‹ Souvenirs et aventures d'un volontaire de GaribaldiChapitre 20 sur 21 · PAR CHARLES DURIER · texte numérisé non relu

PAR CHARLES DURIER

— Est- ce qu'il faudra vous faire un billet? dit le vieillard , en regardant Julien en dessous.

— Non, nous réglerons cela quelque jour.

— Si c'est pour vous obliger... reprit l'autre...

Julien salua et sortit. Il était déjà à moitié de l'escalier, lorsqu'il s'entendit appeler par une voix douce. Il remonta quelques marches.

— Monsieur , lui dit Geneviève à l'oreille, n'envoyez ni vin, ni bois.

— Parce que?

— Parce que mon père ne vous payera pas . . .

— Mademoiselle, dit Julien, laissez-moi faire, je vous en conjure; vous êtes dangereusement atteinte, un hiver rigoureux vous tuerait.

— Mais...

— L'autre soir, reprit Julien, je vous ai brusquement quittée; souffrez que j'en fasse autant cette fois.

Deux jours après, la maison des Chenaleltes fut donc approvisionnée de vin et de combustible.

Peu à peu Julien prit l'habitude d'y venir fréquemment, et quelquefois plusieurs jours de suite. Il lui arrivait aussi de prendre part aux repas, dont il faisait alors tous les frais, car, sous le prétexte d'indemniser son hôte du dérangement qu'il lui causait, il apportait familièrement sous son manteau les provisions de toute espèce dont il jugeait que l'usage rétablirait la santé de la jeune fille. On faisait ainsi assez bonne chère

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aux Chenalettes quand Julien était là. Il se disait peu occupé, possesseur d'une bonne basse-cour, pour avoir le droit de fournir abondamment la table de volaille et des prétendus produits de sa chasse ou de sa pêche.

Le soupçonneux vieillard profitait de tout, sans accueillir rien, sans témoigner aucune gratitude. Pour Geneviève, grâce aux soins continuels de Julien, elle vivait; c'était beaucoup: si la fraîcheur de la jeunesse ne reparaissait point sur son visage, du moins le mal semblait slationnaire. La brutalité de son père l'épargnait plus souvent : elle avait de moins grandes privations à supporter: en revanche, elle éprouvait des souffrances morales pires que celles du corps. Plus les procédés de Julien étaient bienveillants et délicats, et plus la blessait au cœur la défiance que le vieillard ne cessait de manifester. C'est à peine si elle osait pourtant compenser cette injustice par l'expression de sa propre reconnaissance. Vous vous entendez! murmurait en grondant le vieillard quand il surprenait le moindre signe, comme s'il se fût imaginé que Julien et Geneviève complotaient sa mort. Mais Julien montrait une patience inaltérable. Que Geneviève tournât vers lui son doux regard, il s'en allait satisfait.

Ainsi s'écoulèrent les trois plus mauvais mois de l'hiver.

Un des premiers jours de mars, Julien vit

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arriver chez lui Geneviève alarmée. Un homme était venu voir son père dans la matinée et, après avoir causé avec lui dans le plus grand secret, l'avait laissé dans un état extraordinaire d'exaltation. Le sang lui montait à la tête. Elle ne raconta pas tout: son père l'avait frappée. Plus calme, il avait senti un tel malaise qu'il avait lui-même ordonné à sa fille d'aller chercher le médecin.

Geneviève et Julien partirent ensemble. Arrivés devant la maison, ils heurtèrent à la porte, car l'ombrageux vieillard n'en avait pas voulu laisser la clef aux mains de sa fille. Il ne vint point ouvrir. Julien enfonça une fenêtre, s'élança dans l'intérieur, et le premier objet qui s'offrit à sa vue fut le vieillard gisant sur le carreau. Une attaque d'apoplexie l'avait surpris, et sa funeste précaution rendait les secours de Julien tardifs. Il mourut.

En rentrant chez lui. à une heure avancée de la soirée. Julien trouva une lettre qui l'appelait à Strasbourg auprès de sa mère qui venait de tomber malade. Il voulut revoir Geneviève avant de partir, et le lendemain , de grand matin , il se rendit aux Chenaleltes.

Il trouva la jeune fille assez calme et lui expliqua ce qui l'obligeait à la quitter dans ce moment cruel. Puis aussitôt lui prenant la main, il lui offrit gravement de l'épouser quand il serait de retour.

Cette offre généreuse parut troubler extrêmement Geneviève, tandis que Julien montrait un air digne et assuré.

— Je sais, dit-il, que je suis bien âgé pour être votre mari, mais je ne le suis pourtant pas assez pour rester votre ami. Acceptez; si vous n'êtes point parfaitement heureuse, il n'y aura pas de ma faute.

— Non , dit Geneviève , je n'ai que peu de jours à vivre, et je suis laide.

— Détrompez-vous, repaitit Julien en s'animant; un séjour tranquille de quelques mois seulement dans un climat favorable vous rendrait la santé et l'éclat de vos dix-sept ans.

— Eh bien! dit Geneviève après un moment de silence, je vous répondrai à votre retour.

Julien ne put tirer de la jeune fille un consentement plus formel. Il partit. Trois semaines après, rassuré sur l'état de sa mère, il revint à M * * *. 11 s'informa d'abord de ce qu'était devenue Geneviève, et sans chercher bien loin, car il n'était question que de l'orpheline dans le pays. Quel fut son étonnement, je dirai presque son indignation, lorsqu'il apprit que le pauvre vieillard des Chenalettes léguait huit cent mille francs à sa fille. Ainsi, pensa Julien, le vieil avare monomane laissait cette enfant s'éteindre dans la misère lorsqu'il pouvait lui faire une existence enviable.

Elle était partie peu de jours avant le retour

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