‹ Souvenirs et biographies, 1870-1910Chapitre 12 sur 44 · THOMAS-J.-J. LORANGER · texte numérisé non relu

THOMAS-J.-J. LORANGER

L'un iIl's lioniim's lus i)lu-s instruits, les plus éUx^uents et les plus spirituels de son temps ; un esprit essentiellement français dont le fond était sérieux et la forme piquante, él)louissante,'gracieuse, une étoile de première grandeur dans cette pléiade de talents qui ont brillé d'un si vif éclat de 1848 à 1867. L'un des chefs les plus populaires du parti conservateur, l'adversaire le plus redoutable des Papin, des Dorion, des Doutre et des Laflamme, l'émule des Cartier, des Morin et des Turcotte, l'orateur, avec Chauveau, des grandes circonstances, des fêtes patriotiques.

11 était petit, eouii:. }uais robuste et vigoureux; sa voix était grêle et sifflante, mais il savait cependant la rendre ])resque agréable en la pliant à sa volonté et à son esprit.

Il y avait de la magie dans sa manière de parler, dans ses gestes, sa tenue, sa voix et son style. Il joignait à l'esprit le plus fin, le plus retors, une imagination de feu, un jugement légal. Il était né avocat, orateur, avec l'amour du travail et le goût des lettres.

Aussi, dans la conversation, dans un salon, au palais ou à la tribune, devant des juges ou des jurés, en présence d'un auditoire instruit ou populaire, il avait peu d'égaux. Il était, avec Siméon Morin, l'orateur aimé des foules ; on allait loin pour les entendre et on revenait en répétant les bons mots, les fines reparties de Loranger.

Il était aussi dangereux à attaquer que Taillon, ses adversaires avaient soin de ne pas trop le provoquer.

Un jour qu'il parlait à Laprairie, uu individu Tinterpellait à tout instant; il demanda à un de ses amis qui il était. On lui répondit qu'il sortait du pénitencier, et il continua son discours. L'individu l'ayant de nouveau interrompu, ''Messieurs les électeurs, dit-il. laissez-le parler, il serait cruel de lui refuser ce plaisir. il en a été privé pendant si longtemps.''

Dans une grande assemblée tenue à Sainte-Eose, l'un des orateurs de la circonstance, un riche marchand de farine, l'avait attaqué wn peu rudement, dans un langage peu correct, rempli de ce qu'on appelle des cuirs. Loranger ayant pris la parole après lui, dit:

" Messieurs, vous venez d'entendre M. X . . . C'est, comme vous le savez, un riche marchand qui a fait sa fortune en vendant de la farine, mais après l'avoir entendu, vous devez être convaincus, comme moi, qu'il aurait fait une bien plus grande fortune dans le commerce de cuir."

. Il siégeait, un jour, à Montréal, dans une cause où un usurier demandait le paiement d'un billet d'une cinf|uantaiiie de piastres. On prétend que le juge T.oranger avait eu à se plaindre de lui. L'avocat du défondeu'-. qui ne savait pas trop comment défendre son client, interrogea le demandeur et chercha à lui faire dire qu'il prêtait à la semaine, à raison de 50 pour cent. Le demandeur refusait de répondre, se contentant de dire qu'il faisait de grandes affaires.

" N'insistez pas, dit le juge, à l'avocat du défendeur, je comprends, le demandeur veut dire qu'il vole dans U's hautes sphères de la spéculation.''

Fne vieille fille refusait de dire son âge. Les avocats avaient beau la tourmenter, tout était inutile. Le juge leur dit, avec son air narquois, les veux tournés vers le plafond: " Yous voyez bien, messieurs, qu'elle refuse de s'incriminer."

Tl faisait partie du cabinet, lorsque la question du choix de la capitale fut soulevée. L'excitation fut grande, on ne pouvait trouver une majorité ni pour

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Montréal, ni pour Québec, ni pour Toronto. La question fut déférée à la lieine tpà choisit Ottawa. Naturellement personne ne fut content, mais les partisans de Toronto et de Québec aimaient mieux que ce fût Ottawa que Montréal. Une motion de M. Piclié, pour rejeter la décision de la Eeine, fut adoptée; le ministère Mac donald-Cartier donna sa démission; le ministère Brown- Dorion fut formé et renversé, quarante - huit heures après. Les ministres conservateurs revinrent au pouvoir en changeant de portefeuilles pour éluder la loi, afin de n'être pas obligés de se faire réélire. C'est ce (ju'on appelle le double shujfJe.

Loranger, qui avait chaudement combattu pou:- Montréal, dans le cabinet, et avait eu à ce sujet avec Cartier des discussions acerbes, fut exclu du nouveau -ministère.

