‹ Souvenirs et aventures d'un volontaire de GaribaldiChapitre 21 sur 21 · PAR CHARLES DURIER · texte numérisé non relu

PAR CHARLES DURIER

de Julien, oubliant sa promesse. On ne savait où elle était allée. Julien fut affligé de son départ , mais il réfléchit que mieux valait qu'il en fût ainsi, car il n'eût su que dire à la riche héritière. Ce n'était plus la Geneviève qu'il avait connue, et l'ofl're qu'il lui avait faite de l'épouser lui paraissait à présent ridicule.

11 n'y songea plus, ou plutôt il voulut vainement n'y pas songer, car, quoi qu'il fil, l'image de la frêle jeune fille emplissait constamment sa pensée. Il évitait bien de passer devant les Chenalettes, mais la préoccupation même qu'il avait de fuir le souvenir de Geneviève la lui rappelait sans cesse. Un regret amer l'envahit malgré tous les efforts qu'il faisait pour s'en distraire. Il devint sombre et taciturne; ses joues se creusèrent; une expression de tristesse profonde se lisait sur ses traits , et lorsque enfin l'automne ramena les brouillards et les longues nuits, le chagrin l'avait rendu méconnaissable.

Un soir d'octobre, conune il tisonnait au coin de son feu, une dame d'un âge mûr vint le demander pour une personne en voyage descendue dans un hôtel de la ville. C'était dans le quartier le plus éloigné de la demeure de Julien.

Chemin faisant, il s'étonna qu'une étrangère eût recours à lui plutôt qu'à tout autre de ses confrères plus voisins de l'hôtel.

— Non, répondit-on, c'est vous-même qu'on veut voir.

Ils arrivèrent à l'hôtel, et la dame introduisit Julien dans une des meilleures chambres, où elle le laissa seul. Une autre dame y entra bientôt Julien la regarda, pâlit, eut un mouvement d'hésitation.

— Ne reconnaissez-vous plus vos amis, monsieur Julien? demanda la nouvelle venue.

En effet, c'était Geneviève, mais Geneviève si changée, Geneviève si jolie, que Julien n'en pouvait croire ses yeux. Une charmante rougeur colorait ses joues. Son regard, toujours si doux, brillait d'une bonté mahcieuse. Sa démarche et ses gestes étaient pleins de grâce et d'assurance. Son teint avait la plus vive fraîcheur, et le timbre de sa voix était suave et sonore.

— J'ai suivi votre conseil, dit-elle. L'air pur et fortifiant des montagnes m'a rendu la santé, et je suis mieux maintenant, n'est-ce pas?

Julien ne répondit pas. Alors, faisant trêve à cette coquetterie naïve, la jeune fille, à son tour, remarqua que Julien -mssi n'était plus le même: elle attendit un instant; puis, baissant tristement les yeux :

— Asseyons-nous, dit-elle. Nous avons un compte à régler ensemble.

— Qu'entendez- vous par là? s'écria Julien.

— Eh bien! n'ai-je pas été votre malade? Voici du papier, des plumes et de l'encre. Asseyez-vous devant cette table.

Julien obéit machinalement.

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— D'abord, reprit la jeune fille, je vous dois . . .

— Non, mademoiselle, dit Julien en posant la plume, je ne ferai rien de semblable. Je n'attendais pas être payé des soins que je vous ai donnés.

— Sans doute, dit Geneviève avec froideur; mais la fortune maintenant est de mon côté, et j'ai le droit d'être aussi susceptible que vous. D'ailleurs, je ne suis plus assez petite fille pour rester votre obligée.

Et en achevant, elle lui jeta un regard plein de tendresse.

— Soit, dit Julien en reprenant la plume. Geneviève rougit, soupira et poursuivit:

— Je vous dois d'abord vos visites . . . pendant près de trois mois. Combien environ?

— Je ne sais, dit Julien, une douzaine sans doute.

— Par exemple! c'est tout au plus le nombre pour chaque mois.

— Trente donc, si tous voulez.

— Mais non, monsieur! vous êtes venu parfois quatre ou cinq jours de suite.

— Oh! je ne comptais pas!

— Mais moi, sans avoir compté, je m'en souviens.

— Je vous répète très - sérieusement, mademoiselle, que je n'ai tenu aucune note des jours où je suis venu.

— Eh bien! il fallait, monsieur, tenir note, comme moi, des jours... où vous n'êtes pas venu, repartit Geneviève avec un entêtement qui rendit plus vif encore l'incarnat de ses joues.

Julien la regarda.

— Eh bien ! mettons quarante, dit-il d'un ton distrait.

— J'y gagne encore beaucoup. Quarante visites à...

— Mademoiselle, dit Julien avec douceur, je vous demande pardon , je n'avais pas la tète à ce que je faisais. S'il vous convient de vous acquitter envers moi , estimez seule ce que vous croyez me devoir, et donnez-le aux pauvres de la commune. Vous êtes riche, et vous voulez maintenant me payer; c'est fort bien; mais moi qui ne vous verrai plus, je ne vous demande qu'une chose: c'est, quand je vous quitte, de me laisser du moins im souvenir désintéressé des jours les plus heureux de ma vie.

En même temps il se leva avec une grande simplicité, déchira la note qu'il avait commencée à écrire et la jeta au feu. Puis il reprit son chapeau, salua Geneviève, et se dirigea vers la porte rapidement, car les larmes lui venaient aux yeux.

Mais Geneviève s'était élancée après lui, el, le saisissant par la main:

— Monsieur Julien , dit-elle , pardonnez un vilain jeu à une jeune fille qui ne sait comment

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VOUS exprimer ce qu'elle veut de toute son âme. Quand nous nous sommes vus pour la dernière fois, vous m'avez proposé d'être votre femme. Je vous ai dit: „Plus tard je vous répondrai." Ce moment est venu, et... j'accepte.

Julien resta immobile de saisissement.

Elle lui avait lâché ia main, et, confuse, elle attendait une réponse.

Enfin Julien s'écria:

— Vous acceptez ! mais vous êtes riche et surtout, Geneviève, vous êtes belle mille fois plus que je n'avais rêvé. Moi, si j'ai changé, c'est en pis. Pourtant il est au-dessus de mes forces de refuser le bonheur que vous m'offrez. Vous vous repentirez peut-être. Rétractez - vous donc, Geneviève, si vous ne pouvez pas m'assurer que ce n'est point la reconnaissance qui vous a dicté les paroles que vous venez de me faire entendre.

— Et vous, pouvez-vous m'assurer, répondit Geneviève, que la pitié seule vous inspirait quand vous m'avez offert d'être votre femme?

— Non, dit Julien, je vous aimais.

— Eh bien! moi aussi je vous aime, Julien ; vous m'avez rendue à la vie, achevez votre œuvre, car si vous m'éloignez de vous, je mourrai.

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