AVANT-PROPOS
demi-si(Vle a été utile et parfois glorieuse, par quoi aussi, hélas ! la carrière d'autres intelligences magnifiquement douées a été interrompue.
Et puis, saris nl'abuser le moins du monde, j'ose es})érer que ces notes sans apprêt, ces esquisses biographiques si Ton préfère, pourront fournir quelques éléments à ceux qui, plus tard, entreprendront l'étude approfondie d'une période qui fut l'une des plus intéressantes de notre Histoire.
.MKDKKIC I.AXCTOT
MEDERIC LANCTOT
MEDERIC LANCTOT
Dans le cours de novembre 1838, Hyppolite Lanctot, notaire de Saint-Kémi, l'un des plus ardents patriotes de cette époque, fut arrêté pour avoir pris part à l'insurrection. Le 8 décembre suivant, sa femme, qui s'était transportée à Montréal pour être plus près de lui, mettait au monde un fils qu'on baptisa sous le nom de Médéric. Quelque temps après, le père était déporté en Australie où il subit un long et cruel exil. Madame Lanctot, restée seule et presque sans ressources, trouva dans l'aïuour maternel la force dont elle avait besoin pour élever ses enfants, et s'attacha d'une manière spéciale à celui qui venait de naître dans des circonstances si émouvantes.
La naissance de cet enfant, à la porte, en quelque scrt«, de la prison où son père attendait l'issue d'un procès qui allait peut-être le conduire à l'échafaud, excita la sympathie publique et donna lieu à toute espèce de prophéties. Il semblait que le nouveau-né dût nécessairement porter Tempreinte de cette époque tourmentée, garder dans le sang et le caractère quelque chose des ardeurs et des violences de ces temps néfastes et glorieux.
On s'aperçut bientôt que ce n'était pas un enfant ordinaire ; on était surpris de voir, dans ce petit garçon à la tête blonde, à la peau fine, aux traits et aux membres délicats, qui avait l'air d'une petite fille, tant de volonté; de pétulance et de hardiesse. " C'est un petit diable," disaient les gens. Sa mère, qui l'adorait, souriait, ne voyant que le bon côté de cette riche nature
qui se dilatait avec tant de l'orce et s'épaiiouirisait coinme une gerbe de feu.
A neuf ans il entrait au collège de Saint-Hyacinthe, et se faisait bientôt remarquer; personne n'apprenait plus vite, mais aucun élève aussi n'était plus dissipé, plus insoumis; il était de tous les complots, de toutes Icts révoltes contre l'autorité, de toutes les équipées.
Un jour, il menaça de mettre le feu au collège. C'était un peu fort ; aussi reçut-il l'ordre de faire son jiaquet.
Il entra alors, en qualité de commis, chez M. Cuvillier, de Montréal, l'ne grande discussion s'étant un jour élevée dans le bureau, M. Cuvillier remarqua la vivacité et la force d'esprit de son commis, et ne put s'empêcher de lui dire qu'il n'était pas à sa place, qu'il devait se faire avocat. Lanctot saisit la lialle au bond; mais, sur l'avis de M. Doutre, qui avait déjà remar(iué quelques-unes des compositions du jeune Médéric, il prit la rédaction du Courrier de St-Hyacinthe (jui était alors l'un des organes du parti libéral. Pendant deux ans il fit la polémique dans ce journal avec une vigueur et une habileté qui le firent considérer comme une étoile naissante de ce parti.
En 1858, il allait à Montréal étudier le droit sous MM. Doutre et Daoust et se signalait bientôt à l'attention publique en jetant des pierres dans les vitres du Cabinet de lecture paroissial, fondé en opposition à l'Institut Canadien. A peu près au niêine temps, il succédait à M. DessauUes comme rédacteur du Pays. Il n'avait pas vingt ans et on l'appelait à remplacer le journaliste le plus redoutable que le Canada ait probablement produit. Lanctot se jeta, tête baissée, dans la lutte, fit quehiuefois des avancés et dc^ expositions do principes (|ui, aujourd'hui, soulèveraient des tempêtes formidables, mais montra généralement assez de modération. Il parut en même temps sur les hustings
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et prouva (jifil avait vu lui Jioii seulejucnt rt'tofle d'un écrivain, mais encore celle d'un orateur.
