LE TALISMAN
Huit jours après l'envoi du dernier télégramme, qu'on vient de lire, c'est-à-dire le 18 avril, Jules, sa femme et son beau-père, le colonel Ha.stings, arrivaient à New-York . où ils prenaient possession de l'appartement qu'avait retenu pour eux Achille Mignet.
La curiosité de ce dernier était surexcitée à l'extrême.
— Mon cher Achille, dit Jules, avec l'expression du plus vif contentement, je te présente ma femme. Tu la reconnais sans doute, car tu l'as vue souvent à bord, toi que le mal de mer a épargné.
Puis, montrant le colonel :
— Quant à mon cher beau-père, tu peux, en le voyant, fredonner ce refrain si connu:
Je reconnais ce militaire,
Je l'ai vil sur le champ d'honnenr.
Ce bon colonel! je lui dois tout: la vie, car il est meilleur tireur que moi , et il eût pu me tuer s'il l'eût voulu ; le bonheur, car il m'a donné la femme que j'aime.
— Passe pour le bonheur, dit le colonel; mais pour la vie, ce n'est pas sûr. Mon gendre est un rude jouteur, ajouta -t -il en regardant Jules et en faisant un signe de tête accompagné d'une grimace significative.
Quoi qu'il en soit , je vous promets , mon gendre, que je jouerai franc jeu à notre prochaine rencontre, et que cette fois je ne vous épargnerai pas.
— 0 ciel! mon père, que dites-vous là? fit la jeune femme.
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— Calme-toi, mon enfant, répondit le colonel en riant; celte fois, nous aurons des fleurets solidement mouchetés, nous aurons des masques en fils de fer et la poitrine bien garantie par une forte cuirasse de cuir. En fait de duel sérieux , je n'en veux plus qu'un : le duel à la fourchette, car il est tard et nous n'avons pas encore déjeuné... Allons, mes enfants, allons nous mettre à table. Monsieur Mignet veut-il être des nôtres ?
— Colonel, je vous remercie, j'ai déjeuné.
— Viens toujours avec nous, dit Jules; tu nous regarderas faire, et tout en mangeant je te raconterai comment il se fait que je sois marié avec la fille du colonel. Qui aurait pu se douter de cela le jour où mon beau-père, oubliant de mettre son binocle, m'a pris pour un autre et m'a... si brusquement interpellé?
— Ne parlons plus de cela, mon ami, dit le colonel, ce souvenir m'attriste; il m'ôterait l'appétit, et ce serait dommage, car j'ai grand faim.
Jules, sa femme et son beau-père allèrent se mettre à table.
Achille s'assit à côté de son ami.
Ce dernier, après avoir jeté sur sa femme un regard passionné , se pencha vers Mignet et lui glissa tout bas ces paroles:
— Comment la trouves-tu ?
— Charmante.
— Eh bien ! elle est aussi bonne et aussi intelligente qu'elle est jolie.
Puis à haute voix:
— J'imagine, mon cher Achille, que si quelqu'un a dû être étonné, depuis les temps héroïques jusqu'à nos jours, c'est toi au moment où, par le fil éleclrique, je t'ai annoncé mon mariage avec la fille du colonel.
— J'avoue, répondit Mignet, que je ne m'y attendais guère; j'aurais été moins surpris de ce mariage si j'avais pu deviner que notre charmante voisine de cabine était la fille de l'adversaire de mon ami. Penses-tu donc, naïf jeune homme, que j'aie pu croire à ce goût qui te prit si subitement au Havre pour la navigation, quand quelques heures, que dis-je, quelques minutes avant de t'embarquer lu m'avouais ton dégoût invincible pour la mer et pour les navires, et que tu faisais tous tes etlorts pour me persuader de rester en France?
— Ah! vraiment, lu t'es douté de quelque chose? Eh bien, voici, mon cher Achille, ce qui s'est passé, car tu dois être impatient de connaître par quels moyens mon duel avec le colonel a pu amener mon mariage avec sa fille.
; — Je t'écoute, dit Achille.
— Mais d'abord, fit le colonel, j'engage mopr; sieur Mignet à goûter de ce vin de Bordeaux qui est vraiment délicieux.
— Volontiers, dit Achille.
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Et il prit un verre à bordeaux que le colonel remplit aux deux tiers.
Mignet but.
— C'est singulier, pensa-t-il, on jurerait mon vin de Saint-Juiieu!
