs du vrai courage et de la noblesse de cœur. Ce jeune homme appartient, j'en suis sûr, à la meilleure société française.
Puis tout à coup, et comme animé par une inspiration soudaine, le colonel se leva et allant droit à Jules:
— Permettez-moi, monsieur, lui dit-il, de vous demander, avant de jouer ma vie contre la
vôtre, avec qui je vais avoir l'honneur de tirer l'épée.
— Monsieur, rqiondit Jules, je suis trèsétonné que pour me faire une semblable question vous ayez attendu au dernier moment. Toutefois, vous serez satisfait. Prévoyant que le colonel Haslings ne se contenterait pas de la simple parole d'un homme devenu son adversaire, et n'ayant dans ce pays aucune référence à donner, j'avais, pour établir mon honorabilité, rassemblé des lettres et quelques papiers de famille qui se trouvaient dans mon portefeuille au moment où je quittai la France, entraîné par... l'amour des voyages. Voilà, monsieur, ces papiers; ils vous prouveront que je me nomme Jules Lesbeau, et que ma famille est honorable de tout point.
Le colonel prit tout ce que lui présenta Jules, lettres et documents, et se mit à les examiner avec un soin si minutieux, que ce soin parut à notre compatriote une véritable impertinence.
— Monsieur, lui dit Jules assez brusquement, en étendant la main pour reprendre ses papiers, vous en savez assez sans doute pour votre satisfaction et pour la mienne. J'ajouterai pourtant, comme dernière information, que monsieur le colonel américain Fénimor Haslings se bat aujourd'hui avec le fils du capitaine de génie français Georges Lesbeau, mort glorieusement à
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la prise de la tour Malakoff. dans la tour Malakoff même.
Un éclair de satisfaction dont la cause ne pouvait être connue entièrement que de lui-même illumina le regard du colonel.
Il 6t à Jules un signe de tête et de main qui voulait dire: Je suis, monsieur, entièrement satisfait.
Au même moment le domestique apporta les fleurets.
Ils furent aussitôt démouchetés et remis aux deux adversaires.
Chacun ôta son habit et le combat commença.
A peine le colonel eut-il croisé le fer avec Jules qu'il se sentit en présence d'un adversaire redoutable.
Jules était en effet un des plus forts élèves de Grisier.
La figure du colonel devint soucieuse. Devant un tel ennemi, qui semblait ne vouloir nullement l'épargner, le colonel euL tout à faire pour se garantir, et ne put pas. comme il l'avait espéré, amener Lpsbeau à le blesser légèrement afin de lui donner satisfaction.
Après une feinte savamment ménagée. Jules, croyant le moment favorable, se fendit sur le colonel avec une impétuosité terrible. Celui-ci, heureusement, avait compris le jeu de son adversaire, et, avec la force et la vivacité d'un jeune
homme, il fit une prompte parade en reculant d'un demi pas en arrière. Il put ainsi éviter un coup qui semblait inévitable.
Mais, en écartant Tépée de Jules, la pointe de l'épée du colonel alla se loger à un demipouce de profondeur dans le haut du bras droit de Lesbeau, qui resta immobile et n'eut que le temps bien juste de rattraper son aime de la main gauche pour ne pas la voir tomber à terre.
— Blessé! s'écrièrent à la fois Achille, M. Utrera et le colonel, dont la physionomie exprimait une douloureuse anxiété.
— Je puis, dit Lesbeau, plus brave que prudent, continuer de Ta main gauche.
— C'est impossible, fit M. Utrera; le combat ne serait plus légal, et persorme ici ne voudrait consentir à ce qu'il en fût ainsi.
Jules tirait merveilleusement de la main gauche; Achille le savait. Aussi ce dernier consulla-t-il du regard son ami pour savoir ce qu'il devait faire. Mais comme il le vit pâlir et que le sang s'échappait en abondance de la blessure, à son tour il déclara que le combat devait cesser.