En 1860, il se faisait recevoir avocat et quittait, peu de temps après, la rédaction du Pays pour se consacrer eNtlusivement à sa profession. Son amour du travail, soii activité, son esprit }x*rspicacc, fertile en expédients, sa ])arole vigoureuse et sa dialectique lui firent en peu de temps une belle clientèle. Il est malheureux qu'il ne se soit pas con*iacré exclusivement au barreau, au moins pendant plusi(>urs années; il y aurait trouvé la fortune et la renommée qu'il convoitait et ce joufr salutaire des lois dont son esprit aventureux avait tant besoin. Mais tous les freins, toutes les contraintes répiîgnaient à ce caractère fougueux, à cet esprit indoni])tablc.
Après un voyage en Europe, qu'il fit pour refaire sa santé sérieusement affectée, il voulut avoir un journal à lui. et fonda la Presse. 11 était heureux; journaliste et avocat, il avait de quoi satisfaire son activité intellectuelle, son besoin d'agitation; il plaidait et il écrivait sans cesse, interrompant souvent un article de journal pour aller au palais continuer une enquête ou une plaidoirie. Pour conserver sa clientèle à laquelle il enlevait une trop grande partie de son temps, il forma une société avec M. l^atirier.
En 1864, sir John Macdonald et sir Georges-Etienne Cartier, ne pouvant plus se maintenir au pouvoir, s'allièrent aux chefs anglais du parti libéral pour faire la Confédération. Ce couj) d'Etat surprit le pays et jeta l'inquiétude dans le Bas-Canada ; il y eut un moment où le parti conservateur menac,'a de se diviser: la Minerve elle-mctne hésita. Lanctot crut que l'occasion était bonne pour frapper un grand coup; il se fit habilement l'écho des craintes et des mécontentements que soulevait le projet ministériel, arbora le drapeau de l'union et invita la jeunesse canadienne, dans des
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étrils euilainmés, à s'y rallier })our combattre le danger qui menaçait la patrie, l^a jeunesse conservatrice s'assembla pour délibérer sur la situation; la discussion l'ut vjve parfois, mais la majorité ne voulut pas se séparer de ses chefs; les autres s'unirent à Lanctot et à quelques-uns de ses amis libéraux pour fonder YUnion Nationale que eut pour rédacteurs : MM. Lanctot, L. Labclle. II.-F. Kainville (le juge), L.-A. Jette, D. Girouard, L.-O. David, J.-X. Perreault, J.-M. Loranger, Chs de Lorimier, Audet, Longpré et Letendre.
Le programme de ces jeunes gens, unis par un sentiment patriotique, était de combattre, par la plume et la parole, le changement de constitution proposé, de démontrer que ce régime politique, suggéré par lord Durham, pour angliciser le Bas-Canada, finirait par nous mettre à la merci d'une majorité hostile à nos droits religieux et nationaux. Ils dénoncèrent surtout l'intention qu'avait le gouvernement de changer la constitution sans consulter le pays, convoquèrent des assemblées publiques et firent signer des pétitions demandant l'appel au peuple.
Lanctot déploya dans cette croisade une énergie, une activité, un esprit d'organisation et un talent d'écrivain et d'orateur qu'on ne pouvait se lasser d'admirer. Ses collaborateurs le croyaient sincère, et il l'était autant qu'il pouvait l'être ; nous l'étions nous-mêmes ; nous avions la conviction intime que le droit de veto et le pouvoir accordé aux provinces anglaises d'augmenter leur réprésentation proportionnellement à leur population, pendant que le Bas-Canada était condamné à garder toujours le même nombre de députés, nous mettraient sous la dépendance d'une majorité qui irait toujours grossissant, et que tôt ou tard il surgirait des conflits oii nous serions écrasés. Nous pensions et nous disions que la Confédération était une œuvre prématurée; que nous n'étions pas assez riches pour acheter les territoires qu'on nous offrait et construire les che-
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iniiis de fer qu'on nous demandai l ; qu'avant de tant nous prolonger aux deux exti'éniités, nous devions nous renforcer au centre.
Aux événements de dire jusi[u"à quel point nous avions raison.
