ELZÉAR LABELLE
ELZEAR LABEIiLE
La transition, de Ludger à son frère Elzéar, est naturelle. Cela ne veut pas dire qu'ils se ressemblassent. Autant Ludger était grave, diseret, diplomate, ambitieux et pratique, autant Elzéar était léger, ouvert à tous les vents, indiscret et insouciant. x\yant perdu sa mère, lorsqu'il était enfant, il fut recueilli, avec Mme Montpetit et une autre de ses sœurs, par M. et Mme Jean-Marie Papineau, le meilleur des oncles, comme je l'ai dit, la plus dévouée des tantes, grondant souvent tous deux, mais finissant toujours par ])ard<mner à ce gamin d'Elzéar ses escapades.
Elzéar Labelle était l'inconstance même, aujourd'lnii avocat, demain marchand, et les jours suivants imprimeur, mais le plus souvent, les trois quarts du temps, le nez au vent, à la recherche d'une aventure, d'une émotion quelle qu'elle soit.
T^n jour, parti avec un ami pour Chicago ou New- York, et l'argent manquant, il s'engagea comme garçon de table dans un restaurant et écrivit à l'oncle (\\ù fut bien obligé de lui envoyer de l'argent pour le faire revenir. Une autre fois, il entreprit de se rendre en Europe en gagnant son passage ; on s'en débarrassa, à bord du bâtiment où il était parvenu à s'introduire, en le débarquant à Halifax.
Combien de fois M. Pa])inean a joué le rôle de père d'enfant prodigue !
Elzéar n'avait pas assez de santé pour se livrer avec autant d'impétuosité à tous les accidents d'une vie sem-
blabli'. Cil jour qu'il était Jiialade, j'allai lu voir, il me coujeilla du prû})arer sa nécrologie. " tSi je ne meurs pas, dit-il, tu la publieras quand même; je serais si curieux de savoir eu qu'on dira de moi après ma mort.'' J'acquiesçai à sa demande, et préparai sa biographie. Quelques jours après, il arrivait à mon bureau pour m'annoncer qu'il était ressuscité et m'engager à garder sa biographie en m'assurant qu'elle servirait a\ant longtemps.
Voici ce que j'écrivais dans VOpinion Publique, en 1872:
Elzéar Labelle
'" Eh bien! Il n'est pas mort; pourtant on le croyait bien fini, cette fois, et lui-même trouvait que c'en était fait. Il passa trois jours sans rire ; c'était pour tout le monde un signe funeste. Il avait dit, quelques semaines auparavant, à un ami, qu'il venait de prendre un verre de vin pour faire pousser les fleurs au printemps sur sa tombe, et il disait à un autre, lorsqu'il se vit cloué sur son lit par la maladie, qu'il valait mieux en finir une bonne fois que de recommencer tous les ans à mourir à demi ; qu'autrement, il finirait par ne plus croire à la mort. Les gens commençaient à dire du bien de lui; plus il avançait vers sa demeure dernière, plus on lui trouvait des qualités, des vertus même. Quant à son esprit et à son talent, il n'y avait qu'une voix pour en faire l'éloge. S'il était mort, sa réputation aurait été faite. On commençait déjà à lui pardonner bien des peccadilles. " Que voulez-vous, disait-on, c'est un poète."
Il veut (|ue je publie la petite nécrologie que j'avais préparée en prévision de sa mort. La voici :
Hier (ou avant-hier) est décédé, à Montréal, à l'âge de vingt-huit ans, un garçon bien connu dans le monde des lettres et de la bohème.