— Soit, ajouta Lesbeau, nous cesserons le combat puisqu'on m'y contraint; mais M. le colonel Hastings comprendra que je ne doive point me déclarer satisfait. Un de nous restera mort sur le terrain. Ma blessure est légère, bien qu'elle m'ôte la liberté du bras droit; je compte
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sur l'honDeur de monsieur le colonel pour recommencer le combat dès que je serai rétabli.
Le blessé s'assit sur un fauteuil, et Acbille alla en toule hâte chercher un médecin pour panser son ami.
— Monsieur Lesbeau, dit le colonel visiblement ému et sous l'empire d'une résolution subile, vous avez raison de compter sur mon honneur, mais vous auriez tort de ne pas croire à mes profonds regrets, augmentés à cette heure par le maladroit coup d'épée que je viens de vous porter. Vous êtes brave, monsieur Lesbeau, et vous \enez de vous montrer le digne fils de votre glorieux père. Moi, je n'en suis pas à mon premier duel, malheureusement, et j'ai fait depuis longtemps mes preuves de courage. Au lieu d'un combat à mort entre nous, si je vous offrais une alliance à vie?... J'ai une fille, monsieur; on la dit belle, et ses nobles et délicates vertus sont au-dessus de sa beauté. De plus, elle a reçu une éducation que je crois complète. J'ai consenti à me séparer d'elle pendant ces deux dernières années, et c'est à Paris qu'elle vient d'achever son instruction. Enfin, et ceci est le point déterminant pour vous qui ne connaissez pas ma fille, je lui donne en la mariant cinq cent mille francs. A ma mort elle aura le double de cette somme. Voulez-vous, monsieur, que votre malheureux adversaire devienne votre heureux père? Si mes excuses n'ont pas suffi à
racheter une déplorable méprise, vous apprécierez, je l'espère, la réparation que je vous offre à celte heure comme la preuve la plus éclatante de toute mon estime pour votre personne et de tous mes désirs de réparer des torts involontaires.
— Je refuse, monsieur, dit Jules sans hésiter un instant.
— Vous refusez la main de ma fille, monsieur. Êtes- vous donc marié?
— INon, monsieur.
— Serait-ce alors indiscret de vous demander la cause d'un semblable dédain? ajouta le colonel froissé du brusque refus de Jules.
— Je dois à vos sentiments de père, répondit Jules, l'explication de mon refus: elle est tout entièie dans ces simples paroles: j'aime une femme; c'est avec elle, monsieur, que je me marierai et non avec une autre, si la destinée veut que je sois marié un jour.
Le colonel allait répondre, lorsque Achille entra avec le docteur Bolton, le meilleur médecin de New- York.
Le docteur Bolton, après avoir examiné le bras du blessé, dit en s'adressant à Achille:
— Ce ne sera rien, monsieur; c'est l'affaire de quelques soins et de huit jours de repos.
— Colonel, dit Jules, nous nous retrouverons d'ans huit jours.
— Comme il vous plaira, monsieur, répondit
le colonel très-irrité qu'on aimât une autre femme que sa fille, quand on avait le droit d'aimer cette dernière. Seult^raent, ajouta-t-il, je dois prévenir M. Lesbeau que j'habite Cbarleston et que je n'aime pas à me déranger, même pour me battre. En conséquence, M. Lesbeau voudra bien se rendre à Cbarleston; j'y serai dans huit jours pour n'en plus sortir. Là, du moins, les lois de l'Etat nous permettront de nous couper la gorge à notre aise.
Le colonel et son ami, M. Santiago Utrera, se retirèrent, et Jules alla se mettre au lit, suivant les prescriptions du docteur Bolton.
— Voilà, dit ironiquement en lui - même Achille Mignet, un joli début en Amérique! II me tarde plus que jamais de recevoir ma cargaison de liquides; ils sont en hausse en ce moment, je m'en déferai promptement et avantageusement, sans aucun doute, et je retournerai au plus tôt en France. Pourvu, mon Dieu, qu'il n'aille pas arriver malheur à ce pauvre Jules! Le colonel avait l'air furieux contre lui en s'en allant, et il tire l'épée comme un maître d'armes consommé.