— Maintenant, mon gendre, dit le colonel, vous avez la parole.
— Voici donc, mon cher A.chille, ce qui s'est passé. A mon arrivée à Charleston, je fis savoir ma présence au colonel, et il fut convenu que nous nous battrions le lendemain matin. Un Français, habitant de cette ville, devait me servir de témoin. Nous nous rendîmes sur le terrain: moi, animé du sentiment de la vengeance ; le colonel, furieux de voir que j'avais refusé sa fille, car tu ne sais pas, mon cher Achille, que le colonel, voulant noblement réparer son mouvement de vivacité à mon égard et la blessure au bras qu'il m'avait faite par-dessus le marché, m'offrit de devenir son gendre. Je refusai ses propositions . car je ne pouvais deviner que sa fille était la femme que j'aimais.
— J'avoue, dit le colonel, que ce refus avait singulièrement diminue ma sympathie pour vous, mon cher Jules.
— Enfin, continua ce dernier, bous aUions pour la seconde fois jouer notre vie à ce jeu d'adresse qu'on appelle l'escrime, lorsque, croyant n'être vu de personne, je portai à mes lèvres
celte bienheureuse bague que tu sais et que j'avais passée au petit doigt de ma main.
Le colonel surprit le mouvement que je venais de faire et m'entendit prononcer le nom de Nancy. Il fit quelques pas vers moi, et, examinant de près l'anneau que je venais de baiser avec transport, il le reconnut. Celte bague, mon cher Achille, Nancy le disait il n'y a qu'un instant, renfermait des cheveux de la mère de ma femme. C'était, pour le colonel, un souvenir précieux et pour Nancy un objet de vénération.
— Monsieur, me dit le colonel, vous portez une bague qui ne vous appartient pas.
A cette brusque accusation qui pouvait être interprétée d'une manière fâcheuse pour mon honneur, je senlis le sang se figer dans mes veines. Comme je regardais le colonel, ne trouvant pas un mot à répondre :
— Dans l'intérieur de cette bague, ajouta-til, est écrit le nom de Nancy, qui est le nom de ma fille.
— Nancy est le nom de votre fille, ditesvous?
— Je vous le dis, monsieur! répondit sévèrement le colonel.
— Et votre fille est arrivée il y a peu de jours de France?
— Oui, monsieur, par steamer Arago, en compagnie de M. et Mme Luckson, nos amis.
— Ah! colonel,, lui dis -je en jetant au loin
mon épée et en me précipitant dans ses bras, c'est voire fille que j'aime!
— Cet instant fut pour moi, dit le colonel en vidant son verre de bordeaux, le plus heureux de ma vie.
— Vous serez mon gendre, ajouta mon cher beau- père, à moins que vous ne trouviez un obstacle du côté de ma fille, car, si je me crois autorisé comme père à lui donner mes conseils, je ne veux pas violenter ses sentiments et la contraindre à se marier- Grâce au ciel je ne trouvai pas cet obstacle.
J'avais eu le bonheur de ne pas déplaire à ma chère Nancy.
— Vous étiez si souffrant à bord que je ne pouvais m'empécher de vous plaindre, dit la jeune femme.
A cette observation de la jeune femme:
— Heu! heu! fit le colonel, Jules n'avait pas encore le mal de mer au Havre, et tu m'as avoué, ma fille, que tu l'avais remarqué à table d'hôte.
— Oh! papa, dit Nancy d'un ton de reproche; puisque tu es indiscret à ce point, je ne te dirai plus rien.
— Voilà, mon vieil ami, l'histoire de mon mariage. On dirait un chapitre de roman, n'estce pas ?
— C'est ma foi vrai, dit le colonel en avalant un nouveau verre de bordeaux . . . Monsieur
Achille, encore un peu de cet excellent saintjulien.
— Je vous remercie, répondit Mignet; le vin de Bordeaux me réussit trop mal depuis quelque temps.
— A propos, dit Jules, raconte nous donc l'histoire de ta cargaison.
— Je le veux bien, répondit Achille, mais cela n'a rien de bien divertissant.
— Peut-être, dit Jules.
— Je ne te comprends pas.
— Que veux-tu ! rien ne m'ôlera de l'idée que tu t'es fait voler par quelque adroit coquin.
— Tu vas voir, mon cher Jules, que c'est irapossible. Je suis victime, mais je ne suis pas dupe.