Dans tous les ras nos peines furent perdues, notre croisade ne servit à rien, nous ne pûmes même pas obtenir l'appel au peuple; la Confédération fut votée par une grande majorité.
Lanetot n'eut plus dès lors qu'une pensée, un but, celui de se présenter aux prochaines élections générales de 186T, dans la division Est de Montréal. Il commença par se faire élire au Conseil municipal, et, dans l'hiver de 1867, il entreprit, au sein des classes ouvrières, un travail d'organisation gigantesque. Dans le printemps, il avait sous la main la plus puissante association qu'on eût encore vue dans le pays ; chaque corps de métier avait son- organisation spéciale, son bureau de direction et ses officiers, et se reliait à une administration centrale. On ne peut se faire une idée de ce qu'il fallut d'énergie et d'habileté à Lanetot pour obtenir ce résultat; tous les soirs, pendant trois ou quatre mois, il tint des assemblées dans toutes les parties de la ville, faisant cIuk^k^ fois trois ou (piatre discours.
Un soir, dans le mois de juin, une immense procession aux flambeaux parcourait les rues de Montréal ; le coup d'œil était magnifique, tout le monde était dans la rue ou aux fenêtres. En tête de la procession brillait un soleil dont les rayons illuminaient le portrait du héros du jour, puis venait Lanetot lui-même suivi de plusieurs milliers d'ouvriers qui portaient des insignes, des inscriptions de toutes sortes, et criaient : " Vice Lanetot !"
Jamais on n'avait vu pareil triomphe.
Si les élections avaient eu lieu quelques jours sprès, Lanetot aurait été élu par 1,000 à 1,200 voix de majo-
rite. Mais toute sa vie, l'an le de tact et de modérât iou, il compromit le fruit de ses luttes et de ses travaux; il était à peine au Capitole, qu'il avait un pied pur la roche tarpéienne; un instant lui suffisait ])Our compromettre l'œuvre d'une année.
Pour achever d'enlever le peuple, il s'était mis dans la tête d'établir des magasins à bon marché, où tous les membres de l'association pouvaient se procurer, au prix coûtant, le thé, le sucre, le riz, toutes les choses de consommation domestique. C'était absurde; il aurait fallu des capitaux énormes pour soutenir un pareinr^ entreprise, et il n'avait pas le sou; lorsque les éh (lions arrivèrent, les magasins à bon marché étaient fermés.
Ce n'est pas tout ; comme il lui fallait de l'argent pour mettre à exécution tous ses plans gigantesques, il résolut de faire fortune: il acheta des carrières et des mines de toutes sortes, et, comme il ne doutait de rien, il crut réellement que sa fortune était faite. Mais ayant refusé, dans un moment d'impatience ridicule, de donner à un nommé Sinotte une misérable somme de $150, Sinotte, exaspéré, vendit aux conservateurs des lettres compromettantes qui lui tirent perdre l'adjucatiou qu'il avait oljtenue des autorités municipales et lui enlevèrent un grand nombre de votes.
Voici le bouquet. Se promenant, un jour, autour de la montagne avec un ami. celui-ci remaniiia sur le bord du chemin des rochers dont la vue le frappa. Il descendit de voiture et s'écria: " Lanctot, il y a ici une mine de fer, venez voir.'' Lanctot s'élança de la voiture, examina les rochers que son ami lui montrait, et fut convaincu que c'était bien vrai.
Xos deux amis, enthousiasmés, poussèrent leurs explorations plus loin, chargèrent leur voiture de cailloux er s'en retournèrent chez eux avec la certitude que la mf>ntague de Montréal était pleine de fer.
Quels rêves T.anctot fit cette nuit-là ! Ce n'est pas seulement du fer nii'il vit dans ces rêves, mais de l'or, de l'or en quantité infinie. Son ami, qui était chi-
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miste, analysa les (.'ailloux ([u'ils avaient emportés et constata bel et bien la présence du fer. Deux jours après, Lanctot était aux Etats-Unis, en conférence avec de grands capitalistes ; un chimiste était envoyé à Montréal pour visiter les lieux, un. rapport favorable était fait, T^anetot achetait la moitié de la montagne dt Montréal et en vendait une partie à un Américain de New- York.
