SIMÉON MORIN
11 vint étudier le droit à Montréal et entra dans le bureau de MM. C'herrier et Dorion. Keçu avocat, il l'oniiii une société avec Thon. Gédéon Ouiniet et M. ^Vill'rid Marchand. Mais, comme nous l'avons dit, c'est à la j)oliti{|Uc surtout (lu'il donna son temps et consacra ses brillantes facultés.
La politique!... Quelle sirène dangereuse à un âge où l'amour de la gloire, les applaudissements et les fanfares de la renommée exercent tant d'empire sur l'âme ! Les succès qu'elle offre au jeune homme de talent sont si faciles, si rapides et si retentissants, comparés à ceux d'une profession qui demande des années d'un travail pénible et souvent ingrat! Arriver au pas de course, au milieu des applaudissements de tout un peuple et des fumées de la gloire, est si agréable ! On n'est pas encore rendu, dans notre pays, à la conclusion qu'il vaut mieux aller moins vite et plus sûrement; que le temps, l'étude et l'expérience sont les éléments nécessaires des réputations durables et des existences vraiment utiles.
Morin fit ce que les hommes de talent, qui ont de l'ambition, ont toujours fait et font encore dans notre pays, il s'occupa de journalisme et de politique, mit sa plume et sa parole au service de son parti. IJun des fondateurs et rédacteurs de la Patrie, il écrivit dans ce joumaldistingué des articles qui furent fort appréciés. Les fondateurs de la Patrie s'aperçurent, comme luen d'autres avant et après eux, que, faute de grandes fortunes, il n'y a pas de place, dans notre monde politique, pour des journaux ou des hommes de parti indépendants ; que le seul moyen de réussir tt d'être utile est d'emboîter le pas derrière les chefs, tout en cherchant à les contrôler et à leur faire adopter les mesures qu'on croit utiles au pays.
Morin, dont la parole était partout recherchée, prit part aux luttes émouvantes qui finirent par la division de l'Institut Canadien et la fondation d'une institution qui n'a pas fait le bien qu'aurait produit l'autre, si. au lieu de l'abandonner, on avait persisté à y rester pour la réformer.
54 SOUVENIRS ET HIOGKAPIIIES
Je ne parle que de la jeunesse de Morin pour la bonne raison (juil n'y a rien à dire de Morin devenu homme. Après trente ans, cette étoile brillante, sur hujiielle tout le pays avait les yeux fixés, commence à pâlir, à s'éclipser et finit par disparaître au milieu de i'indifïérence générale -- éclipse fatale qui a privé le pays d'une de ses plus vives lumières, fin prématurée d'une existence qui aurait pu être si glorieuse pour la patrie.
Il n'y a pas de doute que l'un des défauts les plus saillants de notre race est le manque d'application, de patience et de persévérance, le besoin exagère de plaisir et d'amusement, une répugnance pour le travail long, aride et ennuyeux, pour l'effort continu et fatigant.
C'est un défaut contre lequel il faut réagir énergiquement et prémunir la jeunesse.
F. X. A. J JJLDEL
Voilà un caractère ! Voilà un homme !
On dira tout ce qu'on voudra, il avait des défauts, c'est vrai, comme toutes les natures fortement trempées, les esprits ardents, les caractères violents, mais c'était un homme.
11 avait des principes dont il exagérait la portée, il était agressif, injuste parfois en apparence, intransigeant, mais c'était un croyant sincère, convaincu et prouvant sa sincérité par ses actes; il prêchait fort, mais il pratiquait; il était vertueux et il avait du mérite à l'être, car il avait à vaincre un tempérament de feu ; c'est peut-être cette lutte contre lui-même et un travail de toutes les heures qui l'ont tué avant le temps. ^ Oui, c'était un croyant des temps anciens, un apôtre, im martyr, qui aurait pu être, quelques siècles plus tôt, un saint François-Xavier, un saint Ignace ou un saint Augustin ; un Godefroy de Bouillon montant, la croix sur la poitrine et l'épée à la main, sur les murs de Jérusalem ; un Guise sous Henri II ou Henri III ; un paladin du moyen âge toujours prêt à tirer l'épée contre les ennemis de la religion.
Il n'aurait pas eu de peine à se convaincre que, pour sauver la foi, il fallait renouveler les autodafés.
Descendant d'une de nos ])lus iineiennCvS et admiral)l(\'? famille canadiennes, il avait toute la ferveur religieuse et nationale et la vigueur morale et corporelle de ses ancêtres. Il était grand, robuste, blond, avec des yeux bleus, un teint brillant: i! portait une longue moustache et une impériale (jui lui donnaient l'allure d'un
inilitaii-c. Tu Ijeaii tvpe, i: faut ravoiuT. un [>cu l'air du général de Charette, capable d'ailleurs, comme lu;, de se dévouer, de tout sacrifier pour le Pape, l'Eglise et même sa nationalité. Car, il faut le dire à sa louange, la religion et la patrie avaient dans son cœur des parts égales, il était aussi bon Canadien (jue catliolique. 11 le prouva lorsqu'il entreprit, dans Y Etendard, la défense des Métis du Xord-Ouest. Ses écrits vigoureux contribiLi^rent puissamment à la cliutt' du ministère Ross et du ministère Taillon et au succès du parti libéralnational.
Le programme catholique et VEtendard furent ses deux œuvres principales, celles qui firent le plus de bruit autour de son nom.
Le programme catholi(|ue! On ne dirait ])as. aujourd'hui, qu'il a partout allumé des feux si ardent^, soulevé des discussions si acrimonieuses !