Et pendant que les nouveaux arrivants finissaient leur repas et prenaient le café, Mignet raconta toutes les circonstances relatives à la perle de ses vins et de ses eaux- de- vie. Comme il terminait son lamentable récit, le maître de l'hôtel de Prescolt-house vint à passer.
— Vous avez l|i, monsieur, lui dit le colonel en lui montrant la bouteille de saint-julien dont il venait de boire le dernier verre, un excellent vin de Bordeaux,
— Oui, monsieur, répondit le maître de l'hôtel; c'est un vin rare aux Eial-Unis, où la plupart des vins nous arrivent plus ou moins frelatés. Encore, ajoula-t-il, le goûtez-vous dans
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de mauvaises conditions, car il n'est en bouteilles que dej)uis très-peu de jours. C'est un vin que m'a vendu, avec une portion d'eau-de-vie, le courtier Walnut. Il y avait soixante-douze pièces de vin et vingt-deux futailles d'eau-de-vie.
— Soixante-douze pièces de vin et vingt-deux futailles d'eau-de-vie! c'est mon chiffre, s'écria Achille, je suis volé !
Et il se leva de table furieux, voulant immédiatement aller porter plainte contre Daniel Walnut.
— Prenez garde, monsieur, lui dit le maître de l'hôtel; si, après avoir accusé de fraude M. Walnut, vous ne prouvez pas sa culpabilité, il sera acquitté et il vous actionnera ensuite pour avoir à lui payer des dommages intérêts. Ces dommages intérêts pourraient s'élever à une somme considérable, qui excéderait même le prix des liquides que vous avez perdus.
— Que faire alors ? dit Achille découragé.
— Passer ta cargaison par prolils et pertes, mon cher Mignet, répondit Jules en riant, et ouvrir ton livre de crédit pour y inscrire trois cent mille francs que je te dois, et avec lesquels tu pourras rembourser tes créanciers et racheter ta propriété du Médoc pour y vivre selon tes goûts paisibles , loin de la spéculation qui n'est pas ton fait.
— Mais, dit Achille, tu ne me dois pas cette somme; tu ne me dois que six mille francs.
— C'est mon cadeau de noces, répondit Jules
en serrant la main de son ami; sans toi je ne serais pas marié à cette heure; sans ce mariage, je perdais l'affection de mon oncle; je te dois mon bonheur et ma fortune. N'est-il pas juste que tu aies ta part de ces deux choses?
— C'est juste , dit le colonel , et vous devez accepter.
— C'est juste, dit à son tour la jeune femme, et vous ne pouvez refuser.
— Eh bien, soit, dit Achille avec émotion, j'accepte, puisque vous le voulez tous. Il m'en aurait trop coûté d'être la cause de la ruine de mon excellent oncle, et de voir à jamais perdues pour moi la maison et les terres que mon père m'a léguées.
— Maintenant, dit Jules, si je calcule bien le temps qui nous reste encore jusqu'au l*' juin, nous pouvons nous reposer huit jours ici, nous embarquer ensuite pour l'Angleterre, visiter Londres, et arriver à Paris au rendez-vous de mon oncle Lesbeau. Va-t-il être heureux, mon oncle! et va-t-il aimer ma belle et bonne Nancy! Il demandait pour moi une femme, je lui donne un ange.
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vm
L'ONCLE LESBEAU CITE BOSSTTET.
Le 28 avril . Jules , sa femme , Mignet et le colonel partirent de New- York sur un steamer pour Liverpool,
Le colonel, d'abord indécis s'il ferait le voyage de France ou s'il retournerait à Charleston , se décida enfin à accompagner les deux nouveaux mariés à Paris.
En dix jours le steamer fit la traversée.
Jules, sa femme, le colonel et Mignet visitèrent Londres comme ils en avaient formé le projet, et le 1^' juin ils se trouvèrent à onze heures précises sur la place des Victoires, au pied de la statue de Louis XIV.
Jules aperçut son oncle, qui, à cinquante pas de la, statue environ, regardait l'heure à sa montre.
— Le voilà! dit Jules. Il faut d'abord qu'il ne voie que moi. Achille , donne le bras à ma femme, et vous, mon cher beau -père, restez avec eux, pendant que j'irai à sa rencontre.
L'oncle arrivait d'un pas mesuré.
Dès qu'il fut au pied de la statue. Jules apparut.
— Bonjour, mon oncle; comment vous portez-vous ce malin ?
— Nous causerons de cela plus tard, s'il y a lieu... Tu sais ce qui m'amène?