Lanctot avait été mystérieux jusque-là, il ne parlait (;ue par monosyllables ; il ne marchait plus, il volait; ses voyages aux Etats-Unis, ses visites à la montagne, le soir, la nuit même, piquèrent la curiosité de .ses amis: on lui demandait s'il avait trouvé la pierre philosophale : " Mieux que cela," répondait-il d'un air triomphant. Enfin, il éclata; un jour, on lut dans VUnion Niclionnlc que M. Lanctot aurait besoin bientôt d'3 500 à (îOO ouvriers pour travailler dans les mines de fer que la montagne de Montréal recelait. Plusieurs le crurent et préparèrent leurs pics et leurs pelles, les autres hochèrent la tête et opinèrent que les mines de fer de la montagne ne tourneraient pas mieux que les carrières et les magasins à bon marché.
Tout cela se passait dans les huit jours qui précédèrent la votation; jusqu'au dernier moment, l'opinion du peuple avait paru favorable à Lanctot; le jour de la nomination, les deux partis en étaient venus aux mains, et les partisans de Lanctot étaient restés maîtres du t<>rrain ; toutes les assemblées qui avaient eu lieu avaient été des ovations pour le candidat des ouvriers. Mais M. Cartier avait, en reculant le plus possible l'élection, prévu ce qui arriverait. Malgré tout, Lanctot aurait peut-être été élu si, dans son exaltation, il n'avait pas promis à ses comités tout l'argent dont ils auraient besoin. Plusieurs de ces comités passèrent une partie de la première journée de l'élection à attendre vainement l'argent promis. Le deuxième jour, quand Tjancfot eut annoncé oir'il n'avait pas un sou, les ouvriers se mirent tout de même à l'œuvre avec un tel dévoue-
ment (ju'ils léiliiisirent la majorité de M. Cartier à 230 voix.
Lanctot no vit pas sans émotion s'évanouir les rêves de gloire et de fortune qui le berçaient depuis des mois. Il parut vouloir tenir tête à la mauvaise fortune, changea le nom de l'Union Nationale en celui de Vlndépendance, et se mit à prêcher en faveur de la rupture du lien colonial. Mais ses paroles ne trouvèrent plus parmi le public l'écho qu'elles avaient autrefois ; il eut beau se tourner sur tous les sens, il ne put reprendre sa popi:larité et surtout faire face à ses affaires. Il était ruiné. Au lieu de se remettre tranquillement à la pratique de sa profession et d'attendre les événements, il partit pour les Etat«-Unis, parcourut les divers groupes canadiens-français, semant partout des journaux qui né vivaient guère que l'espace d'un matin.
Un jour, à bout de ressources, il reprit la route du Canada et se remit à exercer sa profession en société avec l'un de ses frères. Il aurait pu, grâce à son talent d'avocat, se refaire une clientèle s'il ne s'était pas mis dans la tête de se relancer dans la politique et même de briguer les suffrages du peuple.
Il se porta candidat, en 1871, contre l'échevin David ; il eut trois ou quatre cents voix. L'année suivante, eu 1872, que vit-on ?. . . Lanctot soutenir l'homme qu'il avait dénoncé toute sa vie comme l'ennemi de son pays, sir (Îeorges-Etienne Cartier. Il choisissait mal son temps : le peuple votait en masse pour l'adversaire de Cartier, M. Jette, qui fut élu par 1.300 voix de majorité.
Ce pauvre Lanctot n'était plus qu'une feuille morte à la merci de tous les vents.
En 1875, il fut obligé de repartir pour les Etats- Unis, suivi de sa femme et de ses enfants. Cette fois, il eut presque de la misère, et sa famille souffrit.
En 1875, il revint au Canada comme agent d'une machine admirable qu'un Canadien des Etats-I^nis, M. Lefebvre. avait inventée ])our prévenir les accidents
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do cliemin de t'cr. Etant allé à Ottawa, il vit M. Lusignan qui, toujours prêt à rendre service à quelqu'un, même à son détriment, lui conseilla de prendre la rédaction du Courrier de l'Outaouais, à raison de $15 par semaine. Lanctot accepta, et quelques mois après, grâce aux efforts de M. Lusignan et à la protection du docteur St-Jean, il était nommé rapporteur ou sténographe de la Chambre à raison de $15 par semaine. Il se plaisait à dire, dans ce temps-là, à ses amis, qu'il savait bien qu'il finirait par entrer à la Chambre.