Qu'est-ce donc que ce programme catholique? T'ne déclaration solennelle par laquelle on s'engageait à agir, en toutes choses et en toutes circonstances, d'après les princii)i.'S vraiment conser*-ateurs et catholiques. On voulait réformer, purifier le ])arti conservateur et l'engager à être plus fidèle aux principes qu'aux hommes'. Les chefs conservateurs eurent ])eur de cet enfant nouveau et cherchèrent à l'étouffer dans son berceau ; ils disaient que sa mission ne pouvait être que fatale au parti conservateur tel que constitué et servir les intérêts du parti libéral.
Il y avait aussi, dans ce dernier parti, un groupe indéjx'udant ou'on appelait les Nationaux, qui répudiaient les idées trop avancées des anciens chefs libéraux. Les Nationaux et les Prograramistes réunis ont fait arriver le parti libéral au pouvoir, à Ottawa, en 1873, et à Québec, en 1887.
Il n'y a pas de doute que VEtendard. in&piré par Trudel, a puissamment contribué au succès du mouvement Riel et à l'avènement de M. Mercier, en lui assurant les sympathies d'une portion considérable du cleroré.
C'est, en graiulc ]>ailir. pour lui doiiiu'i' ])lus de force dans la lutte (|u'il avait entrej)rise eonti\' les chefs conservateurs ([uc le parti libéral prit le nom de National.
La mort de Trudel, les imprudences de M. Mercier et de ses amis, et ce qu'on appelle Le scandale de la Baie des Chaleurs détruisirent en peu de temps tout cet échafaudage politique élevé avec tant de peine, tirent revenir le parti conservateur au pouvoir, et le parti libéral reprit son nom qu'il avait quitté pour satisfaire à des exigences plus ou moins incompréhensibles.
Peut-on exiger sérieusement que les Canadiensfrançais renoncent à la politique plutôt que de porter le nom du parti (jui a leur confiance, ou qu'ils s'appellent libéraux à Ottawa et nationaux à Québec?
Peut-on espérer que les Anglais, pour faire plaisir aux Canadiens-français, vont renoncer aux noms qui, en Angleterre comme au Canada, étiquetent les deux grands partis qui se disputent le pouvoir? Prenons garde de ruiner le prestige de nos hommes publics aux yeux des autres races par des exigences déplacées.
La croisade religieuse et nationale faite par Trudel dans VEtendard, de 1H85 à 1890, a été puissante. Exagérée parfois sur certains points, elle a un ])eu secoué les conscience^ endormies et fait pénétrer partout des sentiments de justice et d'honnêteté; elle a appris à mieux juger les hommes des deux partis, à éviter la confiance illimitée ou la méfiance al)solue dans un parti comme dans l'autre.
Trudel parlait et écrivait avec une vigueur, une conviction et une abondance d'arguments qu'on ri'ncontre rarement; ses écrits avaient fini par acquérir une précision et une concision qui manquaient à ses discours généralement longs et diffus. Il était devenu un des polémistes les plus instiniits. les plus redoutables de notre époque.
Mais aussi quelle peine il se donnait, (|uell(' recherches il faisait pour convaincre ses lecteurs!
11 travaillait constamment, la nuit surtout, jusqu'à quatre heures du matin; il se couchait quand la ïatigue lui faisait tomber la plume des mains. Il avait son lit pràs de son bureau, au (]uatrième étage de la maison où VEtendard était imprimé.
A ce travail énervant joignons les malheurs domestiques, les embarras financiers, les ennuis et les déboires d'une position politique et religieuse pleine de responsabilités, d'une lutte quotidienne contre les adversaires les plus puissants, et l'on comprendra pourijuoi cet homme si fortement constitué est mort à un âge si peu avancé.
A peine reçu avocat, il avait épousé l'une des filles de l'hon. Ls Renaud, cet homme remarquable sorti des rangs les plus humbles de la société et devenu l'un des plus grands commerçants du pays, l'un des chefs du parti conservateur, mort sénateur.
M. Renaud était alors millionnaire. 11 n'épargna rien pour que le mariage de sa fille, avec l'un des jeunes hommes les plus estimés de l-"éi)oque, eût le plu? grand éclat. Les cadeaux les plus riches, les souhaits de bonheur arrivèrent de partout. Ce fut le mariage le plus brillant de l'époque.
Un procès émouvant, douloureux, apprenait au public, il y a quelques années, à se méfier de ces apparences trompeuses.
La paix n'avait pas duré longtemps dans ce ménage couvert de fleurs et d'encens. Pourtant, rien de bien grave : des exagérations, des entêtements, des caprices, des incompatibilités d'humeur.
Pauvre Trudel ! Il a bien souffert, et il n'est pas étonnant qu'il soit mort d'une maladie de cœur. Il a commis des fautes, il avait un caractère et un tempérament difficiles à maîtriser, un esprit obstiné, d'une logique impitoyable et souvent inopportune. Il avait les défauts de ses qualités.
C'est lliistoire de tous les hommes.
F.-X.-A. ÏRDDEL 59
Les forts, lus nerveux, les puissants sous le rapport physique et moral sont presque toujours impatients, violents, obstinés. Les doux, les modérés, les patients sont portés à la mollesse, à Tinditterence, à l'indécision.
Qui est sans péché ?
Trudel a eu une consolation, une seule: le respect et l'admiration de tous ceux qui savent apprécier le talent et la sincérité d'un homme.