— Oui, mon oncle.
— Es-tu bien décidé à en finir avec la vie de garçon?
— Oui, mon oncle.
— Allons donc! exclama M. Lesbeau d'un air triomphant et en faisant un signe du bras. Mais ce n'est pas tout. As-tu trouvé une femme?
— Oui, mon oncle.
— Allons donc! répéta du même ton triomphant l'ex-banquier.
Puis continuant :
— Se trouve t-elle dans les conditions voulues? est -elle jeune?
— Oui, mon oncle.
— Bien faite de sa personne et d'un physique agréable?
— Oui, mon oncle.
— D'un bon naturel?
— Oui, mon oncle.
— Intelligente?
— Oui, mon oncle.
— Instruite?
— Oui, mon oncle.
— Apparlient-elle à une famille honorable?
— Oui, mon oncle.
— A-t-elle quelque fortune? tu sais du reste que sur ce point je me montrerai facile.
— Elle est riche, mon oncle.
— Bravo! c'est pour le mieux. Et tu l'aimes?
— Je l'adore, mon oncle.
— El tu le lui as dit?
— Oui, mon oncle.
— Et elle?
— Elle m'aime aussi.
— A quand le mariage?
— Nous sommes mariés, mon oncle.
— Plaît- il? dit M. Lesbeau qui avait cru mal entendre.
— Nous sommes mariés, mon oncle.
— Mariés déjà! et sans moi? sans m'avertir?
— C'était trop loin d'ici, mon oncle.
— Comment trop loin?
— Je me suis marié en Amérique, mon oncle.
— Qu'est-ce que c'est que cette plaisanterie? Vous voulez rire, monsieur mon neveu!
— C'est très-sérieux, mon oncle.
— Mais alors ta femme est restée en Amérique?
— Non, mon oncle, elle est à Paris.
— Où ça donc?
— Ici, de ce côté, avec mon beau-père, le colonel Fénimor Hastings, de Charleston, et mon ancien camarade de collège, Achille Mignet
Et au même moment le petit groupe, qui s'était rapproché sur un signe de Jules, entoura le banquier.
— Mon oncle! dit la jeune femme en lui sautant au cou.
— Cher monsieur! lui dit affectueusement le colonel en lui tendant la main.
— Monsieur ! . . . dit Achille Mignet en s'inclinant.
L'ex- banquier croyait rêver. Il embrassa six fois de suite la femme de son neveu qu'il trouva charmante, serra cordialement la main du colonel et salua Mignet.
— Comment marié! et marié en Amérique.
Je n'en reviens pas!
— Oui, mon excellent oncle, marié en Amérique, grâce aune succession d'événements dont vous serez bientôt instruit, et qui eurent pour point de départ l'heureuse rencontre d'Achille à l'issue de notre dernier rendez-vous, il y a trois mois.
— Monsieur Mignet, dit l'oncle Lesbeau , je vous dois de la reconnaissance, et si jamais je puis vous être utile, dis))Osez de moi. Mais, ajouta-t-il , ne restons pas plus longtemps sur cette j)lace. A défaut d'autre voiliu'e plus comfortable, prenons un fiacre et rendons -nous à mon hôtel.
— Mon oncle, dit Jules, ma femme aime mieux aller à pied. Elle a besoin du grand air.
— Cette chère enfant serait-elle indisposée, demanda M. Lesbeau avec intérêt.
— Ça passera, répondit Jules en souriant.
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Ce n'est pas inquiétant. Un peu à*" migraine, un appétit mal réglé et souvent fantasque. Il n'y a rien à faire à cela. Le temps est le seul remède en pareil cas.
— Ah! dit le banquier avec une expression de figure rayonnante, mes vœux vont donc s'accomplir enfin! Je puis mourir, le nom de Lesbeaii me survivra . . . Jules , mon cher neveu , je t'avais prorais, outre toute ma fortune après ma mort, vingt mille francs de pension ma vie durant; à compter de ce moment, je double la somme. Quand il y en a pour deux, ajouta-l-il, il n'y en a pas toujours pour trois.
Le même jour, l'oncle apprenait du neveu les détails qu'on vient de lire.
Ces explications entendues, l'ex-banquier prit un air important et dit:
— Devant tant de faits singuliers accomplis en si peu de temps et à des distances si éloignées, il faut répéter avec Bossuet ces paroles célèbres: Uliomme s^ agite et Dieu le mène.
PIK.