Après la session, il achetait le Courrier de l'Outaouais, le transportait à Hull, entreprenait une guerre à mort contre certains employés du conseil municipal de cette ville, et devenait l'homme le plus populaire de Hull. Encore une fois, il avait frappé la veine populaire ; on no jurait que par Lanctot ; il faisait mettre à la porto les conseillers et omplo5^és municipaiix, les remplaçait pai dos hommes qui lui étaient dévoués; était nommé avocat de la ville, et imposait en toutes choses ses volontés. Malheureusement, là comme ailleurs, il perdit tout en abusant de son influence, en montrant au peuple que l'ambition personnelle, plus que l'intérêt public, le faisait agir: il persécuta tellement ceux qu'il avait renversés, qu'il en fit des victimes et tourna contre lui le sentiment public. Bientôt, il fut abandonné par ses plus chauds partisans ; ses adversaires revinrent au pouvoir, le destituèrent comme avocat de la ville, et il perdit même la plus grande partie de sa clientèle.
La santé lui manqua en même temps : le feu qui le dévorait avait fini par le consumer; la machine était usée.
Le printemi)s dernier, il se rendit, avec sa femme, sur une fenne qu'il avait achetée dans les montagnes, à dix lieues de Hull, dans le but de refaire sa santé. Tl avait loué sa maison, à Hull, à son ami M. Lusignan; il était là depuis trois semaines, lorsque tout-à-coup son état empira gravement; il voulut se rendre chez lui et partit, accompagné du père de M. Lusignan ; plusieurs fois il
fut obligé i\v descendre de voiture pour se reposer, pour ne pas mourir en chemin. 11 arriva chez lui à huit heures du soir, se coucha et se réveilla vers deux heures avec le râle de la mort; il appela sa femme, lui demanda de préparer (|uelques médioament-s. et expira. 11 fut transporté à Montréal, où il fut inhumé sans bruit, au milieu de l'indifférence générale.
Quelle étrange destinée! Quelle existence tounuentée ! Quels efforts gigantesques, et quels maigres résultats !
Il est mort à 39 ans, et, cependant, il en avait vécu au moins soixante; il avait déployé plus de talent, plus d'énergie et d'activité que beaucoup de grands hommes, fondateurs d'empires. Il n'est pas nécessaire de l'avoir connu, il suffit de savoir ce qu'il a fait pour être convaincu que Lanctot avait de grandes qualités, des aptitudes remarquables, une intelligence des plus vigoureuses et des plus brillantes, un esprit ingénieux, fort et souple, un caractère de fer et d'acier, capable d'entreprendre et de mettre à exécution les entreprises les plus difficiles et les plus dangereuses.
Avocat distingué, journaliste redoutable, orateur politique de premier ordre, il semblait posséder tous les talents. A un esprit capable de sonder les questions les plus abstraites du droit, il Joignait une imagination qui s'élevait sur les sommets les plus élevés du monde intellectuel. 11 était terrible dans la polémique, maniait le sarcasme sans peur et sans pitié, mettait tant d'enthousiasme, de colère et d'indignation dans eon slyle, qu'on aurait cru qu'il écrivait avec un fer rougi ai; feu.
Violent, implacable dans ses écrits, il montrait dans ses discours une modération qui étonnait tout le monde ; ce n'était plus le même ; il parlait avec une grande véhémence, mais dans un langage généralement poli et modéré.
Il a été certainement l'un des orateurs politiques les plus remarquables de son temps; il n'avait pas la chaleur, l'influence magnétique de Chapleau, le verbe im-
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posant de Morin, Téloquence raffinée de Laurier, ni la parole pénétrante de Mercier, mais il était de taille à lutter contre ces orateurs distingués sur les hustings, et il savait mieux qu'eux frapper l'esprit d'une population de ville, peut-être parce qu'il était plus démagogue. Son langage était correct, sa phrase longue mais généralement bien faite, sa voix forte et sympathique, son débit un peu monotone et trop solennel parfois pour le husting, mais énergique et animé. 11 avait bien la colère, l'indignation, mais il manquait d'émotion, de véritable émotion : il était incapable do jjleurer et de faire pleurer un auditoire.