A partir de cette époque, la mésintelligence qui régnait entre Cartier et Loranger s'aggrava de jour en jour, Cartier était absolu, arbitraire, rude parfois. Loranger, qui avait conscience de sa valeur, aurait eu besoin d'être traité avec ménagement. Il contribua puissamment à la chute du gouvernement sur le bill de la milice en 1862 et à faire arriver le ministère Macdonald-Sicotte. Ce fut la première tentative faite pour réagir contre l'hostilité du sentiment public à l'égard des libéraux avancés et favoriser les vues des conservateurs qui voulaient, comme Loranger, se séparer de leur parti, en mettant de côté Brown et Dorion, les chefs du parti libéral. C'est l'origine du parti national qui, en 1862, comme en 18T3 et 1887, donna le pouvoir aux libéraux et disparut. l'eu de temps après la formation du nouveau ministère, M. Sicotte, découragé, donna sa démission pour monter sur le banc, et M. Loranger fut lui-même nommé juge.

Il administra d'abord la justice dans les districts de Beaubarnois et de Saint-Jean et devint ensuite juge à Sorel, On regrette toujours que des hommes si l)ril-

lants quittent la pulitiqiie où ils auraient pu être si utiles et l'aire tant honneur à leur pays.

Sur le banc comme au Barreau ou à la tribune, Loranger eut de grands succès et rendit, dans des causes émouvantes, des jugements remarquables. Quand il venait siéger à Montréal, nous manquions rarement, un certain nombre, la chance d'aller l'entendre! C'était lete pour nous. Il trouvait moyen d'être éloquent dans les causes les plus arides, dans la discussion des questions les plus abstraites de droit civil ou constitutionel.

Sa carrière d'avocat et de jurisconsulte a été bien remplie. Il a plaidé devant la Cour seigneuriale la cause des censitaires, et l'on peut voir sa figure si fine dans le tableau qui fait revivre une séance de ce tribunal. Dans la fameuse cause de Lériger dit Laplante, il s'est distingué devant le Conseil privé ; c'était la première fois qu'un avocat canadien se faisait entendre devant ce haut tribunal.

Lorsqu'il plaidait à la Cour criminelle, il y avait foule pour l'entendre. C'est là surtout que son esprit fin, rusé, éclatant, déployait toutes ses ressources. Dans cette cause de meurtre de Parent et Simpson, que j'ai mentionnée en parlant de Morin, il fut merveilleux, Morin avait été émouvant, solennel, dramatique; Loranger se montra fin, caustique, ironique, subtil. Il fit de la g}Tnnastique sur des pointes d'aiguille.-, sur des lames de rasoir. La grande question, dans cette cause, le point important, c'était d'établir qu'un arbre trouvé sur le corps du défunt n'avait pas été coupé par l'accusé.

Loranger parla un quart d'heure pour prouver que les coches de la hache ne correspondaient pas aux entailles de l'arbre.

Il laisse, pour attester ses connaissances légales, la codification des lois provinciales et deux volumes de commentaires sur notre Code civil.

Il n'était pas parfait, il avait ses défauts, les défauts des hommes nerveux, ardents et aml)itieux ; mais il faut

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lui pardonner beaucoup, j)aree (|u"il a Iteaiicnii]) aimé les siens.

Le patriotisme est héréditaire dans la l'amille Loranger, les cœurs y sont aussi français que le nom.

C'était un patriote; il l'a prouvé en consacrant les dernières énergies de sa vie au progrès et à l'avenir de l'Association Saint- Jean-Baptiste.

Un jour, en 1884, j'eus Tidée de m'adresser à lui pour lui demander s'il accei)terait la présidence de cette société, et s'il consentirait à entreprendre la construction d'un édifice qui serait non seulement un lieu de réunion pour la famille canadienne, mais un musée et un institut littéraire et scientifique, dont les revenus pourraient être consacrés à des œuvres utiles, sérieuses et pratiques.

Il trouva l'idée bonne, le programme patriotique et se donna beaucoup de peine pour le mettre à exécution.

C'est sous sa présidence que le terrain de la rue Craig fut acheté et qu'on y fit la bénédiction de la première pierre. Plus tard, l'Association jugea à propos de construire sur la rue Saint-Laurent et vendit le terrain de la rue Craig avec un profit qui lui fut d'une grande aide.

Les deux juges Loranger ont attaché leur nom aux modestes et difficiles commencements de cette œuvre dont ils ont su apprécier le but et prévoir les heureux résultats.

Un jour viendra où l'on comprendra les motifs de ceux qui ont fait des sacrifices pour faire de la société Saint-Jean-Baptiste un boulevard, une citadelle nationale, une puissante association de protection et de S'icours mutuels dont les bras s'étendront dans toutet les parties de l'Amérique pour aider tout ce qui sera français et catholi(|ue.

Le juge Loranger avait une haute idée de l'influence que l'Association Saint-Jean-Baptiste était appelée à exercer sur les destinées de la nationalité canadiennefrançaise, et il croyait que la fédération des société?

Saint-.Tcan-Ba])tisto du ("anada et de rAinérique, et la construction de Tédifiee national donneraient à eette Association les moyens pratiques d'accom})lir sa mission. Il prenait plaisir à répéter (|ue TAssociation Saint- Jean-Baptiste avait été fondée en 1834, à la veille des troubles politiques, pour remplacer la Chaml)re d'Assemblée que les gouvernements du temps empêchaient de délibérer, pour servir d'organe et d'interprète aux défenseurs de nos libertés politi(jues. 71 disait qu'on devrait la conserver et la fortifier pour les luttes de l'avenir.

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