Il n'était ni grand, ni gros, comme pouvaient se l'imaginer ceux qui le Jugeaient de loin par le bruit qu'il faisait ; il était petit, grêle, mais il avait une belle tête blonde, un front haut, droit, artistique, le regard expressif, une jolie figure blanche qu'encadraient admirablement une chevelure abondante et bouclée, une barbe épaisse et ondulée. Il se plaisait à rappeler qu'un phrénologiste lui avait dit qu'il avait du lion dans le haut de la figure.
Au moral, il offrait de singuliers contrastes à l'œil de l'obsen-ateur, un mélange de qualités et de défauts, de diamants et de scories, de bonnes et de mauvaises herbes, véritable kaléidoscope où tout ehangeait de forme et de couleur en un clin-d'œil. Sobre, moral, laborieux, aimant, généreux, charitable, patriote, religieux même à ses heures, il était aussi parfois rude, violent, intraitable, injuste dans ses emportements et ses vengeances, extrême en tout. Mais son grand défaut, la cause de tous ses écarts de jugement, la source de toutes les erreurs qui ont marqué sa vie, c'était l'ambition, cette fièvre de pouvoir, de fortune et de popularité qui obscurcissait son intelligence, émoussait son sens moral, faussait sa conscience, et lui faisait croire tout ce qu'il avait intérêt à croire. Il avait fini par identifier tellement l'idée qu'il voulait faire triompher avec son intérêt personnel, avec ses ]irojet< d'avenir
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et d'avanceineut, qu'il ne j^ouvait les séparer; il élevait à la hauteur d'un principe ce qui n'était bien souvent, au fond, qu'un rêve de son ambition, et prenait pour une certitude ce qui n'était que le mirage de son amourpropre.
On s'expliquait, en voyant Lanetot, comment certains lioniinos peuvent, en temps de révolution, sous l'empire de convictions passagères et d'une exaspération dangereuse, commettre tant d'excès.
Lanetot était né agitateur; s'il eût vécu en France en 1793, il eût rivalisé avec Camille Desraoulins en fougue révolutionnaire; si, au lieu de naître, il eût été homme fait en 1838, sa nature révolutionnaire, autant que le patriotisme, en aurait fait un héros; il serait monté sur l'échafaud, en criant comme Hindelang : '' Vive la liberté ! "
J.l IJIJKK J..AI'.i:iJ,E
LUDGER LABEIiliE
Qui, ayant connu Ludger Labelle, ne se souvient de lui ? Un petit corps grêle surmonté d'une tête forte où le front occupait une place considérable; un visage long, pâle, des yeux que la pensée semblait pousser hors de leurs orbites, " une tête de Robespierre enfant," a dit Hector Fabre.
L'air, les manières, la physionomie et l'esprit d"iin conspirateur, d'un alchimiste du moyen âge. Bien capable, lui aussi, de tout tenter pour trouver la pierre pbilosophale, le secret de faire de l'or ou de l'argent. De l'esprit jusqu'au bout des ongles, et avec cela un Jugement solide et un grand tact. Avec de l'étude, un régime de vie régulier et un caractère plus sérieux, il aurait pu devenir un chef de parti, et on dit que c'était l'opinion de sir Georges-Etienne Cartier.
Dans les années 1862, 1863 et 1864, il était avocat pratiquant à Montréal, en société avec J.-A. Mousseau. Fils d'un ouvrier bien connu, J.-B. Labelle, ami de tout le monde, connaissant le nom de la plupart des ouvriers de la division Est de Montréal ainsi que de leurs femmes et de leurs enfants, il s'était fait en peu de temps une bonne clientèle qu'il négligeait trop malheureusement.
L'homme le plus irrégulier du monde. Il se mettait au travail à une heure de l'après-midi, et quand il allait au bureau de poste, il revenait tard, bien tard, car il donnait la main et offrait un verre de vin à tous ceux qu'il rencontrait. Il commençait la journée quand tout le monde la finissait, à l'heure où le soleil so couche, et il se couchait lorsque tout se réveille dans la nature.
Il aimait la nuit, les ténèbres, il préférait la lune au soleil, les étoiles à la lune et la lumière du gaz ou de la i)ougie aux étoiles. Il disait que plus il faisait noir, ])lus son esprit voyait clair. Aussi, c'est le soir, la nuit même qu'il ourdissait ses plans politiques ou municipaux,— car il était membre du Conseil municipal, — (|u'il rédis^'cait des articles pour les journaux.
Il a été rédacteur de la Guêpe, petit journal humoristique dont il a fait le succès pendant un certain temps. Il a été aussi l'un des fondateurs du Colonisateur dont le but était, comme son nom le dit, de travailler à l'avancement de la colonisation. Ses collaborateurs étaient J.-A. Mousseau, J.-A. Chapleau, L.-W. Sicotte, W. Tessier. Ti. Ricard. A.-X. Montpetit, U. Fontaine et L.-O. David.
Le journal était lu, mais peu payé; M. Cérat en était l'imprimeur. La grosse question, tous les samedis, était de savoir quel moyen Lal>elle trouverait pour l'empêcher de fermer boutique. Chaque semaine apportait la même scène: le père Cérat demandait de l'argent pour payer son papier et ses typos, et Labelle cherchait à le convaincre qu'il devait se contenter de rien ou presque.
— Mais avec quoi, s'écriait M. Cérat, voulez-vous que j'achète, cette semaine, des têtes de bœuf pour mes enfants, si vous ne me payez pas.
— Patience, disait Labelle, ce n'est pas avec des têtes de bœuf, mais avec des poulets que vous nourrirez plus tard vos enfants, (juand nous serons ministres.
Naturellement le père Cérat, un bon jour, se fâcha, et le Colonisateur disparut ou, plu* exactement, ne parut plus.
Labelle fut le principal! fondateur du club Saint- Jean-Baptiste qui fit beaucoup de bruit avec peu de chose et finit par être considéré comme une société secrète. Les membres s'engageaient sur l'honneur à ne pas dévoiler les secrets des délibérations. Le mot de passe était " Marianne vient-elle ? "
Le secret était l'acile à garder, car les iiu'inljn's du olul) passaient leur temps à jouer au billard, au domino et aux cartes; ajoutons qu'ils ne faisaient rien de bon, ni de mal.
Le résultat le plus clair de cette association a été de l'aire élire Labelle membre du Conseil municipal et de faire battre Chapleau, qui était pourtant alors déjà populaire, par J.-O. Mercier, marchand-épicier.
Le club servit de refuge, pendant un mois, à l'un de« jeunes gens qui, après avoir volé une banque à St-Albans, avaient franchi la frontière et avaient été arrêtés et emprisonnés à Montréal. On sait qu'ils subirent un procès célèbre et qu'ils furent acquittés sur une ([uestion de procédure, que de nouveaux mandats furent émis contre eux, à la demande du gouvernement américain, et que, pour ne pas être arrêtés, ils se cachèrent comme ils purent. Ils n'eurent pas de peine à trouver des refuges au milieu d'une population qui était pleine de sympathie pour eux.
Le club Saint-Jean-Baptiste ne fut donc pas sous ce rapport plus coupable que le reste de la ])opulation. Mais ses principaux membres voulurent })ousser les choses plus loin, lorsqu'ils discutèrent le projet de délivrer les " raiders " avant leur acquittement. Le com- ])lot était presque mûr lorsque l'un des conspirateurs reçut une lettre l'avertissant, ainsi que ses compagnons, qu'on les ferait arrêter si on les croyait sérieux.
Labelle a été le chef des jeunes conservateurs qui, sur la question de Confédération, jugèrent à ])ro))os de se sé])arer de leurs chefs, et il fut l'un des ])rincipaux fondateurs de Vl'nion Nationale.
Tl ne s'entendait pas toujours avec Lanctot et se moquait un peu de ses façons d'agir, mais ils furent d'accord pour combattre la Confédération et se porter candidats contre Cartier aux élections générales de 1.S67, Labelle pour la Chambre locale et Lanctot pour la Chambre fédérale.
J'ai parlé de cette élection dans la biographie de Lanctot.
Labelle fut sensible à un échec qui ruinait ses espéra u ces, à un moment où sa santé et sa fortune auraient eu plutôt besoin d'un réconforl.
Né faible de corps, il aurait eu besoin ]»()ur vivre d'un régime de vie régulier.
Labelle n'avait que trente-cinq ans quand il est mort, nuiis il avait en toutes choses l'expérience d'un homme de soixante, et il était blasé, ennuyé comme sont tous ceux qui font violence à la fortune pour lui 'arracher des succès prématurés.
De ce qui précède on a dû conclure que l'originalité était un trait caractéristique de l'esprit de Labelle.
Il vivait avec son père et une de ses tantes. Qui ne se souvient de la tante Théotis? Comme la maison était toujours pleine de monde et que les repas avaient lieu à toute heure du jour et de la nuit, la position de tante Tliéotis n'était pas une sinécure. Elle s'impatientait quelquefois et trouvait le fardeau un peu lourd. Labelle se faisait un plaisir de la faire endêver ; mais elle supportait patiemment tous ses quolibets et ses sarcasmes. Un jour, pourtant, elle perdit patience. Imitant O'Connell, Labelle lui avait adressé les épithètes les plus saugrenues, il l'avait même traitée de concubine, de Messàline. Elle n'avait pas bronché. " Je dirai plus, s'écria-t-il. il est temps que je sois franc avec vous, je dirai que vous êtes une femme verticale." Elle bondit de rage et s'écria : " Ça, par exemple, c'est trop fort, je vais avertir ton père, ce soir, que je m'en vais, je quitte la maison."
Inutile de dire si cette scène nous amusa et si le père Labelle se moqua de ma tante Théotis, quand elle lui fit, le soir, en pleurant, son rapport.
Au demeurant, le meilleur cœur du monde. Il n'avait rien à lui, et ne cherchait à faire de l'argent que pour donner à droite et à gauche, et secourir les malheureux. Il y avait toujours place à sa table et dans sa chambre pour celui qui avait be,<5oin, pour l'étudiant aux abois.
Il tenait do famille sous ce rapport comme sous 1)ien
d'aiilrrs; il avait Tesprit vif et le cœur chaud des Label le.
11 a beaucoup admiré, aimé peut-être, Emma Lajeunesse que nous voyions souvent, en 1862 et 1863, chez Ji. Jean-Marie Papineau, l'oncle de Ludger Labelle, le meilleur des oncles comme je l'établirai lorsque je parlerai d'Elzéar Labelle.
Emma Lajeunesse n'avait que quinze ou seize ans, à cette époque, et, déjà, elle faisait présager ce qu'elle serait si elle trouvait la protection dont elle avait besoin pour mettre en relief son merveilleux talent.
Xous étions, les jeunes gens de notre époque. Labelle, Chapleau et les autres, ses plus dévoués ])rotecteurs, mais Labelle surtout lui avait voué un véritable culte. C'était à qui de nous ferait, dans le Colonisateur, notre organe, l'éloge de la future grande artiste.
C'est Labelle qui eut l'idée d'organiser, sous le patronage de la jeunesse, un concert pour lui donner les moyens d'aller à Albany où elle trouva une protection plus efficace que la nôtre.
J'ai raison de croire que la diva n'a pas oublié ce que Ludger Labelle et la famille Papineau ont fait pour elle.
Peu d'hommes ont été plus aimés que Ludger Labelle ; mais il ne suffit pas d'être aimé pour faire son devoir dans le monde. Au contraire, il faut être capable, au besoin, de subir les injustices des hommes, de braver l'impopularité pour un principe, un sentiment, une œuvre utile à la religion, à la société.
Tl faut être assez fort pour commencer la vie humblement, pour ne pas escompter les jouissances (|ue promet la fortune.
Il faut bien l'avouer, la vie a et''* trop facile dans notre pays à ceux qui avaient du talent: ils n'ont pas eu assez à lutter pour gagner leur pain, pour ))arvenir aux honneurs. La lutte, les épreuves sont néwssaires pour tremper le caractère, développer l'intelligence, fortifier la volonté.
La vie va devenir plus dure et les hommes plus forts.
ELZEAR LAlîKIJ.K